Élie le Tishbite

12.
L’arrivée au mont Horeb

La plupart des fidèles ont, dans le cours de leur vie, certains moments de lumière et de grandeur que nous pouvons comparer en quelque manière à la transfiguration de Jésus-Christ sur le Thabor. Ainsi que le Sauveur sur cette sainte montagne apparut aux apôtres resplendissant d’une lumière éblouissante et entourés de rayons de sa gloire éternelle, ainsi parfois ses disciples se montrent sans voile à leurs frères ; leur enveloppe grossière se brise, et le noyau divin qu’elle recèle brille d’un éclat extraordinaire, le serviteur se transforme en un fils de roi, une auréole céleste absorbe les ombres qui l’entouraient naguère, et quittant tout-à-coup l’ornière de sa vie journalière, il s’élance dans les airs à des hauteurs presque inaccessibles ; ses pensées, ses sentiments, ses paroles, ses actions sont si sublimes, que nous les comprenons à peine.

Voyez, par exemple, saint Paul disant (Romains 9.3) : « Je désirerais d’être anathème à cause de Christ, pour mes frères qui sont mes parents selon la chair. » C’est en vain qu’on a cherché à affaiblir le sens littéral du mot anathème. Saint Paul a bien réellement voulu dire que, surmonté par sa compassion et sa charité, il aurait sincèrement et sérieusement désiré être rejeté de Christ pour ses frères et prendre sur lui la malédiction qu’ils s’étaient attirée par leurs péchés, si par là il eût pu racheter Israël et le sauver de la colère de Dieu. Voyez également Moïse (Exode 32.32) s’oublier lui-même dans l’ardeur de sa charité et s’écrier : « Pardonne-leur leurs péchés ; sinon, efface moi aussi de ton livre. » Nous, sans doute, avec notre froide raison qui soumet tout à ses calculs, nous ne comprenons pas ces paroles extatiques. Mais en sont-elles pour cela moins vraies ? L’enfant ne peut se représenter tout ce qui se passe dans le cœur d’un guerrier intrépide, et cependant il y a eu des Gédéon et des David. Au reste Paul et Moïse eux-mêmes se seront étonnés plus tard du mouvement de leur âme qui avait fait surgir en eux de telles pensées. Car ils n’étaient pas alors dans leur état ordinaire, et ils n’auraient pu s’élever de nouveau à volonté jusqu’à ces sublimes régions de charité et de zèle. C’eût été même de leur part un mensonge si dans d’autres moments ils s’étaient déclarés prêts à devenir anathèmes pour leurs frères.

Vous en connaissez un autre que Moïse et Paul, qui a partagé avec eux ce désir et qui a fait plus, qui l’a accompli, qui « est devenu malédiction pour nous » selon qu’il est écrit. — Nombre de chrétiens, il est vrai, hochent la tête à l’ouïe de cette vérité et n’accordent pas au Seigneur Jésus une charité assez grande pour le porter à se charger lui-même de la peine de nos péchés. — Ses disciples auraient donc dépassé en charité le Maître, et atteint un degré de dévouement auquel le Fils de la Dilection ne serait pas parvenu ! Les adversaires de la doctrine de la satisfaction ne reconnaîtront-ils pas leur erreur à cette seule preuve. Car d’où venait à Moïse et à Paul un tel amour ? De leur propre cœur ? Certainement pas. Mais bien de la source intarissable de grâce et de compassion qui est en Jésus-Christ. Or le filet d’eau prouve la nature de la source, la copie fait connaître l’original, et la sève qui est dans les branches doit exister dans le tronc. Il faut donc qu’il y ait eu, dans la source où puisaient Paul et Moïse, un amour assez grand pour désirer être fait anathème en lieu et place des pécheurs.

Mais que fais-je de vous rappeler aujourd’hui ces sublimes exemples de la charité d’un Moïse et d’un Paul ? Ils ne peuvent que rendre plus saillant le contraste que va nous présenter l’état de découragement et d’abattement du prophète Élie.

1 Rois 19.9-10

9 Et là il entra dans une caverne et il y passa la nuit. Et voici, la Parole de l’Eternel vint à lui et lui dit : « Que fais-tu ici, Élie ? » 10 Il dit : « J’ai été extrêmement ému à jalousie pour l’Eternel, le Dieu des armées ; car les enfants d’Israël ont abandonné ton alliance, et démoli tes autels et tué tes prophètes avec l’épée, et je suis demeuré moi seul et ils cherchent ma vie pour me l’ôter. »

Pendant cette nuit qu’il passa sur l’Horeb, Élie fit plusieurs expériences humiliantes, qui furent pour lui un précieux trésor et qui méritent un sérieux examen.

Cinq points occuperont successivement notre attention : la nuit dans la caverne, la Parole qui parle, le reproche de Dieu, la plainte du prophète et sa comparution devant l’Eternel.

I

Élie, qui avait quitté Samarie pour sauver sa vie et sans en avoir reçu l’ordre de Dieu, marchait depuis quarante jours et quarante nuits dans le désert, avec la force que lui avait donnée la nourriture de l’ange, et avec les consolations qu’il avait puisées dans ce mot de « chemin » qu’avait prononcé le messager céleste. L’esprit tout préoccupé de l’issue de son grand voyage, il voit vers la fin des quarante jours se dessiner à l’horizon lointain les cimes élancées de Sinaï et ses brillants rochers de granit. Ce mont couronné de pics nombreux semblait un temple gigantesque dont les cent tours se dressaient dans les nuages. A cette montagne s’en appuyait une autre, l’Horeb, de forme semblable, tout aussi élancée et sauvage, mais de moindre dimension. Quelles durent être les pensées du prophète à la vue de ces montagnes saintes et à jamais mémorables ! Que de beaux rêves, que de douces espérances sont accourues vers lui d’un vol léger et auront rafraîchi son âme de leurs ailes d’or ! Il se livre tout entier à la joyeuse pensée que l’Horeb, la montagne de Dieu, sera le terme et de son voyage et de toutes ses peines. C’est là que Jehova est apparu à Moïse dans le buisson ardent, là que l’eau, jaillissant du rocher, a désaltéré le peuple pèlerin, là que les mains de Moïse élevées vers le ciel assuraient à Josué la victoire sur les Amalécites, là que Dieu a renouvelé son alliance avec son peuple qu’il venait de retirer de la Terre de servitude. Tant de manifestations de la miséricorde et de la fidélité divine dont ces lieux ont été les témoins, semblent en promettre de semblables à notre prophète, qui n’y apporte que des sujets de tristesse et de découragement. A lui aussi se révélera l’Eternel dans un buisson ardent ; pour lui aussi coulera du rocher une eau vive qui restaurera son âme jusqu’en l’éternité ; ne recevra-t-il pas ici l’assurance que Achab et Jésabel et tous les séducteurs d’Israël seront bientôt détruits par l’épée, et Dieu, qui va renouveler avec lui son alliance, ne l’armera-t-il pas d’une force et d’un courage tout nouveau, en lui dévoilant le succès de son œuvre réformatrice et le prochain rétablissement d’Israël ?

Entouré de ces réjouissantes images, le cœur plein de pressentiments, Élie arrive à la montagne de l’Eternel dont il gravit les flancs arides. C’est le soir. Son âme en prière épie de tous côtés l’approche de l’Eternel. Mais en vain. Nul autre bruit ne frappe son oreille dans ces solitudes, que le cri d’un oiseau qui passe sur sa tête, ou la triste voix de la chèvre sauvage sur les cimes des rochers. La nuit devient de plus en plus sombre, et la tristesse redouble dans l’âme déçue du prophète. La force qui l’a soutenu dans son voyage de quarante jours l’abandonne, son courage et sa confiance se sont également enfuis, et il ne lui reste qu’à chercher quelque asile où il soit à l’abri des bêtes sauvages et des serpents venimeux. Il pénètre dans une des sombres cavernes, telle qu’il y en a plusieurs dans ces montagnes, et enveloppé de son manteau, il s’étend sur la terre. Nuit de tristesse et d’angoisse comme il n’en a sans doute jamais passé de plus sombre. Qu’elle répondait peu aux merveilles dont peu d’heures encore auparavant il espérait être le témoin sur l’Horeb ! Qui nous dira les lugubres visions qui s’offrirent à son esprit, et tous les traits enflammés que lança contre lui le malin ? « Tes espérances, lui dit à voix basse le père du mensonge, n’étaient qu’un vain jeu de ton imagination ; l’amour de l’Eternel n’est qu’une illusion, et le gardien d’Israël sommeille comme ce Bahal dont tu t’es tant moqué. Élie, où est ton Dieu ? que fait-il ? il t’oublie ! où est la joie qu’on trouve à son service ? » Et peut-être Élie n’était-il pas armé de toutes pièces pour repousser son ennemi ; peut-être des pensées déchirantes de doute et de désespoir, sortant de l’abîme, l’avaient-elles assailli comme des bêtes furieuses ; peut-être cet entier découragement qui s’était emparé de lui sous le genet, accablait-il de nouveau son âme que Dieu soutient sans la consolera.

a – Krummacher semble, dans ce morceau que nous abrégeons, s’abandonner entièrement à son imagination et développer son texte au point de le dénaturer. Nous ne voudrions certes pas garantir la vérité de tous les détails qu’il donne, ce qui du reste n’est nullement sa pensée. Toutefois, une étude attentive du texte nous a convaincu que l’auteur a saisi de la manière la plus probable cette portion de l’histoire d’Élie. Il y a en effet un singulier contraste entre ce mystérieux voyage de quarante jours, qui suppose nécessairement un état extraordinaire de l’âme (probablement un état voisin de l’extase), et les premières paroles d’Élie qui sont empreintes d’un entier découragement. Il faut qu’un grand changement se soit fait en Élie le jour de son arrivée en Horeb, et que les grâces miraculeuses de Dieu lui aient été alors retirées. La tentation de Jésus-Christ jette peut-être quelque jour sur ce fait de la vie d’Élie ; nous le voyons à la fin d’un jeûne de quarante jours, avoir faim et être alors tenté par Satan. (Trad.)

Élie (qu’il nous pardonne la leçon que nous, indignes, osons lui donner), Élie se serait épargné en grande partie l’angoisse qui l’a saisi en Horeb, s’il se fût souvenu de sa fuite de Samarie, et de sa course inquiète à travers la Judée, et si la grâce que Dieu lui avait faite de relever sous le genet ses forces et son cœur par le message de l’ange, ne lui avait pas fait perdre plus ou moins le sentiment de son indignité. On dirait même que du secours que Dieu lui avait envoyé dans son découragement et son impatience, il avait conclu que son départ d’Israël avait eu lieu par un motif saint et pur, et qu’il avait vu dans la promesse que l’Eternel lui avait faite de le conduire par un « chemin » à travers le désert, non une preuve de la miséricorde divine qui lui pardonnait sa faute, mais un témoignage d’entière approbation que Dieu rendait à toute sa conduite. De là sans doute tous ces beaux rêves dont son âme était remplie à son arrivée au mont Horeb ; et quand il les vit s’évanouir, il se prit à douter de la fidélité de Dieu.

Mes amis, l’erreur que doit avoir commise Élie, nous la commettons souvent. Il nous arrive fréquemment, quand nous avons choisi nous-mêmes et sans Dieu tel chemin, d’imaginer que notre voie est sainte et bonne parce que Dieu dans sa grâce nous fait entrevoir qu’il ne nous y délaisse pas entièrement. Aussitôt voilà notre conscience en repos, et nous nous attendons à toutes espèces de merveilles. Mais si, à notre arrivée en Horeb, nous trouvons au lieu de nos rêves de gloire et de paix, des buissons d’épines et des pierres, nous perdons tout courage, ne comprenons plus notre Dieu, et avons même l’effronterie de penser qu’il nous est fait une injustice ; cependant le moment du recueillement arrive, notre bon Dieu nous conduit dans la caverne de la réflexion et nous voyons le véritable état des choses. Alors nous ne disons plus le mot, nous nous réjouissons dans nos cœurs de toutes les bénédictions que Dieu nous a accordées malgré nos péchés sur cette route de notre choix, nous renonçons à nos prétentions insensées, et apprenons ainsi l’art précieux de ne rechercher et désirer que grâce et pardon.

II

Durant cette nuit de douleurs, Élie put se convaincre de nouveau que Dieu mène ses enfants par la mort à la vie, et que c’est par la destruction de la volonté propre qu’il les conduit au terme de la perfection. L’âme tourmentée par des tempêtes proportionnées à ses forces colossales, il est là silencieux et morne dans les ténèbres. Mais tout-à-coup un bruit, un son, une voix parviennent à ses oreilles : Et voici, la Parole de l’Eternel vint à lui et lui dit. »

La « Parole de l’Eternel ». Est-ce cette même Parole dont saint Jean nous a rendu témoignage, et qui est le Fils éternel du Père, le Révélateur de la divinité ? Peut-être. Toutefois nous n’imposons à personne cette interprétation qui a pour elle de n’affaiblir aucun des mots du texte, et nous admettons que cette expression qui se trouve fréquemment dans l’Ecriture : « La Parole de Dieu vint à lui et lui dit », peut s’entendre simplement d’une voix, de paroles distinctes et intelligibles que l’Eternel adresse à ses serviteurs.

Mais en admettant, ainsi que nous le faisons, ce dernier sens, comment peut-on dire d’une parole, non seulement qu’elle vient à nous, mais qu’elle nous parle. Les paroles nous arrivent à travers les airs chargées des pensées d’autrui, telles que de rapides vaisseaux qui nous apportent sur les flots les trésors des pays étrangers. Mais elles ne parlent pas, elles sont, pardonnez-moi l’expression, elles sont parlées. Cependant n’y a-t-il pas des paroles muettes, et d’autres qui savent se faire écouter de nous ? Les fidèles comprendront facilement ma pensée, qui restera peut-être obscure pour ceux d’entre nous qui n’ont point encore entendu la Parole de Dieu leur parler, et qui, soit qu’ils lisent la Bible, soit qu’ils soient présents dans le temple, n’entendent que des mots qui ne leur disent rien. Ainsi, le Seigneur dit : « J’effacerai de mon livre celui qui pèche contre moi. » Cette parole reste muette pour le grand nombre ; mais, si elle s’attache à l’improviste à ton âme et qu’elle y pénètre pleine de vie et d’efficace, et que tu commences à t’inquiéter à l’ouïe du mot : « celui qui pèche, » et à trembler à l’ouïe de cet autre mot : « j’effacerai, » alors cette déclaration divine n’est plus en toi un hôte muet, tu l’entends te parler à voix basse d’abord, puis à voix de plus en plus haute et éclatante, de nuit sur ta couche, de jour au milieu du monde, jusques au moment où retentit dans ton âme ce cri : « Tu es le pécheur, tu seras effacé du livre » ; et à cet éclat de tonnerre, la paix, la joie, la sécurité, le repos, tous ces gais habitants de ton cœur s’enfuient comme des daims épouvantés, et la tempête accourt avec ses terreurs. Car la parole t’a parlé avec force.

Il en est de même de toutes les promesses et de toutes les menaces, de tous les préceptes et de tous les récits de la Bible : ils peuvent être muets, mais ils savent aussi faire entendre leurs voix diverses, et retentir parfois à nos oreilles comme le son de la trompette des cieux. D’ailleurs ils ne parlent pas toujours d’une manière aussi distincte aux fidèles eux-mêmes, qui ont leurs jours de désolation pendant lesquels la Bible est comme muette pour eux ; et c’est quand ils sont le plus affligés de ce silence et que leur tristesse est à son plus haut degré, que Dieu envoie de nouveau son souffle sur leur Bible, dont toutes les pages prennent, pour ainsi dire, une voix, et font entendre à leurs oreilles comme les harmonies d’un céleste concert.

III

« Élie, que fais-tu ici ? » dit la Parole de Dieu qui vint à Élie. Oh quelle question inattendue ! comme elle pénètre jusques à la moelle de ses os ! et quel étrange contraste elle fait avec ces brillantes espérances qu’il apportait en Horeb ! Tout son voyage de Samarie à cette montagne n’a-t-il donc pas été fait avec Dieu et selon sa volonté ? N’est ce pas Dieu qui l’a conduit ici ? Et il l’y accueille avec ce reproche sévère : Élie, que fais-tu ici ? Parole dure, mais salutaire, qui dissipait les illusions du prophète, le faisait rentrer en lui-même, le rendait attentif à ses fautes et à ses faiblesses, lui mettait sous les yeux les vrais motifs de sa faute, lui rappelait son manque de foi et son découragement, le couvrait de confusion, étouffait le murmure sur ses lèvres, et le disposait à rendre grâce à Dieu de sa miséricorde et de son support.

Mes frères, quand nous murmurons de ce que nos espérances ont été trompées et nos entreprises traversées, le plus grand service que Dieu nous puisse rendre, est de nous découvrir les péchés et les misères qui nous ont attiré ces revers. Il nous préserve ainsi du danger que nous courrons, de méconnaître sa bonté à notre égard et de nous défier de sa fidélité. Le sentiment de nos fautes est le meilleur préservatif contre cette irritation de cœur dont se plaignait Asaph (Psaumes 73.21-22), et le plus sûr antidote contre les doutes de tout genre et contre les plaintes, parfois si amères, auxquelles nous nous livrons sur l’obscurité des voies de Dieu. Nous apprenons ainsi à nous taire et à être contents et reconnaissants de ce que le bon Dieu nous envoie de nouveau quelques rayons de la grâce et use envers nous de ce pardon qu’il accorda au larron mis en croix ; nous nous humilions doucement à ses pieds, et à nos murmures succède cette confession : « A toi, Seigneur, la justice ; à nous la confusion de face. »

 » Que fais-tu ici ? » Que de pécheurs, à l’ouïe d’une question semblable que Dieu leur adressait, ont été saisis d’un indicible effroi, d’un tremblement salutaire ! Comme elle retentit saisissante aux oreilles du méchant qui s’avance sur son chemin de damnation, lorsque pour la première fois il comprend que c’est Dieu même qui la lui adresse ! Que de larmes elle fait couler des yeux de l’enfant prodigue qu’elle vient trouver pleine de tristesse et de compassion, loin de son père, chez les étrangers, au temps de la grande famine ! Qu’elle est effrayante et terrible, quand elle nous arrive au milieu des enfants de Dieu pour nous demander si nous sommes réellement leurs frères, et nous inciter à un sérieux examen de nous-mêmes ! Et comme elle nous terrasse, quand elle éclate subitement à nos oreilles dans ces heures d’oubli où nous prenons des sentiers défendus ! C’est ainsi que le Seigneur se sert de cette question, tantôt comme d’une trompette d’alarme pour réveiller ceux qui dorment et appeler au combat ceux qui se croient en sûreté, tantôt comme d’une de ces pierres que le berger jette avec sa fronde aux brebis qui s’égarent pour les ramener vers le bercail ; tantôt comme d’un filet avec lequel il retire les élus des eaux d’un monde pécheur, tantôt comme d’une corde avec laquelle il les attache au joug et les lie pour qu’ils ne s’écartent pas du bon chemin. Oh ! veuille le Tout-puissant, aujourd’hui même, faire entendre sa voix à tous ces malheureux, si nombreux encore parmi nous, qui s’égarent dans les déserts du monde et courent en aveugles vers la perdition, leur crier : O hommes, que faites-vous là ? et par ces mots remuer tellement leurs consciences et les remplir d’une telle terreur, qu’ils reviennent de toutes parts à leur berger et entrent en foule dans le bercail où ils trouveraient paix, joie et salut.

IV

« Élie, que fais-tu là ? » Le prophète répond avec cette franchise qui le caractérise : « J’ai été extrêmement ému à jalousie pour l’Eternel, le Dieu des armées. » Et il aurait pu ajouter avec le psalmiste : « Le zèle de ta maison m’a consumé. » Hélas ! pourquoi y a-t-il si peu de traces d’un tel zèle parmi nous tous, vrais Laodicéens ? Que de paroles, que d’actions qui sont contre Dieu, nous pouvons entendre et voir, avant que notre sang glacé s’échauffe ! Nous savons fort bien juger les autres, et faire entrevoir à ceux du dehors le peu de cas que, dans notre complaisant orgueil, nous faisons d’eux. Mais où remarque-t-on parmi nous quelque chose de ce zèle ardent avec lequel les saints des temps passés assiégeaient nuit et jour les cieux pour demander à Dieu qu’il se glorifiât devant les nations ; de ce feu qui brûlait dans l’âme d’un Moïse qui, dans la crainte que le nom de l’Eternel ne devînt la risée des idolâtres, s’écriait sur Sinaï : « Maintenant, pardonne au peuple ses péchés ; si non, efface-moi de ton livre ! » Oh, que Dieu ait pitié de notre lâcheté, qu’il agite de nouveau les eaux dormantes de la chrétienté !

« Les enfants d’Israël, poursuit Élie, ont abandonné ton alliance, démoli tes autels, égorgé par l’épée tes prophètes. » Si c’était là pour Élie de suffisants motifs d’être ému à jalousie pour le nom de l’Eternel, pourquoi sommes-nous si tièdes et si indifférents ? Les étendards de la révolte contre le Tout-puissant ne se dressent-ils pas assez haut dans notre vallée ? Et n’y a-t-il parmi nous pas assez de blasphémateurs et de contempteurs de Dieu ? Son nom doit-il être profané plus publiquement encore de paroles et d’actions, et la mesure des impiétés doit-elle être plus comble qu’elle ne l’est déjà malheureusement, pour que nous nous décidions à lutter avec Dieu et à le solliciter par nos prières de s’armer pour la défense de sa gloire ? Oh que le Seigneur réchauffe nos cœurs glacés et jette le sel divin de sa grâce dans nos âmes qui se corrompent ? Il me semble que nous vivons trop en dehors de nous mêmes et ne savons pas assez nous recueillir et nous taire. Le feu céleste ne peut pas s’amasser au dedans de nous ; il s’échappe constamment, et aussi avons-nous rarement ou jamais de ces saintes heures où nous puissions dire avec Jérémie : « Le cœur me bout au dedans de moi » et « Il y eut dans mon cœur comme un feu ardent renfermé dans mes os ; je ne pouvais plus le contenir » (Jérémie 20.9).

« Je suis resté seul, » seul sur le champ de bataille, et non le seul enfant de Dieu en Israël. « Et ils cherchent ma vie pour me l’ôter. » Il ne cache donc pas que c’est pour sauver sa vie qu’il a quitté Samarie et pris le chemin du désert ; et il rappelle les faits passés avec une franchise et une sincérité que Dieu aime et récompense.

Cependant ces plaintes d’Élie ne sont point entièrement pures. Au milieu de la sainte douleur et du zèle ardent avec lesquels Élie signale la profanation du nom de Dieu, on entend les accents d’une irritation secrète et d’un chagrin qui n’a rien de divin. Il y a loin de Moïse qui ne voulait de son propre salut qu’à condition que son peuple fût sauvé avec lui, et de Paul qui, dans une sainte précipitation, exprimait le vœu de devenir anathème pour ses frères, à Élie accusant, non sans amertume et véhémence, son peuple devant Dieu et provoquant même contre ses frères la justice de l’Eternel. Car cet éloge qu’il fait de son propre zèle, les plaintes du peu de succès de son œuvre, le tableau détaillé qu’il présente des crimes d’Israël, que signifient toutes ces paroles, si ce n’est : « Seigneur pourquoi en agis-tu ainsi envers moi, ton serviteur ? Où est ta fidélité ? Laisseras-tu triompher tes ennemis. » Mais la réponse que Dieu lui prépare, le gardera, toute sa vie, de répéter de semblables plaintes.

V

« Sors et tiens-toi sur la montagne devant l’Eternel, » dit la voix à Élie, qui s’avança vers l’entrée de la caverne, et qui là vit et entendit des choses merveilleuses dont nous vous entretiendrons une autre fois.

Cette invitation adressée au prophète de sortir et de se tenir sur la montagne devant Dieu, nous vous l’adressons aussi, mes frères ; nous l’adressons à tous ceux d’entre vous qui habitent comme Élie dans les cavernes. Il y a diverses espèces de cavernes, et tel est d’abord notre cœur. Bienheureux celui qui le reconnaît, et dont les yeux ont été ouverts sur les épaisses ténèbres, le désordre et la corruption qu’il y a dans son sein. Mais il serait peu sage de s’ensevelir pour ainsi dire en son cœur. Plusieurs d’entre nous l’ont fait et se sont emprisonnés en eux-mêmes. Les insensés ! Ils ne veulent ne s’occuper que de leur pauvreté, de leur faiblesse, de leur corruption, de leur manque de vie spirituelle ; aussi leurs lèvres ne profèrent-elles que des plaintes, leurs regards sont abattus, leur âme sans courage et toute leur vie sombre et triste. Oh sortez ! ce n’est pas dans votre cœur que vous trouverez la vie ni la paix. Sortez, sortez de cette fosse ténébreuse ; allez sur la montagne qu’arrose le sang de la victime, regardez à Celui qui a été élevé sur la croix pour les pécheurs. Contemplez son amour, contemplez ses souffrances, contemplez ses mérites : c’est là ce qui donne la vie. Vous vous plaignez de ne trouver en vous ni contrition, ni vraie trace du péché, ni amour, ni larmes, ni foi. Peut-être vos plaintes sont-elles fondées. Mais est-ce en fixant invariablement vos regards sur vos misères, que vous en guérirez ? Nullement, sortez de la caverne et tenez-vous sur la montagne ; les biens que vous cherchez ne se trouvent qu’au pied de la croix et au trône de la grâce.

Il est d’autres cavernes où sont enfermées les âmes qui sont assaillies de doutes, poursuivies de pensées sataniques, poussées à des péchés odieux. Qui concentre toute son attention sur les traits enflammés du malin et ne considère que le péché qu’il y a dans ses tentations affreuses, ferme lui-même la porte de sa prison et se précipite volontairement dans le désespoir. Sortez de votre caverne, et tenez-vous sur la montagne où Jésus-Christ, après avoir souffert en Gethsémané sous les efforts du Diable les plus amères douleurs, a triomphé des puissances infernales, dont la force brisée ne peut plus nous nuire. Contemplez ce vainqueur en qui vous aussi avez vaincu, apportez vos douleurs devant son trône, déposez vos angoisses à ses pieds, et le courage renaîtra en vos âmes abattues.

Les souffrances temporelles, la pauvreté, la maladie, les persécutions, la perte de personnes chéries sont aussi de sombres cavernes où gémissent bien des âmes, qui regardent comme Pierre à la violence de la tempête et non à Celui qui peut la dompter d’un seul mot, ou qui avec Marie se préoccupent de l’air corrompu qui sort du sépulcre et ne songent pas à Celui qui est la résurrection et la vie. O hommes pleins de détresses et d’angoisses, sortez, sortez de la prison où vous vous êtes enfermés ; déployez les ailes de l’espérance, élevez-vous vers ces promesses de Dieu qui sont oui et amen, de ces hautes cimes fixez vos regards sur ce Dieu dont les voies, tout étranges que parfois elles sont, conduisent toutes au salut et à la gloire ; de ces cimes contemplez les rives opposées et les riches prairies de la Terre Promise vers laquelle vous marchez ; de ces cimes considérez cette sainte multitude que nul ne peut compter, qui est venue de la grande tribulation et qui a lavé ses vêtements dans le sang de l’Agneau. Ainsi vos cœurs se fortifieront, ainsi vous respirerez l’air rafraîchissant de cette aurore qui annonce le prochain lever du soleil de l’éternité. Sortez, montez, étendez vos ailes, gagnez le large.

Oh notre bon Dieu, fais toi-même retentir à nos oreilles, dans nos heures d’angoisses, ces paroles d’encouragement : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant l’Eternel. » Enseigne-nous toi-même à vivre sur Golgotha, à dresser nos tentes sur le rocher des éternelles promesses et à nous tenir en tout temps devant toi sans hypocrisie, en toute franchise et sincérité. C’est là le secret d’être heureux et dans le temps et dans l’éternité. Que si nous voulons nous retirer dans quelque asile et nous enfermer en quelque lieu, que ce soit dans les plaies de Jésus, que ce soit dans son cœur, abîme d’amour ! Oh la douce retraite, oh le merveilleux asile ! Les bruits de la terre n’en troublent pas le divin repos, et le cœur y garde sa paix, tandis que au dehors grondent les tempêtes ; il la garde même, à l’heure de notre délogement, et il la gardera encore quand pour la dernière fois, au son de la dernière trompette, la Parole de l’Eternel viendra à nous et nous dira : « Sortez, levez-vous de vos sépulcres, montez sur la montagne, et présentez-vous devant le Seigneur. » Amen !

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