Institution de la Religion Chrétienne

LIVRE I
Qui est de connoistre Dieu en tiltre et qualité de Créateur et souverain Gouverneur du monde.

Chapitre XVIII
Que Dieu se sert tellement des meschans, et ploye leurs cœurs à exécuter ses jugemens, que toutesfois il demeure pur de toute tache et macule.

1.18.1

Il sort bien plus difficile question des autres passages, où il est dit que Dieu ploye, tourne, ou tire à son plaisir les réprouvez. Car le sens charnel ne comprend pas comment il se puisse faire qu’en besongnant par eux il ne tire quelque souilleure de leurs vices : mesmes qu’en une œuvre commune il soit hors de toute coulpe, et ce pendant punisse justement ses ministres. Et voylà sur quoy s’est forgée la distinction entre faire et permettre : pource que ce nœud a semblé estre indissoluble, de dire que Satan, et tous les iniques soyent tellement en la main de Dieu qu’il addresse leur malice à telle fin que bon luy semble, et use de leurs crimes et maléfices pour exécuter ses jugemens. Or possible que la modestie de ceux lesquels l’apparence d’absurdité qu’ils trouvent en ceci estonne, seroit à excuser, si ce n’estait qu’ils attentent de maintenir la justice de Dieu par fausses excuses et couleurs de mensonges. Ils jugent que c’est une chose desraisonnable, qu’un homme par le vouloir et décret de Dieu soit aveuglé pour estre tantost après puni de son aveuglement : Pourtant ils prenent ceste eschappatoire, que ce n’est point du vouloir de Dieu, mais de sa seule permission que cela se fait. Or Dieu prononçant haut et clair que c’est luy, rejette un tel subterfuge. Que les hommes ne facent rien que par le congé secret de Dieu, et quoy qu’ils remuent mesnage enconsultant, qu’ils ne puissent outrepasser ce qu’il a déterminé en soy : il se prouve par tesmoignages clairs et infinis. Ce que nous avons ci-dessus allégué du Pseaume, que Dieu fait tout ce qu’il veut, s’estend sans doute à toutes actions humaines. Si Dieu, comme il est là escrit, est celuy qui dispose la paix et les guerres, voire sans aucune exception : qui est-ce qui osera dire que les hommes s’escarmouchent à la volée, et d’une impétuosité confuse, sans qu’il en sçache rien, ou bien qu’il ne s’en mesle pas ? Mais les exemples particuliers nous donneront yci plus de clairté. Nous sçavons par le premier chapitre de Job, que Satan se présente devant Dieu aussi bien que les Anges, pour ouyr ce qui luy sera commandé. C’est bien en diverse manière, et à une fin toute autre : mais quoy qu’il en soit, cela monstre qu’il ne peut rien attenter sinon du vouloir de Dieu. Il semble bien puis après qu’ils n’obtienent qu’une permission nue et simple d’affliger le sainct homme : mais puis que ceste sentence est vraye, Le Seigneur qui l’avoit donné l’a osté, il a esté fait comme il a pleu au Seigneur Job 1.21 : nous avons à conclurre que Dieu a esté l’autheur de ceste espreuve, de laquelle Satan et les brigans ont esté ministres. Satan s’efforce d’inciter Job par désespoir à une rage contre Dieu : les Sabéens sont menez de cruauté et de meschante avarice, pour voler et piller le bien d’autruy : Job recognoist que c’est Dieu qui l’a desnué de tout son bien, et qu’il est apovri d’autant que Dieu l’a ainsi voulu. Ainsi quoy que machinent les hommes, ou mesmes le diable, toutesfois Dieu tient le clou du gouvernail, pour tourner leurs efforts à exécuter ses jugemens. Comme quand il veut que le roy incrédule Achab soit déceu, Satan luy offre son service à ce faire, et est envoyé avec commandement exprès d’estre esprit menteur et trompeur en la bouche de tous les Prophètes 1Rois 22.20. Si l’aveuglement et illusion d’Achab est un jugement de Dieu, la resverie de permission s’esvanouit. Car ce seroit un badinage ridicule qu’un juge permist tant seulement, sans décréter ce qui devroit estre fait, et sans commander à ses officiers, l’exécution de sa sentence. L’intention des Juifs est de mettre Christ à mort : Pilate et ses gendarmes complaisent et obéissent à la fureur de ce peuple : toutesfois les disciples en ceste prière solennelle que sainct Luc récite, confessent que tous les meschans n’ont rien fait sinon ce que la main et conseil de Dieu avoit déterminé comme desjà au paravant sainct Pierre avoit remonstré que Jésus-Christ avoit esté livré pour estre mis à mort, par la prévoyance et conseil arresté de Dieu Actes 4.28 ; 2.23. Comme s’il disoit que Dieu, auquel jamais rien n’a esté caché, de son sceu et de son vouloir avoit establi ce que les Juifs ont exécuté : selon qu’il le conferme encores ailleurs : Dieu qui a prédit par ses Prophètes que Jésus-Christ seroit crucifié, l’a ainsi accompli Actes 3.18. Absalom polluant le lict de son père par incestes, commet un forfaict détestable : toutesfois Dieu prononce que c’est son œuvre. Car voyci les mots dont il use parlant à David, Tu as commis adultère en cachette, et je le rendray ton loyer publiquement, et devant le soleil je le feray 2Sam. 16.22 ; 12.12. Jérémie prononce aussi que tous les excès que commettent les Chaldéens en Judée, et toute la cruauté pu’ils exercent est œuvre de Dieu Jér. 50.25. Pour laquelle raison Nabuchadnézer est nommé serviteur de Dieu, quelque tyran qu’il soit : mesmes en toute l’Escriture il est dit que Dieu en sifflant ou au son de la trompette, par son commandement et authorité amasse les iniques pour guerroyer sous son enseigne, comme s’il avoit des soldats à ses gages. Il appelle le Roy d’Assyrie verge de sa fureur, et la hache qu’il démeine de sa main : il appelle derechef la destruction de Jérusalem et du sainct temple, son œuvre Esaïe 10.5 ; 5.26 ; 19.25. Et ce n’est point pour murmurer contre sa majesté que David dit des maudissons de Séméi, Laissons-le faire, car Dieu luy a commandé : mais plustost il le recognoist juste juge 2Sam. 16.10. Souvent l’Histoire saincte nous advertit que tous cas, qu’on appelle d’adventure, procèdent de Dieu : comme la révolte des dix lignées, la mort des fils d’Héli, et semblables 1Rois 11.31 ; 1Sam. 2.34. Ceux qui sont moyennement exercez en l’Escriture, apperçoyvent bien que de grande quantité de tesmoignages j’en produy seulement un petit nombre, m’estudiant à briefveté. Tant y a que ce peu monstrera clairement que ceux qui substituent une permission nue au lieu de la providence de Dieu, comme s’il attendoit estant assis ou couché ce qui doit advenir, ne font que badiner : car aussi par ce moyen ses jugemens dépendroyent de la volonté des hommes.

1.18.2

Quant est des affections et mouvemens que Dieu inspire, ce que Salomon afferme du cœur des Rois, que Dieu les ayant en sa main les tourne où il luy plaist Prov. 21.1, s’estend sans doute à tout le genre humain : et vaut autant comme s’il eust dit que Dieu adresse tout ce que nous concevons par inspiration secrette, a telle fin qu’il veut. Et de fait, s’il ne besoignoit intérieurement aux cœurs des hommes, ce que l’Escriture enseigne ne seroit pas vray, asçavoir qu’il oste la langue à ceux qui parlent bien, et la prudence aux anciens Ezéch. 7.26 : qu’il prive d’entendement les gouverneurs de la terre, à ce qu’ils s’esgarent à tors et à travers Lév. 26.36. A quoy se rapporte ce qu’on lit en plusieurs passages, que les hommes sont estonnez selon que leurs cœurs sont saisis de la frayeur de Dieu. Voila comment David sortit du camp de Saül sans que personne en seust rien : pource qu’un dormir de Dieu les avoit tous accablez 1Sam. 26.12. Mais on ne sauroit rien souhaiter de plus clair, que quand il prononce tant de fois qu’il aveugle les entendemens humains, et les frappe de forcenerie : qu’il les enyvre d’esprit de stupidité, qu’il les rend insensez, et endurcit leurs cœurs Rom. 1.26 ; 11.8. Plusieurs renvoyent ces passages à la permission, comme si Dieu en délaissant les reprouvez souffroit que Satan les aveuglast : mais puis que le sainct Esprit exprime que tel aveuglement et dureté proviennent du juste jugement de Dieu : ceste solution-là est trop frivole. Il est dit que Dieu a endurcy le cœur à Pharaon : item qu’il l’a appesanty et fortifié pour estre obstiné Exo. 8.15. Ceux qui ne veulent acquiescer à ceste doctrine, usent d’une cavillation sotte et sans nulle grâce : asçavoir que quand il est dit ailleurs que Pharaon a endurci son cœur, sa volonté est mise pour la première cause d’endurcissement, comme si ces deux choses ne s’accordent point très-bien, encores que ce soit en diverses manières : c’est que l’homme estant poussé de Dieu, ne laisse pas aussi d’estre mené par sa volonté, et se mouvoir çà et là. Or je retourne contre eux ce qu’ils allèguent. Car si Endurcir ne signifie qu’une permission nue, le mouvement de rébellion ne seroit pas en Pharaon ; pource qu’il eust simplement permis d’estre endurci. Or combien ceste glose seroit-elle froide, d’exposer que Pharaon a ainsi souffert de recevoir tel endurcissement ? Mais encores l’Escriture coupe broche à tels subterfuges, disant, Je tiendray son cœur. Autant en est-il des habitans de la terre de Chanaan. Car Moyse dit qu’ils ont prins les armes pour guerroyer, d’autant que Dieu avoit affermi leurs cœurs Ps. 105.25 ; Esaïe 10.10. A quoy s’accorde l’autre tesmoignage du Pseaume que Dieu a tourné leurs cœurs pour leur faire avoir son peuple en haine. Par une mesme raison Dieu dit en Isaïe, qu’il envoyera les Assyriens contre le peuple qui luy a esté desloyal, et leur commandera de ravir proye et piller despouilles Exo. 4.21 ; Jos. 11.20 : non pas qu’il les enseigne à luy estre dociles, mais pource qu’il les devoit ployer à exécuter ses jugemens comme s’il eust engravé en eux ce qu’il vouloit qu’ils fissent : dont il appert qu’ils ont esté poussez selon que Dieu l’avoit déterminé. Je confesse bien que Dieu appliquant les réprouvez à son service, quelquesfois entrelace le diable pour besongner selon qu’il le pousse, et proufiter selon qu’il luy donne. C’est bien l’esprit malin qui trouble Saül : mais il est dit qu’il procède de Dieu, afin que nous sçachions qu’il exerce sa juste vengence, transportant Saülen fureur 1Sam. 13.14. Il est dit aussi que c’est l’office du diable d’aveugler les incrédules : mais dont vient cela, sinon d’autant que Dieu envoyé efficace d’erreur (comme dit sainct Paul), afin que ceux qui ont refusé d’obéir à la vérité, croyent aux mensonges ? Selon la première raison il est dit, Si quelque Prophète parle faussement en mon nom, ce suis-je moy (dit le Seigneur) qui l’ay déceu. Selon la seconde il est dit, qu’il met les meschans en sens réprouvé, les précipite en appétis vileins 2Cor. 4.4 ; Ezéch.14.9 ; Rom. 1.28 : pource qu’il est principal autheur de sa vengence, et Satan n’est que ministre. Mais pource qu’au second livre, où nous parlerons du franc et serf arbitre de l’homme, ceste matière viendra encores en avant, il me semble que pour ceste heure j’en ay dit en brief ce que le lieu requéroit. La somme totale est, que quand on dit que la volonté de Dieu est cause de toutes choses, on establit sa providence pour présider sur tous les conseils des hommes : voire pour non-seulement monstrer sa force és esleus qui sont conduits par le sainct Esprit, mais aussi pour contraindre les réprouvez à faire ce qu’il veut.

1.18.3

Or puis que jusques yci j’ai seulement récité les tesmoignages tous patens et notoires de l’Escriture, voire comme de mot à mot : que ceux qui détractent ou répliquent à l’encontre, regardent bien quelle censure, ils entreprenent. Car si en faisant semblant de ne pouvoir comprendre des mystères si hauts, ils appètent d’estre louez comme gens modestes, quel orgueil peut-on imaginer plus grand, que d’opposer à l’authorité de Dieu ce petit mot, Il me semble autrement : ou, Je voudroye qu’on ne touchast point ceci ? Que s’ils veulent ouvertement mesdire, que proufiteront-ils crachans contre le ciel ? Cest exemple de se desborder en telle énormité n’est pas nouveau : car il y a eu tousjours des ennemis de Dieu, et gens profanes qui ont abbayé comme chiens enragez contre ceste doctrine : mais ils sentiront par effect que ce que l’Esprit a jadis prononcé par la bouche de David, est vray : c’est que Dieu vaincra quand on le condamne Ps. 51.4. David taxe obliquement la témérité insensée des hommes, en ceste licence excessive qu’ils se donnent : c’est non-seulement de gergonner comme grenouilles de leur bourbier, mais d’usurper la puissance de condamner Dieu. Cependant il advertit que les blasphèmes qu’ils desgorgent contre le ciel n’attouchent point à Dieu, qu’il ne chasse toutes ces brouées de calomnies, pour faire luire sa justice : par ainsi que nostre foy, (laquelle estant fondée sur la sacrée Parole de Dieu surmonte tout le monde 1Jean 5.4) se tiene en sa hautesse pour mettre comme sous ses pieds tels obscurcissemens. Car quant à ce qu’ils objectent, s’il n’advient rien que par le vouloir de Dieu, qu’il y aura deux volontez contraires en luy, entant qu’il décerneroit en son conseil estroit les choses qu’il a manifestement défendues par sa Loy : la solution est facile : mais devant qu’y respondre, j’admonesteray derechef les lecteurs, que ceste calomnie ne s’addresse pas tant contre moy, que contre le sainct Esprit, lequel sans doute a dicté ceste confession à Job, Il a esté fait comme Dieu a voulu Job.1.21. Ayant donc esté pillé et volé parles brigans, il recognoist en leur maléfice un juste fléau de Dieu. En l’autre passage il est dit que les fils d’Héli n’ont point obéy à leur père, pource que Dieu les vouloit exterminer 1Sam. 2.25. L’autre Prophète dit que Dieu qui habite au ciel fait tout ce qu’il veut Ps. 115.3. Et j’ay desjà assez clairement monstré, qu’il est nommé Autheur de toutes les choses que ces contrerolleurs yci disent advenir par sa permission oisive. Il afferme que c’est luy qui crée la clairté et les ténèbres, qui forme le bien et le mal : et qu’il n’y a nulle adversité qu’il n’envoye Esaïe 45.7 ; Amos.3.6. Je les prie de me respondre, si c’est de son bon gré ou non, qu’il exerce ses jugemens. Mais à l’opposite, comme Moyse enseigne que l’homme passant qui est tué d’une coignée, sans que celuy qui la laisse tomber y pensast, est livré à la mort par la main de Dieu Deut. 19.5 : aussi est-il déclairé qu’Hérode et Pilate se sont assemblez, et ont conspiré ce que la main de Dieu et son conseil avoit décrété Actes.4.27-28. Et de faict, si Jésus-Christ n’avoit esté crucifié par le vouloir de Dieu, que deviendroit nostre rédemption ? Toutesfois pour venir au point, ce nest point à dire pour tant que la volonté de Dieu répugne à soy-mesme, ne qu’elle soit muable, ou qu’il face semblant de vouloir ce qu’il ne veut pas : mais sa volonté, laquelle est une et simple en soy, nous semble diverse, pource que selon nostre rudesse et débilité de sens, nous ne comprenons pas comment il veut et ne veut point en diverses manières qu’une chose se face. Sainct Paul, après avoir dit que la vocation des Gentils est un mystère haut et caché, adjouste qu’en icelle la sagesse de Dieu comme de diverses formes et couleurs a esté manifestée Ephés. 3.10. Si à cause de la tardiveté de nostre sens la sagesse de Dieu apparoist variable, et de plusieurs figures, faut-il pourtant songer qu’il y ait variété en Dieu, comme s’il changeoit de conseil, ou qu’il se contredist ? Mais plustost, quand nous ne comprenons point comment Dieu veut que ce qu’il défend de faire se face, que nostre débilité et petitesse nous viene en mémoire, et aussi que la clairté en laquelle il habite n’est pas en vain nommée inaccessible, pource qu’elle est enveloppée d’obscurité 1Tim. 6.16. Parquoy toutes gens craignans Dieu et modestes acquiesceront volontiers à ceste sentence de sainct Augustin, c’est que l’homme veut quelquefois d’une bonne volonté ce que Dieu ne veut point : comme si le fils désire que son père vive, lequel Dieu appelle à la mort[e]. Et à l’opposite, que l’homme veut d’une mauvaise volonté ce que Dieu veut d’une bonne : comme si un mauvais garçon souhaite la mort de son père, lequel mourra par la volonté de Dieu. Le premier veut ce que Dieu ne veut point, et le second ne veut sinon ce que Dieu veut : et néantmoins l’amour et révérence que porte à son père celuy qui désire sa vie, est plus conforme au bon plaisir de Dieu auquel il semble répugner, que n’est l’impiété de celuy duquel le souhait tend à ce que Dieu veut faire. Telle importance il y a de considérer ce qui est décent à Dieu ou à l’homme, de vouloir : et à quelle fin se rapporte la volonté de chacun, pour estre approuvée ou réprouvée. Car ce que Dieu veut justement, il l’accomplit par les mauvaises volontez des hommes. Ce sont les mots de sainct Augustin. Or il avoit dit un peu auparavant, que les diables et réprouvez en leur cheute et révolte ont fait, entant qu’en eux estoit, ce que Dieu ne vouloit point ; : mais quant à la puissance infinie de Dieu, que cela ne leur a point esté possible, pource qu’en faisant contre la volonté de Dieu, ils n’ont peu eschapper que Dieu ne feist d’eux sa volonté. Sur cela il s’escrie, que les œuvres de Dieu sont grandes, exquises en toutes ses volontez Psaume 111.2 ! tellement que d’une façon merveilleuse, et qui ne se peut exprimer, mesmes ce qui se fait contre sa volonté, ne se fait point outre sa volonté, pource qu’il ne se feroit point, s’il ne le permettoit. Or il ne permet point par force, mais de son bon gré : et celuy qui est du tout bon ne souffriroit point que le mal se feist, sinon qu’estant tout-puissant il peut tirer le bien du mal.

[e] Enchirid. ad Laurent., cap. CI

1.18.4

loué soit Dieu.

Par cela est solue une autre question, ou plustost s’escoule sans qu’on y responde. Ces gaudisseurs qui gergonnent contre Dieu, allèguent que si Dieu met non seulement les meschans en besongne pour s’en servir, mais aussi qu’il gouverne leurs conseils et affections, il est autheur de tous maléfices : et par conséquent que les hommes sont injustement damnez, s’ils exécutent ce que Dieu a déterminé, puisqu’ils complaisent à son vouloir. Car ils meslent perversement le commandement de Dieu avec son vouloir secret, veu qu’il appert par exemples infinis qu’il y a bien longue distance et diversité de l’un à l’autre. Car quand Absalom a violé les femmes de son père David 2Sam. 16.22, combien que Dieu ait voulu faire cest opprobre à David, pour punir l’adultère qu’il avoit commis : ce n’est pas à dire qu’il eust commandé au fils de perpétrer un acte si détestable, sinon au regard de David qui avoit bien mérité cela : comme luy-mesme confesse des injures de Séméi 2Sam. 15.10. Car en disant que Dieu luy a commandé de mesdire, il ne loue pas l’obéissance, comme si un tel garnement et un chien enragé eust voulu obtempérer au commandement de Dieu : mais en cognoissant que ceste langue venimeuse est une verge d’enhaut, il souffre patiemment d’estre corrigé. Ce point nous doit estre liquide : c’est que quand Dieu accomplit par les meschans ce qu’il a décrété en son conseil secret, ils ne sont pas pourtant excusables, comme s’ils avoyent obéy à son commandement, lequel ils violent et renversent entant qu’en eux est, et par leur meschante cupidité. Au reste, comment ce que les hommes font iniquement en leur perversité, doit estre réputé venir de Dieu, et gouverné par sa providence occulte, nous en avons un beau miroir et clair en l’élection du roy Jéroboam, en laquelle la témérité et forcenerie du peuple est rudement condamnée, d’avoir perverty l’ordre estably de Dieu, et que les dix lignées s’estoyent desloyaument révoltées et retranchées de la maison de David 1Rois 12.20 : toutesfois nous sçavons que Dieu l’avoit jà fait oindre à cest effect. Et semble bien qu’il y ail quelque apparence de contradiction au propos qu’en tient le prophète Osée : car en un lieu il dit que Jéroboam a esté eslevé sans le sceu et vouloir de Dieu : ailleurs il prononce que Dieu l’a ordonné roy en sa fureur Osée 8.4. Comment accorderons-nous ces propos, que Jéroboam n’a pas régné de par Dieu, et toutesfois que c’est Dieu qui la mis en son estat royal ? La solution est telle : c’est que le peuple ne pouvoit quitter la maison de David, ne s’en aliéner sans escourre le joug de Dieu, qui l’avoit là assujeti : et toutesfois que la liberté n’a pas esté ostée à Dieu qu’il ne punist l’ingratitude de Salomon par tel moyen. Nous voyons comment Dieu, qui hait la desloyauté, a justement voulu par une autre fin, une révolte de soy mauvaise. Dont aussi Jéroboam est poussé contre son espoir au royaume par l’onction du Prophète. Pour ceste raison l’Histoire saincte déclaire que c’est Dieu qui a suscité un ennemi au fils de Salomon pour le despouiller d’une partie de son royaume 1Rois 11.23. Que les lecteurs poisent diligemment ces deux choses : asçavoir, que d’autant qu’il avoit pleu à Dieu que tout ce peuple fust conduit sous la main d’un seul roy, quand il est coupé et divisé en deux parties, cela se fait contre sa volonté : et néantmoins que c’est aussi de sa propre volonté que le commencement de tel divorce est advenu. Car ce que le Prophète tant de bouche que par l’onction sacrée solicite Jéroboam à régner, sans qu’il y pensast, cela ne se fait pas maugré Dieu, ou sans son sceu, veu que c’est luy qui envoyé son messager : et toutesfois le peuple à bon droict est rédargué de rébellion, en ce que contre le vouloir de Dieu il s’est révolté de la maison de David. Suyvant cela l’Histoire saincte exprime notamment que Roboam a par son orgueil refusé la requeste du peuple, qui demandoit estre soulagé 1Rois 12.15 : et que tout cela a esté fait de Dieu, pour ratifier la parole qu’il avoit prononcée par la main d’Ahiha son serviteur. Voylà comment l’union que Dieu avoit consacrée, est dissipée contre son vouloir : et néantmoins que luy-mesme a voulu que les dix lignées fussent ostées au fils de Salomon. Adjoustons un exemple semblable : Quand les fils du roy Achab sont tous meurtris, et sa lignée exterminée, le peuple y consent, et mesme y aide 2Rois 10.14 : sur cela Jéhu dit qu’il n’est rien tombé en terre des paroles de Dieu, et de ce qu’il avoit prononcé par la main de son serviteur Elie. Ce qui estoit vray et néantmoins il ne laisse point de taxer à bon droict les habitans de Samarie, de ce qu’ils avoyent servi à telle exécution. Estes-vous justes ? dit-il : car si j’ay conspiré contre mon maistre, qui est-ce qui a meurtri tous ceux-ci ? Je pense desjà avoir assez clairement déduit ci-dessus, comment en un mesme acte le crime, et forfaict des hommes se déclaire, et la justice de Dieu reluit, et tousjours les gens modestes se contenteront de ceste response de sainct Augustin : Comme ainsi soit, dit-il, que le Père céleste ait livré son Fils à mort, que Jésus-Christ se soit livré, et que Judas ait livré son Maistre[f] : comment en telle conformité Dieu est-il juste et l’homme coupable, sinon qu’en une mesme chose qu’ils ont faite, la cause qui les y a induits n’est pas une ? Or si quelqu’un se trouve enveloppé en ce que nous disons qu’il n’y a nul contentement de Dieu avec les meschans, quand ils sont poussez de luy par un juste jugement à faire ce qui ne leur est pas licite, et mesme qu’ils cognoissent leur estre défendu de luy : qu’ils pensent bien â l’advertissement que donne ailleurs ce mesme docteur : Qui est-ce dit-il, qui ne tremblera à ces jugemens-ci, quand Dieu besongne aux cœurs des meschans selon qu’il luy plaist, et néantmoins leur rend selon leurs démérites[g] ? Et de faict, en la trahison qu’a faite Judas, il n’y aura non plus de raison d’attribuer aucune coulpe à Dieu, de ce qu’il a voulu son Fils estre livré à mort, et l’y a livré de faict, que de donner à Judas la louange de nostre rédemption et salut, d’autant qu’il en a esté ministre et instrument. Parquoy le mesme docteur dit très-bien en un autre passage, qu’en cest examen Dieu ne s’enquiert point de ce que les hommes ont peu faire, ou de ce qu’ils ont fait, mais de ce qu’ils ont voulu : tellement que c’est le conseil et la volonté qui vienent en conte. Que ceux qui trouvent ceci trop aspre ou rude, pensent un peu combien leur chagrin et desdain est supportable, en ce qu’ils rejettent ce que Dieu a clairement testifié par tant de passages de l’Escriture, sous ombre que cela surmonte leur capacité : mesmes qu’ils osent bien blasmer ceux qui mettent en avant la doctrine, laquelle Dieu n’eust jamais permis estre publiée par ses Prophètes et Apostres, s’il ne l’eust cognue estre utile. Car nostre sçavoir ne doit estre autre, que de recevoir avec un esprit débonnaire et docilité, tout ce qui nous est enseigné en l’Escriture sans rien excepter. Ceux qui se laschent encore plus la bride à détracter, d’autant que sans honte ne vergongne ils jappent contre Dieu, ne sont pas dignes de plus longue réfutation.

[f] Ep. XLVIII, Ad Vincent.
[g] De gratia et lib, arb. ad Valent., Cap. XX.

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