Histoire de la Réformation du seizième siècle

1.11

Les nobles – Divers motifs – Hütten – Ligue lettrée – Lettres de quelques hommes obscurs – Leur effet – Sentiment de Luther – Hütten à Bruxelles – Ses lettres – Sickingen – Guerre – Sa mort – Cronberg – Hans Sachs – Fermentation générale

Ces mêmes symptômes de régénération que l’on voyait parmi les princes, les évêques et les savants, se trouvaient parmi les hommes du monde, les seigneurs, les chevaliers et les gens de guerre. La noblesse allemande joua un rôle important dans la Réformation. Plusieurs des plus illustres fils de l’Allemagne formèrent une alliance étroite avec les lettrés, et, enflammés d’un zèle ardent, quelquefois emporté, s’efforcèrent de délivrer leur peuple du joug de Rome.

Diverses causes devaient contribuer à donner des amis à la Réformation dans les rangs des nobles. Les uns, ayant fréquenté les universités, y avaient reçu dans leur cœur ce feu qui animait les savants. D’autres, élevés dans des sentiments généreux, avaient l’âme ouverte à la belle doctrine de l’Évangile. Plusieurs trouvaient à la Réformation je ne sais quoi de chevaleresque qui les séduisait et les entraînait après elle. D’autres enfin, il faut bien le dire, en voulaient au clergé, qui avait puissamment contribué, sous le règne de Maximilien, à leur enlever leur antique indépendance et à les assujettir aux princes. Remplis d’enthousiasme, ils considéraient la Réformation comme le prélude d’un grand renouvellement politique ; ils croyaient voir l’Empire sortir de cette crise avec une splendeur toute nouvelle, et saluaient un état meilleur, brillant de la gloire la plus pure, prêt à s’établir dans le monde, par l’épée des chevaliers non moins que par la Parole de Dieua.

a – Animus ingens et ferox, viribus pollens… Nam si consilia et conatus Hütteni non defecisseut, quasi nervi copiarum, atque potentiæ, jam mutatio omnium rerum exstitisset, et quasi orbis status publici fuisset conversus. »(Camer., Vita Mélanchtonis.)

Ulrich de Hütten, que l’on a surnommé le Démosthène de l’Allemagne, à cause de ses Philippiques contre la papauté, forme comme l’anneau qui unit alors les chevaliers et les gens de lettres. Il brilla par ses écrits non moins que par son épée. Issu d’une ancienne famille de Franconie, il fut envoyé à onze ans au couvent de Foulda, où il devait devenir moine. Mais Ulrich, qui ne se sentait point de penchant pour cet état, s’enfuit à seize ans du couvent, et se rendit à l’université de Cologne, où il se livra à l’étude des langues et de la poésie. Il mena plus tard une vie errante, se trouva, en 1513, au siège de Padoue comme simple soldat, vit Rome dans tous ses scandales, et aiguisa là ces traits qu’il lança plus tard contre elle.

De retour en Allemagne, Hütten composa contre Rome un écrit intitulé : la Trinité romaine. Il y dévoile tous les désordres de cette cour, et montre la nécessité de mettre fin par la force à sa tyrannie. « Il y a, dit un voyageur nommé Vadiscus, qui figure dans cet écrit, trois choses que l’on rapporte ordinairement de Rome : une mauvaise conscience, un estomac gâté et une bourse vide. Il y a trois choses que Rome ne croit pas : l’immortalité de l’âme, la résurrection des morts et l’enfer. Il y a trois choses dont Rome fait commerce : la grâce de Christ, les dignités ecclésiastiques et les femmes. » La publication de cet écrit obligea Hütten à quitter la cour de l’archevêque de Mayence, où il se trouvait quand il le composa.

L’affaire de Reuchlin avec les dominicains fut le signal qui rassembla tous les lettrés, les magistrats, les nobles, opposés aux moines. La défaite des inquisiteurs, qui, disait-on, n’avaient échappé à une condamnation définitive et absolue qu’à force d’argent et d’intrigues, avait encouragé tous leurs adversaires. Des conseillers d’Empire, des patriciens des villes les plus considérables, Pickheimer de Nuremberg, Peutinger d’Augsbourg, Stuss de Cologne, des prédicateurs distingués, tels que Capiton et Œcolampade, des docteurs en médecine, des historiens, tous les littérateurs, orateurs, poètes, à la tête desquels brillait Ulrich de Hütten, formèrent cette armée des Reuchlinistes, dont la liste fut même publiéeb.

bExercitus Reuchlinistarum, en tête de la collection de lettres adressées à ce sujet à Reuchlin.

La production la plus remarquable de cette ligue lettrée fut la fameuse satire populaire intitulée : Lettres de quelques hommes obscurs. Les principaux auteurs de cet écrit sont Hütten et l’un de ses amis d’université, Crotus Robianus ; mais il est difficile de dire lequel des deux en eut la première idée, si même elle ne vint pas du savant imprimeur Angst, et si Hütten travailla déjà à la première partie de l’ouvrage. Plusieurs humanistes réunis dans la forteresse d’Ebernbourg paraissent avoir mis la main à la seconde. C’est un tableau fait à grands traits, une caricature peinte quelquefois d’une manière un peu grossière, mais pleine de vérité et de force, d’une ressemblance frappante et de couleur de feu. L’effet fut immense. Des moines, adversaires de Reuchlin, auteurs supposés de ces lettres, s’y entretiennent des affaires du temps et des sujets théologiques, à leur manière et dans leur barbare latin.



Hütten (1488-1523)



Œcolampade (1482-1531)



Capiton (1478-1545)

Ils adressent à leur correspondant, Ortuin Gratius, professeur à Cologne, ami de Pfefferkorn, les questions les plus niaises et les plus inutiles ; ils lui donnent les marques les plus naïves de leur lourde ignorance, de leur incrédulité, de leur superstition, de leur esprit bas et vulgaire, de la grossière gloutonnerie avec laquelle ils font de leur ventre un dieu, et en même temps de leur orgueil et de leur zèle fanatique et persécuteur. Ils lui racontent plusieurs de leurs aventures burlesques, de leurs excès, de leur dissolution, et divers scandales de la vie d’Hochstraten, de Pfefferkorn et d’autres chefs de leur parti. Le ton, tantôt hypocrite, tantôt niais de ces lettres en rend la lecture très comique. Et le tout est si naturel, que les dominicains et les franciscains d’Angleterre reçurent cet écrit avec grande approbation, et crurent qu’il était vraiment composé dans les principes de leur ordre et pour sa défense. Un prieur du Brabant, dans sa crédule simplicité, en fit même acheter un grand nombre d’exemplaires, et les envoya en présent aux plus distingués d’entre les dominicains. Les moines, toujours plus irrités, sollicitèrent du pape une bulle sévère contre tous ceux qui oseraient lire ces épîtres ; mais Léon X s’y refusa. Ils durent supporter la risée générale et dévorer leur colère. Aucun ouvrage ne porta à ces colonnes du papisme un coup plus terrible. Mais ce n’était pas avec des moqueries et des satires que l’Evangile devait triompher. Si l’on eût continué à marcher dans cette voie, si la Réformation, au lieu d’attaquer l’erreur avec les armes de Dieu, avait eu recours à l’esprit moqueur du monde, sa cause était perdue. Luther condamna hautement ces satires. Un de ses amis lui en ayant envoyé une, intitulée : La teneur de la supplication de Pasquin, il lui répondit : « Ces inepties que tu m’as envoyées me paraissent avoir été composées par un esprit sans retenue. Je les ai communiquées à une réunion d’amis, et tous en ont porté le même jugementc. » Et en parlant du même ouvrage, il écrit à un autre de ses correspondants : « Cette supplication me paraît avoir pour auteur le même historien qui a composé les Lettres des hommes obscurs. J’approuve ses désirs, mais je n’approuve pas son ouvrage ; car il « ne s’abstient point des injures et des outragesd. » Ce jugement est sévère, mais il montre quel esprit se trouvait en Luther, et combien il était au-dessus de ses contemporains. Il faut ajouter cependant qu’il ne suivit pas toujours de si sages maximes.

c – L. Epp. I, p. 37.

d – L. Epp. I, p. 38.

Ulrich ayant dû renoncer à la protection de l’archevêque de Mayence, rechercha celle de Charles-Quint, qui était alors brouillé avec le pape. Il se rendit en conséquence à Bruxelles, où Charles tenait sa cour. Mais loin de rien obtenir, il apprit que le pape avait demandé à l’Empereur de l’envoyer à Rome pieds et mains liés. L’inquisiteur Hochstraten, persécuteur de Reuchlin, était un de ceux que Rome avait chargés de le poursuivre. Indigné qu’on eût osé faire une telle demande à l’Empereur, Ulrich quitta le Brabant. Sorti de Bruxelles, il rencontra Hochstraten sur le grand chemin. L’inquisiteur, effrayé, tombe à genoux et recommande son âme à Dieu et aux saints. « Non ! dit le chevalier, je ne souille pas mon glaive de ton sang ! » Il lui donna quelques coups du plat de son épée, et le laissa aller en paix.

Hütten se réfugia dans le château d’Ebernbourg, où François de Sickingen offrait un asile à tous ceux qui étaient persécutés par les ultramontains. C’est là que son zèle brûlant pour l’affranchissement de sa nation lui dicta ces lettres si remarquables qu’il adressa à Charles-Quint, à Frédéric, électeur de Saxe, à Albert, archevêque de Mayence, aux princes et à la noblesse, et qui le mettent au premier rang des écrivains. C’est là qu’il composa tous ces ouvrages destinés à être lus et compris par le peuple, et qui répandirent dans toutes les contrées germaniques l’horreur de Rome et l’amour de la liberté. Dévoué à la cause du réformateur, son dessein était de porter la noblesse à prendre les armes en faveur de l’Évangile, et à fondre avec le glaive sur cette Rome, que Luther ne voulait détruire que par la Parole et par la force invincible de la vérité.

Cependant, au milieu de toute cette exaltation guerrière, on aime à retrouver chez Hütten des sentiments tendres et délicats. Lorsque ses parents moururent, il céda à ses frères tous les biens de la famille, quoiqu’il fût l’aîné, et il les pria même de ne point lui écrire et de ne lui envoyer aucun argent, de peur que, malgré leur innocence, ils n’eussent à souffrir de ses ennemis et ne tombassent avec lui dans la fosse.

Si la vérité ne peut reconnaître en Hütten un de ses enfants, car elle ne marche jamais sans la sainteté de la vie et la charité du cœur, elle lui accordera du moins une mention honorable comme à l’un des plus redoutables adversaires de l’erreure.

e – Les Œuvres de Hütten ont été publiées à Berlin par Munchen, 1822 à 1825, en cinq volumes in-8°.

On peut en dire autant de François de Sickingen, son illustre ami et son protecteur. Ce noble chevalier, que plusieurs de ses contemporains estimaient digne de la couronne impériale, brille au premier rang parmi les guerriers qui furent les antagonistes de Rome. Tout en se plaisant au bruit des armes, il était rempli d’ardeur pour les sciences et de vénération pour ceux qui les professaient. A la tête d’une armée qui menaçait le Wurtemberg, il ordonna, dans le cas où l’on prendrait Stuttgard d’assaut, d’épargner les biens et la maison du grand littérateur Jean Reuchlin. Il le fit ensuite appeler dans son camp, l’embrassa, et lui offrit son secours dans la querelle qu’il avait avec les moines de Cologne. Longtemps la chevalerie s’était fait gloire de mépriser les lettres. L’époque que nous retraçons nous présente un spectacle nouveau. Sous la pesante cuirasse des Sickingen et des Hütten, on aperçoit ce mouvement des intelligences qui commence partout à se faire sentir. La Réformation donne au monde, pour ses prémices, des guerriers amis des arts de la paix.



Franz von Sickingen

Hütten, réfugié, à son retour de Bruxelles, dans le château de Sickingen, invita le valeureux chevalier à étudier la doctrine évangélique, et lui expliqua les fondements sur lesquels elle repose. « Et il y a quelqu’un, s’écria Sickingen tout étonné, qui ose essayer de renverser un tel édifice !… Qui le pourrait ?…  »

Plusieurs hommes, célèbres ensuite comme réformateurs, trouvèrent un refuge dans son château ; entre autres Martin Bucer, Aquila, Schwebel, Œcolampade, en sorte que Hütten appelait avec raison Ebernbourg l’hôtellerie des justes. » Œcolampade devait prêcher chaque jour au château. Cependant les guerriers qui y étaient réunis finissaient par s’ennuyer d’entendre tant parler des douces vertus du christianisme ; les sermons leur paraissaient trop longs, quelque bref qu’Œcolampade s’efforçât d’être. Ils se rendaient, il est vrai, presque tous les jours à l’église, mais ce n’était guère que pour entendre la bénédiction et faire une courte prière, en sorte qu’Œcolampade s’écriait : « Hélas ! la Parole est semée ici sur des rochers ! »

Bientôt Sickingen, voulant servir à sa manière la cause de la vérité, déclara la guerre à l’archevêque de Trêves, afin, disait-il, « d’ouvrir une porte à l’Evangile. » En vain Luther, qui avait déjà paru, l’en dissuada-t-il : il attaqua Trêves avec cinq mille cavaliers et mille fantassins. Le courageux archevêque, aidé de l’Électeur palatin et du landgrave de Hesse, le força à la retraite. Au printemps suivant, les princes alliés l’attaquèrent dans son château de Landstein. Après un sanglant assaut, Sickingen fut contraint de se rendre ; il avait été blessé mortellement. Les trois princes pénètrent dans la forteresse, la parcourent, et trouvent enfin l’indomptable chevalier dans un souterrain, couché sur son lit de mort. Il tend la main à l’Électeur palatin sans paraître faire attention aux princes qui l’accompagnent ; mais ceux-ci l’accablent de demandes et de reproches : « Laissez-moi en repos, leur dit-il, car il faut maintenant que je me prépare à répondre à un seigneur plus grand que vous !… Lorsque Luther apprit sa mort, il s’écria : Le Seigneur est juste, mais admirable ! Ce n’est pas avec le glaive qu’il veut répandre son Évangile ! »

Telle fut la triste fin d’un guerrier qui, comme empereur ou électeur, eût élevé peut-être l’Allemagne à un haut degré de gloire, mais qui, réduit à un cercle restreint, dépensa inutilement les grandes forces dont il était doué. Ce n’était pas dans l’esprit tumultueux de ces guerriers que la vérité divine, descendue du ciel, était venue établir sa demeure. Ce n’était pas par leurs armes qu’elle devait vaincre ; et Dieu, en frappant de néant les projets insensés de Sickingen, mit de nouveau en évidence cette parole de saint Paul : Les armes de notre guerre ne sont pas charnelles : mais elles sont puissantes par la vertu de Dieu.

Un autre chevalier, Harmut de Cronberg, ami de Hütten et de Sickingen, paraît avoir eu plus de sagesse et de connaissance de la vérité. Il écrivit avec beaucoup de modestie à Léon X, l’invitant à remettre sa puissance temporelle à celui à qui elle appartenait, à savoir, à l’Empereur. S’adressant à ses sujets comme un père, il chercha à leur faire comprendre la doctrine de l’Evangile, et les exhorta à la foi, à l’obéissance et à la confiance en Jésus-Christ, « qui, ajoutait-il, est le seigneur souverain de nous tous. » Il résigna entre les mains de l’Empereur une pension de deux cents ducats, parce que, disait-il, « il ne voulait plus servir celui qui prêtait l’oreille aux ennemis de la vérité. » Nous trouvons quelque part de lui cette parole, qui nous semble le placer bien au-dessus de Hütten et de Sickingen : « Notre docteur céleste, le Saint-Esprit, peut, quand il le veut, enseigner dans une heure bien plus de la foi qui est en Christ, que l’on n’en apprendrait dans dix ans à l’université de Paris. »

Ceux qui ne cherchent que sur les degrés des trônesf, ou dans les cathédrales et les académies, des amis de la Réformation, et qui prétendent qu’il n’y en eut pas parmi le peuple, sont dans une grave erreur. Dieu, qui préparait le cœur des sages et des puissants, préparait aussi dans les retraites du peuple beaucoup d’hommes simples et humbles qui devaient devenir un jour les serviteurs de sa Parole. L’histoire du temps nous montre la fermentation qui animait alors les classes inférieures. La tendance de la littérature populaire, avant la Réformation, était directement opposée à l’esprit dominant dans l’Église. Dans l’Eulenspiegelg, célèbre poésie populaire de ce temps, on se moque sans cesse des prêtres, bêtes et gloutons, qui se tiennent des sommelières, des chevaux élégants et dont la cuisine regorge ; dans le Renard Reineke, les ménages des prêtres, où se trouvent de petits enfants, jouent un grand rôle ; un autre écrivain populaire tonne de toutes ses forces contre ces ministres de Christ qui montent de grands chevaux, mais ne veulent pas combattre les infidèles ; et Jean Rosenblut, dans l’un de ses jeux de carnaval, fait paraître l’empereur turc en personne, pour sermonner convenablement tous les États de la chrétienté.

f – Voyez Chateaubriand, Études historiques.

gTill l’Espiègle (ThéoTEX)

C’était véritablement dans les entrailles du peuple que fermentait alors la révolution qui devait bientôt éclater. Non seulement on vit des jeunes gens sortir de ces rangs pour occuper ensuite les premières places dans l’Église, mais on vit aussi des hommes qui restèrent toute leur vie adonnés aux professions les plus humbles, contribuer puissamment au grand réveil de la chrétienté. Nous rappellerons quelques traits de la vie de l’un d’eux.

Un fils naquit, le 5 novembre 1494, à un tailleur de Nuremberg, appelé Hans Sachs. Ce fils, nommé Hans (Jean), comme son père, après avoir fait quelques études, auxquelles une forte maladie l’obligea de renoncer, embrassa l’état de cordonnier. Le jeune Hans profita de la liberté que cette humble profession laissait à son esprit, pour pénétrer dans ce monde supérieur qui plaisait à son âme. Depuis que les chants avaient cessé dans les châteaux des preux, ils semblaient avoir cherché et trouvé un asile parmi les bourgeois des joyeuses cités de l’Allemagne. Une école de chant se tenait dans l’église de Nuremberg. Ces exercices, auxquels le jeune garçon venait mêler sa voix, ouvrirent le cœur de Hans aux impressions religieuses, et contribuèrent à exciter en lui le goût de la poésie et de la musique.

Cependant le génie du jeune homme ne pouvait longtemps rester renfermé dans les murs de son atelier. Il voulait voir par lui-même ce monde dont il avait lu dans les livres tant de choses, dont ses camarades lui faisaient tant de récits, et que son imagination peuplait de merveilles. En 1511, il se charge de quelques effets, et part, se dirigeant vers le sud. Bientôt le jeune voyageur, qui rencontre sur sa route de joyeux camarades, des étudiants courant le pays, et bien des dangereux attraits, sent commencer au dedans de lui un redoutable combat. Les convoitises de la vie et ses saintes résolutions se trouvent en présence. Tremblant pour l’issue, il prend la fuite et va se cacher dans la petite ville de Wels, en Autriche (1513), où il vit dans la retraite et se livrant à la culture des beaux-arts. L’empereur Maximilien vient à passer par cette ville avec une suite brillante. Le jeune poète se laisse entraîner par l’éclat de cette cour. Le prince le reçoit dans sa vénerie, et Hans s’oublie de nouveau sous les voûtes bruyantes du palais d’Insbrück. Mais sa conscience crie encore une fois avec force. Aussitôt le jeune veneur quitte son brillant uniforme de chasse, il part, il arrive à Schwatz, puis à Munich. Ce fut là qu’en 1514 à l’âge de vingt ans, il chanta son premier hymne « à l’honneur de Dieu, » sur un air remarquable. Il fut couvert d’applaudissements. Partout dans ses voyages il avait occasion de remarquer de nombreuses et tristes preuves des abus sous lesquels la religion était étouffée.



Hans Sachs (1494-1576)

De retour à Nuremberg, Hans s’établit, se marie, devient père de famille. Lorsque la Réformation éclate, il prête l’oreille. Il saisit cette sainte Écriture qui lui était déjà devenue chère comme poète, et dans laquelle maintenant il cherche, non plus des images et des chants, mais la lumière de la vérité. Bientôt c’est à cette vérité qu’il consacre sa lyre. D’un humble atelier, situé devant l’une des portes de la ville impériale de Nuremberg, sortent des accents qui retentissent dans toute l’Allemagne, qui préparent les esprits à une ère nouvelle, et qui rendent partout chère au peuple la grande révolution qui s’accomplit. Les cantiques spirituels de Hans Sachs, et sa Bible mise en vers, aidèrent puissamment cette œuvre. Il serait peut-être difficile de dire qui a fait le plus pour elle, du prince électeur de Saxe, administrateur de l’Empire, ou du cordonnier de Nuremberg.

Ainsi donc il y avait alors quelque chose dans toutes les classes qui annonçait une Réformation. De tous côtés on voyait paraître des signes et se presser des événements qui menaçaient de renverser l’œuvre des siècles de ténèbres, et d’amener pour les hommes « un temps nouveau. » La forme hiérarchique que les efforts de plusieurs siècles avaient imprimée au monde, était ébranlée et près de se rompre. Les lumières dont on venait de faire la découverte avaient répandu dans tous les pays, avec une inconcevable rapidité, une multitude d’idées nouvelles. Dans toutes les branches de la société, on voyait se mouvoir une nouvelle vie. « O siècle !… s’écriait Hütten, les études fleurissent, les esprits se réveillent : c’est une joie que de vivre !… » Les intelligences des hommes, qui avaient dormi depuis tant de générations, semblaient vouloir racheter par leur activité tout le temps qu’elles avaient perdu. Les laisser oisives, sans nourriture, ou ne leur présenter d’autres aliments que ceux qui avaient longtemps entretenu leur languissante vie, eût été méconnaître la nature de l’homme. Déjà l’esprit humain voyait clairement ce qui était et ce qui devait être, et il mesurait d’un regard hardi l’immense abîme qui séparait ces deux mondes. De grands princes siégeaient sur le trône ; l’antique colosse de Rome chancelait sous son poids ; l’ancien esprit de chevalerie quittait la terre, faisant place à un esprit nouveau, qui soufflait à la fois des sanctuaires du savoir et des demeures des petits. La Parole imprimée avait pris des ailes qui la portaient, comme le vent porte certaines semences, jusque dans les lieux les plus éloignés. La découverte des deux Indes élargissait le monde… Tout annonçait une grande révolution.

Mais d’où viendra le coup qui fera crouler l’antique édifice, et sortir de ses ruines un édifice nouveau ? Personne ne le savait. Qui eut plus de sagesse que Frédéric ? qui eut plus de science que Reuchlin ? qui eut plus de talent qu’Érasme ? qui eut plus d’esprit et de verve que Hütten ? qui eut plus de valeur que Sickingen ? qui fut plus vertueux que Cronberg ? Et pourtant ni Frédéric, ni Reuchlin, ni Érasme, ni Sickingen, ni Hütten, ni Cronberg… Les savants, les princes, les guerriers, l’Église elle-même, tous avaient miné quelques fondements ; mais on en était resté là : et nulle part on ne voyait paraître la main puissante qui devait être la main de Dieu.

Cependant tous avaient le sentiment qu’elle devait bientôt se montrer. Quelques-uns prétendaient en avoir trouvé dans les étoiles les indices assurés. Ceux-ci, voyant l’état misérable de la religion, annonçaient l’avènement prochain de l’Antéchrist. Ceux-là, au contraire, présageaient une Réformation imminente. Le monde attendait. — Luther parut.

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