Histoire des Protestants de France – Tome 1

2.9.
Violation du traité de paix. – Voyage de Catherine de Médicis et de Charles IX. – Entrevue à Bayonne avec le duc d’Albe. – Entreprises des chefs calvinistes. – Bataille de Saint-Denis. – Arrivée des auxiliaires d’Allemagne. – Paix de Longjumeau.

Catherine de Médicis ne voulut point donner au prince de Condé la lieutenance générale du royaume qu’elle lui avait promise. Elle fit déclarer son fils majeur dans un lit de justice tenu au parlement de Rouen, le 17 août 1563. Charles IX n’avait alors que treize ans et deux mois. Ce prince ne manquait pas d’esprit naturel ; il aimait les lettres, et sous une meilleure discipline il aurait pu se préparer à porter dignement la couronne. Mais sa mère l’avait instruit de bonne heure à être fourbe, dissimulé, soupçonneux et avide de spectacles sanglants. Elle lui avait donné pour précepteur un homme de sa ville de Florence, Albert Gondi, nommé depuis maréchal de Retz, qui était, selon Brantôme, « fin, cauteleux, corrompu, menteur, grand dissimulateur, jurant et reniant Dieu comme un sergent. »

L’édit de pacification ne fut pas exécuté. Plusieurs parlements ne consentirent à l’enregistrer qu’après de longues résistances. Les gouverneurs des provinces élargissaient ou resserraient les clauses de l’édit à leur bon plaisir ; et les Etats de Bourgogne, dirigés par le duc d’Aumale, osèrent même déclarer qu’ils ne pouvaient pas plus souffrir deux religions que le ciel ne souffre deux soleils.

Dans les lieux où les catholiques étaient les plus forts, ils se disaient souillés par le voisinage de l’hérésie, et se livraient à d’indignes violences contre les fidèles qui allaient aux assemblées. Ils pénétraient jusque dans le sanctuaire du foyer, maltraitant ceux qui chantaient des psaumes, forçant les huguenots à fournir du pain bénit pour les messes paroissiales, et à donner de l’argent pour les confréries de l’Église. Quand les opprimés invoquaient les ordonnances, on leur répondait par des coups, quelquefois par des assassinats. Plus de trois mille d’entre eux périrent de mort violente après la signature de la paix.

Là, au contraire, où les calvinistes étaient en majorité, ils n’obéissaient pas à l’édit d’Amboise, et ne le pouvaient guère, l’eussent-ils voulu ; car ce traité avait encore été fait pour le nord plutôt que pour le midi de la France. Qu’on se figure cinquante à cent mille personnes obligées de faire une course de plusieurs lieues pour célébrer leur culte dans une ville privilégiée !

Catholiques et réformés n’étaient pas assis dans la même société : ils y étaient campés les uns en face des autres, toujours debout et les armes à la main. Les catholiques commencèrent, dès l’an 1563, sous l’impulsion des cardinaux et des évêques, à se constituer en ligues ou associations particulières pour l’extirpation de l’hérésie. Ils s’engageaient à y consacrer sans réserve leurs personnes ou leurs biens. Les calvinistes, de leur côté, avaient leurs places de guerre, leurs signes de ralliement, leurs mots d’ordre, leurs plans de campagne. C’étaient deux grandes armées qui se livraient à des escarmouches d’avant-poste, en attendant l’heure et le lieu d’un nouveau combat.

Catherine de Médicis fit parcourir à Charles IX, en 1 564, les provinces de son royaume, afin de réchauffer l’affection des catholiques et d’intimider les huguenots. Arrivée à Roussillon, petite ville du Dauphiné, elle publia, le 4 août, une déclaration interprétative de l’édit d’Amboise. Les seigneurs hauts justiciers ne pouvaient plus admettre à leurs assemblées que les membres de leurs familles et leurs vassaux immédiats. Il était défendu aux Églises de tenir des synodes et de faire des collectes d’argent. Les pasteurs n’avaient plus le droit de sortir de leur lieu de résidence, ni d’ouvrir des écoles. Les prêtres, moines et religieuses qui s’étaient mariés, devaient se séparer immédiatement de leurs conjoints, ou quitter le royaume dans le plus bref délai. On resserrait ainsi le cercle de fer qui enveloppait les huguenots jusqu’à ce qu’on pût les y étouffer.

La reine mère eut à Bayonne une conférence avec le duc d’Albe, au mois de juin 1565. Cette entrevue est restée célèbre, parce que les bases de la Saint-Barthélemy, selon le témoignage de plusieurs historiens, y furent posées. Le féroce envoyé de Philippe II disait à Catherine qu’un souverain ne saurait rien faire de plus dommageable pour ses intérêts ni de plus honteux que d’accorder à ses sujets la liberté de conscience, et il conseilla d’abattre les plus hautes têtes des huguenots, parce qu’on aurait ensuite facilement raison du reste. « Dix mille grenouilles, » poursuivit-il dans son langage ignoble, « ne valent pas la tête d’un saumon. »

On assure que le complot devait s’exécuter, en 1566, dans la session de l’assemblée des notables à Moulins. Mais Coligny et les autres chefs y vinrent bien accompagnés, et l’œuvre de sang fut ajournée à une meilleure occasion.

La cour ayant fait venir six mille soldats catholiques de la Suisse, les huguenots comprirent qu’ils avaient tout à craindre, et le prince de Condé tint conseil avec les seigneurs de son parti. L’amiral était d’avis de prendre encore patience, et d’attendre qu’on en fût réduit aux dernières extrémités. « Je vois bien, disait-il, comment nous allumerons le feu, mais je ne vois point d’eau pour l’éteindre. »

Son frère d’Andelot fut d’une autre opinion. « Si vous attendez, s’écria-t-il, que nous soyons bannis en pays étrangers, liés dans les prisons, poursuivis par le peuple, méprisés des gens de guerre, que nous aura servi notre patience, notre humilité passée ? que nous profitera notre innocence ? à qui nous plaindrons-nous ? et qui voudra seulement nous entendre ? Ceux-là ont déjà déclaré la guerre qui ont jeté jusque dans nos entrailles six mille soldats étrangers. Que si nous leur donnons aussi cet avantage de frapper les premiers coups, notre mal sera sans remède. »

Le prince de Condé se rendit encore une fois avec l’amiral auprès de la reine pour la supplier de faire meilleure justice aux réformés. Ils furent mal reçus. Voyant que leurs plaintes ne servaient à rien, ils résolurent de suivre l’exemple que leur avait donné cinq ans auparavant le duc de Guise, et de s’emparer du jeune roi qui était alors au château de Monceaux, en Brie (septembre 1567).

Le complot fut découvert, et la cour se réfugia précipitamment à Meaux. Le chancelier l’Hospital, toujours favorable aux mesures de justice et de modération, proposa de congédier les Suisses, d’exécuter fidèlement l’édit d’Amboise, et promit qu’à ces conditions les huguenots déposeraient les armes. « Hé ! monsieur le chancelier, dit la reine, voulez-vous répondre qu’ils n’ont d’autre but que de servir le roi ? — Oui, madame, répondit l’Hospital, si on m’assure qu’on ne les veuille pas tromper. » Mais le cardinal de Lorraine et le connétable furent d’avis de ne faire aucune concession.

Cependant il fallait gagner du temps, car les Suisses n’étaient pas encore là. Catherine amusa les chefs des calvinistes par des négociations ; elle envoya vers eux le maréchal de Montmorency, homme du tiers-parti. Il obtint bon accueil. Les réformés lui répétèrent le mot qui retentissait dans toutes leurs doléances : Libre exercice de la religion ! Sur ces entrefaites les Suisses arrivèrent ; la conférence fut rompue, et le coup manqué. Un historien catholique de notre temps s’étonne de la crédulité de ces gentilshommes de province prêts à se disperser sur une simple promesse. Il nous semble que cette remarque fait autant d’honneur à la bonne foi du parti calviniste qu’elle en fait peu à la cour catholique de Charles IX.

Après cette entreprise, il ne restait qu’à s’en remettre au sort des armes. Condé vint camper aux environs de Paris avec mille piétons et quinze cents cavaliers. Le connétable lui offrit la bataille dans la plaine de Saint-Denis, le 10 novembre 1567. Il avait dix-huit mille hommes d’infanterie et trois mille chevaux ; mais c’étaient pour la plupart des recrues de volontaires parisiens.

Une foule de curieux et de dames vêtues en amazones voulurent se donner le spectacle du combat. Des moines distribuaient des chapelets et chantaient des litanies. L’action s’engagea vers la fin du jour. Au premier choc, les Parisiens, que l’on reconnaissait à leurs habits galonnés et à leurs brillantes armures, lâchèrent pied. Le connétable se défendit vigoureusement avec les Suisses et la cavalerie. Au bout de deux heures, les huguenots se retirèrent en bon ordre, saris qu’on osât les poursuivre à plus d’un quart de lieue du champ de bataille.

Anne de Montmorency, couvert de blessures, avait été sommé de se rendre par un gentilhomme écossais. Me connais-tu ? lui demanda le connétable. — « C’est parce que je te connais, répondit l’autre, que je te porte celle-là. » Et il lui lâcha son coup de pistolet à bout portant. Montmorency, le dernier des triumvirs, en mourut quelques jours après. Il n’obtint de Catherine de Médicis que des larmes feintes, des catholiques exaltés qu’une froide indifférence, et des réformés que de légitimes ressentiments. Le hasard de sa naissance avait placé trop haut sa fortune. Dans tous ses grands emplois il lui manqua une qualité que rien ne remplace : l’étendue d’esprit.

Un homme de sens, le maréchal Vieilleville, prononça le mot vrai sur l’affaire de Saint-Denis. « Ce n’est point Votre Majesté, dit-il au roi, qui a gagné la bataille, et c’est encore moins le prince de Condé. — Et qui donc ? demanda Charles IX. — Sire c’est le roi d’Espagne. »

Dès le lendemain, l’armée calviniste se présenta devant les faubourgs de Paris ; mais personne ne sortit pour la combattre. Elle se retira ensuite du côté de la Lorraine, allant au-devant des auxiliaires que lui amenait Jean Casimir, le fils de l’Electeur palatin. Les deux armées se rejoignirent à Pont-à-Mousson, le 11 janvier 1568. Il s’y passa un fait probablement sans exemple dans les annales militaires. Les protestants d’Allemagne réclamaient cent mille écus pour arriéré de solde, et Condé n’en avait pas deux mille. Que faire ? à qui s’adresser ? C’est alors qu’une armée, qui elle-même ne recevait rien se cotisa pour payer l’autre.

L’historien Jean de Serres nous raconte en termes énergiques ce singulier incident : « Le prince et l’amiral sermonnent par leur exemple grands, moyens et petits ; les ministres en leurs prédications émeuvent les hommes, et les capitaines y préparent leurs gens. Chacun boursille, qui par zèle, qui par amour, qui par crainte, qui par honte et vergogne de reproche ; ils recueillent tant en monnaie qu’en vaisselle, chaînes d’or et bagues, quelque quatre-vingt mille francs, et par cette volontaire libéralité rabattent la première et plus grosse faim des reîtres (p. 696).

La guerre s’était rallumée dans toute la France. Montluc recommença ses courses dans la Guyenne et la Saintonge, et, après avoir échoué devant les murs de La Rochelle, il fit passer au fil de l’épée presque toute la population calviniste de l’île de Ré. Une armée de sept mille huguenots parcourut la Gascogne, le Quercy et le Languedoc, et traversa tout le royaume jusqu’à Orléans. On l’appelait l’armée des vicomtes, parce qu’elle avait pour chefs les vicomtes de Montclar, de Bruniquel, de Caumont, de Rapin et autres gentilshommes.

Les villes de Montauban, Nîmes, Castres, Montpellier, Uzès, restèrent ou retombèrent au pouvoir des calvinistes, qui y étaient en grande majorité. A Nîmes, dès le commencement de la guerre, la populace huguenote avait commis, malgré les exhortations des pasteurs et des notables, un affreux massacre de soixante et douze prisonniers. Le lendemain, quarante-huit autres catholiques furent immolés dans les campagnes. Ce crime porta le nom de Michelade, parce qu’il eut lieu le jour de la Saint-Michel, en 1567.

Le prince de Condé se mit en marche à travers la Bourgogne, la Champagne, la Beauce, et vint assiéger Chartres, l’un des greniers de Paris. Les affaires des huguenots prenaient une tournure favorable. Alors la reine mère, qui avait coutume de dire qu’avec trois feuilles de papier et sa langue elle ferait plus que les gens d’armes avec leur lance, recommença à négocier. Les chefs des calvinistes, qui avaient appris à leurs dépens ce que valait la parole de Catherine, voulaient des garanties. Mais la reine fit publier dans l’armée que l’édit de pacification serait rétabli à toujours sans interprétations ni réserves, qu’on accorderait pleine amnistie à tous ceux qui avaient pris les armes, et que les chefs seuls refusaient par ambition un si équitable accommodement.

Ce détour lui réussit. Des compagnies entières de calvinistes prirent, sans le congé des chefs, le chemin de leurs maisons, et le prince de Condé, voyant toute son armée se fondre, signa, le 20 mars 1568, la paix de Longjumeau. Elle fut nommée la paix boiteuse et mal assise, parce que, des deux négociateurs de la reine, l’un était seigneur de Malassise, et l’autre boiteux. Les Français aiment à s’égayer de tout ; pourtant il n’y en avait guère sujet dans ce moment- là. « Cette paix laissait les huguenots, dit Mézeray, à la merci de leurs ennemis, sans autre sûreté que la parole d’une femme italienne (t. V, p. 104).

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