Les épîtres de Paul

4.
L’adversaire ou l’homme de péché

Grotius a supposé que l’apôtre voulait désigner par là l’empereur Caligula, le premier empereur qui, comme dit M. Renan, voulut être adoré de son vivant. L’année de sa mort il avait ordonné à son général Vitellius de faire dresser sa statue dans le temple de Jérusalem ; mais cet ordre resta inexécuté. Il mourut en 41 ; c’est là ce qui a porté Grotius à assigner à notre épître une date tout à fait prématurée.

Dællinger, Renan et Hausrath ont proposé une explication du même genre. Ils supposent qu’en l’an 54, où mourut l’empereur Claude et où l’on s’attendait à l’avènement du jeune Néron, on voyait déjà poindre en la personne de ce prince le futur Antichrist. Le retenant, dont parle Paul, serait le vieux Claude, dont la vie, en se prolongeant outre mesure, empêchait l’avènement au trône de son jeune successeur. La lettre serait dans ce cas de l’an 54, ce qui ne convient pas mal à la chronologie générale de la vie de Paul. Aux yeux de Paul le monstre à venir serait donc Néron qui réalisera la folie sacrilège que Caligula avait projetée. L’objection décisive à faire à cette explication, c’est qu’à l’époque indiquée on avait du jeune Néron les meilleures espérances et que personne ne pouvait se douter de la perversité qu’il déploierait quelques années plus tard, encore moins de la persécution sanglante qu’il ferait subir à l’Église en 64. D’ailleurs que serait à ce point de vue cette défection religieuse générale du sein de laquelle Paul voit surgir l’homme de péché ?

Nous avons déjà mentionné une troisième explication, celle de Kern, adoptée par Baur, approuvée par P. Schmidt (dans la Protestanten-Bibel) et par Schmiedel (dans le Handcommentar zum Neuen Testament, 1890). Le tableau de l’homme de péché dans notre lettre ne ferait que reproduire celui de la Bête ou de l’Antichrist dans l’Apocalypse de Jean. Or, d’après l’explication de l’Apocalypse admise par ces interprètes, la Bête ne peut être que Néron, à la mort duquel le peuple ne croyait pas et dont on attendait la réapparition dans les années qui précédèrent la ruine de Jérusalem (68-70). Ce qui prouve le fait de cette attente, c’est l’apparition d’un faux Néron à cette époque, apparition qui mit en émoi l’Asie-Mineure et l’Achaïe (Tacite, Hist. II, 8 et suiv.). Et voilà d’après Baur la clef de notre lettre. Cet écrit est essentiellement destiné à mettre en garde les chrétiens contre des craintes chimériques comme celle qui venait de remuer l’Orient. Le vrai Néron, l’Antichrist, n’est pas encore prêt à paraître. Il y a encore là un Retenant, qui empêche sa manifestation. Ce κατέχων, c’est, selon Baur, Vespasien dont le bras puissant n’aurait pas laissé un faux Néron prendre le dessus. Selon Schmiedel, ce serait plutôt Galba qui, dans la seconde partie de l’an 68, maintenait encore l’ordre dans l’empire. Quelle que soit la forme que l’on donne à cette interprétation, la lettre ne peut d’après elle avoir été écrite qu’après la mort de Paul. — Mais d’abord cette interprétation de l’Apocalypse, d’après laquelle on applique à César Néron le tableau de la Bête, est aujourd’hui fortement attaquée de plusieurs côtés et ne peut plus s’affirmer avec la certitude apodictique à laquelle elle prétendait, il y a quelques années. Puis, comme nous l’avons vu, l’aspect sous lequel est présenté le tyran est plutôt politique dans l’Apocalypse, religieux chez Paul. Là il apparaît comme héritier des quatre monarchies antérieures et il exerce un pouvoir despotique sur le monde entier. Ici, c’est plutôt le chef d’une apostasie religieuse aspirant à sa propre apothéose. Enfin, le but que se propose l’auteur de la 2e aux Thessaloniciens est tout différent de celui que lui prête Baur. Celui-ci dit (Ap. Paulus, II, p. 357) : Comme au moment de la composition de notre lettre le σαλευθῆναι (se laisser troubler) n’existe plus dans le présent, puisque le faux Néron a été vaincu et démasqué, notre lettre veut, non pas montrer que Néron ne reviendra pas, — car l’auteur croit lui-même à son retour, — mais engager les chrétiens à ne pas se laisser troubler de nouveau par de pareils bruits concernant de faux Nérons. Mais il suffit de lire le passage 2.2 pour voir que le trouble que veut prévenir Paul ne se rapporte point à l’attente ni du faux, ni du vrai Néron, mais à celle de la Parousie du Christ. Il ne mentionne point l’apparition de l’Antichrist pour discuter sur le moment plus ou moins rapproché de sa venue, car celui qui arrête maintenant sa manifestation, peut être ôté d’un moment à l’autre ; il n’en parle que par rapport à celle du Christ que son apparition doit précéder. Si ce morceau avait eu pour but de tranquilliser les chrétiens à l’égard de l’apparition de quelque nouveau faux Néron ou du vrai Néron lui-même, Paul agirait à contre-fin en déclarant que « le mystère d’iniquité agit déjà. » — Schmiedel simplifie l’explication compliquée de Baur. Le σαλευθῆναι (2.2) se rapporte bien chez lui à l’avènement du Christ, que l’auteur pense devoir être précédé par le retour de Néron ressuscité. Ce que Paul dit du Retenant, se rapporte au fait que Calpurnius, le lieutenant de Galba, venait justement de vaincre le premier faux Néron. Cette explication repose sur deux suppositions également précaires, la première que l’homme de péché est chez Paul une imitation de la Bête de l’Apocalypse, la seconde que la Bête est un Néron revenu à la vie.

Hilgenfeld a bien compris le côté spirituel qui domine dans la notion de l’homme de péché (Thessaloniciens), et il a rapporté l’apostasie, dont il est le chef, à l’explosion du gnosticisme qui a commencé sous le règne de Trajan, dans les premières années du second siècle. C’est, aux gnostiques que s’applique l’expression : « se faire adorer comme Dieu, » car ils enseignaient que les hommes spirituels possédaient en eux un élément divin. Mais comme il y avait des milliers de gnostiques et que Paul parle d’un individu particulier, l’auteur de cette hypothèse cherche à la combiner avec la précédente en admettant que Néron ressuscité sera lui-même le chef de cette apostasie panthéistique et en voyant le Retenant dans l’empereur Trajan, qui dans la pensée du faussaire empêchait encore l’apparition de cet Antichrist. Cette combinaison de deux éléments aussi hétérogènes que Néron et les gnostiques, est un chef-d’œuvre qui n’a pas trouvé d’admirateur. Quel faussaire aurait jamais attribué à Paul l’idée d’un Néron sortant de la tombe déguisé en gnostique ? Et qu’a de commun avec ce qui est dit de l’homme de péché, qui s’assied comme Dieu dans le temple de Dieu en se faisant Dieu, l’idée gnostique d’une participation des hommes spirituels à la nature divine ? Il faudrait à ce taux-là taxer aussi d’apostasie Paul lui-même ; comparez Actes 17.28-29.

Bahnsen a cherché à dégager l’explication de Hilgenfeld de l’élément dont il l’a si étrangement compliquée ; il a donné le congé à la personne du Nero redivivus. L’homme de péché n’est que la personnification des hérétiques des premiers temps du second siècle, de ceux, par exemple, qui sont décrits dans nos épîtres Pastorales ; et le Retenant désigne le corps épiscopal constitué à cette époque (le neutre κατέχον) et spécialement l’évêque de l’église à laquelle écrivait l’auteur (le masculin κατέχων). Mais le trait essentiel du tableau de Paul, la figure du personnage désigné comme l’adversaire ou l’homme de péché, s’évanouit dans cette explication ; et l’idée de son apothéose perd toute valeur.

Abandonnant toutes ces explications occasionnelles et trop particulières, plusieurs, tels que Auberlen, Riggenbach, etc., pensent en général à une grande défection au sein de l’Église elle-même, défection à la tête de laquelle se placera un chrétien infidèle qui concentrera en lui toute la puissance d’impiété qui réside au fond du cœur humain. Hofmann a été jusqu’à désigner cet homme : ce sera Antiochus Epiphane, cet Anti-Messie de l’ancienne alliance (voir Daniel ch. 8 et 11), qui ressuscitera pour jouer le rôle d’Antichrist dans la nouvelle. Le pouvoir ou le personnage décrit comme le Retenant, serait soit Paul lui-même, soit le collège des apôtres (si on voit ici l’idée d’une crise prochaine), soit les dons extraordinaires du Saint-Esprit (d’après des interprètes anciens, cités par Chrysostome), soit l’Église fidèle disparaissant pour un temps par suite de la persécution, selon Apocalypse 12.10 (Westrick), soit les fidèles enlevés au ciel avant les jours de l’Antichrist (les Irvingiens), soit la puissance conservatrice de l’esprit de piété dans l’Église, qui seul donne accès à l’action du Saint-Esprit. (Riggenbach). Nous ne mentionnons ici que pour mémoire ceux qui voient l’homme de péché dans Mahomet, ou dans le pape, ou dans les Réformateurs. Ce mode d’interprétation (sous la forme où il est présenté par Auberlen et Riggenbach) se rapproche certainement de la vérité. Il me semble que ce qu’on peut lui reprocher, c’est de détacher beaucoup trop cette révélation de tout ce que Paul lui-même avait pu enseigner oralement à Thessalonique. Comparez v. 5 et 6.

Il reste une dernière interprétation qui rattache étroitement la prophétie de l’apôtre à la situation historique d’où elle est émanée, mais en conservant en même temps à l’intuition qu’elle renferme, toute son ampleur. C’est l’interprétation la plus ancienne de notre passage. Elle se trouve déjà dans Tertullien. Mise en relief de nouveau par Schneckenburger, elle a été adoptée par Reuss, Weiss, Sabatier et d’autres encore. D’après elle, l’homme de péché qui prétend s’identifier avec Dieu, n’est point un païen. C’est un Juif, c’est ce Messie israélite, rêve éternel du cœur charnel de l’homme, que le peuple d’Israël en particulier porte dans son sein, comme son suprême idéal, depuis qu’il a dévié du vrai esprit messianique des Ecritures. De même que le vrai Israël selon Dieu était seul capable d’enfanter le Christ de Dieu, de même l’Israël selon la chair est seul capable d’enfanter le Messie terrestre, le nouveau Salomon, l’Anti-Messie. Le nom même de ψευδόχριστος ; employé par Jésus Matthieu 24.24, dit que nous avons affaire à la nation et à une personnalité juives. Paul voyait déjà ce mystère d’iniquité, le pendant du mystère de piété réalisé aussi en un Juif, se préparer de son temps. Il discernait la sourde fermentation qui poussait le peuple juif à cette extrême évolution ; seulement il ignorait le temps que durerait cette gestation fatale, aussi bien qu’il ignorait l’intervalle qui devait séparer le temps apostolique de la réapparition du Christ. Il savait uniquement ces deux choses : la nécessité morale de cette manifestation dernière du mal, et l’existence, au moment où il écrivait, d’un pouvoir capable de réprimer immédiatement toute velléité de ce genre. Une fois la chose ainsi comprise, il n’est pas difficile de savoir ce qu’il entendait par ce pouvoir répressif. C’était le pouvoir romain avec ses légions toujours prêtes à écraser la révolte (κατέχον l’empire, κατέχων, l’empereur). Cette application se trouve dans Chrysostome, Augustin, Jérôme. Lorsque au commencement du second siècle Barcochéba leva l’étendard messianique, il ne tarda pas à faire l’expérience de la réalité de ce pouvoir. L’empire fut le gardien de l’indépendance du monde des Gentils contre le despotisme Israélite et l’aspiration opiniâtre de ce peuple à la domination universelle. Et si les nombreux Anti-Messies qui se sont élevés jusqu’à ce jour en Israël, ont échoué, c’est qu’ils se sont heurtés au pouvoir social qui a succédé à l’empire romain et qui s’est maintenu jusqu’à cette heure. Il faut que ce pouvoir social, dont Paul lui-même avait bien des fois expérimenté l’action protectrice, et qui a maintenu ici-bas le règne de l’ordre et de la justice, fasse place, et alors apparaîtra enfin sans obstacle l’homme de péché qui mettra sa volonté au-dessus de toute loi humaine et divine, l’ἄνομος par excellence, qu’Israël et Israël seul porte en ses flancs.

Gess oppose à cette idée d’un Antichrist juif la prophétie de saint Paul, Romains ch. 11, d’après laquelle Israël doit se convertir tout entier dans les derniers temps. Weiss, qui comprend comme nous l’homme de péché, reconnaît chez l’apôtre une contradiction, et pense qu’à mesure que Paul voyait le judaïsme perdre de la puissance malfaisante qu’il exerçait au commencement de son ministère, et l’œuvre de Christ dans le monde païen s’accroître malgré son opposition, il avait cessé de voir en lui la puissance antichrétienne ; et c’est ainsi qu’il aurait ressaisi plus tard l’espérance apostolique primitive de la conversion finale d’Israël. Nous ne croyons pas qu’il soit besoin d’une solution qui mette les enseignements prophétiques de Paul à la merci de toutes les circonstances personnelles par où il pouvait passer. Bien des indices prouvent qu’à l’inverse de ce qui est arrivé autrefois, il se trouvera, à la fin des temps, en Israël, à côté de la masse qui se convertira à l’Évangile et recevra Jésus comme son Messie, un courant contraire, hostile à l’Évangile, qui entraînera non seulement la portion impie et matérialiste du peuple — qui peut douter qu’elle n’existe ? — mais encore la grande masse de la chrétienté païenne dégénérée. C’est donc d’Israël, qui est toujours en tête, dans le bien comme dans le mal, que partira le signal de la crise finale antichrétienne. Alors, tandis que la masse du peuple se tournera vers l’Évangile, du milieu de l’anarchie qui accompagnera sur la terre l’avènement du matérialisme panthéistique, surgira ce Juif audacieux, qui tentera de substituer l’État athée et la culture purement terrestre au règne de Dieu voulu par Christ. On le voit : le côté religieux domine dans le tableau de Paul, le côté politique dans celui de l’Apocalypse ; mais c’est un seul et même personnage, la petite corne de Daniel, qui surgit du milieu des dix cornes dans lesquelles s’est ramifiée la quatrième monarchie (Daniel ch. 7).

Tout en identifiant, comme nous le faisons, l’homme de péché de Paul avec le faux Messie juif, contre lequel le pouvoir romain protégeait le monde, M. Sabatier pense qu’après l’an 64, où Néron avait persécuté l’Église, on renonça à attribuer ce rôle protecteur à l’empire et qu’on en fit au contraire le pouvoir antichrétien persécuteur. Il croit donc que, si l’idée exprimée par Paul dans la seconde aux Thessaloniciens ne reparaît pas dans les épîtres suivantes, c’est que Paul lui-même s’était fatigué de cette ébauche primitive d’eschatologie et qu’il y avait bientôt renoncé (Encycl. des Sc. rel., XII, p. 126) ; et il trouve dans ce fait une preuve de l’authenticité de notre épître. Si, à l’occasion de toutes les idées que Paul n’a énoncées qu’une fois, il fallait supposer qu’il s’en est bientôt après fatigué, ce cas fâcheux se serait renouvelé bien souvent. Il n’a parlé qu’une fois de la rénovation de la nature (Romains ch. 8), du jugement du monde et même des anges par l’Église (1 Corinthiens ch. 6), de la réconciliation des êtres célestes par le sang de Christ (Colossiens ch. 1), de la distinction du corps psychique et du corps spirituel (1 Corinthiens ch. 15), etc., etc. Faut-il admettre qu’à l’égard de tous ces points il est arrivé plus tard à d’autres idées ? Un apôtre de Jésus-Christ n’enseigne pas à l’aventure, comme semble le croire M. Sabatier, car il est conscient du sérieux de son message.

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