La Vérité Humaine – I. Quel homme suis-je ?

2.3 L’objection tirée de la distinction de la foi et de la science

L’utilité de l’apologétique peut encore nous être contestée à un troisième point de vue : celui de la distinction de la foi et de la science. — On part de cette prémisse (généralement admise aujourd’hui) que la science ne rencontre jamais la religion, court avec elle sur une ligne éternellement parallèle, et donc ne peut ni servir à l’attaquer ni servir à la défendre. — Certes la distinction est réelle. Elle consiste d’abord en ce que la science n’a pour objet que le phénomène (cause seconde), tandis que la religion a pour objet le noumène (cause première, être ou chose en soi). La différence consiste ensuite en ce que la science constate les faits, les connaît et les systématise (porte des jugements de quantité ou d’existence), tandis que la foi les apprécie, estime leur valeur morale (porte des jugements de valeur ou de qualité). Or, non seulement ce n’est pas des mêmes objets dans les faits, que s’occupent la religion et la science, mais encore, entre constater un fait et l’apprécier moralement, il y a un abîme. Le même fait peut être objet de connaissance scientifique et d’appréciation religieuse, sans que la science ait à s’inquiéter de son caractère religieux, ni la foi de son caractère scientifique. Ce sont deux activités distinctes de l’esprit ; elles ne sauraient donner lieu au moindre conflith. — Tout au plus le conflit (ou l’apparence d’un conflit) pourrait-il naître en philosophie, c’est-à-dire dans les généralisations spéculatives de la vérité scientifique ou de la vérité religieuse. Mais les diverses philosophies n’étant jamais que des hypothèses plus ou moins plausibles, dénuées de certitude, les conflits dans lesquels elles peuvent entrer restent eux-mêmes hypothétiques, dénués de certitude et par suite d’intérêti. Il est donc inutile de s’en préoccuper.

h – Voir sur ce sujet Th. Flournoy, Foi et science (Conférences de Sainte-Croix, 1898).

i – La philosophie est un essai d’explication universelle : elle part d’un principe premier d’explication, qui peut être ou scientifique ou religieux.

A cela nous répondons en contestant que, la science exclue comme incompétente pour attaquer la religion, la religion n’ait plus d’ennemis. Non. La science, même lorsqu’on la croyait hostile en elle-même à la religion (comme le croient encore tant de libres-penseurs), n’était pas, n’a jamais été son véritable adversaire. Elle en a un autre infiniment plus redoutable. Et nous rappelons ici ce que nous avons indiqué déjà de l’hostilité naturelle du cœur de l’homme pécheur pour la vérité chrétienne. Là est l’ennemi, là est l’adversaire véritable, central, actif, qui suscite toutes les hostilités subséquentes. C’est à celui-là qu’une apologie sérieuse finira toujours par s’en prendre, et c’est celui-là, et les prétextes qu’il élève, qu’elle tâchera de réduire.

Nous contestons ensuite la séparation complète que l’on établit entre la science et la foi chrétienne. Nous l’admettons pour la science et la religion idéale (la religion en soi, s’il y en avait une), car il est clair qu’en soi la science et la religion ne se rencontrent jamais et donc ne se peuvent combattre. Il n’en va pas de même du christianisme, qui n’est pas la religion en soi, mais une religion distincte : la religion rédemptrice, c’est-à-dire une religion historique et dont la foi est qualifiée (je ne dis pas suscitée, je dis qualifiée) par des faits et des événements historiques. Essayez de supprimer l’histoire, l’histoire évangélique par exemple, ou d’en faire abstraction, et dites ce qui restera de la foi religieuse en tant que chrétienne, de la vérité du christianisme qui est l’objet de l’apologétiquej ? Il est donc évident que, par l’histoire au moins, et sur le terrain de l’histoire, la vérité chrétienne et la vérité scientifique se rencontrent, et que sur ce point le conflit reste possible, et par suite, l’apologétique nécessaire.

j – Voir Ph. Bridel, Le caractère historique du christianisme (Conférences de Sainte-Croix, 1900).

Nous contestons enfin qu’on ait le droit d’entretenir un si beau dédain pour les philosophies et leur importance pratique. Elles peuvent n’être en effet — qu’elles partent des données scientifiques ou des données religieuses — que de pures hypothèses ; elles n’en sont pas moins réelles, et jouent, en fait, dans la vie de chaque homme, un rôle pratique considérable. Nous aurons raison peut-être de les tenir en suspicion, de tâcher même à les détruire ; toujours elles renaîtront de leurs cendres. Elles sont une végétation nécessaire de l’esprit humain. Chacun a la sienne, et il n’est pas indispensable qu’elles se formulent en des systèmes complets pour exister. Nous ne pouvons nous empêcher ni de penser notre science, ni de penser notre foi. Or, dès que nous pensons ainsi, nous philosophons. Il y a plus : ces hypothèses philosophiques qui sont une nécessité de l’esprit, se solidifient, acquièrent peu à peu pour le sujet, une certitude aussi certaine que celle d’ordre scientifique ou d’ordre religieux propre qui fut à leur point de départ, et cela par le genre d’intérêt qu’y apporte la volonté. C’est un fait d’observation constante que celui où la volonté solidifie l’hypothèse, la rend massive et dure, de plausible et de fragile qu’elle était au début ; et les exemples ne sont que trop nombreux où le sujet s’en sert, non d’une manière conforme à ce qu’elles valent en elles-mêmes, mais d’une manière conforme à ce qu’elles valent pour lui, en raison de ses convenances personnelles, plus qu’en raison de leur vérité intrinsèque. Dès lors, des conflits, qui peut-être n’existeraient pas en droit, se produisent en fait. L’intérêt moral ayant pris la forme d’un intérêt scientifique (ou son prétexte) se présente pratiquement comme un conflit où la pensée, la raison ont leur part. Dès lors aussi l’apologétique, et l’apologétique scientifique, rentre en jeu. Si elle ne peut atteindre la volonté dans ses motifs intimes, elle peut au moins briser l’armure, la carapace philosophique dont elle s’est revêtue, démasquer l’erreur et la dénoncer.

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