Institution de la Religion Chrétienne

LIVRE III
Qui est de la manière de participer à la grâce de Jésus-Christ, des fruits qui nous en revienent et des effects qui s’en ensuyvent.

Chapitre XVIII
Que c’est mal arguer, de dire que nous sommes justifiez par œuvres, pource que Dieu leur promet salaire.

3.18.1

Venons maintenant à exposer les passages ausquels il est dit que Dieu rendra à chacun selon ses œuvres Matt. 16.27, comme sont ceux qui s’ensuyvent : Un chacun recevra selon qu’il aura fait en son corps, soit bien soit mal 2Cor. 5.10. Gloire et honneur à celuy qui fera bien: tribulation et angoisse sur l’âme du pervers Rom. 2.6, 9, 10. Item, Et iront ceux qui auront bien vescu, en la résurrection de vie Jean 5.29. Item, Venez, vous qui estes bénits de mon Père : j’ay eu faim, et vous m’avez repeu : j’ay eu soif, et vous m’avez donné a boire Matth. 25.34-35, etc. Ausquels il sera bon de conjoindre aussi ceux où la vie éternelle est appellée Loyer. Comme quand il est dit que la rémunération sera faite à l’homme selon l’œuvre de ses mains. Item, Celuy qui obéit au commandement de Dieu sera rémunéré Prov. 12.14 ; 13.13. Item, Esjouisssez-vous, car vostre loyer est grand au ciel Matth. 5.12 ; Luc 6.23. Item, Un chacun recevra salaire selon son labeur 1Cor. 3.8. Touchant ce qui est dit que Dieu rendra à un chacun selon ses œuvres, il se peut soudre sans grande difficulté. Car ceste locution dénote plustost un ordre de conséquence, que la cause pour laquelle Dieu rémunère les hommes. Or il n’y a nulle doute que nostre Seigneur use de ces degrez en accomplissant nostre salut: qu’après nous avoir esleuz, il nous appelle: après nous avoir appeliez, il nous justifie : après nous avoir justifiez, il nous glorifie Rom. 8.30. Combien donc que par sa seule miséricorde il reçoyve les siens en vie, toutesfois pource qu’il les conduit en icelle par le chemin des bonnes œuvres, afin d’accomplir en eux son vouloir, par l’ordre qu’il a destiné : ce n’est point de merveilles s’il est dit qu’ils sont couronnez selon leurs œuvres, par lesquelles ils sont préparez à recevoir la couronne d’immortalité. Et mesmes pour ceste cause il est dit qu’ils font leur salut Phil. 2.12 quand en s’appliquant à bonnes œuvres ils méditent la vie éternelle. Voire, comme il leur est commandé de travailler pour la viande qui ne périt point Jean 6.27, quand ils s’acquièrent vie croyans en Jésus-Christ : néantmoins il est adjousté quant et quant, que le Fils de l’homme leur donnera ceste viande. Dont il s’ensuyt que le mot de Travailler ou opérer ne s’oppose point à la grâce, mais seulement emporte zèle et estude. Par ainsi il ne s’ensuyt pas, ou qu’ils soyent autheurs de leur salut, ou que leur salut procède des bonnes œuvres. Quoy doncques ? Incontinent après que par la cognoissance de l’Evangile et l’illumination du sainct Esprit ils ont esté appelez en la compagnie de Christ, la vie éternelle est commencée en eux : en après le Seigneur achève son œuvre qu’il à commencée en eux, jusques au jour de Jésus-Christ Phi. 1.6. Or l’œuvre de Dieu est accomplie en eux, quand en justice et saincteté représentans l’image de leur Père céleste, ils se déclairent estre ses enfans légitimes.

3.18.2

Quant est de ce mot Loyer, il ne faut pas qu’il nous induise à faire nos œuvres cause de nostre salut. Premièrement, que cela soit arresté en nostre cœur, que le Royaume des cieux n’est pas salaire de serviteurs, mais héritage d’enfans : duquel jouiront seulement ceux que Dieu a adoptez pour ses enfans Eph. 1.5 : et n’en jouiront pour autre cause, que pour ceste adoption. Car le fils de la chambrière ne sera point héritier (comme il est escrit), mais le fils de la femme libre Gal. 4.30. Et de faict, aux mesmes passages, où le sainct Esprit promet la vie éternelle pour le loyer des œuvres, en l’appelant nommément Héritage, il démonstre qu’elle nous vient d’ailleurs. En ceste manière, Christ en appelant les esleus de son Père à posséder le royaume céleste, récite bien les œuvres qu’il veut en cela récompenser : mais il adjouste quant et quant qu’ils le posséderont de droict d’héritage Matt. 25.34. Sainct Paul aussi exhorte bien les serviteurs, qui font fidèlement leur devoir, d’espérer rétribution du Seigneur : mais il adjouste incontinent que c’est rétribution d’héritage Col. 3.24. Nous voyons comme par paroles expresses Christ et ses Apostres se donnent de garde que nous ne référions point la béatitude éternelle aux œuvres, mais à l’adoption de Dieu. Pourquoy doncques, dira quelqu’un, font-ils mention semblablement des œuvres ? Ceste question se pourra vuider par un seul exemple de l’Escriture. Devant la nativité d’Isaac, il avoit esté promis à Abraham qu’il auroit semence, en laquelle seroyent bénites toutes nations de la terre : et que sa lignée seroit semblable aux estoilles du ciel, et au gravier de la mer Gen. 15.5 ; 17.1 ; 18.10. Long temps après il se prépare à immoler son fils Isaac, selon le commandement de Dieu. Après avoir monstré une telle obéissance, il reçoit ceste promesse : J’ay juré par moy-mesme, dit le Seigneur, puis que tu as fais cela, et n’as point espargné ton propre fils unique pour me complaire, je te béniray, et multiplieray ta semence comme les estoilles du ciel, et le gravier de la mer : et en ta semence seront bénites toutes nations de la terre, pource que tu as obéy à ma voix Gen. 22.3, 16-18. Qu’est-ce que nous oyons ? Abraham avoit-il mérité par son obéissance ceste bénédiction, laquelle luy avoit esté promise devant que le commandement luy fust baillé ? Yci certes nous avons sans circuit et sans ambiguïté, que le Seigneur rémunère les œuvres des fidèles par les mesmes bénéfices qu’il leur avoit jà donnez, devant qu’ils eussent pensé à rien faire, et pour le temps qu’il n’avoit nulle cause de leur bien faire, sinon sa miséricorde.

3.18.3

Et toutesfois ce n’est pas frustration ne mocquerie, quand il dit qu’il rétribue aux œuvres ce qu’il avoit gratuitement donné devant les œuvres. Car d’autant qu’il veut que pour méditer l’accomplissement et jouissance des choses qu’il a promises, nous nous exercions en bonnes œuvres, et que par icelles nous cheminions pour parvenir à l’espérance bienheureuse qu’il nous a proposée au ciel, c’est à bon droict que le fruit des promesses leur est assigné, puis qu’elles sont comme moyens pour nous conduire à la jouissance. L’un et l’autre a esté très-bien exprimé de l’Apostre, quand il dit que les Colossiens s’appliquoyent à suyvre charité, pour l’espérance qui leur estoit colloquée au ciel, de laquelle ils avoyent au paravant entendu par la doctrine véritable de l’Evangile Col. 1.4-5. Car en disant qu’ils ont cognu par l’Evangile, que l’héritage céleste leur estoit préparé, il dénote que l’espérance en est fondée en un seul Christ, non point en nulles œuvres. A quoy s’accorde ce dire de sainct Pierre, que nous sommes gardez de la vertu de Dieu par la foy, au salut qui est appresté pour estre manifesté en son temps 1Pi. 1.5. Quand il dit qu’à ceste cause ils s’efforcent de bien faire, il démonstre que les fidèles tout le temps de leur vie doyvent courir pour appréhender. Or afin que nous ne pensissions que le salaire que nous promet le Seigneur, se doyve mesurer selon les mérites, il nous propose une parabole, en laquelle il se compare à un père de famille, lequel envoyé en sa vigne tous ceux qu’il rencontre : les uns en la première heure du jour, les autres en la seconde, les autres en la troisième : aucuns en l’onzième. Quand ce vient au soir, il distribue à tous salaire égal Matt .20.1. De laquelle parabole l’exposition est très-bien et briefvement couchée au livre intitulé, De vocatione Gentium, qu’on attribue à sainct Ambroise. Pource que c’est un Docteur ancien, j’aime mieux user de ses paroles que des mienes. Par ceste similitude, dit-il, le Seigneur a voulu monstrer que la vocation de tous fidèles, combien qu’il y ait quelque variété en l’apparence extérieure, appartient à sa seule grâce. Ceux doncques qui après avoir besongné une heure seulement, sont égalez à ceux qui ont travaillé tout au long du jour, représentent la condition de ceux que Dieu pour magnifier l’excellence de sa grâce, appelle sur la fin de leur vie, pour les rémunérer selon sa clémence : non pas leur payant le salaire de leur labeur, mais espandant sur eux les richesses de sa bonté, comme il les a esleus sans leurs œuvres : afin que ceux-mesmes qui ont long temps travaillé, et ne reçoyvent non plus que les derniers, entendent qu’ils reçoyvent tout du don de sa grâce, et non pas pour salaire de leurs labeurs[a]. Il est aussi à noter qu’en tous les passages où la vie éternelle est nommée Loyer de bonnes œuvres, elle ne se prend point pour la communication que nous avons avec Dieu, quand il nous reçoit en nostre Seigneur Jésus, pour nous faire ses héritiers : mais pour la possession, ou fruition de la béatitude que nous avons en son royaume : ce qu’aussi emportent les paroles de Christ, quand il dit, Au siècle à venir vous aurez la vie éternelle Marc 10.30. Item, Venez, possédez le royaume Matth. 25.34, etc. Pour ceste cause sainct Paul appelle la révélation qui se fera au dernier jour, Nostre adoption : et expose puis après ce mot, Rédemption de nostre corps Rom. 8.23. Au reste, comme celuy qui est aliéné de Dieu, est en la mort éternelle : aussi quiconques est receu en la grâce de Dieu, pour communiquer et estre uni avec luy, il est transporté de mort à vie : ce qui se fait par la seule grâce d’adoption. Et si à leur façon ils se monstrent opiniastres sur ce mot de Loyer, nous leur amènerons tousjours à l’opposite ce que dit sainct Pierre, que la vie éternelle est le loyer de la foy 1Pi. 1.9.

[a] Ambroise, De vocat. Gent. Lib. I, Ch. V.

3.18.4

Pourtant ne pensons point que le sainct Esprit, par les promesses ci-dessus récitées veuille priser la dignité des œuvres comme si elles méritoyent quelque loyer. Car l’Escriture ne nous laisse rien de reste, de quoy nous nous puissions exalter devant la face de Dieu. Plustost au contraire elle est du tout en cela, de confondre nostre orgueil, nous humilier, abatre et anéantir du tout. Mais le sainct Esprit par les promesses susdites subvient à nostre imbécillité : laquelle autrement décherroit et défaudroit incontinent, si elle n’estoit ainsi soustenue et consolée. Premièrement, qu’un chacun répute en son endroict combien c’est une chose dure, de renoncer et abandonner non-seulement toutes les choses qu’il aime, mais aussi soy-mesme. Et toutesfois : c’est la première leçon que baille Christ à ses disciples, c’est-à-dire à tous fidèles : et tout au long de leur vie il les tient sous la discipline de la croix, afin qu’ils n’adonnent point leur cœur à la cupidité ou fiance des biens terriens. Brief, il les traitte en telle sorte, que de quelque costé qu’ils se tournent, tant que ce monde se peut estendre : ils ne voyent sinon désespoir. Tellement que sainct Paul dit que nous sommes les plus misérables de tous les hommes, si nous espérons seulement en ce monde 1Cor. 15.19. Ah doncques que nous ne perdions courage en telles angoisses, le Seigneur nous assiste, et admoneste de lever la teste en haut et regarder plus loing, nous promettant que nous trouverons en luy nostre béatitude, laquelle nous ne voyons pas en ce monde. Or il l’appelle Loyer, salaire et rétribution : non pas estimant le mérite de nos œuvres, mais signifiant que c’est une récompense pour les misères, tribulations et opprobres que nous endurons en terre. Pourtant il n’y a point de mal d’appeler à l’exemple de l’Escriture, la vie éternelle. Rémunération : veu que par icelle le Seigneur transfère ses serviteurs de travail en repos, d’affliction en prospérité, de tristesse en joye, de povreté en affluence, d’ignominie en gloire : finalement qu’il change tous les maux qu’ils ont endurez, en plus grans biens. Il n’y aura aussi nul inconvénient, d’estimer saincteté de vie estre la voye, non pas laquelle nous face ouverture en la gloire céleste, mais par laquelle Dieu conduit ses esleus en la manifestation d’icelle : veu que c’est son bon plaisir de glorifier ceux qu’il a sanctifiez Rom. 8.30. Seulement que nous n’imaginions point aucune correspondance entre Mérite et Loyer. A quoy s’abusent perversement les Sophistes, pource qu’ils ne considèrent point ceste fin que nous avons exposée. Or quelle mocquerie est-ce, quand Dieu nous appelle à un but, de destourner les yeux d’un autre costé ? Il n’y a rien plus clair, que le loyer est promis aux bonnes œuvres : non pas pour enfler de gloire nostre cœur, mais pour soulager la foiblesse de nostre chair. Celuy doncques qui veut par cela inférer quelque mérite des œuvres, ou les balancer ensemble, se destourne bien loing du droict but que Dieu propose.

3.18.5

Pourtant, quand l’Escriture dit que Dieu comme juste juge, rendra la couronne de justice à ses serviteurs 2Tim. 4.8, non-seulement je respon avec sainct Augustin, Comment rendroit-il la couronne comme juste juge, s’il n’eust premier donné la grâce comme Père miséricordieux ? Et comment y auroit-il justice aucune, sinon que la grâce eust précédé, laquelle justifie l’inique ? Et comment ceste couronne seroit-elle rendue comme deue, sinon que tout ce que nous avons nous eust esté donné sans estre deu[b] ? mais j’adjouste aussi avec cela, Comment imputeroit-il justice à nos œuvres, sinon qu’il cachast par son indulgence ce qui est d’injustice en icelles ? Comment les réputeroit-il dignes de loyer, sinon qu’il effaçast par sa bénignité infinie : ce qui est en icelles digne de peine ? J’adjouste cela au dire de sainct Augustin, pource qu’il a accoustumé de nommer la vie éternelle, Grâce : d’autant qu’elle nous est donnée pour les dons gratuits de Dieu, quand elle est rendue à nos œuvres. Mais l’Escriture nous humilie d’avantage : et ce pendant nous élève en haut. Car outre ce qu’elle, nous défend de nous glorifier en nos œuvres, pource que ce sont dons gratuits de Dieu : pareillement elle nous monstre qu’elles sont tousjours entachées d’ordures, tellement qu’elles ne peuvent pas satisfaire ne plaire à Dieu, si elles sont examinées selon sa rigueur : mais afin que nostre zèle ne s’affadisse point, il est aussi dit qu’elles plaisent à Dieu, pource qu’il les supporte. Or combien que sainct Augustin parle un peu autrement que nous, toutesfois quant au sens et à la substance, nous accordons bien ensemble. Car au troisième livre à Boniface[c], après avoir fait comparaison de deux hommes, dont il pose le cas que l’un soit d’une si saincte vie et parfaite qu’on le tiene pour un Ange : que l’autre soit bien de bonne vie et honneste, mais non pas d’une perfection ne d’une saincteté si grande : il conclud finalement ainsi. Ce second, dit-il, qui semble bien advis inférieur à l’autre quant à sa vie, est néantmoins beaucoup plus excellent, à cause de la droicte foy qu’il a en Dieu, par laquelle il vit, et selon laquelle il s’accuse en ses péchez : en toutes ses bonnes œuvres il loue Dieu, luy attribuant toute gloire, et recevant ignominie sur soy, et recevant de luy pardon de ses fautes, et affection de bien faire : et ainsi en partant de ce monde, il sera receu en Paradis. Pourquoy cela, sinon pour la foy ? laquelle combien qu’elle ne sauve point l’homme sans œuvres, d’autant qu’elle est vive, et besongne par charité, toutesfois elle est cause que les péchez sont pardonnez. Car comme dit le Prophète, le juste vit de foy Hab. 2.4 : et sans icelle mesmes les œuvres qui semblent bonnes, sont converties en péchez Certes il confesse clairement en ce passage, ce que nous débatons et maintenons sur tout : c’est asçavoir, que la justice des œuvres dépend et procède de ce qu’elles sont receues de Dieu avec pardon : c’est-à-dire, en miséricorde, et non pas en jugement.

[b] Augustin, Ad Valent., De grat. et lib.arb.
[c] Cap. V.

3.18.6

Il y a d’autres passages qui ont quasi semblable sens à ceux que nous venons d’expliquer. Comme quand il est dit, Faites-vous des amis des richesses d’iniquité, afin que quand vous défaudrez, ils vous reçoyvent au royaume de Dieu Luc 16.9. Item, Enseigne les riches de ce monde de ne s’enorgueillir, et n’espérer point en l’incertitude de leurs richesses, mais en Dieu vivant. Exhorte-les de bien faire, d’estre riches en bonnes œuvres, et de se faire un bon thrésor pour l’advenir, afin d’appréhender la vie éternelle 1Tim. 6.17-19. Nous voyons que les bonnes œuvres sont accomparées à richesses, desquelles il est dit que nous jouirons en la béatitude future. Je respon que jamais nous n’aurons la vraye intelligence de tout ce qui est là dit, si nous ne convertissons nos yeux au but auquel le sainct Esprit dresse ses paroles. Si ce que dit Christ est vray, que nostre cœur s’arreste là où est nostre thrésor Matt. 6.21 : comme les enfans de ce siècle s’empeschent et s’appliquent du tout à amasser les choses qui appartiennent à la félicité de la vie présente : ainsi faut-il que les fidèles, voyant que ceste vie s’esvanouira comme un songe, envoyent les choses dont ils veulent droictement jouir à tousjours, au lieu où ils ont à vivre éternellement. Pourtant il nous faut ensuyvre l’exemple de ceux qui se départent d’un lieu à l’autre, pour y habitera perpétuité. Ils envoyent devant tout leur bien : et ne leur fait point mal de s’en passer pour un petit de temps : mais plustost s’estiment d’autant plus heureux, qu’ils ont plus de bien au lieu où ils doyvent finir leur vie. Si nous croyons que le ciel est nostre pays et nostre propre habitation, il convient plustost d’y transmettre nos richesses, que de les retenir yci, pour les abandonner quand il nous en faudra partir subitement. Or la manière de les transmettre, quelle est-elle ? C’est de communiquer aux nécessitez des povres, ausquels tout ce qu’on eslargist, le Seigneur l’advoue luy estre donné Matt. 25.40 : dont vient ceste belle promesse, que quiconques donne aux pauvres, preste à Dieu à usure Prov. 19.17. Item, Celuy qui sèmera largement, aura large moisson 2Cor. 9.6. Car toute la charité que nous faisons à nos frères, est comme mise en garde entre les mains de Dieu. Luy doncques, comme il est fidèle gardien, nous rendra une fois le tout avec très-ample usure. Quoy doncques, dira quelqu’un, les œuvres de charité sont-elles de telle estime envers Dieu, que ce soyent comme richesses à luy commises ? Et qui auroit horreur d’ainsi parler, puis que l’Escriture le tesmoigne tant apertement ? Mais si quelqu’un pour obscurcir la bénignité de Dieu veut establir la dignité des œuvres, ces tesmoignages ne luy aideront de rien pour confermer son erreur. Car nous n’en scaurions autre chose inférer, sinon que la bonté et l’indulgence de Dieu est merveilleuse envers nous : veu que pour nous inciter à bien faire, il nous promet que nulle bonne œuvre que nous ferons ne sera perdue, combien qu’elles soyent toutes indignes, non-seulement d’estre récompensées, mais aussi acceptées de luy.

3.18.7

Mais ils pressent plus fort les paroles de l’Apostre : lequel consolant les Thessaloniciens en leurs tribulations, dit qu’elles leur sont envoyées, afin qu’ils soyent trouvez dignes du royaume de Dieu, pour lequel ils souffrent 2Thess. 1.5. Car c’est, dit-il, une chose équitable envers Dieu, de rendre affliction à ceux qui vous affligent : et à vous repos, quand le Seigneur Jésus sera révélé du ciel. Item, l’autheur de l’Epistre aux Hébrieux, Dieu n’est pas tant injuste, qu’il oublie la peine que vous avez prinse, et la dilection que vous avez monstrée en son Nom, en eslargissant de vos biens à ses fidèles Hebr. 6.10. Je respon au premier lieu, que sainct Paul ne signifie là aucune dignité de mérite, mais veut seulement dire, que comme le Père céleste nous a esleus pour ses enfans : aussi il veut que nous soyons faits conformes a son Fils premier nay Rom. 8.29, Comme donc Christ a premier souffert que d’entrer en la gloire qui luy estoit destinée : ainsi faut-il que par plusieurs tribulations nous entrions au royaume des cieux Luc 24.26 ; Actes 14.22. Pourtant, quand nous endurons afflictions pour le nom de Christ, les marques desquelles nostre Seigneur a accoustumé de signer les brebis de son troupeau, sont imprimées en nous. Selon ceste raison donc, nous sommes estimez dignes du royaume de Dieu : pource que nous portons en nostre corps les marques de Jésus-Christ, qui sont enseignes des enfans de Dieu. A quoi aussi se réfèrent ces sentences : que nous portons en nostre corps la mortification de Christ, afin que sa vie soit manifestée en nous : que nous sommes configurez a ses passions, pour parvenir à la similitude de sa résurrection Gal. 6.17 ; 2Cor. 4.10 ; Phil. 3.10. La raison qui est adjoustée de sainct Paul, assavoir que c’est chose juste envers Dieu de donner repos à ceux qui auront travaillé, n’est pas pour prouver aucune dignité des œuvres : mais seulement pour confermer l’espérance de salut. Comme s’il disoit, Amsi qu’il convient au juste jugement de Dieu, de faire vengeance sur vos ennemis des outrages et molestes qu’ils vous auront faits : pareillement il convient qu’il vous donne relasche et repos de vos misères. L’autre passage, qui dit tellement les bonnes œuvres ne devoir estre mises en oubly de Dieu, qu’il signifie quasi que Dieu seroit injuste s’il les oublioit, se doit prendre en ce sens : c’est que le Seigneur pour resveiller nostre paresse, nous a donné espérance que tout ce que nous ferions pour son nom ne seroit point perdu. Qu’il nous souvienne que ceste promesse, comme toutes les autres, ne nous profiteroit de rien, sinon que l’alliance gratuite de sa miséricorde precedast, sur laquelle reposast toute la certitude de nostre salut. Ayans cela, nous devons avoir certaine confiance que la rétribution ne sera point déniée de la libéralité de Dieu à nos œuvres, combien qu’elles en soyent plus qu’indignes. L’Apostre donc pour nous confermer en ceste attente, dit que Dieu n’est pas injuste, qu’il ne nous tienne promesse. Pourtant ceste justice de Dieu se réfère plus à la vérité de sa promesse, qu’à l’équité de nous rendre ce qui nous est deu. Auquel sens il y a un dire notable de sainct Augustin : lequel comme ce sainct personnage n’a pas douté de répéter souventesfois, aussi il doit bien estre imprimé en nostre mémoire. Le Seigneur, dit-il, est fidèle, lequel s’est fait detteur à nous, non pas en prenant de nous quelque chose, mais en nous promettant tout libéralement[d].

[d] In Psalm. XXXII, CIX, et alibi sæpe.

3.18.8

Nos Pharisiens aussi allèguent ces sentences de sainct Paul : Si j’avoye toute la foy du monde, jusques à transférer les montagnes, et que je n’aye point de charité, je ne suis rien. Item, Maintenant ces trois demeurent, Foy, Espérance, Charité : mais charité est la plus grande 1Cor. 13.2, 13. Item, Sur tout ayez charité en vous : laquelle est le lien de perfection Col. 3.14. Des deux premières ils s’efforcent de prouver que nous sommes justifiez par charité plustost que par foy : puis que c’est une vertu plus excellente. Mais ceste subtilité est aisée à réfuter. Car nous avons desjà exposé autrepart, que ce qui est dit au premier lieu n’appartient de rien à la vraye foy : nous confessons que le second se doit entendre de la vraye foi, à laquelle il préfère charité comme plus grande : non pas comme si elle estoit plus méritoire, mais d’autant qu’elle est plus fructueuse, qu’elle s’estend plus loing, qu’elle sert a plusieurs, qu’elle a tousjours sa vigueur, comme ainsi soit que l’usage de la foy soit pour un temps. Si nous regardons l’excellence, à bon droit la dilection de Dieu auroit le premier degré, de laquelle sainct Paul ne touche point icy. Car il ne tend à autre fin, sinon qu’on s’édifie en Dieu mutuellement les uns les autres par charité. Mais posons le cas que charité soit plus excellente que foy en toutes manières : qui sera l’homme de sain jugement, et mesme de cerveau rassis, qui infère de cela qu’elle justifie plus ? La force de justifier qu’a la foy ne gist point en quelque dignité de l’œuvre: car nostre justification consiste en la seule miséricorde de Dieu et au mérite de Christ. Ce que la foy est dite justifier, ce n’est sinon pource qu’elle appréhende la justice qui luy est offerte en Christ. Maintenant si on interrogue nos adversaires, en quel sens ils assignent à charité la force de justifier : ils respondront que pource que c’est une vertu plaisante à Dieu, par le mérite d’icelle, entant qu’elle est acceptée par la bonté divine, justice nous est imputée. De là nous voyons comment leur argument procède bien. Nous disons que la foy justifie : non point qu’elle nous mérite justice par sa dignité, mais pource que c’est un instrument par lequel nous obtenons gratuitement la justice de Christ. Eux laissans derrière la miséricorde de Dieu et ne faisans nulle mention de Christ, où gist toute la somme de justice, maintiennent que nous sommes justifiez par le moyen de charité, pource qu’elle est plus excellente. Comme si quelqu’un disputoit qu’un Roy est plus propre à faire un soulier qu’un cordonnier, pource qu’il est beaucoup plus digne et plus noble. Ce seul argument est suffisant pour nous donner à cognoistre que toutes les escoles Sorboniques n’ont jamais gousté que c’est Justification de foy. Or si quelque rioteur réplique contre ce que j’ay dit, que je pren le nom de Foy en diverse signification en sainct Paul, prétendant qu’il n’y a nul propos de l’exposer ainsi diversement en un mesme lieu : j’ay très-bonne raison de ce faire. Car comme ainsi soit que tous les dons qu’il avoit recitez se réduisent aucunement à foy et espérance, pource qu’ils appartiennent à la cognoissance de Dieu : en faisant un sommaire en la fin du chapitre, il les comprend tous sous ces deux mots. Comme s’il disoit, Et la Prophétie, et les langues, et le don d’interpréter, et la science tendent à ce but, de nous mener à la cognoissance de Dieu. Or nous ne cognoissons Dieu en ceste vie mortelle que par foy et espérance. Pourtant quand je nomme foy et espérance, je compren tous ces dons ensemble. Ces trois donc demeurent, foy, espérance, et charité : c’est à dire, quelque variété de dons qu’il y ait, ils se rapportent tous à ces trois : entre lesquels charité est la principale. Du troisième passage ils infèrent que si charité est le lien de perfection, aussi est-elle de justice, laquelle n’est autre chose que perfection. Premièrement, encore que nous laissions à dire que sainct Paul appelle la Perfection, quand les membres d’une Eglise bien ordonnée sont conjoints ensemble, et aussi que nous confessions l’homme estre parfait devant Dieu par charité : que conclurront-ils néantmoins de nouveau par cela ? Car je repliqueray tousjours au contraire, que nous ne parvenons jamais à ceste perfection, que nous n’accomplissions charité. Et de cela pourray inférer, puis que tous hommes du monde sont bien loin de l’accompplissement de charité, que toute espérance de perfection leur est ostée.

3.18.9

Je ne veux point poursuyvre tous les tesmoignages que ces accariastres Sorboniques prenent inconsidérément çà et là de l’Escriture, pour batailler contre nous. Car ils font d’aucunes allégations si ridicules, que je ne les puis toucher si je ne veux estre inepte comme eux. Je mettray doncques fin à ceste matière, après avoir expliqué une sentence de Christ, en laquelle ils se plaisent merveilleusement : c’est quand il respond au docteur de la Loy, lequel l’avoit interrogué, Quelles choses sont nécessaires à salut ? Si tu veux entrer en la vie, garde les commandemens Matt. 19.17. Que voulons-nous d’avantage, disent-ils, puis que l’autheur de grâce mesme nous commande d’acquérir le royaume de Dieu par l’observation des commandemens ? Comme si ce n’estoit point chose notoire, que Christ a tousjours conformé ses responses à ceux ausquels il avoit à faire. Or en ce passage il avoit esté interrogué par un docteur de la Loy, du moyen d’obtenir la béatitude éternelle : et ce non pas simplement, mais en ceste forme de parler, Qu’est-ce que doyvent faire les hommes pour parvenir à la vie ? Tant la personne de celuy qui parloit, que la question, induisoit le Seigneur d’ainsi respondre. Car ce docteur estant enflé d’une fausse opinion de la justice légale, estoit aveuglé en la fiance de ses œuvres. D’avantage, il ne demandoit autre chose, sinon quelles sont les œuvres de justice, par lesquelles on acquiert salut. C’est doncques à bon droict qu’il est envoyé à la Loy, en laquelle nous avons un miroir parfait de justice. Nous aussi bien preschons haut et clair qu’il faut garder les commandemens, si on cherche justice aux œuvres. Et est une doctrine nécessaire de cognoistre à tous Chrestiens : car comment auroyent-ils leur refuge à Christ, s’ils ne cognoissent qu’ils sont trébuschez en ruine de mort ? Et comment cognoistroyent-ils combien ils sont esgarez du chemin de vie, sans avoir entendu quel il est ? Pourtant ils ne sont pas droictement instruits d’avoir leur refuge en Christ pour recouvrer salut, jusques à ce qu’ils entendent quelle répugnance il y a entre leur vie et la justice de Dieu, laquelle est contenue en la Loy. La somme est telle : Si nous cherchons salut en nos œuvres, il nous faut garder les commandemens, lesquels nous instruisent à parfaite justice. Mais il ne nous faut pas yci arrester, si nous ne voulons défaillir au milieu du chemin, car nul de nous n’est capable de les garder. Puis doncques que nous sommes tous exclus de la justice de la Loy, il nous est mestier d’avoir une autre retraite et secours, asçavoir en la foy de Christ. Pourtant, comme le Seigneur Jésus en ce passage renvoyé à la Loy le docteur d’icelle, lequel il cognoissoit estre enflé de vaine confiance de ses œuvres, afin qu’il se cognoisse povre pécheur, sujet à condamnation : aussi en un autre lieu il console par promesse de sa grâce, les autres qui sont humiliez par telle recognoissance, et les console sans faire mention de la Loi : Venez à moy, dit-il, vous tous qui estes chargez et travaillez, et je vous soulageray : et vous trouverez repos à vos âmes Matt. 11.28-29.

3.18.10

Finalement, après que nos adversaires sont las de renverser l’Escriture, ils taschent de nous surprendre par captions et vaines sophisteries. Ils cavillent premièrement, que la foy est nommée œuvre Jean 6.29 ; et pourtant que nous faisons mal de l’opposer aux œuvres, comme chose diverse. Comme si la foy, entant que c’est une obéissance de la volonté de Dieu, nous acquéroit justice par son mérite : et non plustost entant qu’en recevant la miséricorde de Dieu, elle nous rend certains de la justice de Christ, laquelle par la bonté gratuite du Père céleste, nous est offerte en l’Evangile. Si je ne m’amuse point à réfuter telles inepties, les lecteurs me pardonneront : car elles sont tant légères et frivoles, qu’elles se peuvent rompre d’elles-mesmes. Toutesfois il me semble advis bon de respondre à une objection qu’ils font : laquelle pource qu’elle a quelque apparence et couleur de raison, pourroit faire quelque scrupule aux simples. Comme ainsi soit, disent-ils, que les choses contraires passent par une mesme reigle : puis qu’un chacun péché nous est imputé à injustice, il est convenable qu’une chacune bonne œuvre soit imputée à justice. Ceux qui respondent que la damnation des hommes procède proprement de seule infidélité, et non point des péchez particuliers, ne me satisfont point. Je leur accorde bien que la fontaine et racine de tous maux, est incrédulité. Car c’est le commencement d’abandonner et quasi renoncer Dieu : dont s’ensuyvent toutes les transgressions de sa volonté. Mais touchant ce qu’ils semblent advis contre-poiser en une mesme balance les bonnes œuvres et mauvaises, pour estimer la justice ou l’injustice de l’homme, en cela je suis contraint de leur répugner. Car la justice des œuvres est une parfaite obéissance de la Loy. Pourtant nul ne peut estre juste par œuvres, s’il ne suyt comme de droicte ligne, la Loy de Dieu tout le cours de sa vie. Incontinent qu’il est décliné çà et là, il est décheu en injustice. De là il appert que la justice ne gist point en quelque peu de bonnes œuvres : mais en une observation entière et consommée de la volonté de Dieu. Or c’est bien autre raison, que de juger l’iniquité. Car quiconque a paillarde ou desrobé, par un seul délict est coulpable de mort, en tant qu’il a offensé la majesté de Dieu. C’est à ce point que s’abusent nos Sophistes, qu’ils ne considèrent point ce que dit sainct Jaques : c’est que celuy qui a transgressé un commandement, est coulpable de tous : pource que Dieu qui a défendu de meurtrir, a aussi bien défendu de desrober Jacq. 2.10-11, etc. Pourtant il ne doit point sembler absurde, quand nous disons que la mort est juste loyer d’un chacun péché : veu qu’ils sont tous dignes de l’ire et vengence de Dieu. Mais ce seroit mal argué, de tourner cela au rebours : c’est, que l’homme puisse acquérir la grâce de Dieu par une seule bonne œuvre, ce pendant que par plusieurs fautes il provoquera son ire.

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