Histoire de la Réformation du seizième siècle

2.8

La foi – Déclamations populaires – Enseignement académique – Pureté morale de Luther – Théologie allemande ou mysticisme – Le moine Spenlein – Justification par la foi – Luther sur Érasme – La foi et les œuvres – Érasme – Nécessité des œuvres – Pratique des œuvres

Luther ne se perdit point dans cette querelle. La foi vivante en Christ, voilà ce qui remplissait surtout son cœur et sa vie. « Dans mon cœur, disait-il, règne seule, et doit aussi seule régner, la foi en mon Seigneur Jésus-Christ, qui est seul le commencement, le milieu et la fin de toutes les pensées qui occupent mon esprit, nuit et joura »

a – Præf. ad Gal.

Tous ses auditeurs l’entendaient avec admiration parler de cette foi en Jésus-Christ, soit dans sa chaire de professeur, soit dans le temple. Ses enseignements répandaient la lumière. On s’étonnait de n’avoir pas reconnu plus tôt des vérités qui paraissaient si évidentes dans sa bouche. « Le désir de se justifier soi-même est la source de toutes les angoisses du cœur, disait-il. Mais celui qui reçoit Jésus-Christ comme sauveur a la paix ; et non seulement la paix, mais la pureté du cœur. Toute sanctification du cœur est un fruit de la foi. Car la foi est en nous une œuvre divine, qui nous change et nous donne une naissance nouvelle émanant de Dieu même. Elle tue Adam en nous ; et par le Saint-Esprit qu’elle nous communique, elle nous donne un nouveau cœur et nous rend des hommes nouveaux. Ce n’est pas par des spéculations creuses, s’écriait-il encore, mais c’est par cette voie pratique, que l’on peut obtenir une connaissance salutaire de Jésus-Christb. »

b – Non per speculationem, sed per hanc viam practicam.

Ce fut alors que Luther prêcha sur les dix commandements des discours qui nous ont été conservés sous le titre de Déclamations populaires. Sans doute, il s’y trouve encore des erreurs. Luther ne s’éclairait lui-même que peu à peu. Le sentier des justes est comme la lumière resplendissante, qui augmente son éclat jusqu’à ce que le jour soit en sa perfection. Mais, que de vérité dans ces discours, que de simplicité, que d’éloquence ! Que l’on comprend bien l’effet que le nouveau prédicateur devait produire sur son auditoire et sur son siècle ! Nous ne citerons qu’un passage, pris au commencement.

Luther monte dans la chaire de Wittemberg et lit ces paroles : « Tu n’auras point d’autres dieux. » Puis, s’adressant au peuple qui remplit le sanctuaire, il dit : « Tous les fils d’Adam sont idolâtres et coupables contre ce premier commandementc. »

c – Omnes filii Adæ sunt idololatræ. (Decem præcepta Wittembergensi populo prædicata per R. P. D. Martinum Lutherum Aug. anno 1516.) Ces discours furent prononcés en allemand : nous citons l’édition latine, I. p. 1.

Sans doute cette assertion étrange surprend les auditeurs. Il s’agit de la justifier ; l’orateur poursuit : « Il y a deux genres d’idolâtrie, l’une du dehors, l’autre du dedans. Celle du dehors, où l’homme adore le bois, la pierre, les bêtes, les étoiles. Celle du dedans, où l’homme, craignant le châtiment, ou cherchant ses aises, ne rend pas de culte à la créature, mais l’aime intérieurement et se confie en elle…

Quelle religion est celle-ci ! Vous ne fléchissez pas le genou devant les richesses et les honneurs, mais vous leur offrez votre cœur, la partie la plus noble de vous-mêmes… Ah ! vous adorez Dieu du corps, et de l’esprit la créature.

Cette idolâtrie règne en tout homme, jusqu’à ce qu’il en soit guéri gratuitement par la foi qui est en Jésus-Christ.

Et comment cette guérison s’accomplit-elle ?

Le voici. La foi en Christ vous ôte toute confiance en votre sagesse, en votre justice, en votre force ; elle vous apprend que si Christ ne fût mort pour vous et ne vous eût ainsi sauvés, ni vous ni aucune créature n’eussiez pu le faired. Alors, vous apprenez à mépriser toutes ces choses, qui vous demeuraient inutiles.

d – Nisi ipse pro te mortuus esset, teque servaret, nec tu, nec omnis creatura tibi posset prodesse. (Ibid.)

Il ne vous reste plus que Jésus, Jésus seul, Jésus suffisant pleinement à votre âme. N’espérant plus rien de toutes les créatures, vous n’avez plus que Christ, duquel vous espérez tout, et que vous aimez par-dessus tout.

Or, Jésus est le seul, l’unique, le véritable Dieu. Quand vous l’avez pour Dieu, vous n’avez plus d’autres dieuxe. »

e – At Jesus est verus, unus, solus Deus, quem cum habes, non habes alieinum deum. (Ibid.)

C’est ainsi que Luther montre comment l’âme est ramenée à Dieu, son souverain bien, par l’Évangile, suivant cette parole de Christ : Je suis le chemin : nul ne vient au Père que par moi. L’homme qui parle ainsi à son siècle ne veut pas seulement renverser quelques abus ; il veut avant tout établir la religion véritable. Son œuvre n’est pas seulement négative, elle est premièrement positive.

Luther tourne ensuite son discours contre les superstitions qui remplissaient alors la chrétienté, les signes et les caractères mystérieux, les observations de certains jours et de certains mois, les démons familiers, les fantômes, l’influence des astres, les maléfices, les métamorphoses, les incubes et les succubes, le patronage des saints, etc., etc. ; il attaque l’une après l’autre ces idoles et jette bas vigoureusement ces faux dieux.

Mais c’était surtout à l’académie, devant une jeunesse éclairée et avide de vérité, que Luther exposait tous les trésors de la parole de Dieu. « Il expliquait de telle manière les Écritures, dit-son illustre ami Mélanchton, que, d’après le jugement de tous les hommes pieux et éclairés, c’était comme si un jour nouveau se fût levé sur la doctrine, après une longue et profonde nuit. Il montrait la différence qui existe entre la Loi et l’Évangile. Il réfutait cette erreur, dominante alors dans les églises et dans les écoles, que les hommes méritent par leurs propres œuvres la rémission des péchés, et sont rendus justes devant Dieu par une discipline du dehors. Il ramenait ainsi les cœurs des hommes au Fils de Dieuf. Comme Jean-Baptiste, il montrait l’Agneau de Dieu qui a porté les péchés du monde ; il faisait comprendre que les péchés sont pardonnés gratuitement à cause du Fils de Dieu, et que l’homme reçoit ce bienfait par la foi. Il ne changeait rien dans les cérémonies. La discipline établie n’avait pas, au contraire, dans son ordre, un observateur et un défenseur plus fidèle. Mais il s’efforçait de plus en plus de faire comprendre à tous, ces grandes et essentielles doctrines de la conversion, de la rémission des péchés, de la foi, et des vraies consolations qui se trouvent dans la croix. Les âmes pieuses étaient saisies et pénétrées de la douceur de cette doctrine ; les savants la recevaient avec joieg. On eût dit que Christ, les apôtres et les prophètes sortaient des ténèbres et d’un cachot impurh. »

f – Revocavit igitur Lutherus hominum mentes ad Filium Dei. (Melancht. Vit. Luth.)

g – Hujus doctrinæ dulcedine pii omnes valde capiebantur, et eruditis gratum erat. (Ibid.)

h – Quasi ex tenebris, carcere, squalore educi Christum, prophetas, apostolos. (Ibid.)

La fermeté avec laquelle Luther s’appuyait sur l’Écriture donnait à son enseignement une grande autorité. Mais d’autres circonstances ajoutaient encore à sa force. Chez lui la vie répondait aux paroles. On savait que ce n’était pas sur ses lèvres que prenaient naissance ses discoursi. Ils provenaient du cœur, et étaient mis en pratique dans toutes ses œuvres. Et quand plus tard la Réformation éclata, beaucoup d’hommes influents, qui voyaient avec une grande douleur les déchirements de l’Église, gagnés à l’avance par la sainteté des mœurs du réformateur et la beauté de son génie, non seulement ne s’opposèrent point à lui, mais encore embrassèrent la doctrine à laquelle ses œuvres rendaient témoignagej. Plus on aimait les vertus chrétiennes, plus on penchait pour le réformateur. Tous les théologiens honnêtes étaient en sa faveurk. Voilà ce que disent ceux qui le connurent, et en particulier l’homme le plus sage de son siècle, Mélanchton, et l’illustre adversaire de Luther, Érasme. L’envie et les préjugés ont osé parler de ses débauches. Wittemberg était changé par cette prédication de la foi. Cette ville était devenue le foyer d’une lumière qui devait éclairer bientôt l’Allemagne et se répandre sur toute l’Église.

i – Oratio non in labris nasci, sed in pectore. (Ibid.)

j – Eique propter auctoritatem, quam sanctitate morum antea pepererat, adsenserunt. (Melancht. Vita Luth.)

k – Puto et hodie theologos omnes probos favere Luthero. (Erasmi Epp. I, 652.)

Ce fut en 1516 que Luther publia un écrit d’un théologien mystique anonyme (probablement Ebland, prêtre à Francfort), intitulé « Théologie allemande, » où l’auteur montre comment l’homme peut parvenir à la perfection par les trois voies de la purification, de l’illumination et de la communion. Luther ne se jeta jamais dans la théologie mystique, mais il en reçut une impression salutaire. Elle le fortifia dans le dégoût que lui inspirait une aride scolastique, dans son mépris pour les œuvres et les pratiques tant prônées par l’Église, dans la conviction où il était de l’impuissance spirituelle de l’homme et de la nécessité de la grâce, et dans son attachement à la Bible. « Je préfère aux scolastiques, écrivait-il à Staupitz, les mystiques et la Biblel, » plaçant ainsi ces derniers docteurs à côté des écrivains sacrés. Peut-être aussi la Théologie allemande l’aida-t-elle à se former une idée plus saine des sacrements et surtout de la messe ; car l’auteur insiste sur ce que l’eucharistie donne Christ à l’homme, mais n’offre pas Christ à Dieu. Luther accompagna cette publication d’une préface dans laquelle il déclarait qu’après la Bible et saint Augustin, il n’avait jamais rencontré de livres dont il eût plus appris sur Dieu, Christ, l’homme et toutes choses. Déjà plusieurs docteurs parlaient mal des professeurs de Wittemberg et les accusaient d’innovation. « On dirait, continue Luther, qu’il n’y a jamais eu auparavant des hommes qui aient enseigné comme nous. Oui, vraiment, il y en a eu. Mais la colère de Dieu, que nos péchés ont méritée, a empêché que nous les vissions et que nous les entendissions. Pendant longtemps les universités ont relégué dans un coin la Parole de Dieu. Que l’on lise ce livre, et que l’on me dise si notre théologie est nouvelle, car ce livre n’est pas nouveaum. »

l – Eique propter auctoritatem, quam sanctitate morum antea pepererat, adsenserunt. (Melancht. Vita Luth.)

m – Die Deutsche Theologie, Strasbourg, 1519 ; præf.

Mais si Luther prit dans la théologie mystique ce qu’il pouvait y avoir de bon, il n’y prit pas ce qu’elle a de mauvais. La grande erreur du mysticisme est de méconnaître le salut gratuit. Nous allons avoir un exemple remarquable de la pureté de sa foi.

Luther, doué d’un cœur affectueux et tendre, désirait voir ceux qu’il aimait, en possession de cette lumière qui l’avait guidé aux sentiers de la paix. Il profitait de toutes les occasions qu’il avait comme professeur, comme prédicateur, comme moine, ainsi que de sa correspondance étendue, pour communiquer à d’autres son trésor. Un de ses anciens frères du couvent d’Erfurt, le moine George Spenlein, se trouvait alors dans le couvent de Memmingen, après avoir peut-être passé quelque temps à Wittemberg. Spenlein avait chargé le docteur de vendre divers objets qu’il lui avait laissés, une tunique d’étoffe de Bruxelles, un ouvrage d’un docteur d’Isenac, et un capuchon. Luther s’acquitta soigneusement de cette commission. Il a eu, dit-il à Spenlein dans une lettre du 7 avril 1516, un florin pour la tunique, un demi-florin pour le livre, un florin pour le capuchon, et il a remis le tout au père vicaire, à qui Spenlein devait trois florins. Mais Luther passe promptement de ce compte de dépouilles monacales à un sujet plus important.

« Je voudrais bien, dit-il au frère George, savoir ce que devient ton âme. N’est-elle pas fatiguée de sa propre justice ? ne respire-t-elle pas enfin, et ne se confie-t-elle pas dans la justice de Christ ? De nos jours, l’orgueil en séduit plusieurs, et surtout ceux qui s’appliquent de toutes leurs forces à être justes. Ne comprenant pas la justice de Dieu qui nous est donnée gratuitement en Jésus-Christ, ils veulent subsister devant lui avec leurs mérites. Mais cela ne se peut. Quand tu vivais avec nous, tu étais dans cette erreur, et j’y étais aussi. Je la combats encore sans cesse, et je n’en ai point entièrement triomphé.

O mon cher frère, apprends à connaître Christ, et Christ crucifié. Apprends à lui chanter un nouveau cantique, à désespérer de toi-même, et à lui dire : Toi, Seigneur Jésus, tu es ma justice, et moi je suis ton péché. Tu as pris ce qui est à moi, et tu m’as donné ce qui est à toin. Ce que tu n’étais pas, tu l’es devenu, afin que ce que je n’étais pas, je le devinsse ! — Prends garde, ô mon cher George, de ne pas prétendre à une pureté telle, que tu ne veuilles plus te reconnaître pécheur. Car Christ n’habite que dans les pécheurs. Il est descendu du ciel où il habitait dans les justes, afin d’habiter aussi dans les pécheurs. Médite avec soin cet amour de Christ, et tu en savoureras l’ineffable consolation. Si nos travaux et nos afflictions pouvaient nous donner le repos de la conscience, pourquoi Christ serait-il mort ? Tu ne trouveras, la paix qu’en lui, en désespérant de toi et de tes œuvres, et en apprenant avec quel amour il t’ouvre les bras, prenant sur lui tous tes péchés, et te donnant toute sa justice. »

n – Tu, Domine Jesu, es justicia mea ; ego autem sum peccatum tuum : tu assumpsisti meum, et dedisti mihi tuum. (L. Epp. I, p. 17.)

Ainsi la doctrine puissante qui avait déjà sauvé le monde au temps des apôtres, et qui devait le sauver une seconde fois au temps des réformateurs, était exposée par Luther avec force et avec clarté. Passant par-dessus des siècles nombreux d’ignorance et de superstition, il donnait ici la main à saint Paul.

Spenlein ne fut pas le seul qu’il chercha à instruire sur cette doctrine fondamentale. Le peu de vérité qu’il trouvait à cet égard dans les écrits d’Érasme, l’inquiétait. Il importait d’éclairer un homme dont l’autorité était si grande et le génie si admirable. Mais comment faire ? Son ami de cour, le chapelain de l’Électeur, était respecté d’Érasme : c’est à lui que Luther s’adresse. « Ce qui me déplaît dans Érasme, cet homme d’une si grande érudition, mon cher Spalatin, lui écrit-il, c’est que par la justice des œuvres ou de la loi, dont parle l’apôtre, il entend l’accomplissement de la loi cérémonielle. La justification de la loi ne consiste pas seulement dans les cérémonies, mais dans toutes les œuvres du Décalogue. Quand ces œuvres s’accomplissent hors de la foi en Christ, elles peuvent, il est vrai, faire des Fabricius, des Régulus, et d’autres hommes parfaitement intègres aux yeux du monde ; mais elles méritent alors aussi peu d’être nommées justice, que le fruit d’un néflier d’être appelé figue. Car nous ne devenons pas justes, comme Aristote le prétend, en faisant des œuvres de justice ; mais quand nous sommes devenus justes, nous faisons de telles œuvreso. Il faut d’abord que la personne soit changée, ensuite les œuvres. Abel fut d’abord agréable à Dieu, et puis son sacrifice. » Luther continue : « Je vous en prie, remplissez le devoir d’un ami et d’un chrétien, en faisant connaître ces choses à Érasme. » Cette lettre est datée ainsi : « A la hâte, du coin de notre couvent, le 19 octobre 1516. » Elle met sous leur véritable jour les rapports de Luther avec Érasme. Elle montre l’intérêt sincère qu’il portait à ce qu’il croyait être vraiment avantageux à cet illustre écrivain. Sans doute, plus tard, l’opposition d’Érasme à la vérité le força à le combattre ouvertement ; mais il ne le fit qu’après avoir cherché à éclairer son antagoniste.

o – Non enim justa agendo justi efficimur : sed justi fiendo et essendo, operamur justa. (L. Epp. I, p. 22.)

On entendait donc enfin exposer des idées à la fois claires et profondes sur la nature du bien. On proclamait donc ce principe, que ce qui fait la bonté réelle d’une œuvre, ce n’est pas sa forme extérieure, mais l’esprit dans lequel elle est accomplie. C’était, porter un coup de mort à toutes les observances superstitieuses, qui depuis des siècles étouffaient l’Église et empêchaient les vertus chrétiennes d’y croître et d’y prospérer.

« Je lis Érasme, écrit encore Luther, mais il perd de jour en jour de son crédit auprès de moi. J’aime à le voir reprendre avec tant de science et de fermeté les prêtres et les moines, de leur croupissante ignorance ; mais je crains qu’il ne rende pas de grands services à la doctrine de Jésus-Christ. Ce qui est de l’homme lui tient plus à cœur que ce qui est de Dieup. Nous vivons dans des temps dangereux. On n’est pas un bon et judicieux chrétien parce qu’on comprend le grec et l’hébreu. Jérôme, qui savait cinq langues, est inférieur à Augustin qui n’en comprenait qu’une, bien qu’Érasme pense le contraire. Je cache avec grand soin mon sentiment touchant Érasme, dans la crainte de donner gain de cause à ses adversaires. Peut-être le Seigneur lui donnera-t-il l’intelligence en son tempsq. »

p – Humana prævalent in eo plusquam divina.

q – Dabit ei Dominus intellectum suo forte tempore. (L. Epp. I, p. 52.)

L’impuissance de l’homme, la toute-puissance de Dieu, telles étaient les deux vérités que Luther voulait rétablir. C’est une triste religion et une triste philosophie que celles qui renvoient l’homme à ses forces naturelles. Les siècles les ont essayées, ces forces si vantées ; et tandis que l’homme est parvenu par lui-même à des choses admirables en ce qui concerne son existence terrestre, il n’a jamais pu ni dissiper les ténèbres qui cachent à son esprit la connaissance du vrai Dieu, ni changer un seul penchant de son cœur. Le plus haut degré de sagesse qu’aient atteint des intelligences ambitieuses ou des âmes brûlantes du désir de la perfection, a été de désespérer d’elles-mêmesr. C’est donc une doctrine généreuse, consolante, et souverainement vraie que celle qui nous dévoile notre impuissance, pour nous annoncer une puissance de Dieu par laquelle nous pourrons toutes choses. Elle est grande cette Réformation qui revendique sur la terre la gloire du ciel, et qui plaide auprès des hommes les droits du Dieu fort.

rΤί οὖν ; δυνατὸν ἀναμάρτηνον εἶναι ἤδη ; Quoi ! est-il possible de ne pas pécher ? demande Epictète. (IV, 12, 19.) Ἀμήχανον Impossible ! répond-il.

Mais personne ne connut mieux que Luther l’alliance intime et indissoluble qui unit le salut gratuit de Dieu et les œuvres libres de l’homme. Personne ne montra mieux que lui, que ce n’est qu’en recevant tout de Christ, que l’homme peut beaucoup donner à ses frères. Il présentait toujours ces deux actions, celle de Dieu et celle de l’homme, dans le même tableau. C’est ainsi qu’après avoir exposé au frère Spenlein quelle est la justice qui sauve, il ajoute : « Si tu crois fermement ces choses, comme tu le dois (car maudit est quiconque ne les croit pas), accueille les frères encore ignorants et errants comme Jésus-Christ t’a accueilli toi-même. Supporte-les avec patience ; fais de leurs péchés les tiens propres ; et si tu as quelque chose de bon, communique-le-leur. Recevez-vous les uns les autres, dit l’apôtre, comme aussi Christ nous a reçus pour la gloire de Dieu. C’est une triste justice que celle qui ne veut pas supporter les autres, parce qu’elle les trouve mauvais, et qui ne pense qu’à chercher la solitude du désert, au lieu de leur faire du bien par la patience, la prière et l’exemple. Si tu es le lis et la rose de Christ, sache que ta demeure est parmi les épines. Seulement prends garde que par ton impatience, tes jugements téméraires et ton orgueil caché, tu ne deviennes toi-même une épine. Christ règne au milieu de ses ennemis. S’il n’avait voulu vivre que parmi les bons, et ne mourir que pour ceux qui l’aimaient, pour qui, je te le demande, fût-il mort, et au milieu de qui eût-il vécu ? »

Il est touchant de voir comment Luther mettait lui-même en pratique ces préceptes de charité. Un augustin d’Erfurt, George Leiffer, était en butte à plusieurs épreuves. Luther l’apprit, et, huit jours après avoir écrit la lettre à Spenlein, il vint à lui avec compassion : « J’apprends que vous êtes agité par bien des tempêtes, et que votre esprit est poussé ça et là par les flots… La croix de Christ est divisée par toute la terre, et il en revient à chacun sa part. Vous donc, ne rejetez pas celle qui vous est échue. Recevez-la plutôt comme une relique sainte, non dans un vase d’or ou d’argent, mais, ce qui est bien préférable, dans un cœur d’or, dans un cœur plein de douceur. Si le bois de la croix a été tellement sanctifié par le sang et la chair de Christ, que nous le considérions comme la relique la plus auguste, combien plus les injures, les persécutions, les souffrances, la haine des hommes, doivent-elles être pour nous de saintes reliques, puisqu’elles n’ont pas été seulement touchées par la chair de Christ, mais qu’elles ont été embrassées, baisées, bénies par son immense charités. »

s – … Sanctissimæ reliquæ… deificæ voluntatis suæ ; charitate amplexæ, osculatæ. (L. Epp. I, 18.)

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