Histoire de la Réformation du seizième siècle

4.3

L’armurier Schwarzed – Sa femme – Philippe – Son génie – Ses études – La Bible – Appel à Wittemberg – Départ et voyage de Mélanchton – Leipzig – Mécompte – Joie de Luther – Parallèle – Révolution dans l’enseignement – Étude du grec

Cette lettre et ce bref n’étaient point arrivés en Allemagne, et Luther était encore dans la crainte de se voir obligé de comparaître à Rome, lorsqu’un heureux événement vint consoler son cœur. Il lui fallait un ami dans le sein duquel il pût verser ses peines, et dont l’amour fidèle le consolât à l’heure de l’abattement. Dieu lui fit trouver tout cela dans Mélanchton.

George Schwarzerd était un habile maître armurier de Bretten, petite ville du Palatinat. Le 14 février 1497 il lui naquit un fils qui fut nommé Philippe, et qui s’illustra plus tard sous le nom de Mélanchton. Bien vu des princes palatins, de ceux de Bavière et de Saxe, George était doué de la plus parfaite droiture. Souvent il refusait des acheteurs le prix qu’ils lui offraient, et s’il apprenait qu’ils étaient pauvres, il les obligeait à reprendre leur argent. Il se levait habituellement à minuit, et faisait alors, à genoux, sa prière. S’il lui arrivait de voir venir le matin sans l’avoir faite, il était mécontent de soi tout le jour. Barbara, femme de Schwarzerd, était fille d’un magistrat honorable nommé Jean Reuter. Elle était d’un caractère tendre, un peu portée à la superstition, du reste pleine de sagesse et de prudence. C’est d’elle que sont ces vieilles rimes allemandes bien connues :



Melanchton (1497-1560)

Faire aumône n’appauvrit pas.
Être au temple n’empêche pas.
Graisser le char n’arrête pas.
Bien mal acquis ne produit pas.

Et ces autres rimes :

Ceux qui veulent plus dépenser
Que leur champ ne peut rendre,
Devront finir par se ruiner.

Le jeune Philippe n’avait pas onze ans lorsque son père mourut. Deux jours avant d’expirer, George fit venir son fils près de son lit de mort, et l’exhorta à avoir toujours présente la pensée de Dieu : « Je prévois, dit l’armurier mourant, que de terribles tempêtes viendront ébranler le monde. J’ai vu de grandes choses ; mais de plus grandes se préparent. Que Dieu te conduise et te dirige ! » Après que Philippe eut reçu la bénédiction paternelle, on l’envoya à Spire pour qu’il ne fût pas témoin de la mort de son père. Il s’éloigna tout en larmes.

L’aïeul du jeune garçon, le digne bailli Reuter, qui lui-même avait un fils, tint lieu de père à Philippe et le prit dans sa maison avec George son frère. Peu de temps après, il donna pour précepteur aux trois jeunes garçons Jean Hungarus, homme excellent, qui plus tard, et jusque dans l’âge le plus avancé, annonça l’Évangile avec une grande force. Il ne passait rien au jeune homme. Il le punissait pour chaque faute, mais avec sagesse : « C’est ainsi, dit Mélanchton en 1554, qu’il a fait de moi un grammairien. Il m’aimait comme un fils, je l’aimais comme un père, et nous nous rencontrerons, je l’espère, dans la vie éternellel. »

l – Dilexit me ut filium et ego eura ut patrem : et conveniemus, spero, in vita æterna. (Melancht. Explicat. Evang.)

Philippe se distingua par l’excellence de son esprit, par sa facilité à apprendre et à exposer ce qu’il avait appris. Il ne pouvait demeurer dans l’oisiveté, et il cherchait toujours quelqu’un avec qui il pût discuter sur ce qu’il avait entendum. Il arrivait souvent que des étrangers instruits passaient par Bretten et visitaient Reuter. Aussitôt le petit-fils du bailli les abordait, entrait en conversation avec eux, et les pressait tellement dans la discussion, que les auditeurs en étaient dans l’admiration. A la force du génie il joignait une grande douceur, et il se conciliait ainsi la faveur de tous. Il bégayait ; mais, comme l’illustre orateur des Grecs, il s’appliqua avec tant de soin à se corriger de ce défaut, que plus tard on n’en aperçut plus aucune trace.

m – Quiescere non poterat, sed quærebat ubique aliquem cum quo de auditis disputaret. (Camerarius, Vit. Melancht., p. 7.)

Son grand-père étant mort, le jeune Philippe fut envoyé avec son frère et son jeune oncle Jean à l’école de Pforzheim. Ces jeunes garçons demeuraient chez une de leurs parentes, sœur du fameux Reuchlin. Avide de connaissances, Philippe fit, sous la conduite de George Simler, de rapides progrès dans les sciences et surtout dans l’étude de la langue grecque, pour laquelle il avait une véritable passion. Reuchlin venait souvent à Pforzheim. Il fit chez sa sœur la connaissance de ses jeunes pensionnaires, et il fut bientôt frappé des réponses de Philippe. Il lui donna une grammaire grecque et une Bible. Ces deux livres devaient faire l’étude de toute sa vie.

Lorsque Reuchlin revint de son second voyage en Italie, son jeune parent, âgé de douze ans, fêta le jour de son arrivée, en jouant devant lui, avec quelques amis, une comédie latine qu’il avait lui-même composée. Reuchlin, ravi du talent du jeune homme, l’embrassa tendrement, l’appela son fils bien-aimé, et lui donna en riant le chapeau rouge qu’il avait reçu lorsqu’il avait été fait docteur. Ce fut alors que Reuchlin changea son nom de Schwarzerd en celui de Mélanchton. Ces deux mots signifient terre noire, l’un en allemand et l’autre en grec. La plupart des savants du temps traduisaient ainsi leur nom en grec ou en latin.

Mélanchton, à douze ans, se rendit à l’université de Heidelberg. Ce fut là qu’il commença à étancher la soif de science qui le consumait. Il fut reçu bachelier à quatorze ans. En 1512, Reuchlin l’appela à Tubingue, où un grand nombre de savants distingués se trouvaient réunis. Il fréquentait à la fois les leçons des théologiens, celles des médecins et celles des jurisconsultes. Il n’y avait aucune connaissance qu’il ne crût devoir rechercher. Ce n’était pas la louange qu’il poursuivait, mais la possession et les fruits de la science.

L’Écriture sainte l’occupait surtout. Ceux qui fréquentaient l’église de Tubingue avaient remarqué qu’il avait souvent en main un livre dont il s’occupait entre les services. Ce volume inconnu paraissait plus grand que les manuels de prières, et l’on répandit le bruit que Philippe lisait alors des ouvrages profanes. Mais il se trouva que le livre objet de leurs soupçons était un exemplaire des saintes Écritures, imprimé peu auparavant à Bâle par Jean Frobenius. Il continua toute sa vie cette lecture avec l’application la plus assidue. Toujours il avait sur lui ce volume précieux, et il le portait à toutes les assemblées publiques auxquelles il était appelén. Rejetant les vains systèmes des scolastiques, il s’attachait à la simple parole de l’Évangile. « J’ai de Mélanchton, écrivait alors Érasme à Œcolampade, les sentiments les plus distingués et des espérances magnifiques. Que Christ fasse seulement que ce jeune homme nous survive longtemps, il éclipsera entièrement Érasmeo. » Néanmoins Mélanchton partageait les erreurs de son siècle. Je frémis, dit-il à une époque avancée de sa vie, quand je pense à l’honneur que je rendais aux statues, lorsque je me trouvais encore dans la papautép.

n – Camerar. Vita Philip. Mélanchtonis, p. 16.

o – Is prorsus obscurabit Erasmum. (Er. Epp. I, 405).

p – Cohorresco quando cogito quomodo ipse accesserim ad statuas in papatu. (Explicat. Evangel.)

En 1514 il fut fait docteur en philosophie ; et il commença alors à enseigner. Il avait dix-sept ans. La grâce, l’attrait qu’il savait donner à ses enseignements, faisaient le plus frappant contraste avec la méthode dépourvue de goût que les docteurs, et surtout les moines, avaient jusqu’alors suivie. Il prit une vive part au combat dans lequel Reuchlin se trouvait engagé avec les obscurants de son siècle. D’une conversation agréable, de mœurs douces et élégantes, aimé de tous ceux qui le connaissaient, il jouit bientôt dans le monde savant d’une grande autorité et d’une solide réputation.

Ce fut alors que l’électeur Frédéric conçut l’idée d’appeler un savant distingué comme professeur des langues anciennes à son université de Wittemberg. Il s’adressa à Reuchlin, qui lui indiqua Mélanchton. Frédéric comprit tout l’éclat que ce jeune helléniste répandrait sur une institution qui lui était si chère. Reuchlin, ravi de voir un si beau champ s’ouvrir pour son jeune ami, lui écrivit ces paroles de l’Eternel à Abraham : Sors de ton pays et d’avec ta parenté, et de la maison de ton père, et je rendrai ton nom grand et tu seras béni. « Oui, continue le vieillard, j’espère qu’il en sera ainsi de toi, mon cher Philippe, mon œuvre et ma consolationq. » Mélanchton reconnut dans cette vocation un appel de Dieu. A son départ, l’université fut dans la douleur ; il y avait pourtant des jaloux et des ennemis. Il quitta sa patrie en s’écriant : « Que la volonté du Seigneur s’accomplisse ! » Il avait alors vingt et un ans.

q – Meum opus et meum solatium. (Corp. Ref. I, 33.)

Mélanchton fit le voyage à cheval, dans la compagnie de quelques marchands saxons, comme on se joint à une caravane dans le désert ; car, dit Reuchlin, il ne connaissait ni les lieux ni les routesr. Il présenta ses hommages à l’Électeur qui se trouvait à Augsbourg. A Nuremberg, il vit l’excellent Pirckheimer qu’il connaissait déjà ; à Leipzig, il se lia avec le savant helléniste Mosellanus. L’université donna dans cette dernière ville un festin à son honneur. C’était un repas vraiment académique. Les plats se succédaient en grand nombre, et à chaque plat nouveau l’un des professeurs se levait et adressait à Mélanchton un discours latin préparé d’avance. Celui-ci improvisait aussitôt une réponse. A la fin, lassé de tant d’éloquence : « Hommes très illustres, leur dit-il, permettez-moi de répondre une fois pour toutes à vos harangues ; car n’étant point préparé, je ne saurais mettre dans mes réponses autant de variété que vous dans vos allocutions. » Dès lors les plats arrivèrent sans l’accompagnement d’un discourss.

r – Des Wegs und der Orte unbekannt. (Corp. Réf. I, 30.)

s – Camer. Vit. Mel. 26.

Le jeune parent de Reuchlin arriva à Wittemberg le 25 août 1518, deux jours après que Léon X eut signé le bref adressé à Cajetan et la lettre à l’Électeur.

Les professeurs de Wittemberg ne reçurent pas Mélanchton avec autant de faveur que l’avaient fait ceux de Leipzig. La première impression qu’il produisit sur eux ne répondit pas à leur attente. Ils virent un jeune homme qui semblait plus jeune encore que son âge, d’une stature peu apparente, d’un air faible et timide. Est-ce là cet illustre docteur que les plus grands hommes du temps, Érasme et Reuchlin, élèvent si haut ?… Ni Luther, dont il fit d’abord la connaissance, ni ses collègues, ne conçurent de grandes espérances, en voyant sa jeunesse, son embarras et ses manières.

Quatre jours après son arrivée, le 29 août, il prononça son discours d’inauguration. Toute l’université était assemblée. Le jeune garçon, comme l’appelle Luthert, parla en une latinité si élégante, et montra tant de science, un esprit si cultivé, un jugement si sain, que tous ses auditeurs furent dans l’admiration.

t – Puer et adoloscentulus, si ætatem consideres. (L. Epp. I., 141.)

Le discours terminé, tous s’empressèrent de le féliciter ; mais personne ne ressentait plus de joie que Luther. Il se hâta de communiquer à ses amis les sentiments qui remplissaient son cœur. « Mélanchton, écrivit-il à Spalatin, le 31 août, a prononcé, quatre jours après son arrivée, une si belle et si savante harangue, que tous l’ont écouté avec approbation et avec étonnement. Nous sommes bientôt revenus des préjugés qu’avaient fait naître sa stature et sa personne ; nous louons et nous admirons ses paroles ; nous rendons grâces au prince et à vous, pour le service que vous nous avez rendu. Je ne demande pas d’autre maître de grec. Mais je crains que son corps délicat ne puisse supporter nos aliments, et que nous ne le gardions pas longtemps, à cause de la modicité de son traitement. J’apprends que les gens de Leipzig se vantent déjà de pouvoir nous l’enlever. O mon cher Spalatin, prenez garde de ne pas mépriser son âge et sa personne. Cet homme est digne de tout honneuru. »

u – L. Epp. I, 135.

Mélanchton se mit aussitôt à expliquer Homère et l’Epître de saint Paul à Tite. Il était plein d’ardeur. Je ferai tous mes efforts, écrivait-il à Spalatin, pour me concilier à Wittemberg la faveur de tous ceux qui aiment les lettres et la vertu

Mélanchton savait répondre à cette affection de Luther. Il découvrit bientôt en lui une bonté de caractère, une force d’esprit, un courage, une sagesse, qu’il n’avait trouvés jusqu’alors chez aucun homme. Il le vénéra et il l’aima. « S’il est quelqu’un, disait-il, que j’aime avec force, et que mon esprit tout entier embrasse, c’est Martin Lutherv. »

v – Martinum, si omnino in rebus humanis quidquam, vehementissime diligo et animo integerrimo complector. (Mel. Epp. I, 411.)

Ainsi se rencontrèrent Luther et Mélanchton ; ils furent amis jusqu’à la mort. On ne peut assez admirer la bonté et la sagesse de Dieu, qui réunissait deux hommes si différents et pourtant si nécessaires l’un à l’autre. Ce que Luther avait en chaleur, en élan, en force, Mélanchton l’avait en clarté, en sagesse, en douceur. Luther animait Mélanchton, Mélanchton modérait Luther. Ils étaient comme ces couches de matière électrique, l’une en plus, l’autre en moins, qui se tempèrent mutuellement. Si Mélanchton avait manqué à Luther, peut-être le fleuve se fût-il débordé. Lorsque Luther manqua à Mélanchton, Mélanchton hésita, céda même, là où il n’aurait pas dû céderw. Luther fit beaucoup avec puissance. Mélanchton ne fit pas moins peut-être en suivant une voie plus lente et plus tranquille. Tous deux étaient droits, ouverts, généreux ; tous deux pleins d’amour pour la Parole de la vie éternelle, la servirent avec une fidélité et un dévouement qui dominèrent toute leur vie.

w – Calvin écrit à Sleidam : Dominus cum fortiore spiritu instruat, ne gravem ex ejus timiditate jacturam sentiat posteritas.

Au reste, l’arrivée de Mélanchton opéra une révolution, non seulement à Wittemberg, mais encore dans toute l’Allemagne et dans tout le monde savant. L’étude qu’il avait faite des classiques grecs et latins et de la philosophie lui avait donné un ordre, une clarté, une précision d’idées, qui répandaient sur tous les sujets qu’il traitait une nouvelle lumière, une inexprimable beauté. Le doux esprit de l’Evangile fécondait, animait ses méditations, et les sciences les plus arides se trouvaient revêtues dans ses expositions d’une grâce infinie qui captivait tous les auditeurs. La stérilité que la scolastique avait répandue sur l’enseignement cessa. Une nouvelle manière d’enseigner et d’étudier commença avec Mélanchton. « Grâces à lui, dit un illustre historien allemandx, Wittemberg devint l’école de la nation. »

x – Plank.

Il était en effet d’une grande importance qu’un homme qui connaissait à fond le grec enseignât, dans cette université, où les nouveaux développements de la théologie appelaient maîtres et disciples à étudier dans la langue originale les documents primitifs de la foi chrétienne. Dès lors Luther se mit avec zèle à ce travail. Le sens de tel ou tel mot grec qu’il avait jusqu’alors ignoré, éclaircissait tout à coup ses idées théologiques. Quel soulagement et quelle joie n’éprouva-t-il pas quand il vit, par exemple, que le mot grec μετάνοια qui, selon l’Église latine, désignait une pénitence, une satisfaction exigée par l’Église, une expiation humaine, signifiait en grec une transformation ou une conversion du cœur ? Un épais brouillard se dissipa alors tout à coup devant ses yeux. Les deux sens donnés à ce mot suffisent pour caractériser les deux Églises.

L’impulsion que Mélanchton donna à Luther pour la traduction de la Bible, est l’une des circonstances les plus remarquables de l’amitié de ces deux grands hommes. Déjà, en 1517, Luther avait commencé quelques essais de traduction. Il se procurait autant de livres grecs et latins qu’il pouvait en acquérir. Maintenant, aidé de son cher Philippe, son travail prit un nouvel essor ; Luther obligeait Mélanchton à prendre part à ses recherches ; il le consultait sur les passages difficiles ; et cette œuvre, qui devait être l’un des grands travaux du réformateur, avançait plus sûrement et plus vite.

Mélanchton, de son côté, apprenait à connaître une théologie nouvelle. La belle et profonde doctrine de la justification par la foi le remplissait d’étonnement et de joie ; mais il recevait le système que professait Luther avec indépendance, et en lui faisant subir la forme particulière de son intelligence ; car, quoiqu’il n’eût que vingt et un ans, il était de ces esprits prématurés qui entrent de bonne heure en une pleine possession de toutes leurs forces, et qui sont eux-mêmes, dès leurs premiers pas.

Bientôt le zèle des maîtres se communiqua aux disciples. On pensa à réformer la méthode. On supprima, avec l’agrément de l’Électeur, certains cours qui n’avaient qu’une importance scolastique ; on donna en même temps aux études classiques un nouvel essor. L’école de Wittemberg se transformait, et le contraste avec les autres universités devenait toujours plus saillant. Cependant on se tenait encore dans les limites de l’Église, et l’on ne se doutait nullement d’être à la veille d’une grande bataille avec le pape.

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