Antiquités judaïques - Flavius Josèphe

LIVRE IX

CHAPITRE XIV
Salmanasar, le roi des Assyriens, fait le siège de Samarie, puis s'en empare ; il transporte la population en Médie et en Perse ; il installe des colons étrangers en Israël ; les Chouthéens, originaires de Perse, sont transportés à Samarie ; ils y apportent leurs dieux ; relations entre Juifs et Samaritains.

Salmanasar s’empare de Samarie ; fin du royaume d’Israël.

1.[1] Salmanasar, roi des Assyriens, ayant appris que le roi des Israélites, Osée, avait envoyé un message secret à Soas[2], roi des Égyptiens, pour lui demander son alliance contre l’assyrien, entra en fureur et marcha contre Samarie, la septième année du règne d’Osée. Le roi ne l’ayant pas accueilli, il assiégea pendant trois ans Samarie et s’en empara de vive force la neuvième année du règne d’Osée et la septième d’Ézékias, roi des Jérusalémites[3]. Il ruina de fond en comble la puissance des Israélites et transporta toute la population en Médie et en Perse ; dans le nombre il prit vivant le roi Osée en personne. Il transporta[4], en revanche, d’autres peuplades d’un lieu nommé Chouthos[5], — il existe un fleuve de ce nom en Perse, — pour les établir comme colons à Samarie et dans le pays des Israélites. C’est ainsi que les dix tribus des Israélites émigrèrent de Judée neuf cent quarante-sept ans après que leurs ancêtres, sortis d’Égypte, avaient conquis cette contrée sous la conduite de Josué[6]. Et depuis que, détachés de Roboam, petit fils de David, ils avaient décerné la royauté à Jéroboam, comme je l’ai indiqué plus haut, il s’était écoulé deux cent quarante ans, sept mois et sept jours. Ainsi finirent les Israélites pour avoir violé les lois et désobéi aux prophètes, qui leur avaient prédit ce malheur s’ils ne renonçaient pas à leurs impiétés. Le commencement de leurs maux fut leur rébellion contre Roboam, petit-fils de David, lorsqu’ils se choisirent pour roi Jéroboam, serviteur de ce dernier, dont les péchés envers la Divinité leur attirèrent son inimitié, parce qu’ils imitèrent l’iniquité de ce prince. Mais celui-ci[7] subit la peine qu’il mérita.

[1] II Rois, XVII, 4.

[2] Hébreu : So ; LXX : Σηγώρ (Σωα).

[3] I Rois, XVIII, 10 dit : la sixième année d’Ézéchias (LXX : la huitième), et la neuvième d’Osée.

[4] Les mots έx ταύτης, qui manquent dans certains mss., sont inintelligibles.

[5] Hébreu : Koutha (II Rois, XVII, v. 21). (La Bible ajoute : d’Avva, Hamat et Sefarvaïm). Le commentaire sur Chouthos appartient à Josèphe.

[6] Les mots qui suivent (έτών όxταxοσίων) sont sans doute une correction marginale d’un lecteur pour έναxοσίων qui se lit plus haut. Mais le chiffre 947 soulève des difficultés ; il ne s’accorde pas avec les comptes antérieurs. Si, en effet, l’on ajoute aux 592 ans d’Ant., VIII, 61 (période comprise entre l’Exode et la construction du Temple de Salomon) les 76 ans ultérieurs du régna de Salomon (à qui Josèphe donne en tout 80 ans, contre les 40 de la Bible) et les 240 ans du royaume d’Israël, on n’obtient au total que 908 ans. (C’est en vain que Niebuhr a voulu, comme le glossateur marginal, corriger 917 en 817, en commençant à compter à partir de la fin de la conquête et en donnant arbitrairement 37 ans à Salomon et 262 ans au royaume d’Israël.) Tout cela, a fait remarquer Destinon, est inadmissible. Les 210 ans n’ont pas été introduits par erreur, la mention détaillée des sept mois et dix jours dénote un calcul soigneux. Or, pour la liste des rois d’Israël, on trouve, dit-il, 238 ans. Il manque deux ans mais cela vient de fautes de copistes, qui donnent 27 ans à Jéhu et 40 ans à Jéroboam II au lieu des 28 et 41 ans de la Bible. Mais, si nous conservons les 210 ans, il y a sans doute erreur dans le chiffre de 947 ans. Destinon aime mieux admettre un texte corrompu que de conclure à l’adoption par Josèphe de systèmes différents qu’il ne se préoccupe pas d’harmoniser. C’est cependant ce qu’on est obligé d’admettre ici comme en d’autres passages (sur les incohérences chronologiques, cf. Isidore Lévy, Les 70 semaines de Daniel dans la chronologie juive, Revue des Études juives, t. LI (1906), p. 169.

[7] ό μέν. Qui ? Jéroboam ou son dernier successeur Osée ? Le texte est obscur.

Invasion du roi d’Assyrie en Syrie et en Phénicie ; témoignage de Ménandre.

2. Le roi des assyriens envahit en armes toute la Syrie et la Phénicie ; le nom de ce roi est consigné dans les archives des Tyriens : il marcha, en effet, contre Tyr, alors qu’y régnait Eloulæos. Ces faits sont attestés également par Ménandre, qui a fait la rédaction des Chroniques et traduit en grec les archives des Tyriens. Il s’exprime ainsi : « Eloulæos, auquel ils donnèrent le nom de Pyas, régna trente-six ans. Comme les Kittéens avaient fait défection, il navigua contre eux et les ramena sous son obéissance. Sous son règne, le roi des Assyriens, Sélampsas[8], envahit en armes toute la Phénicie, puis, ayant traité avec tous, rebroussa chemin. Des Tyriens se détachèrent aussi Sidon, Arcé et Palæ-Tyr, ainsi que beaucoup d’autres villes, pour se donner au roi des Assyriens. Aussi, les Tyriens ne s’étant pas soumis, le roi se tourna de nouveau contre eux ; les Phéniciens lui fournirent à cet effet soixante navires et huit cents rameurs. Les Tyriens vont au-devant d’eux avec douze navires[9], dispersent ceux de leurs adversaires et leur font environ cinq cents prisonniers. Cependant, le roi des Assyriens revint et établit des postes sur le fleuve et sur les aqueducs afin d’empêcher les Tyriens d’y puiser de l’eau : ce qu’ils supportèrent pendant cinq ans en buvant l’eau des puits qu’ils avaient creusés. En raison de ces faits, le prix de toutes les denrées renchérit à Tyr[10] ». Voilà ce qu’on trouve consigné dans les archives des Tyriens touchant Salmanasar, roi des Assyriens.

[8] Le texte de la plupart des mss. donne έπί τούτους πέμψας ; mais le ms. de Paris (K) έπί τούτους σ....άμψας, d’où Niese a tiré la leçon Σ[ελ]άμψας (forme grécisée de Salmanasar), contestée par Naber. Le contexte montre clairement que le roi d’Assyrie devait être nommé « dans les annales de Tyr », c’est-à-dire dans Ménandre. On notera que notre fragment est omis dans les Fr. Hist. græc. de Muller. (T. R.)

[9] Chiffre probablement corrompu.

[10] έπετάθη δή πάντων έν Τύρω ή τιμή διά ταΰτα. Ces mots dans nos mss. se lisent à la fin du § 286, où ils n’offrent aucun sens (« Les Tyriens acquirent beaucoup de réputation par cette victoire », traduction d’Arnaud, ne correspond nullement au grec). Sur l’origine de cette transposition, voir mon article dans la Revue des Études grecques de 1924, Un passage incompris de Josèphe. (T. R.)

Origine des Chouthéens ou Samaritains ; rapports entre les Samaritains et les Juifs.

3.[11] Les Chouthéens, transportés à Samarie, — tel est, en effet, le nom dont on les a désignés jusqu’à nos jours, pour avoir été amenés de la région appelée Choutha, en Perse, où se trouve aussi un fleuve de ce nom, — ces Chouthéens avaient emporté, peuplade par peuplade, chacun son dieu à Samarie, — il y en avait cinq, — et en révérant ces dieux selon la coutume de leur patrie, ils excitèrent la colère et l’indignation du Dieu suprême. En effet, il lança sur eux une peste[12] qui les décima ; incapables d’imaginer aucun remède à leurs maux, ils apprirent d’un oracle[13] qu’ils devaient adorer le Dieu suprême et qu’ils y trouveraient leur salut. Aussi envoyèrent-ils des messagers au roi des Assyriens pour le supplier de leur dépêcher des prêtres[14], pris parmi ceux qu’il avait fait prisonniers après avoir vaincu les Israélites. Celui-ci les envoya et, instruits dans les lois et la religion de ce Dieu, ils se mirent à l’adorer avec beaucoup de zèle et furent aussitôt délivrés de la peste. Encore aujourd’hui, les mêmes rites continuent à être en usage chez ces hommes, appelés Chouthéens dans la langue des Hébreux et Samaritains dans celle des Grecs. D’humeur versatile, lorsqu’ils voient les Juifs prospérer, ils les appellent leurs parents, étant issus de Joseph[15], en qui ils trouvent l’origine de cette parenté ; les voient-ils péricliter, ils prétendent n’avoir rien de commun avec les Juifs et n’être tenus envers eux par aucun lien d’amitié ou de race, mais se déclarent des étrangers domiciliés. Nous aurons une occasion plus opportune de parler d’eux.

[11] II Rois, XVII, 25.

[12] La Bible dit : des lions.

[13] La Bible dit simplement (v. 26) : « ils (on) avertirent le roi d’Assyrie en ces termes. »

[14] Bible (II Rois, XVII, 27) : un prêtre.

[15] Josèphe résume ici les dix tribus dans celles d’Éphraïm et de Manassé, issues de Joseph.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant