Élie le Tishbite

III. Élie dans la gloire

21.
Première apparition d’Élie

Mes frères, quels sont les sentiments qui remplissent vos cœurs, quand vous repassez dans votre souvenir tous les faits réjouissant et glorieux que l’histoire sainte vous présente depuis le jardin d’Eden qui étendait sur la terre entière son tapis de fleurs, jusques à ce paradis spirituel qui se forma dans Jérusalem, à la première Pentecôte, et qui doit comprendre toutes les nations dans ses limites ? Ressentez-vous peut-être cette profonde tristesse que fait naître la pensée de joies et de gloires passées pour toujours, et que relèvent encore les misères du temps présent ? Qu’il n’en soit point ainsi ! L’histoire sainte est elle-même une prophétie, et une prophétie non encore tout entière accomplie. Elle est pour nous comme de mystérieux hiéroglyphes qui nous voilent le secret d’un avenir plus beau encore que le passé ; elle se reproduira un jour sous une forme nouvelle, et elle porte pour épigraphe ces paroles de Salomon, prises dans un sens particulier : « Ce qui fut, c’est ce qui sera de nouveau. » (Ecclésiaste 1.9) Les temps paisibles des patriarches sortiront rajeunis de leur antique tombeau ; l’église de Dieu aura de nouveau des Abraham, des Moïse, des Élie ; les harpes des psalmistes rendront des accents plus sublimes encore ; le monde entier jouira d’une paix profonde dont le règne de Salomon ne fut que la pâle image ; et même la naissance du Fils de Dieu se répétera d’une manière spirituelle, selon ce qui est écrit de la femme vêtue du soleil et de son fils qui gouvernera les nations avec un sceptre de fer. Traversons donc ces périodes de gloire avec joie et espérance ! qu’elles éclairent notre triste présent de leur merveilleuse lumière, et apprenons à discerner dans le miroir du passé les éclatantes images des temps futurs, vers lesquels nous marchons d’un pas rapide !

Que ce soit dans ces sentiments que nous assistions aux derniers moments qu’Élie passa sur la terre avant son ascension !

2 Rois 2.1-6

1 Lorsque l’Eternel voulait enlever Élie aux cieux par un tourbillon, Élie et Élisée venaient de Guilgal. 2 Et Élie dit à Élisée : « Je te prie, demeure ici, car l’Eternel m’envoie jusqu’à Bethel. » Mais Élisée répondit : « L’Eternel est vivant, et ton âme est vivante, que je ne te quitterai point. » Ainsi ils descendirent à Bethel. 3 Et les fils des prophètes qui étaient à Bethel, sortirent au-devant d’Élisée, et lui dirent : « Ne sais-tu pas bien qu’aujourd’hui l’Eternel va t’enlever ton maître ? » Et il répondit : » Je le sais bien aussi, taisez-vous. »

4 Élie lui dit : « Élisée, je te prie, demeure ici, car l’Eternel m’envoie à Jérico. » Mais il lui répondit : « L’Eternel est vivant, et ton âme est vivante, que je ne te quitterai point. » Ainsi ils s’en allèrent à Jérico. 5 Et les fils des prophètes qui étaient à Jérico vinrent vers Élisée, et lui dirent : « Ne sais-tu pas bien que l’Eternel va t’enlever aujourd’hui ton maître ? » Et il répondit : « Je le sais bien aussi, taisez-vous. » 6ain. » Mais il répondit : « L’Eternel est vivant, et ton âme est vivante, que je ne te quitterai point. » Ainsi ils s’en allèrent eux deux ensemble.

Le prophète a terminé son œuvre, et il s’avance vers sa céleste patrie, dont la brillante lumière éclaire déjà son front. Tel que le nautonnier qui après une longue et dangereuse traversée, arrive enfin par une soirée paisible dans le port, et le cœur joyeux commence à plier les voiles, ainsi le prophète qui va toucher au rivage des cieux, se prépare en silence et dans la joie à quitter la mer orageuse dont il a essuyé les tempêtes. Il passe ses dernières heures au milieu de ses disciples, qui sont pour lui comme des preuves vivantes que son ministère n’a point été stérile ; et pendant cette veille solennelle qui précède l’éternel Sabbat dans lequel il est près d’entrer, il voit les résultats de son œuvre se dévoiler dans leur grandeur, et se résoudre les dernières énigmes de sa vie. Les récits qu’il nous reste à méditer, sont empreints d’une douceur et d’une paix qui contraste avec les précédents et qui fait du bien à l’âme.

Trois objets s’offrent aujourd’hui à notre méditation : le désir d’Élie d’être seul, les écoles des prophètes, et l’accueil que ceux-ci firent à Élie.

I

Élie a quitté la bruyante capitale d’Ephraïm, et s’est retiré dans les vallées paisibles du Jourdain. Nous le trouvons aujourd’hui près de Jérico, dans la petite ville de Guilgal, où peut-être se voyaient encore les douze pierres élevées par Josué, en mémoire du miraculeux passage du peuple élu à travers le fleuve. Le prophète sort de Guilgal par le chemin de Bethel, il veut aller prendre congé de ses fidèles disciples qui demeurent dans cette dernière ville ; car il sait que son départ de ce monde est proche, et que déjà le chariot et les chevaux de feu l’attendent derrière les nuages. Il s’était mis en route avec le désir d’être seul ; mais Élisée, à qui le prochain triomphe d’Élie avait été révélé, était parti avec lui. Ils marchent ainsi l’un près de l’autre silencieux ; il coûte à Élie de renvoyer son ami, il diffère longtemps, mais enfin surmonté par son besoin de solitude, il s’approche avec amitié de son compagnon,

et lui dit : « Ami, je t’en prie, reste ici ; car l’Eternel m’envoie jusqu’à Bethel. » Mais Élisée répond avec fermeté et douceur : « L’Eternel est vivant, et ton âme est vivante, que je ne te quitterai point. » Et ils poursuivent leur route, silencieux.

Oh ! qui nous dira, mes frères, tout ce qui se passait dans l’âme d’Élie à la pensée du triomphe qui se préparait pour lui, et qui devait surpasser en gloire celui d’Hénoc ? Car, non seulement il allait être enlevé dans les cieux par le chemin direct qui passe par devant les portes de la mort, mais cette ascension devait se faire avec une pompe inouïe. « Est-il donc vrai, se dit-il, que dans peu d’heures je quitterai vivant cette terre, et que je m’élèverai par dessus tous les astres, à travers le voile, jusque dans le sanctuaire des cieux, où les anges chantent sur leurs harpes la gloire de l’Eternel, et où les patriarches habitent dans leurs tabernacles de paix ? Quoi ! bientôt je verrai de mes yeux Noé et Hénoc, Melchisédec et Abraham, Moïse et David ! Et je te verrai toi-même, toi le Seigneur des Seigneurs, toi Jehova, mon Dieu, mon Sauveur ! » Son cœur bouillonne, son âme est dans les cieux, les liens qui l’attachent à la terre sont déjà rompus ; l’aigle va prendre son vol ; qui le retiendrait ? Mais à ces torrents de joie qui l’inondent, se mêlent de tout autres sentiments, quand il reporte ses regards des cieux sur lui-même, et compare à la gloire qui l’attend sa carrière terrestre. Malgré tout l’éclat dont Dieu l’a revêtue, sa vie n’est après tout que celle d’un pauvre pécheur, elle est toute tissée de fautes et de faiblesses. Son cœur se fond de confusion et de reconnaissance ; il repasse sa vie entière, il demande miséricorde et grâce, il loue et glorifie son Dieu Sauveur. Il se tait, mais son âme au dedans de lui est agitée jusque dans ses dernières profondeurs : c’est une tempête enfermée dans un roseau, c’est un océan contenu dans une coupe ! Ce fleuve d’émotions cherche un lit où s’épancher ; le cœur d’un ami est trop étroit, celui de Dieu est plus large. Oh Élisée, pourquoi ne pas le laisser seul avec son Dieu ?

Mais ce besoin de solitude qu’éprouvait Élie avait une autre cause, qui n’aurait peut-être pas existé pour beaucoup d’entre nous : il craignait d’avoir des témoins de son triomphe ! A sa place, n’aurions-nous pas plutôt cherché tous les moyens d’ébruiter notre secret, et au lieu d’amortir, si possible, le bruit des pas des coursiers célestes, ne leur aurions-nous pas suspendu grelots et clochettes pour attirer sur notre ascension tous les regards ? Je ne crois pas vous faire grand tort, mes frères, par cette supposition, quand je pense à l’ostentation avec laquelle on étale, dans les Rapports et dans les conversations, des expériences spirituelles » des prières exaucées, des heureux essais de conversion. Que la grandeur du Tishbite rend petites toutes les nôtres ! Scellant sous sept plis dans son cœur le secret de son prochain triomphe, il fuit les regards de tous, et cherche à voiler sa gloire pour laisser briller dans toute sa splendeur celle de son Maître. Il veut n’être rien afin que Dieu soit tout. Et cependant, il n’avait point encore entendu, comme nous, le Fils de l’homme dire : « Je suis doux et humble de cœur ; je cherche non ma gloire, mais celle d’un autre. » Oh combien Élie est plus fidèle disciple de Christ que nous tous ! « Ami, demeure ici, l’Eternel m’envoie à Bethel. » Oui, nous comprenons le motif de cette demande, et rougissons !

Je ne connais rien de plus aimable dans le royaume de Dieu que ces âmes virginales qui ne parlent des grâces qu’elles ont goûtées dans l’amour et la présence de Dieu, qu’en rougissant et bégayant, dans un profond sentiment de leur indignité et avec la sainte inquiétude qu’on n’attribue à leur sainteté ce qui procède uniquement de la miséricorde divine. Ce sont là des perles rares sur la terre, ce sont des roses clairsemées dans le jardin de Dieu. Ces âmes sont voilées, mais leurs mystères de grâce et d’amour brillent à travers leur enveloppe comme la lampe sacrée à travers les vitraux du temple. Puissent ces fleurs être nombreuses parmi nous ! C’est par elles que l’église des saints trouve grâce aussi auprès des hommes.

Trois fois Élie prie Élisée de le laisser seul, à Guilgal, à Bethel, à Jérico, et trois fois Élisée lui fait la même réponse, réponse grave et solennelle, qui le persuade que Dieu a fait aussi connaître à Élisée sa prochaine ascension, et qu’il l’a choisi pour en être le témoin qui le redira au monde. Car ce que Dieu fait de grand et de glorieux parmi les hommes, ne doit pas rester caché, et souvent l’on a vu un de ses humbles serviteurs qui se croyait inconnu de tous, ou qui ne se connaissait pas lui-même, être entouré de secrets témoins, qui avaient charge de le suivre des yeux sans se montrer à lui, et qui plus tard après sa mort, ont raconté sa vie et ses actions pour l’édification de l’église et à la louange de Dieu qui accomplit sa force dans notre faiblesse. J’espère qu’il en est parmi vous plusieurs qui, ainsi qu’Abel, ne commenceront à parler qu’après leur mort, et qui jusques à cette heure encore sont, avec ce qu’ils ont de meilleur, cachés avec Christ en Dieu.

II

Élie se rend donc à Bethel, et de Bethel à Jérico. Dans ces deux villes étaient des disciples des prophètes, que nous sommes surpris et tout réjouis de rencontrer dans une époque où la foi semblait avoir presque disparu d’Israël. Mais qui sont ces fils des prophètes ? J’essaierai de vous l’exposer brièvement.

Vous vous souvenez tous de Moïse s’écriant à la vue d’Israël : « Oh quel peuple sage et intelligent, et quelle belle nation ! » La vérité de cet éloge ne sera mise en doute que par ceux qui n’ont fréquenté que les écoles d’Athènes, et qui n’ont d’autre mesure pour apprécier les esprits que celle qu’a mise entre leurs mains la brillante et terrestre sagesse des païens. C’était Dieu lui-même qui s’était réservé l’éducation du peuple hébreu, et il n’est donc point étonnant que non seulement ce peuple portât dans son sein l’idéal de tous les arts et de toutes les sciences, mais que ses institutions sociales même continssent les modèles d’après lesquels le Tout-Puissant renouvellera toutes choses dans son royaume, lorsque viendra ces temps merveilleux après lesquels soupirent la terre et toutes ses créatures. Or, parmi ces modèles se trouvait celui des écoles de l’avenir. Au temps d’Élie, les enfants recevaient l’instruction de la bouche de leurs pères et de leurs mères, la maison était l’école, et ce n’est, croit-on, que depuis la captivité de Babylone que les juifs ont eu des établissements d’éducation semblables aux nôtres.

C’était donc, non dans de tristes salles, mais sous les frais ombrages de la vigne et du figuier, devant la maison paternelle que l’enfant apprenait à bégayer le nom de Jehova. C’était là que passaient devant son esprit, racontées avec l’éloquence de l’amour, les saintes histoires des temps passés. C’était là que, à son insu, la connaissance de Dieu et du but de la vie arrivait à son cœur par un enseignement tout historique, et le pénétrait d’un souffle vivifiant. Et avant même qu’il eût remarqué que les années de l’étude étaient arrivées, il était déjà initié à la sagesse d’Israël et à ses espérances, fécondé de pensées divines qui étaient comme autant de germes de saintes actions, et rempli de pressentiments qui maintenaient son esprit en un continuel travail. Il était introduit dans une route qui s’élevait de la terre par dessus les nuages jusques aux cieux, qui pénétrait à travers les voiles de l’avenir jusques aux siècles les plus éloignés, et dont il ne pouvait que bien difficilement être détourné entièrement et pour toujours, par les puissances des ténèbres. Ainsi formé par une éducation saintement nationale, le jeune homme sortait de la maison paternelle, sain de corps et d’âme, l’œil ouvert pour tout ce qui est digne de l’attention de l’homme, accessible à toutes les pensées vraies, bonnes et belles, riche d’espérances, et flexible comme le jeune arbre fruitier auquel le jardinier a donné ses soins. Il tenait entre ses mains les clefs de l’Ecriture, de l’histoire et de la nature, et il avait désormais peu besoin de l’instruction des hommes. Car l’âme qui est ouverte à l’influence des cieux, est partout à l’école ; tout l’instruit et lui parle, les étoiles du firmament, les arbres et les fleurs des champs ; et les voix des lévites et des voyants qui retentissaient sans interruption à travers le pays, trouvaient dans son sein un écho toujours éveillé et prompt à y répondre.

Si parmi les jeunes gens, il en était quelqu’un qui se sentît pressé de pénétrer plus avant encore dans les mystères du règne de Dieu, et même de faire de la poursuite de la vérité la vocation de sa vie, il pouvait entrer dans ces écoles des prophètes qui remontent au temps de Samuel, et qui sont au nombre des plus belles fleurs qu’a poussées l’arbre du peuple hébreu. Elles ne ressemblent à rien de ce qui existe dans notre siècle, si ce n’est toutefois à ces maisons de mission, que à son réveil la foi a fondées dans diverses contrées, avec d’éclatantes bénédictions d’en haut. Les écoles des prophètes aussi remontaient à un temps de décadence morale, à laquelle avait fait opposition la foi renaissante. C’était l’époque que caractérise la pâle figure du faible Heli, entouré de ses fils dégénérés ; c’était à des tels hommes qu’était confiée la garde du sanctuaire. La corruption menaçait de devenir incurable, et appelait un prompt et énergique remède. Le médecin que Dieu envoya fut Samuel, qui brille d’un éblouissant éclat parmi les héros hébreux, et avec lequel commence pour la terre Promise une époque nouvelle. Réunissant en lui la triple dignité de juge, de prophète et de souverain sacrificateur, il vint, quand il était temps encore, saisir d’une main vigoureuse — le gouvernail et sauver le vaisseau d’une ruine imminente. Ce grand réformateur conçut le projet de fonder en Israël une pépinière d’hommes pieux et capables, qui de générations en générations aideraient au peuple à marcher avec fidélité dans les sentiers de la justice. Dans ce but, il appela près de lui des jeunes gens, qui de concert avec lui et sous sa direction, se vouèrent à l’étude des choses saintes ; et telle fut la simple origine de ces institutions importantes, qui furent dès lors le sel du pays, la couronne d’Israël, les réservoirs de sa vie religieuse.

L’Ecriture fait mention de cinq écoles de prophètes : deux du vivant de Samuel, la première à Kirjath Jearim où se trouvait alors l’arche de l’alliance (1 Samuel 10.5-10), la seconde à Rama (1 Samuel 19.18-24) ; les trois autres au temps d’Élie et d’Élisée, dans cette tribu de Benjamin, dont Moïse avait dit : « Celui que l’Eternel aime, habitera en sûreté avec lui ; il le protégera en tout temps et il se tiendra entre ses bras » (Deuter.33.12). Ces trois dernières écoles étaient à Guilgal, à Jérico et à Bethel, dans les villes les plus idolâtres et les plus corrompues du pays ; au moins savons-nous de Guilgal et de Bethel qu’elles étaient les principaux sièges du culte des veaux d’or. C’était donc dans ces villes ou sur les fertiles collines de leurs environs, que vivaient les jeunes disciples des prophètes ; ils formaient comme de petites colonies ; ceux d’entre eux qui n’étaient pas mariés, étaient réunis, à ce qu’il paraît, dans de grands bâtiments où ils formaient une seule famille, les autres habitaient chacun avec sa femme et ses enfants, sa propre maison. L’état ne soutenant point ces institutions, qui étaient toutes privées, les élèves devaient gagner leur vie par le travail de leurs mains, comme laboureurs ou artisans (voyez 2 Rois 6.4), et telle fut longtemps la coutume parmi les savants juifs, dont les plus célèbres sont désignés par un surnom emprunté de leurs travaux manuels (les Rabbins Juda le boulanger, Isaac le forgeron, Jochanan le cordonnier). Vous savez tous que Paul faisait des tentes pendant son ministère, pour subvenir à sa subsistance, sans que nulle part il soit dit que ses ennemis vissent dans ce métier quelque chose de dégradant. — Il paraît d’ailleurs que les écoles des prophètes recevaient aussi les offrandes de la charité, et que depuis le partage du royaume sous Roboam, les Ephraïmites pieux, qui ne devaient plus remettre aux prêtres de Jérusalem les dîmes ordonnées par Moïse, les envoyaient à ces saintes colonies.

Les chefs et les docteurs de ces sociétés étaient les prophètes, ces fanaux de Dieu dans la nuit, ces porte-enseignes de l’Eternel dans le combat, ces interprètes infaillibles des révélations, qu’ils continuaient et développaient en éclairant de divines lumières et le passé et l’avenir. Ils y vivaient au milieu de leurs élèves, comme des pères avec leurs enfants, et quand ils revenaient des champs de bataille où Jehova les avaient appelés, ils trouvaient auprès d’eux une retraite aimable et paisible. Leurs leçons pleines de profondeur et d’onction n’avaient pas la forme doctorale de cours académiques, et l’amour reconnaissant des élèves, leur zèle à recueillir des paroles qui devenaient pour eux le germe et l’aliment d’une piété active, étaient leur récompense. L’enseignement était éminemment théologique, il était ce que devraient être dès maintenant toutes les sciences, et ce qu’elles deviendront au jour de la grande « régénération. » L’étude à laquelle on donnait le plus de soins, était sans contredit celle de la parole de Dieu, et quelle ne devait pas être l’interprétation de l’Ecriture faite par des hommes dont les lèvres répétaient au peuple élu les paroles du « meilleur de tous les écrivains, » (Psaumes 45.1) de cet « Esprit qui sonde les profondeurs de la divinité, » par des hommes qui étaient comme les secrétaires de Dieu et qui recevaient de première main ces témoignages infaillibles sur lesquels des millions d’âmes ont fondé l’édifice de leurs espérances ! Dans leurs leçons, ils faisaient sans doute autre chose que de recueillir des variantes, que d’errer péniblement à travers les vastes steppes de la critique, ou que de passer pesamment en revue toutes les hypothèses qui naissent dans les cerveaux vides de Dieu. Ils savaient, avec une sainte originalité, faire sortir de l’enveloppe littérale toutes les pensées divines qu’elle recèle, et l’on voyait dans le jardin de la révélation, à la douce influence de la lumière des cieux, les boutons fermés s’épanouir en fleurs odorantes.

Dans ces écoles, les leçons d’histoire offraient à l’esprit des élèves, non un aride squelette de faits et de dates vides de sens, mais des tableaux vivants où brillaient comme des points lumineux, les traces des pas de Dieu, et qui réunissait étrangement le passé à l’avenir. A la voix du prophète, les ossements desséchés des générations anciennes se recouvraient de chair et reprenaient vie.

L’étude de la loi cérémonielle ressemblait peu à ce qu’elle devint plus tard dans les écoles des pharisiens. Les explications du maître inspiré montraient à travers la chrysalide lévitique le papillon mystérieux de l’évangile, dans les types des sacrifices sanglants l’agneau promis qui devait porter les péchés du monde, et dans les hiéroglyphes de l’arche les plus saints mystères de la nouvelle alliance. C’était ainsi que les jeunes disciples étaient initiés à cette sagesse cachée que Dieu avait révélée à David (Psaumes 51.6).

Le droit qu’on leur enseignait était non celui des hommes, mais celui de Dieu, tel qu’il était contenu dans les institutions mosaïques, et mis plus ou moins en pratique aux temps même de décadence.

La langue maternelle qui était devenue celle de l’Eternel, était l’objet d’une étude pleine d’intérêt et de vie ; les champs, aujourd’hui stériles, de la grammaire, étaient tout parsemés de fleurs ; on scrutait non la lettre, mais l’esprit, et le regard pénétrant du maître savait tirer des profondeurs de la langue et mettre en lumière de nombreux et précieux trésors.

Enfin, la bible nous représente les fils des prophètes prophétisant et jouant des instruments (1 Samuel 10.5 ; 19.20-21). La musique était donc cultivée dans ces paisibles asiles de la sainteté et de la beauté, et conformément à sa destination primitive, elle servait à glorifier Dieu et à embellir la vie domestique. D’anciennes traditions nous parlent de la perfection que ces fils des prophètes avaient atteint dans cet art, et de l’émouvante beauté de leurs chœurs où se peignait l’intime harmonie de leurs âmes. — Quant à la prophétie qui leur est attribuée, nous devons entendre par là que, sous l’action de l’Esprit de Dieu, leurs saintes pensées et les sentiments de leurs cœurs s’épanchaient involontairement en paroles cadencées ; c’était une improvisation d’un genre unique, dont la harpe et le psaltérion accompagnaient les chants, ou qui prenait la forme d’un discours sacré auquel ne s’associait aucun instrument.

Le but de ces écoles n’était sans doute pas, à proprement parler, de former des prophètes, car le Seigneur seul les forme et les appelle. Mais cependant elles devaient offrir à Dieu une jeunesse d’élite qui était humainement préparée à revêtir ce ministère, et parmi laquelle il pouvait faire son choix s’il le jugeait à propos. On croit que la plupart des prophètes sortirent de ces institutions ; du moins Amos, qui était berger, semble-t-il citer sa vocation comme une exception quand il dit : « Je ne suis point fils (disciple) de prophète, mais un berger, etc. » Quoique il en soit, ces écoles donnaient au pays des docteurs éclairés d’en haut, des chefs de famille pieux, des juges instruits dans la loi. D’ailleurs, elles gardaient le dépôt de la lumière et de la justice en Israël, elles brillaient comme des flambeaux au milieu d’une génération perverse, elles condamnaient plus sévèrement l’abandon du vrai Dieu par leur exemple que ce n’eût été le cas par de foudroyantes paroles. Leur action paisible, mais puissante, opposait une digue à l’invasion de l’idolâtrie païenne. Elles formaient dans la nuit une constellation qui indiquait aux naufragés d’un siècle de ténèbres et de tempêtes la direction du port. Elles ouvraient aux âmes angoissées des asiles où elles trouvaient instruction, consolation et repos ; et ces sources de vie ont peut-être versé dans tous les sens sur le pays plus de ruisseaux que les hommes ne l’ont soupçonné.

Oh, mes frères, quelle tristesse s’empare de moi, quand je compare à ces écoles nos écoles ! Enfants d’Israël, votre jeunesse était plus heureuse que la nôtre, et nous sommes chrétiens ! Où sont aujourd’hui les établissements d’éducation qui ne sont pas régis par l’esprit d’un monde profane ? On les cherche avec la lanterne de Diogène, et pourtant on parle de toutes parts du haut degré de perfection qu’ont atteint ces écoles ? En quoi donc consiste-telle, cette perfection si prônée ? Est-ce dans l’extension qu’on a donnée à l’enseignement ? Mais que fait-on d’autre que de déposer dans le cerveau de nos enfants mille fragments de diverses sciences, qui toutes sont dénuées de la vraie vie ? Ou peut-être nos écoles sont elles si parfaites parce qu’elles se sont entièrement affranchies de la parole de vérité et de l’économie évangélique ? parce que les diverses sciences y sont enseignées d’une manière très rationnelle, c’est-à-dire profane, triviale ? parce que la coupe enivrante de la liberté et de la vertu païennes est offerte par d’aveugles maîtres à des élèves aveugles, au lieu de la coupe du salut ? Ecoutez ce que disait récemment un régent pieux : « L’éducation non seulement s’est écartée de la droite voie, mais elle est devenue un moyen direct de séduction dont on se sert avec intention et d’après un plan prémédité. Depuis trente ans, dans nombre de contrées, on trompe les jeunes gens sur leurs intérêts les plus chers, on ne leur enseigne point les vérités révélées, et les maîtres qui se rendent coupables d’un tel sacrilège, sont les plus considérés et les plus aimés. On donne le nom de leçons de religion et de morale à un vain et plat babil sur les sujets sacrés, et l’autorité introduit dans les écoles des manuels bien connus pour leurs insidieuses omissions ou par leurs attaques effrontées contre la révélation. Aussi règne-t-il parmi nous une incroyable ignorance de la parole de Dieu. L’enseignement de l’histoire, bien loin de faire connaître aux jeunes gens la justice divine et les égarements de l’homme, ne sert d’ordinaire qu’à leur inspirer un certain orgueil national, et à leur inculquer les doctrines les plus corruptrices ; et ajoutant l’exemple au précepte, des maîtres n’ont pas eu honte de prendre place parmi les traîtres qui se révoltent contre l’état et l’église qui leur prodiguent leurs bienfaits. Aussi voit-on de nos jours le spectacle inouï d’écoliers dont on fait des instruments de sédition, et qui dans les émeutes se jettent aux premiers rangs. Voilà les signes et les fruits d’une éducation non chrétienne, qui étend ses ravages dans la vie domestique, profane l’église et ébranle les états ! »

Tous les traits de ce sombre tableau ne sont sans doute pas vrais de notre ville et de cette contrée ; mais les germes de ces fruits empoisonnés sont là, et s’ils ne se sont pas encore développés, nous ne le devons qu’à la grâce de Dieu qui les a contenus. Dieu a pour nous encore des pensées de paix ; oh ! consacrons lui nos écoles ! et qu’il les réforme et renouvelle lui-même ! Nous convenons encore que dans les temps les plus récents on a en plusieurs contrées opéré de salutaires changements dans l’éducation publique, et en particulier accordé plus d’importance à l’enseignement de la religion. Mais ce n’est là qu’un remède insuffisant. Il faut qu’un autre esprit souffle sur nos écoles, pénètre et sanctifie toutes les sciences qui y sont enseignées, et les rapporte toutes à un centre supérieur. Il est vrai que l’esprit ne se décrète pas, comme aussi on ne l’arrête pas aux douanes. Si donc nous voulons trouver pour nos espérances un lieu hospitalier qui les reçoive toutes, cherchons-le loin de cette terre, et, Dieu soit loué, nous ne le chercherons pas en vain. Zacharie (ch. 14) nous parle d’un temps merveilleux où le monde et l’église seront transfigurés ; alors les mots : sainteté à l’Eternel, qui ne se lisaient que sur le fronteau du grand prêtre, seront inscrits et sur les vases du temple et sur ceux de toutes les familles, et jusques sur les clochettes des chevaux. Aujourd’hui, l’on distingue entre les choses saintes et celles qui ne sont pas immédiatement consacrées au Seigneur, entre l’histoire sacrée et l’histoire profane, entre la science de Dieu ou la théologie, et les autres sciences telles que la médecine, le droit, etc., entre la sainte Cène et le repas domestique, entre le temple et la maison. Mais un jour cette distinction ne se fera plus, tout sera saint et rien ne sera plus profane. Alors l’Esprit du Seigneur se versera sur toutes créatures, et chaque objet recevra une consécration divine. Les sciences se transformeront en filles des cieux, et elles aussi auront Christ pour leur alpha et leur oméga. Les arts reviendront à leur destination originelle, et rentreront au service du sanctuaire. La peinture composera avec le pinceau et les couleurs des prières et des cantiques. La musique n’élèvera sa voix solennelle qu’en l’honneur de Celui qui l’a créée si belle et si gracieuse pour sa louange. La poésie prophétisera, et l’éloquence ne fera plus que peindre en traits de feu les magnificences de l’Eternel. Tout sera « transporté dans les lieux célestes, » et les antiques écoles des prophètes, se relevant transformées de leurs ruines, seront non plus les asiles de la vérité persécutée, mais de nouvelles créations de la vérité toute-puissante. Oh ! jours heureux ! pourquoi tardez vous ? Prenez les ailes de l’aurore ; nous vous attendons avec soupirs.

III

Ce fut donc auprès des fils de prophètes qui demeuraient à Bethel et Jérico, qu’Élie passa les dernières heures de sa vie terrestre. La vue de ces écoles le remplissait de joie et de confusion ; elles étaient comme la réponse à tant de soupirs et de prières, desquelles il avait cru que Dieu ne les avait point entendues, et combien il devait rougir au souvenir de son peu de foi ! Certes, son œuvre n’avait pas été vaine ; il avait devant lui de grandes colonies d’enfants de Dieu et de futurs guerriers de Jehova, et cependant il fut un temps dans sa vie où il s’était cru seul fidèle en Israël. Ces écoles s’étaient formées, avaient prospéré, malgré les persécutions d’Achab et de Jésabel, malgré la défection de la nation entière ; c’étaient des fleurs délicates et odorantes qu’avait produites le stérile désert et qui s’étaient épanouies au sein de la tempête. Quels éclatants monuments de la grâce et de la fidélité de Celui pour qui c’est peu de chose de faire naître, des pierres même, des enfants à Abraham ! Bienheureux Élie ! le ciel t’ouvre ses portes, et sur la terre tu laisses une sainte armée, qui tient élevé sur les montagnes l’étendard de l’Eternel !

Les fils des prophètes savaient la douloureuse séparation qui les attendait. Ils reçoivent Élie dans un silence respectueux et font taire tous les sentiments qui s’agitent au dedans d’eux. Devant lui rien ne trahit que le mystérieux départ qui s’approche leur est bien connu. C’est à peine s’ils peuvent en dire un mot en secret à Élisée, qui leur répond : « Je le sais, taisez-vous. » Il y a dans ce silence d’Élie, d’Élisée et des jeunes gens au moment d’un départ qui rompait tant de liens si chers, quelque chose d’extraordinaire et de saisissant. Dieu est au milieu d’eux, il va se manifester d’une manière merveilleuse, ils le savent, et dans cette attente nul n’ose élever la voix. Mais que fais-je, mes frères, de vouloir vous analyser des sentiments aussi profonds et aussi délicats ; je ne le pourrais sans les dépouiller de toute leur fraîcheur, et c’est à vous à les retrouver et à les sentir.

Telles furent les dernières heures qu’Élie passa au milieu des siens ; tels furent les saints hommes qui le suivirent de leurs regards quand il leva l’ancre et quitta la terre. Oh qu’un pareil sort soit accordé à vos pasteurs, et que le Dieu qui fait fleurir le désert, couvre de ses plus belles fleurs notre patrie entière. Amen !

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