Élie le Tishbite

4.
La résurrection à Sarepta

En parlant des objets dont le Seigneur a pourvu sa vigne spirituelle, l’Evangile mentionne aussi un pressoir (Matthieu 21.25). Cette figure peut s’expliquer de plus d’une manière. Nous pouvons y voir, par exemple, une image de la prédication. La Parole de Dieu serait ainsi comparée au fruit de la vigne, l’esprit renfermé dans la lettre au suc vivifiant contenu dans le fruit, et l’explication de la Parole à l’emploi de ceux qui sont chargés d’extraire du fruit le suc qui y est renfermé. Et, en effet, n’est-ce pas à cela que doit se borner toute la prédication : exprimer et distribuer le divin suc de la Parole de Dieu ? Ne sont-ce pas les faux prophètes, qui, ne voulant point se contenter de cette humble fonction, prétendent se faire eux-mêmes le cep, et tirer leurs paroles de leur propre fonds ? Il est vrai qu’il n’est pas donné à tous de pénétrer jusqu’au suc de la parole divine ; pour qui n’a pas l’Esprit de Dieu, la lettre de l’Ecriture sainte est comme une enveloppe de fer et d’airain, qu’aucun art, aucune science, aucune intelligence humaine ne saurait percer. Jésus-Christ seul peut briser cette dure enveloppe, et en faire découler le suc restaurant dans notre coupe. Celui qui possède en lui-même l’Esprit de Christ, possède seul le vrai secret pour pénétrer jusqu’aux trésors cachés sous la lettre de l’Ecriture. Souvent, par l’efficace de cet Esprit, le plus petit grain de la Parole de Dieu vous procure le rafraîchissement le plus abondant ; un mot, en apparence le moins important, enivre l’âme de la douce liqueur qui distille des jardins d’Engaddi. Mais l’image dont se sert ici le Sauveur peut nous rappeler autre chose encore. Par ce pressoir, on peut entendre l’affliction, ce fardeau qui pèse continuellement sur Israël ; pressoir salutaire ! établi par le Seigneur pour briser la dure enveloppe d’orgueil et de propre justice dont s’entourent nos cœurs, et pour nous faire connaître le suc amer de notre corruption intérieure ; car, nulle part aussi bien que sous le poids de l’affliction nous n’apprenons à sonder les replis de ce cœur à la fois orgueilleux et lâche, et à pénétrer dans ce repaire de mauvais désirs et de pensées rebelles. L’affliction ! Par elle, Dieu change l’homme pieux en pauvre pécheur, le riche en humble mendiant, et produit dans les cœurs cette soif de grâce qui les amène au pied de la croix.

Voilà l’œuvre dont nous allons être aujourd’hui les témoins à Sarepta.

1 Rois 17.17-24

17 Et après ces choses, le fils de la femme, son hôtesse, tomba malade, et la maladie devint si violente qu’il ne resta pas en lui un souffle de vie. 18 Et elle dit à Élie : « Qu’y a-t-il entre toi et moi, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour remettre en mémoire mon iniquité et pour faire mourir mon fils ? » 19 Et il lui dit : « Donne-moi ton fils ; » et il le prit du sein de la femme, le porta dans la chambre haute où il demeurait, et il le coucha sur son lit. 20 Puis il cria vers l’Eternel, et dit : « Eternel, mon Dieu, as-tu donc aussi affligé cette veuve chez laquelle je demeure, que tu lui aies fait mourir son fils ? » 21 Et il s’étendit sur l’enfant par trois fois, et il cria vers l’Eternel et dit : « Eternel, mon Dieu, je te prie que l’âme de cet enfant rentre en lui. » 22 Et l’Eternel entendit la voix d’Élie, et l’âme de l’enfant rentra en lui, et il recouvra la vie. 23 Et Élie prit l’enfant et le rapporta de la chambre haute dans la maison, et le donna à sa mère, et dit : « Regarde, ton fils vit. » 24 Et la femme dit à Élie : « Maintenant je connais que tu es un homme de Dieu, et que la Parole de l’Eternel en ta bouche est véritable.

Encore une nouvelle direction de Dieu ; une de ces voies étonnantes, obscures, cachées, mais qui n’en sont pas moins pure bonté et vérité. Nous voyons ici comme un assaut livré par un grand conquérant à une forteresse dont les ouvrages extérieurs sont déjà pris, mais qui doit être complètement conquise. Cette forteresse, c’est le cœur de la veuve de Sarepta. Achever de gagner ce cœur, voilà, de la part de Dieu, le but de tout cet événement. Venez donc, et considérons ensemble les opérations de ce divin siège ; d’abord l’attaque, puis la victoire, enfin le repos, qui en est le fruit.

I

Où retrouvons-nous aujourd’hui notre prophète ? Là où nous l’avons laissé la dernière fois, au-delà de la terre promise, vers le nord, au bord de la mer, dans la solitaire et paisible cabane de la veuve de Sarepta. Il est demeuré fidèle à son poste, non pas quelques semaines seulement ; plusieurs mois se sont déjà écoulés depuis qu’il habite dans cette retraite ; vie de repos, jours heureux coulant comme les ondes d’un ruisseau limpide, sans tournant ni tourbillon ; vie remplie par la prière et la louange, par la conversation assaisonnée de sel avec grâce, par les épanchements de l’amitié, par la méditation de la Parole de Dieu, et la contemplation de ses œuvres dans la nature ; vie couronnée chaque jour de nouveaux gages de la bonté et de la douceur de Jehovah. N’est-il pas vrai, mes frères, que beaucoup d’entre nous, après avoir joui quelque temps de cette vie tranquille, inactive, toute de jouissance et de contemplation, se seraient bientôt fait une espèce de reproche de recevoir ainsi sans rien donner, et auraient cherché par tous les moyens, à revenir sur le théâtre du travail et de l’action ? Élie n’avait pas ce faux zèle. Dès longtemps il avait renoncé à l’idée qu’il puisse y avoir quelque prix, quelque force méritoire dans le travail et l’action de l’homme. Il savait que tout ce que l’homme peut recevoir du trésor de Dieu est un pur don de la grâce la plus absolument gratuite, qui n’a en aucune manière son fondement dans une activité de notre part, et dans cette foi il ne s’inquiétait nullement que Dieu lui donnât sa portion de grâce en Goscen, sous la vigne et le figuier, ou dans le désert, sous les étendards flottants d’Israël, sur la voie du travail et des fatigues. « Comme il plaît à mon Dieu, » telle était sa devise. Le Seigneur l’appelait-il à l’action et à la lutte, il était prêt. L’enfermait-il, comme à Sarepta, dans le port du repos, éloigné de tout orgueil de propre activité, Élie pensait avec le Psalmiste : « En vain on se lève matin ; c’est pendant le sommeil qu’il le donne aux siens. »

Ainsi, Élie ne se faisait aucun scrupule des jours qu’il goûtait à Sarepta. Il les recevait comme un don de Dieu, et avait le cœur libre, joyeux, plein d’action de grâces, comme un enfant. Que celui d’entre vous qui se trouve dans une position semblable, qui se voit empêché par les circonstances, par la maladie, la vieillesse, la pauvreté, le manque de talents, le peu de considération, ou par toute autre chose, d’agir extérieurement pour le service de Dieu, et, comme l’on dit, de bien mériter de Dieu par ses actions, qu’un tel homme pense que Dieu l’a, pour le moment, relégué à Sarepta ; que, puisqu’il en est ainsi, il serve le Seigneur avec joie dans le repos, et qu’il ne remplisse pas son cœur de vaines craintes et d’inutiles reproches, mais accepte avec reconnaissance la paisible vie que Dieu lui envoie. Et que celui d’entre nous qui repose dans le sein du Seigneur Jésus, qui ne sent en ce moment que sa main caressante, et non les coups de sa verge ; que celui qui goûte ce bonheur dont il est dit : « Heureux celui qui mange du pain dans le royaume de Dieu ! » et qui sent son cœur rempli des délices du palais de l’Eternel, eh bien, qu’il en jouisse, qu’il continue d’en jouir, qu’il s’égaie abondamment dans le Seigneur, et qu’il ne se fasse aucun scrupule de ce qu’il peut ainsi se réjouir et toujours se réjouir ; qu’il ne se laisse point inquiéter ni troubler, en se voyant libre de luttes, de doutes, d’obscurités, d’épreuves, tandis que d’autres de ses frères, accablés, souffrants, mangent leur pain dans les larmes ; qu’il n’aille pas surtout chercher à faire naître arbitrairement au dedans de lui ces obscurités et ces luttes, comme si c’était là une condition indispensable pour être chrétien et réconcilié avec son Dieu ; en vérité, ce serait là une folle pensée, provenant de l’orgueilleuse propre justice du vieil homme. Non, demeure à Sarepta, ô âme bénie ! aussi longtemps que cela plaît à Dieu. Réjouis-toi ! puisque l’Epoux est avec toi ; quand l’Epoux te sera ôté, alors viendra de soi-même le temps du jeûne et des larmes. Fais comme la Sulamite dans le Cantique des Cantiques ; quand l’Epoux se plaignait, elle pleurait ; mais lorsqu’il lui jouait des airs gais, elle dansait ; et quand le Seigneur la conduisait dans la salle du festin, elle le suivait sans scrupule, ne cherchait pas à s’arracher des larmes forcées, mais chantait pleine d’allégresse : « Je suis assise à l’ombre de Celui qui aime mon âme, et son fruit est doux à mon palais. Il me conduit dans la salle du festin, et l’amour est sa bannière. » Réjouis-toi, et bondis de joie sur les montagnes embaumées aussi longtemps que ton berger te le permet, et sois sans crainte ; les luttes et les croix ne te manqueront pas, lorsqu’elles seront nécessaires. En résumé, vouloir faire d’un sabbat que le Seigneur nous donne un jour de travail, est aussi peu sage que de vouloir changer en sabbat les jours de travail qu’il nous envoie.

N’est-ce pas, mes chers frères, que la maison de la pauvre veuve de Sarepta offrait un spectacle bien remarquable, avec sa cruche à l’huile, et son vase de farine. Alors même que Dieu a mille mondes à conduire, et qu’il soutient toutes choses, il venait cependant toutes les nuits visiter Sarepta. Il remplissait les deux vases, et lorsque le matin la veuve se levait, elle avait été bénie dans son sommeil avant même qu’elle eût demandé à Dieu de lui donner son pain quotidien. Que d’amour et de soins le Seigneur n’a-t-il pas pour ses enfants, qu’il satisfasse ainsi jusqu’aux plus simples besoins de l’existence ; et il est le même hier, aujourd’hui, et éternellement. Ce qu’il fit autrefois à Sarepta, des milliers de personnes l’éprouvent encore tous les jours, quoique de diverses manières, et tous les enfants de Dieu reçoivent spirituellement ce qui fut donné sous une forme sensible à la veuve. Quelque grande que soit leur disette, la farine ni l’huile ne leur sont jamais complètement ôtées. Il prend garde, âme bénie, que ta foi ne défaille, oui, qu’elle ne défaille. La veuve n’eut jamais dans sa maison des sacs de farine pleins, ni sa cruche trop remplie. Il est dit, qu’elle et sa famille eurent toujours de quoi manger, et que l’huile ne manqua jamais. Ainsi, tu ne recevras peut-être pas une mesure de joie spirituelle assez grande pour chanter au milieu de la fournaise ; ce pourrait être trop pour toi ; mais que ta foi ne doive jamais te manquer complètement, tu peux en être assuré, ton sacrificateur miséricordieux l’a demandé à Dieu pour toi, comme autrefois pour Simon, et il te donnera chaque jour assez de patience pour que, si tu doutes et chancelles peut-être quelquefois, tu ne désespères et ne succombes cependant jamais. Un homme pieux a dit avec vérité : « J’ai juste autant de patience que ce qu’il faut d’huile à la lampe jusqu’à ce que le jour vienne, et que l’étoile du matin paraisse.

La situation dans laquelle Élie et la veuve se trouvaient à Sarepta était, comme nous le savons, des plus heureuses. Mais que la vie de l’homme continue longtemps de la même manière, tournant toujours dans le même orbite, cela ne lui est, d’ordinaire, pas salutaire. Un état de joie spirituelle prolongé le rend orgueilleux, et lui fait oublier son indigence. Les délices de la paix l’éloignent de la porte de l’homme riche, et lui ôtent des mains le bâton du mendiant qu’il doit porter. Un long repos passé dans une sainte contemplation conduit facilement à trop de complaisance envers soi-même ; de longs temps de fête donnent une apparence de piété à ce qui n’est que du vieil homme ; et en général, un cours de choses non interrompu n’est rien moins que bon. C’est ce que le Seigneur sait très bien, et c’est pour cela qu’il veille à ce que la vie de ses enfants ne soit pas toujours uniforme ; il a coutume de les faire passer d’une situation dans une autre, et les empêche ainsi de s’alanguir et de s’anonchalir. C’est ce qu’il fit pour notre famille de Sarepta. La tempête survint après un calme aussi doux, et l’ardeur brûlante de la tentation succéda à une fraîcheur aussi agréable.

Au milieu des plus beaux jours et des plus précieux témoignages de l’amour et de la présence de Dieu, un noir nuage vint couvrir tout à coup la cabane paisible de la veuve. Son fils, son seul enfant, ce fils qui lui était devenu doublement cher depuis qu’il lui avait été rendu une seconde fois, et qu’il avait échappé à la famine, commença à se plaindre ; son état devint d’heure en heure plus critique. La maladie était grave, violente, dangereuse ; la détresse de cette pauvre mère fut extrême, et ses larmes coulaient sans que Dieu parût les voir. Au bout de peu de jours, la maison la plus heureuse, était, hélas, changée en un lieu de douleurs et de deuil. Ce qui faisait la joie et l’espérance de cette mère, ce qu’elle avait de plus précieux sur la terre, son fils, n’était plus qu’un petit corps immobile, pâle, froid ; Dieu avait retiré à lui son âme. Ce bon Père voulait ainsi éprouver le cœur de la veuve, d’une manière dure en apparence, quoiqu’il n’y eût au fond que miséricorde. Il avait ses desseins en dispensant un remède aussi amer. L’épreuve, lorsqu’elle est venue, ne paraît pas un sujet de joie, mais de tristesse. L’histoire va nous en faire connaître les suites.

II

Voudrons-nous toujours savoir pourquoi Dieu envoie des épreuves ? Qui sommes-nous pour voir toujours clair dans toutes les dispensations du Seigneur ? Ne savez-vous pas que les voies de Dieu sont appelées merveilleuses, insondables, cachées ? Ne nous imaginons donc pas pouvoir trouver toujours la clé de sa conduite mystérieuse envers ses enfants, et ne nous fatiguons pas la tête à vouloir pénétrer le sens de toutes ses voies, mais contentons-nous de dire avec Daniel : « Que ses actions ne sont que vérité, ses voies que droiture, » et sachons croire en lui, et nous confier en lui, même au milieu des angoisses et de l’obscurité.

L’épreuve de Sarepta ne nous laisse cependant pas sans quelque lumière. Les desseins de Dieu s’y laissent deviner. Notre veuve était assurément une femme qui craignait Dieu, mais elle le faisait à la manière de la marchande de pourpre Lydie, ou du centenier Corneille, et d’autres dont il est dit, que déjà avant leur conversion et leur nouvelle naissance, c’étaient des hommes craignant Dieu. Elle ne connaissait Dieu que d’une manière superficielle, elle demeurait dans de certaines relations avec lui, mais ces relations ne reposaient pas sur le vrai fondement, sur le sang de l’agneau qui avait été promis. Elle servait le Seigneur, mais plutôt comme Marthe, croyant devoir lui offrir quelque chose, que comme Marie, qui était assise à terre à ses pieds, les mains vides, le cœur abattu, ne pouvant et ne voulant que recevoir de lui. Elle connaissait la bonté et l’amour de Dieu, mais elle ne savait pas ce que c’est que sa grâce, parce qu’elle ne connaissait point encore son péché et l’indignité de son cœur, et les sentiments de joie et d’admiration que lui avaient causés les bénédictions si multipliées de Dieu, ces sentiments qui étaient en elle un fruit de la nature plus que de l’Esprit, et qu’elle pouvait considérer beaucoup trop comme disposition céleste que Dieu demande, l’empêchaient de se voir telle qu’elle était, et l’aveuglaient sur son état véritable. En un mot, elle s’était approchée de Dieu sans savoir comment, sans médiateur, sans expiation, sans avoir le cœur brisé. De pareils rapports avec le Seigneur ne sont pas réels, ils n’ont d’existence que dans notre idée ; au lieu d’avoir la vérité pour base, ils reposent sur une illusion et sur les artifices d’un cœur qui se séduit lui-même.

Si donc, avec toute sa piété, cette pauvre veuve ne voulait pas perdre le ciel, et enfin, malgré ses cantiques et ses prières, échouer et faire naufrage, il fallait que le Saint Esprit, sous l’influence préparatoire duquel elle avait été déjà longtemps, l’aidât à marcher plus loin, et lui donnât, avant tout, la certitude que l’amour de Dieu n’est que grâce, grâce non méritée, le fruit du travail d’un autre, et non pas du sien. Cette connaissance humiliante mais salutaire, comment aurait-elle pu pénétrer en elle et prendre racine dans son cœur, si d’abord elle n’eût appris combien son état de péché rendait nécessaire le don de la grâce. C’était ici le principal objet des soins de la miséricorde divine. Nous savons ce qui arrive : deux hôtes invisibles viennent la visiter, le Seigneur et son Esprit. L’un éprouve la maison de la veuve, l’autre s’adresse à son cœur ; l’un dispense le malheur, l’autre l’applique ; l’un donne la mort à l’enfant, l’autre dévoile la raison de cette dispensation, et dit à la veuve : « Femme, c’est pour ton péché que tu es jugée. » Et la femme comprend, et s’écrie dans sa douleur : « Élie, homme de Dieu, que t’ai-je fait pour que tu sois venu dans ma maison rappeler mes péchés et faire mourir mon fils ? » Voyez quelle défaite complète. Tu es venu rappeler mon péché, dit-elle. Elle pensait qu’il n’y avait que Dieu qui avait pu lire dans son cœur, et c’est le sentiment que nous avons, quand le saint Esprit commence à découvrir les abîmes de nos misères. Il en est alors de nous, comme si nous voyions le regard de Dieu fixe, immobile, s’arrêter sur notre âme ; on est alors exposé comme aux rayons ardents du midi, ou à une flamme dévorante ; on veut cacher ses défauts, mais le regard que l’on redoute perce tout ce que l’on voudrait mettre sur son cœur pour le couvrir ; on emploie toutes sortes de prétextes pour dérober sa honte, on réunit ses vertus, et on croit pouvoir, par leur moyen, apaiser ce regard, mais les vertus se ternissent devant lui, et deviennent des péchés. On cherche à lui échapper dans les distractions du monde. mais cet œil effrayant nous suit, quelque part que nous allions ou que nous soyons, il nous regarde en face, il veille sur notre lit, il nous apparaît dans nos songes, il ne nous laisse aucun repos dans la solitude, il nous trouble au milieu du tumulte du monde, comme Balthasar au milieu du festin ; plus de tranquillité, plus de joie ; l’âme errante, timide, poursuivie par ses remords, ne trouve aucune paix ; le regard de Dieu est partout, et sa voix irritée nous crie, comme autrefois à notre premier père : « Adam, où es-tu ? »

La veuve éprouvait quelque chose de pareil. « Homme de Dieu, disait-elle à Élie dans son angoisse, que t’ai-je fait pour que tu sois venu dans ma maison rappeler mes péchés, et faire mourir mon fils ? » C’est, sans doute, une manière singulière de lui parler, mais, comme expression de son sentiment, ces paroles disent beaucoup, et sont réjouissantes. « Pourquoi, veut-elle lui dire, es-tu venu chez moi ? Qu’ai-je retiré de ta présence, sinon que Dieu s’est souvenu de mes péchés ? Tu es un homme de Dieu ; moi et ma maison, nous n’étions pas dignes de te loger ; le Seigneur nous punit de notre témérité, et de ce que nous avons usé de tant de familiarité avec toi que nous t’avons traité comme l’un de nous ; voilà ce que tu m’as procuré en venant chez moi. L’Eternel n’aurait, pas considéré de si près une pauvre femme, un ver de terre, s’il ne m’avait vue dans ta compagnie, si ta présence dans cette maison n’eût attiré son attention sur moi. Qu’as-tu fait de venir ici ? Le Seigneur n’aurait point aperçu ma misère, il ne se serait point ainsi approché de moi, pécheresse indigne, si toi-même tu ne l’eusses amené dans mon habitation, car tu l’as toujours avec toi. »

Voilà à peu près sa pensée, et il y avait dans un tel langage un mélange de simplicité et de folie, une humilité et une vérité d’expression qui eût touché les anges mêmes ; le but du Seigneur était atteint, la victoire obtenue.

III

Quel spectacle douloureux que celui qu’offre la pauvre veuve ! Elle est là, elle tient son enfant dans ses bras, comme si elle eût pu réchauffer ses membres contre son cœur ; elle pleure tantôt la mort de son fils, tantôt la multitude de ses péchés, et elle ne sait pas quelle blessure est la plus profonde dans son âme. Le prophète est vis-à-vis d’elle qui pleure aussi de compassion et de pitié. Mais il pressentait bien le but de cette visite ; et à peine reconnaît-il que les vues miséricordieuses de Dieu ont obtenu leur effet, qu’il se hâte de mettre un terme à l’épreuve. Il se lève, et d’un regard paisible qui annonçait de bonnes choses, il s’adresse à la mère, et lui dit : « Donne-moi ton fils. » Le ton assuré du prophète fait sur cette pauvre femme une impression puissante. Un rayon d’espérance brille à travers la nuit de son âme. Mais Élie pourra-t-il réaliser les espérances qu’il a fait concevoir ? Il est sûr de ce qu’il fait ; il prend le cadavre des mains de la mère, il monte dans la chambre qu’il occupait, il le place sur son lit, il ferme la porte, il tombe à genoux, et se met à prier, à interpeller le Seigneur, pour ainsi dire : « Eternel, mon Dieu, lui dit-il, aurais-tu affligé cette veuve chez laquelle je loge, jusqu’à faire mourir son enfant ? » Il ne craint pas de reprocher en quelque sorte au Seigneur l’affliction qu’il vient de dispenser, il lui parle dans toute la simplicité et la franchise de son cœur, et il le fait sans scrupule ; s’il parle follement et s’il manque, il le fait dans la foi qui l’anime ; s’il agit avec tant de familiarité à l’égard de Dieu, il y est conduit par le sang de l’Agneau et par les promesses de Dieu même. Sa prière plaît au Seigneur. « Eternel, veut-il dire, voulais-tu véritablement faire périr cet enfant ? Non, cela n’est pas possible, tu voulais seulement conduire cette mère au repentir par la croix ; tu y es parvenu, maintenant rends la vie à cet enfant ; regarde avec compassion cette pauvre mère, pense que je suis son hôte. Elle m’a fait beaucoup de bien, je voudrais l’en récompenser, paie la dette que j’ai contractée auprès d’elle, car je suis pauvre, et je n’ai rien, et pense aussi que je suis ton prophète ; si je suis méprisé, tu l’es aussi ; exauce ma prière pour que ton nom soit sanctifié, et que ta louange se répande sur la terre. Non, Seigneur, ta volonté n’était pas de faire mourir l’enfant de la veuve qui me donne l’hospitalité. » Et lorsqu’il a ainsi prié, il se lève, il se jette sur l’enfant, il s’étend sur lui par trois fois, comme s’il eût voulu dire : « Je ne le quitte pas, et je demeure avec lui jusqu’à ce que tu l’aies rendu à la vie, ou que tu m’aies moi-même fait mourir, car il y va de ton honneur, et du salut de cette mère qui est menacée du désespoir. » Et pendant qu’il se jette ainsi plusieurs fois sur l’enfant, il s’écrie avec une ferveur qui aurait ému le ciel et la terre : « Eternel, Eternel, mon Dieu ! fais, je t’en supplie, que cet enfant reprenne la vie ! » Il le dit d’une manière absolue, et sans même ajouter le mot du Sauveur, que ta volonté soit faite et non la mienne. Et l’Eternel exauça la prière d’Élie, et l’enfant ressuscita.

N’y a-t-il pas, dans cette manière d’agir du prophète, de quoi renverser toutes nos théories, et toutes les idées que nous nous sommes faites de la prière ? Nous avons ici une prière faite dans le sens le plus absolu, une prière faite pour quelque chose de temporel, pour un miracle, une prière même sans restriction, sans qu’il ajoute : « Non pas ma volonté, mais la tienne, » et le Seigneur l’exauce. Ah, c’est que le Seigneur ne se laisse pas enfermer dans les petites bandelettes de nos systèmes et de nos règles. Ce qu’Élie éprouve dans cette circonstance, le docteur Luther l’éprouva lui-même un jour à Wittenberg. Son ami Myconius était malade à la mort, et lui écrivit une lettre d’adieu. Lorsque Luther eut lu la lettre, il se jeta à genoux, et commença à prier : « Eternel, mon Dieu, non, tu ne peux rappeler déjà à toi notre frère Myconius, ton règne ne peut en être privé. Amen. » Et lorsqu’il eut prié, il se releva, et il écrivit à son frère malade : « Il n’y a rien qui presse, cher Myconius ; que le Seigneur ne me fasse pas ouïr que vous êtes mort ; vous ne mourrez pas. Amen. » Ces paroles firent sur le cœur du pauvre Myconius une impression si puissante, et l’ébranlèrent si fort, que l’abcès qu’il avait au poumon disparut, et il guérit. « Je vous l’avais bien dit, » répondit Luther, à la lettre qui lui annonçait la guérison de son ami.

Il me souvient ici encore d’une autre courte histoire, que je ne puis m’empêcher de vous raconter à cause de sa touchante simplicité. Il y a quelque temps, la mère d’une petite fille de quatre ans fut atteinte d’une maladie mortelle. Ses médecins l’avaient abandonnée. Cette jeune enfant, en ayant eu connaissance, entre dans la chambre voisine, se prosterne, et dit : « Seigneur Jésus, rends la santé à ma mère, » et lorsqu’elle a prié, elle dit en quelque sorte à la place de Dieu, à voix aussi basse qu’elle put : « Oui, mon cher enfant, je le ferai volontiers. » Ce fut l’amen de la jeune fille. Joyeuse elle se lève, elle court au lit de sa mère, et dit : « Ma mère, tu guériras ; » et elle guérit en effet, et est maintenant pleine de santé et de vie.

Et moi direz-vous peut-être, puis-je aussi prier pour des circonstances extérieures, d’une manière absolue, et sans ajouter le mot : « Que ta volonté soit faite, et non la mienne, » et espérer d’être exaucé ? Non, vous ne le pouvez pas, vous, puisque la chose est encore pour vous un sujet de doute. Mais si, pressé par l’Esprit de Dieu de prier ainsi, vous le faites sans scrupule de conscience, sans aucun doute, à la manière des enfants, dans la simplicité du cœur, vous appuyant sur le bon fondement, et dans la foi, priez seulement. Personne ne doit vous en blâmer, le Seigneur écoute volontiers de semblables prières.

« Eternel, Eternel mon Dieu, s’écriait Élie dans la chambre haute, rends la vie à cet enfant. » « Oui, répond le Seigneur, qu’il en soit ainsi. Amen ; » et l’âme de l’enfant redescend du monde invisible. L’enfant commence à respirer, se relève, et quitte son lit de mort. Figurez-vous avec quelle émotion Élie prit l’enfant, le porta de sa chambre au bas de la maison, et dit à sa mère, en termes brefs : « Voilà, ton fils vit. » Et il laisse au saint Esprit le soin de lui en dire davantage. Que vous dirai-je aussi des sentiments qui animent la veuve ? Elle regarde le ciel, et elle le fait, non pas en pensant à son fils qui était maintenant vivant dans ses bras, non, ses pensées sont ailleurs, elle ne peut songer encore à son enfant. « Élie, dit-elle, je reconnais que tu es un homme de Dieu et que la parole de l’Eternel dans ta bouche est la vérité. »

La Parole de l’Eternel !… Et quelle était cette Parole dont Élie lui avait parlé ? Pendant les jours qu’ils avaient passés ensemble, Élie lui avait dit quelque chose qu’elle n’avait pu ni croire, ni comprendre. Il est facile de deviner ce que c’était. Élie avait reconnu que, malgré toute sa piété, la foi de la veuve ne reposait pas encore sur son véritable fondement, et il avait sans doute employé les jours tranquilles qu’il avait passés à Sarepta, à lui faire connaître les décrets de Dieu pour le salut des pécheurs, le Messie promis, l’efficace de son sang et de ses mérites, la nécessité de croire en lui, et tout ce qui se rapporte à ces doctrines salutaires. Elles lui paraissaient sans doute des choses mystérieuses et extraordinaires qu’elle ne savait pas apprécier, mais qu’elle négligeait, parce qu’elle n’en sentait pas le besoin dans le fond de son âme. Ce besoin d’une médiation et d’une réconciliation s’éveilla dans son cœur lorsque, sous le poids de l’épreuve, elle apprit à connaître son état de péché et de malédiction ; et la prédication de la croix et de la grâce du pécheur par les mérites de Celui qui nous a été promis pour caution, était devenue pour elle une vérité inébranlable, à la vue des miracles par lesquels Dieu lui avait montré qu’Élie était son prophète, et son envoyé, de telle sorte qu’elle avait reçu cette vérité de tout son cœur, et qu’elle pouvait s’en réjouir et s’en consoler. C’était cette nouvelle foi, cette nouvelle espérance, et cette nouvelle joie qu’elle exprimait, quand elle disait : « Maintenant, je reconnais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur, dans ta bouche, est la vérité ; je le sais, je le sens, je le vois, je le goûte, c’est la vérité. »

La confiance de cette veuve reposait maintenant sur une toute autre base. De femme « craignant Dieu » elle était devenue « enfant de Dieu ; » et au moment où Élie lui avait dit : « Regarde, ton enfant vit, » son cœur pouvait ajouter : Oui, mon Rédempteur est vivant. Le calme avait succédé à la tempête.

L’homme naturel est sous une sentence de condamnation et de mort. Toute peine que l’on se donne pour l’améliorer est une peine perdue. Quoi qu’il fasse pour se parer, quelque pieux que soient ses dehors, le vieil homme demeure sous la malédiction du Seigneur, qui n’a pour lui ni ménagement, ni compassion. La parole « Adam, où es-tu ? » est la seule salutation que lui adresse Celui qui parle avec une voix de tonnerre. Que cet Achan soit lapidé ! Qu’à cet impie Esaü soit joint un Jacob, que ces enfants s’entrechoquent dans le sein de leur mère, et que Jacob supplante son frère ! Ce qui sauve de la mort, ce n’est ni d’amender, ni de perfectionner le vieil homme. Dieu ne considère pas la forme, il examine la matière dont une chose est construite, il ne s’arrête pas à l’apparence, quelque belle qu’elle soit, il voit l’étoffe et la masse ; et rien n’a de prix à ses yeux que la nouvelle créature qui est en Jésus-Christ. Le brigand, qui porte en son cœur une étincelle de son baptême de feu, peut dormir dans son sein, tandis que des hommes qui sont envisagés comme des prodiges de sainteté, d’une sainteté de leur composition, entendront retentir à leurs oreilles, qu’il ne les a jamais connus.

Le prudent architecte que l’Evangile loue, en disant « qu’il creusa profondément en terre, et qu’il plaça son fondement sur le roc, » cet architecte n’est pas autre que Celui qui, autrefois, étendit son compas sur la terre informe et nue, et dont l’Esprit couvait les eaux. Il construit aussi dans le cœur de ses élus un édifice spirituel ; il commence cette œuvre, et il l’achève. Sa sonde est profonde, elle pénètre jusqu’aux derniers replis du cœur pour le dévoiler, elle va jusqu’aux jointures et aux moelles, et il n’y a aucun péché qui soit si profondément caché qu’il ne sache le mettre au grand jour. Il place son instrument sur nos plus belles vertus pour en faire sortir le germe de corruption, la semence du serpent qu’elles renferment, et lorsqu’il ne nous reste rien dont nous puissions nous consoler, et que tout est vide en nous, il jette les fondements de l’édifice dans les profondeurs de notre âme désolée, il y place un rocher qui ne peut être ébranlé, le Christ crucifié, il bâtit sur lui l’édifice de nos espérances, le temple de la paix, et d’un sabbat éternel.

O vous, qui vous êtes mis à bâtir, et qui voulez élever un édifice spirituel, que cet architecte de Dieu qui descendit dans le cœur de la veuve s’approche aussi de vous. Qu’il change vos villes en un monceau de ruines, et qu’il en crée de nouvelles. Qu’il creuse profondément, et qu’il vous établisse sur le roc. Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir, Jésus-Christ. La pierre rejetée par ceux qui bâtissent, mais qui est devenue la principale pierre de l’angle, cette pierre, c’est Lui seul qui l’est, et il n’y en a point d’autre. A Lui soit honneur, dès maintenant et à jamais. Amen.

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