Les évangiles synoptiques

Appendice

Souvenirs, légendes, fictions ? J’ignore dans laquelle de ces catégories il faut ranger les rapports qui vont suivre et qui me paraissent avoir à bien des égards un caractère apocryphe, lors même que quelques-uns des écrivains qui nous les transmettent, tels que Théodore de Mopsueste ou Photius, ne sont pas les premiers venus. Ils présentent en tout cas un certain intérêt, comme témoignage du sentiment des anciennes églises au sujet du fait que nous avons cherché à élucider dans les pages précédentes.

Dans les Actes de Timothée, écrit composé au cours du IVe siècle (Lipsius, Die apocryphen Apostelgeschichten, t. II, p. 372 à 400 ; spécialement p. 378), on lit ce qui suit :

Il me paraît qu’on ne peut méconnaître dans ce récit une imitation de celui d’Eusèbe (III, 24, 7), à savoir que les trois premiers évangiles étant déjà parvenus à tous et aussi à Jean, on dit qu’il en affirma la vérité, mais en faisant observer qu’il y manquait le récit des choses qui s’étaient passées au commencement de la prédication du Christ, avant l’emprisonnement de Jean-Baptiste ; puis que, sur la demande qui lui fut adressée, Jean raconta ces choses dans son évangile (ἐν τῷ κατ’ αὐτὸν εὐαγγελίῳ) ; et qu’en retour il omit la généalogie du Sauveur selon la chair par la raison qu’elle avait été déjà écrite par Matthieu et Luc, et commença par la théologie qui lui avait été confiée par l’Esprit saint, comme au plus excellent (οἶα κρείττονι).

Photius rend compte de ce récit des Actes de Timothée de la manière suivante (Bibliotheca, Cod. 254) :

Dans les Commentaires sur l’évangile de Jean recueillis par Fritzsche (Commentarii in Novum Testamentum, Zurich, 1847, p. 19 et suiv.), se trouve un récit semblable, de la plume de Théodore de Mopsueste :

Ainsi le bienheureux Jean vient demeurer à Éphèse… En ce temps eut lieu la publication des autres évangiles, de Matthieu et de Marc, puis aussi de Luc, qui ont écrit chacun son propre évangile ; et ils se répandirent en un clin d’œil (ἐν ἀρκαρεῖ) par toute la terre, et tous les fidèles, comme de juste, s’efforçaient de travailler à cette diffusion. Mais les fidèles demeurant en Asie, estimant le témoignage du bienheureux Jean sur l’Evangile plus digne de foi que celui des autres, en raison de ce qu’il avait été avec Lui dès le commencement, et même avant Matthieu, et de ce qu’il avait joui d’une plus grande grâce par un effet de l’amour, lui apportèrent ces livres, voulant entendre de sa bouche quelle opinion il en avait. Celui-ci loua ceux qui les avaient écrits quant à leur véracité, mais il dit que peu de choses avaient été omises par eux quant aux miracles les plus nécessaires à être rapportés, mais, quant aux enseignements, à peu de chose près, tout (μικροῦ ἅπαντα)a. Ensuite il déclara que sans doute il ne fallait pas omettre les choses racontées touchant le séjour du Christ en chair, mais pas non plus les paroles relatives à la divinité. Sur quoi une prière lui fut adressée par les frères de rédiger avec soin les choses les plus nécessaires pour l’enseignement et qu’il trouvait omises chez les autres ; ce qu’il fit aussi.

a – Cette traduction, qui nécessite une ou deux légères corrections du texte, certainement altéré, me paraît seule donner un sens suffisamment clair.

On voit par ces rapports qu’il régnait dans les églises des premiers siècles une conviction arrêtée sur ce point que l’organisation du recueil des évangiles était due à Jean lui-même, et que la composition de son propre évangile avait été liée étroitement à cet acte important, soit comme cause occasionnelle, soit comme effet. Ces récits attribuent même à Jean une part dans l’arrangement et l’achèvement des trois premiers évangiles, qui ne lui auraient été remis que sous la forme de pièces rapportées (τόμοι, χάρται). Ils semblent même aller plus loin encore ; car ils parlent plus d’une fois des langues différentes, dans lesquelles étaient écrites ces feuilles détachées (sans doute pour Matthieu, l’hébreu ; pour Marc, le latin (?), et pour Luc, le grec). En réunissant ces feuilles en un tout destiné à la publication, l’éditeur dut naturellement rédiger l’ouvrage en une seule langue, la langue grecque, dans laquelle il s’est répandu. L’apôtre aurait donc non seulement copié (ἀπεγράψατο), mais encore traduit les premiers évangiles, au moins Matthieu et Marc. Ce détail me paraît absolument incompatible avec l’unité et l’originalité de style de chacun des trois synoptiques. Mais cette exagération même prouve combien était profonde dans les églises la conviction du fait principal, celui de la coopération de Jean à la formation du Canon évangélique.

C’est avec surprise et plaisir que j’ai lu, en terminant ces pages, dans le n° 3 de la Theologische Literatur-Zeitung, 1897, p. 70, cette parole de M. le professeur Bousset : « Il ne me paraît pas improbable que le recueil du Canon évangélique se soit produit dans les cercles johanniques de l’Asie Mineure, et cela peut-être au moment où avait lieu la publication de l’évangile johannique ; c’est à quoi conduit le seul rapport que nous possédions sur ce fait (Acta Timothei). » Je n’aurais qu’à substituer à l’expression vague « dans les cercles johanniques » les mots : par les soins de l’apôtre Jean, pour trouver dans cette phrase le sommaire de mon propre écrit.

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