Commentaire sur les Actes des Apôtres

Chapitre III

3.1

Or Pierre et Jean montaient ensemble au temple pour l’heure de la prière, la neuvième heure.

3.2

Et l’on portait un homme impotent de naissance, qu’on mettait tous les jours à la porte du temple, appelée la Belle, pour demander l’aumône à ceux qui entraient dans le temple.

Nous avons vu ci-dessus que plusieurs miracles ont été faits par les mains des Apôtres. Maintenant S. Luc selon sa coutume en rapporte un d’entre plusieurs par forme d’exemple ; à savoir, qu’un homme étant boiteux dès le ventre de sa mère, a recouvré pleine santé. Or il recueille diligemment toutes les circonstances qui servent pour rendre le miracle plus notoire. S’il n’y eût eu que quelque membre dénoué, ou quelque autre maladie accidentelle, la guérison eût été plus facile. Mais ce vice de nature n’a peu être si aisément corrigé. Quand il dit qu’il y était porté, nous recueillons par cela qu’il n’était point boiteux d’une façon commune ; mais qu’il était là comme ayant les jambes mortes, vu qu’il avait accoutumé de demander tous les jours l’aumône au peuple, par cela il pouvait être mieux connu de tout le peuple. Quant à ce qu’à l’heure de l’oraison, il chemine au temple étant saint et dispos, cela a servi grandement à divulguer la renommée du miracle. Ceci aussi rend ce miracle spectaculaire, que ce boiteux se dresse incontinent sur ses pieds, et en même temps se prend à sauter, et chemine joyeusement.

Montaient au temple à l’heure, etc. Puisque le mot Grec se peut rapporter et au lieu et au temps, ce dernier sens convient mieux au propos de S. Pierre ; mais puisque ce n’est pas chose de grande importance, je le laisse en la liberté d’un chacun. Au reste, l’heure de l’oraison était la neuvième, quand le jour commencent, à décliner sur le vêpre. Car comme ainsi soit que le jour eût douze heures depuis le soleil levant jusques au soleil couchant, (ainsi que nous avons dit ailleurs) tout ce temps là était divisé en quatre parties. Ainsi par les neuf heures est entendue la dernière partie du jour ; comme aussi la première heure durait jusques à la tierce, la tierce jusques à la sixième, et la sixième jusques à la neuvième. Nous pouvons recueillir de ceci par une conjecture probable, que cette heure-là était destinée pour le sacrifice du soir. Au reste, si on demande, à savoir si les apôtres montèrent au temple pour faire oraison selon la cérémonie de la Loi ; il me semble qu’ils ne l’ont pas tant fait pour cela, que pour chercher meilleure occasion d’avancer l’Evangile. Or si quelqu’un voulait abuser de ce passage, comme s’il était licite d’observer des services superstitieux, quand nous conversons entre informes et rudes, ce serait une raison frivole. Dieu avait ordonné que les Juifs offrissent sacrifice soir et matin. Exode 29.41, et Nombres 27.3-4. Ils étaient enseignés par cet exercice, qu’il fallait commencer et finir le jour par la prière et service de Dieu. Il était donc en la liberté de Pierre et de Jean de venir au temple que Dieu avait consacré ; et certes ils ne se polluaient point ; vu que pour rendre témoignage de leur religion ils invoquaient le Dieu d’Israël. Premièrement, quant à ce que Dieu a voulu que le peuple ancien eût certaines heures, nous recueillons de cela que l’Eglise ne se peut passer de quelque discipline. Et si nous n’étions aujourd’hui trop endormis, il nous serait grandement utile d’avoir tous les jours de telles assemblées. Quant à ce que les apôtres montent au temple à cette heure-là, nous recueillons de cela, qu’il ne nous faut laisser passer aucune occasion pour avancer l’Evangile.

3.3

Cet homme, voyant Pierre et Jean qui allaient entrer dans le temple, leur demanda l’aumône.

Nous voyons comment le Seigneur a donné santé à ce boiteux contre toute espérance. Pour ce qu’il pensait que sa maladie fut incurable, il ne se souciait d’autre chose que de demander sa vie. Il reçoit ce que jamais il n’eût osé demander. Or Dieu nous prévient bien souvent en cette sorte ; et n’attend point que nous le provoquions. Au surplus, nous ne devons prendre de ceci occasion d’être paresseux ; comme si Dieu venait le premier au-devant de nous, afin que nous de notre côté demeurant là paresseux et oisifs, le laissions nous bien faire. Car nous avons commandement de prier. Et pourtant n’oublions pas de faire notre devoir. Or en premier lieu, ce boiteux nous est ici proposé comme un homme n’étant encore illuminé par foi, en sorte qu’il entende bien comment il faut prier. Dieu prévient le premier telles gens, comme il est nécessaire aussi. Pourtant, quand non seulement il guérit nos âmes, mais aussi les remet en vie, il prend en soi-même la cause de ce faire. Car c’est le commencement de notre vocation, qu’il fasse être les choses qui ne sont point ; et qu’il se manifeste à ceux qui ne le cherchent point, Romains 4.17 et Esaïe 65.1 D’avantage, quoi que nous soyons déjà enseignés à prier Dieu par foi ; toutefois pour ce que nous ne sentons pas toujours nos maux, il ne nous souvient point de chercher le remède ; à cette cause Dieu ému de sa seule grâce nous l’apporte, et nous le baille contre tout notre espoir. Bref, soyons tant attentifs à faire oraison que nous pourrons ; toutefois il dépasse par sa bonté tout notre espoir et nos requêtes.

3.4

Mais Pierre ayant, de même que Jean, les yeux arrêtés sur lui, dit : Regarde-nous.

3.5

Et il les regardait attentivement, s’attendant à recevoir d’eux quelque chose.

Saint Pierre ne parle pas en telle sorte qu’il ne soit certain du conseil de Dieu ; et est certain que par ces paroles il l’exhorte à espérer quelque grand bien et non accoutumé. Toutefois on pourrait demander s’ils ont eu puissance de faire miracles toutes les fois qu’il leur semblait bon. Je réponds à cela, que les apôtres ont été tellement ministres de la volonté de Dieu, que cependant ils n’ont rien attenté de leur propre mouvement, ni à leur appétit ; mais Dieu a besogné par eux, quand il connaissait qu’il était expédient. De là est advenu qu’ils en ont guéri un, et non pas tous indifféremment. Par quoi, tout ainsi qu’ils avaient le saint Esprit pour gouverneur et conducteur en toutes autres choses ; aussi l’avaient-ils en cet endroit. Pourtant, avant que saint Pierre commande à ce boiteux de se lever, il le regarde et fixe l’œil sur lui. Il ne faut point douter que ce regard n’ait eu quelque mouvement particulier du saint Esprit. Cela fait qu’il parle si hardiment du miracle. Au reste, par cette parole il a voulu réveiller ce boiteux, et l’inciter vivement à recevoir la grâce de Dieu ; et celui-ci toutefois n’attendait de recevoir que quelque aumône.

3.6

Mais Pierre dit : De l’argent et de l’or, je n’en ai point ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, marche !

Saint Pierre s’excuse à la vérité qu’il est dépourvu de l’aide que lui demandait ce boiteux. Il proteste donc que s’il pouvait subvenir à sa nécessité et indigence, il le ferait volontiers ; comme un chacun de nous doit considérer ce qui lui est donné par le Seigneur, pour en subvenir à ses prochains. Car Dieu veut que tout ce qu’il nous a donné de faculté, soit un instrument ou aide pour exercer charité. Et pourtant saint Pierre dit qu’il donne ce qu’il a. Il est certain que de prime abord ceci pouvait sembler une moquerie, qu’après que saint Pierre avait attiré l’esprit de ce boiteux à une espérance grande, il commence son propos par la déclaration de sa pauvreté ; ce qui était autant que tromper le corbeau qui bâille, comme on dit en proverbe entre les Latins ; mais il a bientôt après ajouté la consolation, afin que par la comparaison du don qu’il lui ferait à quelque autre aumône que ce fut, la grandeur du miracle fut trouvée plus excellente. C’est une horrible impiété que quand on intronise le Pape, il se joue de ce passage comme d’une farce, en abusant impudemment de celui-ci avec moquerie. Il y a deux sièges de pierre ; étant assis en l’un, le peuple lui vient demander l’aumône ; et il répond ces propos mêmes de saint Pierre, qu’il n’a or ni argent, et en lieu d’argent il jette des croix en l’air. Puis après étant mené en l’autre siège, il a des petits sachets pleins d’argent ; et lors ses gentils anges et suppôts commencent à crier : Il a distribué et donné aux pauvres, Psaumes 112.9. j’ai bien voulu expliquer ceci, afin que tous connaissent d’autant mieux que Satan règne là tout plein, où la parole sacrée de Dieu est ainsi manifestement exposée en mépris Or pour retourner à la sentence précédente, ou voit assez clairement que saint Pierre avait une révélation certaine quand il dit qu’il a la grâce et le don de guérison.

Au nom de Jésus-Christ Nazaréen, etc. Avant que d’aller plus avant, il veut montrer que la guérison de ce boiteux était une œuvre et bénéfice de Jésus-Christ. Car ce mot de Nom, est pris pour vertu ou commandement. Car il ne faut point songer une vertu magique ou sorcellerie en la prononciation du mot ; comme les Juifs songent des rêveries en ce mot de Jéhovah. En somme, saint Pierre a voulu faire entendre qu’il n’était rien que ministre, et que le Seigneur Jésus était auteur de ce miracle. Car c’est le soin qu’il devait avoir, que Jésus-Christ fut manifesté au monde, et que son Nom fut sanctifié. Mais pourquoi appelle-t-il ici Jésus-Christ Nazaréen ? Je laisse aux autres leur jugement ; mais mon opinion est, que comme ainsi soit que le Seigneur Jésus fut ainsi appelé par mépris, saint Pierre a voulu tout à propos exprimer que ce Jésus qui avait été crucifié, et le Nom duquel était méprisable et plein d’ignominie entre les Juifs, voire même détestable à plusieurs, était toutefois le Messie que Dieu avait promis ; et que le Père lui avait donné toute puissance ; comme saint Paul dit qu’il prêche Jésus-Christ, et celui-ci crucifié, 1 Corinthiens 2.2.

Lève toi et chemine. Ceci pouvait sembler être plus que ridicule. Car ce boiteux pouvait répliquer tout sur le champ, Pourquoi ne m’as-tu premièrement donné des jambes et des pieds ? Car tu te moques de moi, de me commander de cheminer, vu que je n’ai point de pieds. Mais il ajouta foi aux paroles de saint Pierre ; et lui qui était au commencement impotent et pesant, reçoit maintenant le don de Dieu d’un courage prompt et joyeux, dont on voit quelle est l’efficace de la Parole, et quel est le fruit de la foi. Or l’efficace de la Parole y est double. Car d’un côté elle dispose tellement le boiteux, qu’il obéit tout incontinent sans aucune difficulté ; et d’autre part, elle donne vigueur aux membres de cet homme, qui étaient amortis, et par manière de dire, le renouvelle. Et la foi n’est point sans son loyer ; d’autant qu’il n’obéit point en vain à celui qui lui commandait de se lever. Nous voyons donc comment Dieu travaille par sa Parole ; à savoir, qu’il donne bonne issue à la prédication de celle-ci, en sorte qu’elle pénètre dedans les cœurs des hommes ; avec ce, quand il présente de sa main les choses qui sont là promises ; de plus, il ne permet point que la foi soit vaine, mais fait qu’elle jouisse vraiment de tous les biens qui lui sont offerts par la Parole, et lesquels elle attend. Or il faut se rappeler ce que j’ai déjà dit ; que nous avons en cette histoire comme une figure générale de notre restauration spirituelle ; à savoir, que tout ainsi que la Parole appréhendée par foi, a remis ce boiteux en santé ; aussi Dieu pénètre jusques aux âmes par sa Parole, pour les remettre en leur entier. Or il parle premièrement par la bouche des hommes, et nous incite à l’obéissance de la foi. Puis après il émeut nos cœurs au dedans par son Saint Esprit, afin que la Parole prenne vives racines en nous. Finalement, il nous tend la main, et accomplit son œuvre entièrement en nous. Nous recueillons de Saint Matthieu, que c’est ainsi qu’il faut traiter des miracles.

3.7

Et l’ayant pris par la main droite, il le leva, et à l’instant ses pieds et ses chevilles devinrent fermes ;

3.8

et il se mit debout en sautant, et il marchait. Et il entra avec eux dans le temple, marchant et sautant, et louant Dieu.

3.9

Et tout le peuple le vit qui marchait et qui louait Dieu ;

3.10

et ils reconnaissaient que c’était celui qui était assis à la Belle Porte du temple pour demander l’aumône, et ils furent remplis de stupeur et d’étonnement de ce qui lui était arrivé.

Il commence maintenant à expliquer le fruit du miracle ; à savoir, que ce boiteux en louant Dieu montra qu’il n’était point ingrat du bienfait qu’il avait reçu, et que tout le peuple a été ravi en admiration. Or il y a ici double fruit. Car celui qui a été guéri, reconnaît l’action de Dieu, et le loue ; et d’autre part, le peuple est ému, et la renommée étant répandue plus loin, plusieurs accourent pour voir ce miracle. Au reste, quant à ce que saint Luc dit qu’ils furent remplis d’ébahissement et d’étonnement, c’est seulement une préparation, après laquelle s’est ensuivi un fruit plus ample. Car il fallait passer outre, d’autant que cet ébahissement n’eût pas servi de beaucoup de soi ; vu que plutôt il les rendait étonnés qu’il ne les amenait à Dieu. Par quoi, ce que le peuple fut étonné, a été comme un fondement de l’édifice à venir. Car si nous laissons passer et ne tenons compte des œuvres de Dieu, nous ne rapporterons jamais aucun profit de celles-ci. Au demeurant, ce passage nous montre ce que les miracles par eux-mêmes provoquent chez les hommes : à savoir, qu’ils ne peuvent qu’engendrer un ébahissement confus. Car combien que le Seigneur nous montre clairement par eux sa bonté et sa puissance, et par ce moyen nous appelle droit à soi ; nonobstant comme nos esprits sont faibles, nous trébuchons ou défaillons au milieu de la course, jusqu’à ce que la doctrine survienne pour nous accorder secours. Apprenons donc à considérer les œuvres de Dieu avec révérence, afin que la stupéfaction produite par celles-ci nous donne entrée et ouverture à la doctrine. Car quand il advient que la doctrine ne nous émeut pas, et que nous la recevons froidement, et la rendons inutile, à bon droit Dieu punit ainsi notre ingratitude ; pour ce que nous avons eu en mépris la gloire de ses œuvres.

D’autre part, pour ce que nous n’avons pas les yeux si aigus, que nous puissions voir dans les seules œuvres de Dieu ce qui serait bien requis, apprenons d’y conjoindre l’aide de la doctrine, si nous voulons parvenir au but. En somme, l’un ne doit être séparé de l’autre. De quoi l’expérience rendra suffisant témoignage ; car il est advenu par ce moyen, que le monde a si perversement abusé des miracles. Les Papistes mettent en avant les miracles à tous propos. Supposons que tout ce qu’ils disent soit vrai et certain ; toutefois ils errent grandement, en ce qu’ils les détournent à une autre fin ; à savoir pour obscurcir le nom de Dieu, et pour infecter la pure vérité de l’Evangile par leurs inventions. Car d’où sont venues tant de superstitieuses et folles adorations des saints, sinon de l’abus des miracles ? Car quand quelque miracle se fait, il faut nécessairement que les hommes en soient émus. Or pour ce qu’ils sont sourds, et ont les oreilles bouchée à la Parole, et ne sont attentifs à ce que Dieu requiert, Satan convertit cauteleusement notre ébahissement en occasion de superstition. Exemple : Je connaîtrai la puissance de Dieu en un miracle. Prenons le cas que saint Pierre l’ait fait ; incontinent Satan me mettra en la fantaisie : Vois-tu pas ici un homme de Dieu ? Tu lui dois donc un service et honneur divin. Autant en fût-il advenu aux Juifs, si après qu’ils furent étonnés, ils n’eussent été redressés au droit chemin par la prédication de saint Pierre. Mais en la Papauté, où personne ne reprenait les superstitions, les hommes en sont facilement venus là, par leur fol ébahissement. Et d’autant plus devons-nous être soigneux à chercher le remède en la Parole ; afin que quand les miracles nous réveillent, la doctrine nous conduise au droit but.

3.11

Or comme il s’attachait à Pierre et à Jean, tout le peuple stupéfait accourut vers eux au portique qu’on appelle de Salomon.

Il est vraisemblable qu’on avait dressé un portail au lieu où avait été le portail de Salomon, et qu’il a pris son nom de là. Car le temple ancien avait été démoli ; mais Zerubabel et Esdras l’avaient fait refaire autant qu’ils avaient pu au plus près de sa forme ancienne. Par après Hérode le rebâtit tout de neuf, mais la folle dépense qu’il y fit, n’effaça point la mémoire de Salomon du cœur du peuple. Or S. Luc le nomme comme un lieu fort renommé ; auquel le peuple s’assembla.

3.12

Mais Pierre voyant cela, dit au peuple : Hommes israélites, pourquoi vous étonnez-vous de ceci ? ou pourquoi avez-vous les yeux arrêtés sur nous, comme si c’était nous qui, par notre propre puissance ou par notre piété, avions fait marcher cet homme ?

Il commence sa prédication par la répréhension du peuple. Et toutefois il ne les reprend pas simplement de ce qu’ils étaient ébahis (car cela était utile) mais d’autant qu’à grand tort ils transfèrent aux hommes la louange de ce miracle et œuvre qui était de Dieu ; comme s’il disait : Vous faites mal de vous arrêter à nous, vu que vous devez plutôt dresser vos yeux à Dieu et à Jésus-Christ. Quand donc nos esprits sont arrêtés aux hommes, c’est bien s’étonner autrement qu’il ne faut. Or il nous faut noter qu’il condamne le regard des hommes. Comme, dit-il, si de notre puissance ou vertu. par quoi il y aura faute et erreur en ceci, si nous attribuons à la vertu ou sainteté des hommes ce qui est propre à Dieu et à Jésus-Christ. Tous accorderont bien quant à la vertu, qu’elle ne procède que de Dieu ; mais après l’avoir confessé en un mot, ils ne laissent toutefois de ravir à Dieu son droit, pour vêtir les créatures de ses dépouilles. Comme nous voyons que les Papistes attribuent la vertu de Dieu aux saints, et qui pis est, enferment sa divinité en une pierre, ou en un tronc de bois, aussitôt qu’on aura consacré quelque image à S. Christophe, ou sainte Barbe. Mais encore, prenons le cas qu’ils ne se trompent point quant au premier article. Tant y a qu’ils se trompent lourdement quand ils imaginent qu’ils se sont dûment acquittés envers Dieu, en lui laissant la puissance ; et quant aux miracles, les attribuant à la sainteté des saints. Car pourquoi ont-ils leur recours aux saints, quand ils veulent obtenir le beau temps, ou la pluie, ou la santé, sinon qu’ils imaginent que les saints ont mérité cela par leur sainteté, que Dieu leur octroie ou privilège ? C’est donc un subterfuge puéril, quand ils confessent que la puissance est de Dieu ; mais imputent à la sainteté des saints les bénéfices que Dieu leur confère. Quelques couvertures qu’ils mettent en avant, il nous faut toujours retenir que saint Pierre condamne en général ceux qui voyant des miracles jettent tellement leur vue sur les hommes, qu’ils pensent que leur sainteté en soit cause. Voilà la première partie de cette prédication, par laquelle la superstition est reprise. Et faut noter cet ordre et façon d’enseigner. Car d’autant qu’il n’y a rien à quoi nous soyons plus enclins, que de nous retirer de Dieu pour aller aux créatures, il est besoin de remédier de bonne heure à ce vice. Or si ainsi est que le saint Esprit a tancé le peuple qui fiche son regard sur les apôtres, beaucoup plus nous défend-il de présenter nos requêtes à quelque saint de trois leçons, comme on dit.

3.13

Le Dieu d’Abraham et d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié son serviteur Jésus, que vous, vous avez livré et renié devant Pilate, quand celui-ci avait décidé de le relâcher.

Il ajoute maintenant le remède, les ramenant à Jésus-Christ. Or la somme du propos est, que le but de Dieu dans les miracles, lesquels il fait par les apôtres, est de manifester et donner à connaître la gloire de son Christ. Dont il s’ensuit que tous ceux qui élèvent et haussent saint Pierre ou quelque autre, s’abusent ; vu qu’il faut que tous soient abaissés, et que Jésus-Christ seul soit élevé haut, pour être éminent par-dessus tous. On voit bien ici ouvertement, quelle différence il y a entre Jésus-Christ et les apôtres. Premièrement, lui est l’auteur ; eux ne sont que ministres. Secondement, la fin légitime, c’est que lui seul obtienne la gloire entièrement, et qu’on n’ait nul égard à eux quant à la gloire. Car de fait, ceux qui dans les miracles honorent et donnent la gloire à d’autres qu’au Seigneur Jésus, répugnent manifestement à l’intention de Dieu. Il appelle Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, pour donner à connaître au peuple, qu’il ne prétend pas les détourner du vrai service de Dieu, tel qu’ils l’avaient reçu de leurs Pères. Or Dieu s’était donné ce titre, afin que par quelque marque il se distinguât des idoles. Car nous ne pouvons comprendre Dieu en son essence, qui est invisible et infinie. Par quoi il nous donne un moyen propre, par lequel il nous conduise à la connaissance de Lui. Or les Turcs se vantent bien qu’ils adorent Dieu, créateur du ciel et de la terre ; mais avant qu’ils puissent venir jusques au ciel, pas un ne sait comment. Afin donc que Dieu détourne son peuple d’inventions vagues et imaginaires, il l’a retenu dans les limites de son alliance. Par quoi se nommant le Dieu d’Abraham, il enseignait en peu de paroles ce que Moïse expose plus amplement, quand il dit : Ne dis point : Qui montera au ciel ? qui descendra aux abîmes ? ou qui passera au-delà de la mer ? La parole est près de toiDeutéronome 13.3. Or tout ainsi que les Juifs se glorifiaient au nom des saints Pères ; aussi saint Pierre les exhorte discrètement qu’ils ne sont en rien plus excellents que les autres, à moins de recevoir le Fils unique de Dieu. Aujourd’hui il veut être connu par une marque encore plus claire, quand il se nomme Père de Jésus-Christ.

Retournons maintenant à saint Pierre. Il dit qu’il n’amène point une religion nouvelle, pour détourner le peuple de la Loi et des Prophètes. Car si quelqu’un eût attenté cela, Dieu avait défendu de lui donner audience, Deutéronome 13.3 ; comme saint Paul dit, qu’en l’édifice spirituel il faut retenir un seul fondement, 1 Corinthiens 3.11 ; pour ce que quand on se détourne de Jésus-Christ tant peu que ce soit, il ne s’en peut rien ensuivre que ruine. Par ceci aussi nous pouvons facilement discerner en quelle signification il l’appelle, le Dieu des Pères. Car il ne prend pas ceci pour une maxime générale ; que quelque service de Dieu que les Pères aient eu, il faille demeurer en celui-ci ; comme les Papistes s’enflent de cette vaine vanterie, qu’ils ensuivent les manières de servir Dieu qu’ont tenues leurs pères. Car saint Pierre nomme expressément Abraham Isaac et Jacob ; desquels ils avaient reçu la vraie religion, et telle que Dieu avait ordonnée ; signifiant par cela, qu’il ne faut point imiter tous pères, vu que plusieurs ont déshonoré les premiers ; et que cet honneur est du aux seuls enfants de Dieu, et les autres doivent être tous rejetés. Ce que les Prophètes aussi répètent tant de fois : Ne cheminez point dans les voies de vos pères, etc. Ezéchiel 20.18.

Lequel vous avez livré. Il mêle avec la doctrine une répréhension sévère, comme il était requis aussi. Car ils ne pouvaient être vraiment amenés à Dieu, s’ils ne reconnaissaient leur péché. Or il ne les taxe point légèrement ; mais il démontre à bon escient combien le crime qu’ils avaient commis, était énorme. A cela tend cette comparaison : Qu’ils ont livré à mort celui que Pilate voulait absoudre. De même, que pardonnant à un meurtrier, ils ont occis le Prince de vie, qu’ils ont renié le Saint et le Juste. Voilà comment il faut que les hommes soient frappés au vif ; afin que connaissant leur coulpe, ils recourent à bon escient au remède pour obtenir pardon. Saint Pierre aussi a usé d’une telle véhémence en sa première prédication. Puis après il dit que Dieu l’a ressuscité des morts. Dont ils doivent reconnaître, qu’en mettant Jésus-Christ à mort, ils ont fait la guerre à Dieu ; combien que saint Pierre a regardé plus haut, à savoir que leur cruauté n’a rien diminué de la gloire du Seigneur Jésus ; d’autant que Dieu n’a pas laissé de le remettre en vie. Quand il dit que lui et ses compagnons sont témoins de la Résurrection, il entend témoins pour avoir vu les choses eux-mêmes. Et pourtant ceci ne se rapporte pas seulement à l’office d’Apôtre ; mais pour ce qu’ils avaient vu de leurs propres yeux Christ après sa mort être remis en vie. Combien qu’en parlant ainsi je confesse que l’autre considération est aussi comprise. Car il est vraisemblable que saint Pierre, afin que ce qu’il dit soit de plus grande autorité, met en avant la commission qu’ils ont reçue.

3.14

Mais vous, vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez demandé qu’on vous accordât la grâce d’un meurtrier,

3.15

tandis que vous avez fait mourir le Prince de la vie, que Dieu a ressuscité d’entre les morts ; de quoi nous sommes témoins.

3.16

Et c’est par la foi en son nom, que son nom a raffermi cet homme que vous voyez et que vous connaissez ; et la foi produite par lui a donné à cet homme cette parfaite santé en présence de vous tous.

Quand il dit, Par la foi du nom, et son nom, puis après, La foi, dis-je, qui est par celui-ci : une telle répétition est signe d’une ardente affection. Car d’autant qu’il est totalement attentif garder à Christ la gloire qui lui appartient, il répète souvent une même chose. Nous voyons aussi que toutes les fois que S. Paul se trouve à propos de parler de la grâce de Christ, il ne se peut jamais assez contenter. Et de fait, comme la nature des hommes est perverse, Christ ne peut être si magnifiquement loué, que son honneur lui demeure entier. Souvenons-nous donc que S. Pierre a été ainsi abondant en paroles, afin de fixer notre attention sur Christ. Quant à cette façon de parler, quand il dit, son nom, et la foi en son nom a raffermi ; il dénote la cause et le moyen. La vertu de Christ avait guéri ce boiteux ; mais c’a été par foi. Quand il dit, La foi qui est par celui-ci, il signifie par ce mot, que notre foi ne s’élève point autrement à Dieu, sinon qu’elle soit fondée en Christ ; voire que notre foi regarde Christ, et s’appuie sur lui. Et ainsi il donne à entendre implicitement, que Christ étant ôté, il n’y a nulle foi droite en Dieu. D’avantage, tout ainsi qu’il a affirmé que lui et les autres apôtres sont témoins de la vie de Christ, maintenant aussi il exhorte les Juifs, qu’elle leur a été approuvée par signe ou effet, pour ce qu’ils voient ce boiteux guéri, auquel ils avaient un beau témoignage de la puissance divine de Christ. Attribuant donc en ce dernier article la cause de la guérison à la foi, il les reprend indirectement d’ingratitude, à moins qu’ils n’assignent à la foi la louange qu’elle mérite. Car combien que la foi se peut rapporter tant à l’homme qui avait été guéri, qu’aux apôtres, ce n’est pas toutefois chose de laquelle il se faille donner peine. Car de toute manière qu’on le prenne, ceci tend à magnifier la vertu de l’Evangile. Car la foi se prend pour la doctrine de l’Evangile, suivant la ligure nommée Synecdoque, à savoir une partie pour le tout.

3.17

Et maintenant, frères, je sais que vous avez agi par ignorance, comme aussi vos chefs ;

Pour ce qu’il y avait danger que le désespoir ne leur fît perdre tout courage, et que par ce moyen ils ne rejetassent la doctrine, il les soulage un peu. Ainsi devons-nous tellement modérer nos prédications, qu’elles profitent aux auditeurs. Car si nous ne laissons quelque espoir de pardon, la frayeur de la punition endurcit d’obstination les cœurs. Car cela est bien vrai ce que dit David (Psaumes 130.4) que Dieu est redouté de nous, quand nous sentons qu’il nous est propice et favorable. Pour cette raison S. Pierre amoindrit le péché de ceux de sa nation à cause de leur ignorance. Car ils ne pouvaient soutenir ce remords de conscience, si sciemment ils eussent renié le Fils de Dieu livré à la mort. Toutefois il ne les veut point flatter, quand il dit qu’ils l’ont fait par ignorance ; mais il adoucit jusques-là son propos, qu’il ne les accable de désespoir. Au reste, nous ne devons pas tellement prendre ces paroles, comme si le peuple avait simplement péché par ignorance (car il y avait de l’hypocrisie cachée sous cette ignorance) mais selon que la malice ou l’ignorance surmonte, l’acte doit prendre son nom de l’une ou de l’autre, S. Pierre donc entend qu’ils ont fait ceci plutôt pur un zèle inconsidéré et par ignorance, que par malice délibérée. Mais on pourrait ici demander : Si un homme a péché en toute connaissance de cause, n’y a-t-il vraiment plus d’espérance pour lui ? Je réponds qu’il n’est point ici fait mention de quelque péché commun, mais d’avoir renié Christ, et éteint la grâce de Dieu qui était au milieu d’eux. Si on en veut voir d’avantage, on pourra recourir à 1 Timothée 1.13.

Comme aussi vos gouverneurs. En premier lieu, il semble plutôt que cette comparaison ne soit pas propre. Car les Scribes et Pharisiens étaient transportés d’une merveilleuse rage ; et étaient remplis d’une perverse déloyauté ; et quant au peuple, il était incité d’un zèle de la Loi mal dressé. D’avantage, le peuple était enflammé contre Jésus-Christ seulement, autant qu’il était poussé et incité par les gouverneurs. Je réponds que tous les grands n’y allaient pas d’un même sentiment. Car il ne faut nullement douter qu’il n’y en ait eu beaucoup de semblables à saint Paul, auxquels on peut approprier à la vérité ce que saint Paul écrit des princes de ce monde ; que s’ils eussent connu la sagesse de Dieu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de gloire (1 Corinthiens 2.8). Par quoi il ne parle pas des gouverneurs en général, mais s’il y en a quelques-uns qui ne soient pas du tout incorrigibles, il les invite à repentance.

3.18

mais Dieu a accompli ainsi les choses qu’il avait annoncées d’avance par la bouche de tous les prophètes que son Christ souffrirait.

Il apparaît plus ouvertement par ceci, à quel propos il a fait mention de leur ignorance. Car quand il dit que Dieu a accompli les choses qu’il avait prédites, il reprend tellement la faute qu’ils avaient commise en la mort de Christ, que toutefois elle leur soit salutaire. Vous avez (dit-il) offensé par ignorance ; toutefois Dieu a exécuté ce qu’il avait auparavant ordonné, à savoir que Jésus-Christ vous fût libérateur par sa mort. Or c’est une fort belle considération, quand nous venons à nous proposer que nos péchés sont convertis à une autre fin par un conseil admirable de Dieu. Au reste, ceci ne nous sert de rien pour nous rendre excusables. Car entant qu’en nous est, nous nous perdons et ruinons en péchant ; mais le changement et événement duquel j’ai parlé, est une œuvre admirable de la miséricorde de Dieu, laquelle nous devons magnifier avec humilité. Il n’avait point tenu aux Juifs qu’ils n’eussent effacé et éteint toute l’espérance de vie en la personne de Christ. Cependant cette mort-là a été vivifiante tant à eux qu’à tout le monde. Il faut aussi se rappeler ici ce qui a été vu ailleurs ; à savoir, qu’afin qu’on n’entrât en une opinion fausse et absurde, de penser que les méchants aient eu d’eux-mêmes la puissance de faire à Christ tout ce qu’il leur plairait, il est ici arrêté que Dieu a présidé en telle sorte sur la mort de Jésus-Christ, qu’il en a été le souverain auteur, par le conseil précis duquel son Fils unique a souffert.

3.19

Repentez-vous donc et convertissez-vous, pour que vos péchés soient effacés,

Il faut noter que quand il exhorte à repentance, il déclare en même temps que la rémission des péchés leur est apprêtée devant Dieu. Car (comme j’ai dit naguère) nul ne peut être incité à repentance, sinon que le salut lui soit proposé. Et celui qui se défie d’avoir pardon, ne doute point de se ruer opiniâtrement contre Dieu, comme étant déjà destiné à perdition. Dont s’ensuit que les Papistes ne peuvent enseigner la doctrine de pénitence. Il est vrai qu’ils en babillent beaucoup ; mais pour autant qu’ils renversent la confiance de la grâce, il ne se peut faire qu’ils persuadent à leurs disciples de tâcher à s’amender. Je confesse aussi qu’ils gazouillent quelque mot de la rémission des péchés ; mais pour ce qu’ils laissent les pauvres âmes en frayeur et incertitude, et avec ce les jettent dedans un labyrinthe horrible par tant de diverses inventions ; après avoir corrompu cette partie de la doctrine, ils confondent l’autre semblablement.

3.20

afin que viennent des temps de rafraîchissement de la part du Seigneur, et qu’il envoie le Christ qui vous a été destiné d’avance, Jésus ;

Si nous suivons le traducteur latin ancien, et Erasme, le propos sera imparfait, lequel on remplira ainsi : Afin que quand les temps de rafraîchissement seront venus, vous aussi sentiez rafraîchissement ; et quand Christ sera venu pour juger le monde, vous le sentiez rédempteur, et non point juge. Mais puis que de Bèze l’a tourné proprement comme il faut, Quand les temps de rafraîchissement seront venus, il vaut mieux prendre ce qui est le moins contraint ; moyennant que nous entendions qu’il est dit que les péchés sont pardonnés pour le jour du jugement ; pour ce que si nous ne sommes ajournés au trône judicial de Dieu, nous ne prenons pas grand soin de nous réconcilier à Dieu. En premier lieu, il nous faut noter que le jour du jugement leur est mis en avant afin que l’exhortation précédente ait plus grande efficace. Car il n’y a rien qui nous pique plus vivement, que quand on nous remontre qu’il nous faut rendre compte un jour. Car tandis que nos sens sont arrêtés en ce monde, ils sont comme assoupis et stupides. Par quoi il faut nécessairement que le message du dernier jugement résonne comme une trompette, pour nous appeler à comparaître devant le siège judicial de Dieu. Car c’est alors que nous sommes vraiment réveillés, et que nous commençons à penser à mener une vie nouvelle. En cette sorte S. Paul annonçant la parole aux Athéniens, dit, Dieu exhorte maintenant tous, à ce qu’ils se repentent ; pour-ce qu’il a prévu un jour, auquel il doit juger le monde. Le résumé est, que Christ lequel fait maintenant office de maître envers nous, nous enseignant par son Evangile, est ordonné Juge par le Père, et viendra en son temps, Actes 17.34 ; et que pourtant il faut de bonne heure obéir à sa doctrine, afin que nous recueillions alors le fruit de notre foi.

Mais quelqu’un pourrait objecter, que S. Pierre parle autrement du dernier jour. Car ceci ne tend point à rendre les hommes secoués, quand il dit, Le temps de rafraîchissement. Je réponds qu’il y a deux sortes d’aiguillons ; par lesquels les fidèles sont incités, quand on leur tient propos du dernier jugement. Car l’utilité et le fruit de la foi n’apparaît pas en ce monde, mais plutôt il semble que les projets des contempteurs de Dieu se portent bien et heureusement ; et au contraire, la vie des fidèles est remplie de misères sans nombre. Et pourtant nous perdrions courage à chacun coup, s’il ne nous venait en mémoire, que le jour de repos viendra, qui apaisera toutes les tourmentes de nos fâcheries, et mettra fin à nos misères. L’autre aiguillon est celui que j’ai dit, quand le jugement redoutable de Dieu nous réveille et nous empêche de nous flatter et endormir en nous-mêmes, ou dans les choses de ce monde. Ainsi S. Pierre mêle en ce passage les menaces avec les promesses, afin qu’en partie il attire par douceur les Juifs à Christ ; en partie aussi les pique de crainte pour les contraindre d’y venir. Au reste, c’est l’ordinaire à l’Écriture, de rendre le jour du Seigneur maintenant triste et redoutable, maintenant joyeux et désirable, selon qu’elle adresse son propos, ou aux réprouvés, ou aux élus. S. Pierre donc parle proprement, quand en donnant aux Juifs espoir de la rémission de leurs péchés, leur rend joyeux et plaisant le jour de Christ, afin qu’ils y aspirent.

Et qu’il aura envoyé Jésus-Christ. Il dit nommément que Jésus-Christ sera juge, afin qu’ils sachent que le mépris de l’Evangile ne demeurera point impuni. Car comment Jésus-Christ n’en ferait-il point la vengeance ? Cependant ceci apporte une excellente et grande consolation aux fidèles, quand ils savent que celui-là aura en sa main le salut pour le donner et en faire à son vouloir, qui le promet maintenant, et le leur offre. Il ajoute d’avantage, que celui qui leur est maintenant annoncé, viendra. Par lequel mot il ôte toute excuse d’ignorance, comme s’il disait, Jésus-Christ vous est maintenant prêché avant qu’il vienne pour être juge du monde ; afin que ceux qui l’auront reçu, recueillent le fruit de leur foi alors ; et les autres qui l’auront rejeté, soient punis de leur incrédulité. Combien qu’il y a double lecture au Grec car aucuns livres ont ce que je viens d’exposer ; les autres lisent : Celui qui vous a été donné ou présenté devant les yeux. Mais le tout revient à un ; à savoir que christ ne leur est point offert en vain maintenant par la doctrine de l’Evangile ; car il sera envoyé par le Père pour la seconde fois, avec ses armes de vengeance, à moins que maintenant ils ne le reçoivent pour Rédempteur.

3.21

que le ciel doit recevoir jusqu’aux temps du rétablissement de toutes les choses dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes de tout temps.

Pour ce que les sens des hommes sont toujours enclins à regarder Dieu et Jésus-Christ d’une façon grossière et terrestre, il pouvait venir en l’entendement aux Juifs, que bien était vrai qu’on prêchait que Jésus-Christ était ressuscité des morts, mais on ne montrait point en quel lieu il était. Saint Pierre donc vient au-devant, quand il enseigne qu’il est au ciel. Dont il s’ensuit qu’il faut élever les esprits en haut, afin de chercher Christ des yeux de la foi, combien qu’il soit fort éloigné d’ici par distance de lieu, et qu’il habite en la gloire céleste hors du monde. Au surplus, cette façon de parler est ambiguë. Car nous pouvons entendre, ou que le Fils de Dieu est contenu au ciel ; ou qu’il comprend et tient le ciel. N’insistons point donc trop scrupuleusement sur un mot qui peut être pris en deux significations ; mais contentons-nous qu’il est certain que cependant que nous attendons la dernière restauration de toutes choses, il ne faut point chercher Christ ailleurs qu’au ciel ; car il sera éloigné de nous jusques à tant que nos esprits surpassent tout le monde.

Jusques au temps de la restauration. Quant à la vertu et la cause, Jésus-Christ a déjà restauré toutes choses par sa mort ; mais l’effet n’apparaît point encore pleinement, pour ce que cette restauration est encore en chemin, et par conséquent la rédemption ; puisque nous gémissons encore sous le fardeau de servitude. Car tout ainsi que le Royaume du Fils de Dieu est seulement commencé, et que la perfection de celui-ci est différée jusques au dernier jour ; aussi les choses qui y sont annexées n’apparaissent qu’à demi pour cette heure. Par quoi, si aujourd’hui nous voyons beaucoup de choses confuses au monde, soyons soutenus et encouragés par cette assurance, que Jésus-Christ viendra un jour pour remettre toutes choses en leur entier. Cependant si nous voyons que le reste de péché réside en nous, si nous sommes de tous côtés assiégés de diverses misères, si le monde est plein de dissipation, gémissons pour ces maux, en telle sorte toutefois que l’espérance de la restauration nous soutienne. Et aussi la raison pourquoi Christ n’apparaît pas si soudain, est, pour ce que le temps qui est ordonné à l’Eglise de batailler en ce monde, n’est point encore accompli, lequel il ne nous est loisible de prévenir, puisque Dieu lui a prévu son terme.

Que Dieu a prédit par la bouche, etc. Je n’expose ceci seulement des temps, mais je le rapporte à tout ce qui est ici compris ; ainsi le sens sera, que tout ce qu’il avait traité ci-dessus du Royaume de Christ, a témoignage de tous les Prophètes. Et certes c’est une chose qui confirme bien la certitude de l’Evangile, que depuis que Dieu a commencé de se manifester au monde, il a toujours proposé Jésus-Christ ; depuis qu’il a commencé à parler aux Pères, il a toujours mis ce fondement de doctrine. S. Paul use d’un semblable argument pour louer l’Evangile, tant au commencement qu’en la fin de l’épître aux Romains ; à savoir qu’il n’est point nouveau, mais promis dès les premiers temps. Et de fait, voici la vraie antiquité qui donne certitude et autorité à la doctrine, quand Dieu en est lui-même l’auteur. Les saints Prophètes sont témoins, et le cours continuel des siècles confirme ce témoignage. Cette confirmation était nécessaire principalement entre les Juifs, qui étant nourris en la doctrine de la Loi, ne devaient recevoir aucune chose qui ne fut d’accord avec la Loi. Par quoi S. Pierre veut seulement qu’ils reconnaissent les choses que les Prophètes avaient témoignées de Jésus-Christ.

3.22

Moïse a dit : Le Seigneur notre Dieu vous suscitera, d’entre vos frères, un prophète comme moi ; vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira.

Par cet argument-ci il prouve qu’il ne met point en avant un révoltement de la Loi, à savoir pour ce que c’est une partie de la Loi, de se rendre docile et obéissant à ce souverain Docteur. On pourrait douter pourquoi S. Pierre a voulu alléguer ce témoignage de Moïse plutôt que pas un des autres, vu qu’il en avait d’autres en main plus clairs. Mais il l’a fait, pour ce qu’il est ici parlé de l’autorité de la doctrine. Or le droit ordre était, qu’il amenât les Juifs à Jésus-Christ pour lui être disciples. Car cela n’eût rien servi de parler de tous les autres points, s’ils n’eussent eu cette persuasion, qu’il fallait recevoir sa doctrine avec révérence. Saint Pierre donc tend à ce but, qu’ils écoutent volontiers Jésus-Christ, comme celui que Dieu leur avait ordonné pour maître et docteur. Mais il y a une autre question beaucoup plus difficile ; à savoir que saint Pierre accommode à la personne de Jésus-Christ ce que Moïse avait dit en général des Prophètes. Car combien qu’il dise Prophète en nombre singulier, toutefois la déduction du texte montre manifestement, qu’il n’est point parlé seulement d’un Prophète ; mais que le mot de Prophète est mis là généralement, et non point pour déterminer celui-ci ou celui-là. Car après que Moïse a défendu au peuple de s’adonner aux superstitions des Gentils ; en se détournant aux devins et magiciens, il montre en même temps le remède, par lequel il se puisse garder de toute vanité ; à savoir s’il dépend entièrement de la seule parole de Dieu. Pour cette raison il promet que Dieu aura soin que le peuple aura toujours des Prophètes, qui l’enseigneront droitement ; comme s’il disait, Dieu ne vous laissera jamais sans Prophètes, desquels vous puissiez apprendre tout ce qui vous sera utile de connaître. Et Moïse dit nommément : D’entre tes frères, afin que les Juifs sachent qu’il ne faut chercher ailleurs la parole de Dieu ; vu que Dieu leur avait destiné des docteurs de la lignée d’Abraham. Il ajoute d’avantage, Tel que moi, afin qu’ils sachent que Dieu ne doit point être seulement entendu en un temps, ni par la bouche d’un homme seul ; mais tout ainsi que Dieu persévère de nous enseigner par continuelle succession de temps et par divers ministres ; aussi devons-nous persévérer en l’obéissance de la Parole.

Les Juifs étaient déjà tout accoutumés à porter révérence à Moïse ; et pourtant il tâche en ce passage-là de faire que toujours par après le peuple porte un semblable honneur aux Prophètes. Je sais qu’aucuns travaillent grandement pour restreindre ceci à Christ. Ils empoignent ce mot, que Moïse atteste que ce Prophète sera semblable à lui ; et toutefois il est écrit qu’il n’y en a point eu un semblable à lui. Je confesse qu’en tous les deux passages il y a un même mot, qui dénote similitude, qu’on pourrait traduire Comme ; mais c’est en divers sens. Car au second le mot est pour exprimer une égalité, comme on le voit bien évidemment. Ils se fondent aussi sur un autre argument, à savoir que le Prophète, auquel Moïse rend témoignage, comme étant héraut de celui-ci, doit être plus excellent que lui. Mais ceci n’emporte rien non plus ; d’autant que Moïse veut simplement maintenir la parole de Dieu en autorité, par qui qu’elle nous soit apportée. Il ne faut donc point que nous donnions occasion aux Juifs de se moquer de nous, en faisant violence aux paroles de Moïse, comme s’il dénotait ici seulement Christ. Toutefois il faut voir si ce témoignage a été amené bien à propos par S. Pierre ; l’autorité duquel nous doit être pour une raison solide. Je dis qu’il n’y a rien en la prédication de S. Pierre, qui ne convienne très bien. Car il a bien vu (ce que tous doivent avoir pour tout résolu) que cette louange appartenait tellement aux autres Prophètes, que toutefois elle s’adressait à Jésus-Christ sur tous autres ; non seulement pour ce qu’il est le prince de tous les Prophètes, mais aussi pour ce que toutes les prophéties précédentes s’adressaient à lui, et que Dieu a finalement parlé en perfection par la bouche de celui-ci. Car comme il est dit au commencement de l’épître aux Hébreux : Après qu’à diverses fois, et en plusieurs manières, jadis Dieu a parlé à nos Pères par les Prophètes, finalement en ces derniers jours il a parlé à nous par son Fils, pour faire une conclusion finale de toute la connaissance qu’il voulait donner aux hommes.

Pourtant est advenu qu’ils ont été sans Prophète pendant plusieurs siècles avant sa venue ; ce qu’on peut clairement recueillir des paroles du Prophète Malachie, Malachie 3.22 ; lequel après avoir commandé au peuple de se souvenir de la Loi, vient tout incontinent a parler de Jean Baptiste et de Christ, comme s’il disait, dès maintenant il cessera d’avoir des Prophètes, jusques à ce que la dernière révélation vienne ; suivant ce qui est dit, La Loi et les Prophètes jusques à Jean ; et depuis Jean le Royaume de Dieu est évangélisé, Matthieu 11.12. Et cela était si commun entre le peuple, que la femme Samaritaine disait selon l’opinion et renommée commune, Nous savons que le Messie viendra, qui nous enseignera toutes choses, Jean 4.25. Nous voyons donc que depuis le retour du peuple il n’y eut plus de Prophètes ; afin qu’il fut rendu plus attentif par cette intermission des révélations, à écouter Jésus-Christ. S. Pierre donc n’a point tiré ce passage mal à propos ; et n’en a point abusé par ignorance ; mais il a pris pour un principe une doctrine reçue coutumièrement de tous, que Dieu avait promis à son peuple qu’il lui serait docteur ; du commencement par les Prophètes, comme les constituant entre deux ; mais a la fin principalement par Jésus-Christ, duquel il fallait attendre la manifestation ample et parfaite de toutes choses. A quoi se rapporte ce témoignage tant excellent que lui donne le Père céleste, disant, écoutez-le, Matthieu 17.5.

3.23

Et il arrivera que quiconque n’écoutera pas ce prophète sera exterminé du milieu du peuple.

Ici est confirmée l’autorité de tous les Prophètes, et principalement de Jésus-Christ par une punition très grave dénoncée aux rebelles ; et à bon droit. Car comme ainsi soit que Dieu n’ait rien plus précieux que sa Parole, il ne se peut faire qu’il laisse le mépris de celle-ci impuni. Pourtant, si quelqu’un eût délaissé la Loi de Moïse, il était digne de mort. Et Moïse a regardé à cela, quand il dit : Il périra d’entre le peuple. Car Dieu avait adopté la lignée d’Abraham à telle condition qu’il leur suffît pour une souveraine félicité, d’être avoués du nombre de son peuple ; suivant ce qui est dit au Psaume : Bienheureux est le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu. De même, Bienheureuse est la nation qu’il a élue pour son héritage. Par quoi il n’y a nul doute qu’il ne prononce que quiconque refusera d’écouter Jésus-Christ, sera effacé du livre de vie. Car qui n’accepte point pour précepteur celui par lequel seul Dieu nous enseigne, et veut que nous l’écoutions ; celui-la ne mérite point d’être tenu de l’Eglise ; et quiconque ne se veut ranger sous le chef, se retranche du corps.

3.24

Et tous les prophètes qui ont parlé depuis Samuel et ceux qui l’ont suivi, ont aussi annoncé ces jours.

Quand il dit que tous les Prophètes d’un consentement renvoient leurs disciples à Jésus-Christ, par cela on voit mieux la vérité, que sous le témoignage de Moïse, qui a été allégué, est contenue une louange de l’Evangile, et que principalement y est signifiée la dernière clôture des prophéties. D’avantage, ceci sert grandement à rendre l’Evangile certain, que tous les Prophètes par une longue succession de temps ont tellement toutefois modéré tous d’un accord leur forme d’enseigner, que en même temps ils attestaient qu’il faut espérer quelque chose plus excellente et plus parfaite. Par quoi, quiconque croira à Moïse et aux Prophètes, il faut nécessairement qu’ils se soumette à la doctrine de Jésus-Christ, sans laquelle tout ce qu’ils ont enseigné est imparfait.

3.25

Vous êtes les fils des prophètes et de l’alliance que Dieu a traitée avec nos pères, en disant à Abraham : Et c’est en ta postérité que seront bénies toutes les familles de la terre.

Il signifie que c’est à eux proprement que s’adresse la grâce de l’alliance que Dieu avait contractée avec leurs Pères. Et en cette sorte, tout ainsi que leur proposant la punition il les a ébranlés pour les inciter à obéir à l’Evangile ; aussi maintenant il les attire par douceur à recevoir la grâce qui leur est offerte en Jésus-Christ. Ainsi nous voyons que Dieu ne laisse rien pour nous amener à soi. Et c’est aussi l’office d’un sage ministre, de tellement piquer à bon escient ceux qui sont tardifs et paresseux, que toutefois il mène avec douceur ceux qui sont dociles. Il nous faut aussi diligemment noter cet ordre d’enseigner, où saint Pierre montre que l’Evangile est destiné et ordonné aux Juifs. Car il ne suffit point que la miséricorde et bonté de Dieu nous soit prêchée en général, si nous ne savons qu’elle nous est offerte aussi par une certaine ordonnance de Dieu. Pour cette cause saint Paul travaille tant, et prend si grand-peine à maintenir la vocation des Gentils, Romains 15.8, et Ephésiens 3.3-4. Car si quelqu’un pensait que l’Evangile eût été répandu par hasard, et qu’en cette sorte il fut parvenu jusques à lui, sa foi chancellerait ; ou pour mieux dire, en lieu de foi il n’aurait qu’une opinion douteuse. Afin donc que nous ajoutions pleine foi à la promesse de salut, cette application est nécessaire : Que Dieu ne jette point en l’air des voix inutiles et incertaines, qui demeurent suspendues en l’air, mais nous les adresse par une délibération certaine et arrêtée. Ainsi donc, suivant cela S. Pierre exhorte les Juifs, que Jésus-Christ leur est promis ; afin qu’ils le reçoivent plus volontiers. Et d’où prouve-il cela ? pour ce qu’ils sont fils des Prophètes, et de l’alliance. Il les appelle fils des Prophètes, d’autant qu’ils étaient issus d’une même nation ; et pourtant étaient héritiers de l’alliance, qui appartenait à tout le corps du peuple. Car voici comment il déduit son argument, Dieu a fait alliance avec nos Pères ; par quoi nous qui sommes leurs successeurs, sommes aussi compris en l’alliance. Par ceci est réfutée la rêverie subtile des Anabaptistes, qui exposent les enfants d’Abraham seulement par allégorie ; comme si Dieu n’eut eu nullement égard à la race d’Abraham, quand il dit : Je serai le Dieu de ta semence, Genèse 17.7. Il est certain que S. Pierre ne parle point ici des ombres de la Loi ; mais il affirme que ceci a lieu sous le Royaume de Jésus-Christ : Que Dieu adopte les enfants ensemble avec leurs pères ; et que par ce moyen la grâce de salut s’étend jusques à ceux qui ne sont point encore nés. Je confesse bien que plusieurs qui naissent des fidèles selon la chair, sont réputés bâtards, et non point légitimes, pour ce qu’ils renoncent et quittent leur race par leur infidélité (Romains 9.7). Mais ceci n’empêche point que Dieu n’appelle et reçoive la semence des fidèles à la participation de sa grâce ; et par ainsi l’élection commune, combien qu’elle ne soit pas d’efficace en tous, ouvre la porte à l’élection spéciale ; comme S. Paul traite au chap. 11 des Romains ; où il nous faut prendre la solution de cette question.

Et en ta semence seront bénites. Il confirme que l’alliance a été contractée avec les Pères, pour ce qu’il a été dit à Abraham : Toutes nations et familles de la terre seront bénites en ta semence, Genèse 22.18. Mais (dira quelqu’un) si l’exposition de S. Paul est reçue (Galates 3.16), ce témoignage ne servira de rien à la présente cause. S. Paul enseigne que cette semence c’est Christ. Si ainsi est que la bénédiction soit promise à tout le genre humain par Christ, dirons-nous qu’une seule nation soit privilégiée par cela ? D’avantage, il semble bien que S. Pierre lui-même consent à l’exposition de S. Paul un peu après, quand il dit que Jésus a été envoyé, afin que les Juifs soient bénis. Car ceci ne pourrait être ferme, si Christ n’était cette semence bénite. Je réponds à cela, que quand S. Paul rapporte cela à Christ, il ne s’arrête point à ce mot de Semence, mais regarde plus haut, à savoir qu’il ne se peut faire que la semence soit une, si elle n’est unie en Christ, comme avec son chef. Car combien qu’Ismaël et Isaac soient tous deux enfants d’Abraham, toutefois eux deux ne sont pas une semence ; d’autant qu’ils sont divisés en deux peuples. A cette raison, combien que plusieurs se soient séparés de la famille d’Abraham, qui étaient descendus de sa race selon la chair, néanmoins Moïse promettant la bénédiction à la semence d’Abraham, dénote un certain corps. Et d’où vient cette unité, sinon du chef qui est Jésus-Christ ? C’est en ce sens que S. Paul, combien que le mot de Semence signifie plusieurs personnes, le prend toutefois pour Jésus-Christ ; pour ce que en dehors de Jésus-Christ, les successeurs d’Abraham seront comme membres par pièces, on ne verra rien en eux qu’une dissipation. S. Pierre s’accorde à cette doctrine ; car il étend tellement la bénédiction à tout le peuple, qu’il ne laisse point de chercher la source et origine en Christ. Au reste, pour ce que les Juifs font tout ce qu’ils peuvent pour nous arracher ce témoignage, les lecteurs fidèles se doivent munir contre leurs chicanes ; et d’autant plus le doivent-ils faire, pour ce que les docteurs Chrétiens ont été trop nonchalants en cet endroit, comme j’ai remontré en l’épître aux Galatiens.

En premier lieu, quant à ce mot de Semence, il ne faut point qu’ils viennent ici babiller, que S. Paul le restreint à tort à Jésus-Christ. Car il ne fait pas cela simplement, mais pour le regard que j’ai dit. En quoi je confesse que nos docteurs tant Grecs que Latins ont failli. Il nous faut voir maintenant que vaut cette façon de parler ; que les nations sont bénites en la semence d’Abraham. Nos docteurs sont d’opinion, que la cause est là notée, à savoir que les nations doivent être bénites par cette semence. Les Juifs débattent contre cela fort et ferme, et s’en moquent ; pour ce que cette façon de parler signifie par tout en l’Ecriture, exemple ou similitude ; comme au contraire, être maudit en Sodome ou en Israël, ou bien en quelques autres peuples, c’est les prendre comme pour un exemple ou patron mémorable de malédiction et exécration. A cela je réponds que c’est une manière de parler ambiguë, et qui se prend en diverses sortes selon la circonstance des passages, ce que les Juifs dissimulent cauteleusement et malicieusement. Car ils amassent plusieurs passages, car lesquels ils prouvent qu’il y a là une comparaison ; comme s’il était dit : Les nations désireront d’être bénites comme la semence d’Abraham. Mais quand l’Ecriture dit ailleurs, qu’ils se béniront au Dieu vivant, comme en Jérémie 4.2, et au Esaïe 65.16. De même, Bénir au nom du Seigneur, comme en Deutéronome 10.8, et en d’autres lieux semblables ; qui est celui qui ne voie bien que la cause est là exprimée ? Je dis donc que cette manière de parler doit être entendue selon les circonstances des passages. Or puisque j’ai déjà montré que la semence d’Abraham ne peut être trouvée sinon en Christ, il reste que nous considérions quel est l’office de Christ. Ainsi on connaîtra certainement qu’il n’est point proposé comme un exemple nu, mais que la bénédiction est vraiment promise en lui ; car hors Jésus-Christ nous sommes tous maudits. Toutefois il y a encore une difficulté. Car certes ces deux façons de parler sont dites en même sens, à savoir : Seront bénites en toi, et : En ta semence. Or Abraham n’a été que figure ou miroir de la bénédiction. Je réponds à cela, que même en la personne d’Abraham est dénoté ce corps qui dépend d’un même chef, et est uni en lui.

Toutes les familles de la terre. Les Juifs entendent ceci grossièrement, que toutes nations désireront que prospérité leur advienne, comme à la semence d’Abraham. Mais nous l’interprétons autrement, à savoir que tous les Gentils seront insérés en la famille d’Abraham. Car aussi le nom d’Abraham tendait à cela, qu’il adviendrait que Dieu recueillerait tous peuples pour les unir à Abraham. Et même quand les Prophètes veulent déclarer combien ceci vaut, ils prédisent par tous leurs écrits, que l’héritage de salut sera commun aux Gentils. Et par ceci nous voyons que l’alliance de Dieu, qui était pour lors particulière aux Juifs, non seulement appartient indifféremment à tous, mais aussi est contractée avec nous. Autrement nous ne pourrions concevoir confiance de salut assez ferme par l’Evangile. Par quoi, ne nous laissons point arracher cette promesse, laquelle est comme une disposition testamentaire, par laquelle le Seigneur nous a constitués ses héritiers ensemble avec les Pères. A quoi aussi saint Pierre a regardé, quand il dit un peu après, que Jésus-Christ a été premièrement envoyé aux Juifs. Car il signifie que les Gentils aussi ont leur ordre, encore que ce soit le second.

3.26

C’est à vous premièrement, que Dieu, ayant suscité son serviteur, l’a envoyé pour vous bénir, chacun de vous se détournant de ses méchancetés.

Il recueille des paroles de Moïse, que Christ est maintenant manifesté. Toutefois il semble qu’elles ne signifient rien de cela. Mais toutefois il argumente fort bien en cette sorte ; d’autant que la bénédiction ne serait point autrement ferme, sinon qu’elle prit son commencement du Messie. Car il nous doit toujours souvenir que tout le genre humain est maudit ; et pourtant un singulier remède nous est promis, qui ne nous est point donné que par Christ. Par quoi lui seul est la source et fontaine de bénédiction. Que si Jésus-Christ est venu à cette fin, que premièrement il bénisse les Juifs, et puis après, nous aussi ; il ne faut nullement douter qu’il n’ait fait pleinement son office ; et nous ne manquerons point de notre côté à sentir la vertu et efficace de cet office en nous, pourvu que ne donnions empêchement par notre incrédulité. C’était une partie de l’office du Sacrificateur sous la Loi, de bénir le peuple. Et afin que ce ne fut une vaine cérémonie, la promesse y était ajoutée ; comme on peut voir en Nombres 6.27. Or ce qui a été figure en la Sacrificature ancienne, a été vraiment accompli en Jésus-Christ. Et de ceci est traité plus amplement en Hébreux 7.4-6. La traduction d’Erasme ne me plaît point ; car il met : Comme ainsi soit qu’il eût suscité ; comme s’il était parlé d’une chose passée de fort longtemps. Mais saint Pierre entend plutôt, que Jésus-Christ a été suscité quand il a été montré auteur de la bénédiction ; ce qui devait tant mieux toucher les cœurs, comme un cas tout nouveau et non attendu. Car l’Écriture parle coutumièrement en cette sorte ; comme au prochain passage de Moïse, auquel S. Pierre a regardé. Susciter un Prophète, c’est le garnir de tous les dons qui sont nécessaires pour exécuter son office, et comme le constituer au degré de Prophète. Or il est bien vrai que Jésus-Christ a été suscité lors qu’il a exécuté son office que le Père lui avait enjoint ; mais cela même se fait tous les jours, quand il est offert par l’Evangile, pour être éminent entre nous. Quant à ce mot Premièrement, (nous avons déjà dit que par celui-ci est signifié le droit de primogéniture et aînesse ; car il a fallu que Christ commence par les Juifs, afin qu’il passe puis après aux Gentils.

En retirant un chacun, etc. Il propose derechef la doctrine de repentance, afin que nous apprenions à enclore la nouveauté de vie sous la bénédiction de Christ ; ainsi que fait Esaïe, lequel promettant qu’un Rédempteur serait envoyé à Sion, ajoute une restriction ; à savoir à ceux de Jacob, lesquels s’amenderont de leurs iniquités. Car Jésus-Christ n’efface point les péchés des fidèles, afin que sous ce prétexte ils se lâchent la bride à pécher ; mais en même temps il les rend nouveaux hommes. Combien qu’il faut distinguer prudemment entre ces deux bénéfices qui sont conjoints ensemble, afin que ce fondement soit toujours ferme, que nous sommes réconciliés à Dieu par le pardon gratuit qu’il nous fait. Je sais que les autres le tournent autrement ; mais c’est-ci le sens naturel de S. Luc. Car il dit ainsi de mot à mot : En convertissant un chacun de ses malices ou iniquités.

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