Histoire de la Réformation du seizième siècle

6.10

Appel de Luther à un concile universel – Lutte corps à corps – La bulle brûlée par Luther – Signification de cet acte hardi – Luther dans l’académie – Luther contre le pape – Nouvel écrit de Mélanchthon – Comment Luther rassure ses amis – Progrès de la lutte – Opinion de Mélanchthon sur les timides – Écrit de Luther sur la Bible – Doctrine de la grâce

Mais le devoir l’obligeait à parler pour manifester la vérité au monde. Rome a frappé ; il fera connaître comment il accepte ses coups. Le pape l’a mis au ban de l’Église ; il le mettra lui-même au ban de la chrétienté. La parole du pontife a été jusqu’à cette heure toute-puissante ; il opposera parole à parole, et le monde connaîtra quelle est celle qui a le plus de pouvoir. « Je veux, dit-il, mettre ma conscience en repos, en révélant aux hommes le danger où ils se trouventc. » Et en même temps il se prépare à renouveler son appel à un concile universel. Un appel du pape à un concile était un crime. C’est donc par un nouvel attentat envers la puissance pontificale que Luther prétend se justifier de ceux qui ont précédé.

c – « Christus istacœpit, ipse perficiet, etiam me sive extincto, sive fugato. (Ibid., p. 326.)

Le 17 novembre, un notaire et cinq témoins, parmi lesquels se trouvait Cruciger, se réunissent, à dix heures du matin, dans l’une des salles du couvent des Augustins, où habitait le docteur. Là, l’officier public, Sarctor d’Eisleben, se mettant aussitôt en devoir de rédiger la minute de sa protestation, le réformateur dit en présence de ces témoins, d’un ton solennel :

« Attendu qu’un concile général de l’Église chrétienne est au-dessus du pape, surtout en ce qui concerne la foi :

Attendu que la puissance du pape est, non au-dessus, mais au-dessous de l’Écriture, et qu’il n’a pas le droit d’égorger les brebis de Christ, et de les jeter à la gueule du loup :

Moi, Martin Luther, augustin, docteur de la sainte Écriture à Wittemberg, j’en appelle, par cet écrit, pour moi et pour ceux qui sont ou seront avec moi, du très-saint pape Léon à un futur concile universel et chrétien.

J’en appelle dudit pape Léon, premièrement, comme d’un juge inique, téméraire, tyrannique, qui me condamne sans m’entendre et sans en exposer les motifs ; secondement, comme d’un hérétique et d’un apostat égaré, endurci, condamné par les saintes Écritures, qui m’ordonne de nier que la foi chrétienne soit nécessaire dans l’usage des sacrementsd ; troisièmement, comme d’un ennemi, d’un antechrist, d’un adversaire, d’un tyran de la sainte Écrituree, qui ose opposer ses propres paroles à toutes les paroles de Dieu ; quatrièmement, comme d’un contempteur, d’un calomniateur, d’un blasphémateur de la sainte Église chrétienne et d’un concile libre, qui prétend qu’un concile n’est rien en lui-même.

d – « Ab erroneo, indurato, per Scripturas sanctas damnato, hæretico et apostata. » (Luth. Op. lat., II, p. 50. Voyez aussi Luth. Op. (L.) XVII, p. 332.) Il y a dans l’allemand quelques paragraphes qui ne sont pas dans le latin.

e – « Oppressore totius sacræ Scripturæ… » (Ibid.)

C’est pourquoi je supplie très humblement les sérénissimes, très-illustres, excellents, généreux, nobles, forts, sages et prudents seigneurs, Charles, empereur romain, les électeurs, princes, comtes, barons, chevaliers, gentilshommes, conseillers, villes et communautés de toute la nation allemande d’adhérer à ma protestation, et de résister avec moi à la conduite antichrétienne du pape, pour la gloire de Dieu, pour la défense de l’Église et de la doctrine chrétienne, et pour le maintien des conciles libres de la chrétienté ; et Christ, Notre Seigneur, les récompensera richement par sa grâce éternelle. Mais s’il en est qui méprisent ma prière et qui continuent à obéir au pape, à cet homme impie, plutôt qu’à Dieuf, j’en repousse par la présente la responsabilité, ayant fidèlement averti leurs consciences, et je les abandonne au jugement suprême de Dieu, ainsi que le pape et tous ses adhérents. »

f – « Et papæ, impio homini, plus quam Deo obediant. » (Ibid.)

Tel est l’acte de divorce de Luther ; c’est ainsi qu’il répond à la bulle du pontife. Il y a un grand sérieux dans cette déclaration. Les accusations qu’il porte contre le pape sont d’une haute gravité, et ce n’est pas à la légère qu’il les a faites. Cette protestation fut répandue dans toute l’Allemagne, et envoyée dans la plupart des cours de la chrétienté.

Luther avait cependant en réserve une démarche plus hardie encore, bien que celle qu’il venait de faire parût le comble de l’audace. Il ne voulait rester en rien en arrière de Rome. Le moine de Wittemberg fera tout ce que le souverain pontife ose faire. Il prononce parole contre parole ; il élève bûcher contre bûcher. Le fils de Médicis et le fils du mineur de Mansfeld sont descendus dans la lice ; et, dans cette lutte corps à corps qui ébranle le monde, l’un ne porte pas un coup que l’autre ne le rende. Le 10 décembre on pouvait lire une affiche sur les murs de l’Université de Wittemberg. Elle invitait les professeurs et les étudiants à se trouver, à neuf heures du matin, à la porte Orientale, près de la sainte croix. Un grand nombre de docteurs et de disciples se réunirent, et Luther, marchant à leur tête, conduisit le cortège au lieu indiqué. Que de bûchers Rome a allumés dans le cours des siècles ! Luther veut faire une application meilleure du grand principe romain. Ce n’est que de quelques vieux papiers qu’il s’agit de se défaire ; et le feu, pense-t-il, est fait pour cela. Un échafaud était préparé. Un des plus anciens maîtres ès-arts y mit le feu. Au moment où les flammes s’élevèrent, on vit le redoutable augustin, revêtu de son froc, s’approcher du bûcher, tenant en main le Droit canon, les Décrétales, les Clémentines, les Extravagantes des papes, quelques écrits d’Eck et d’Emser, et la Bulle du pape. Les Décrétales ayant d’abord été consumées, Luther éleva la bulle, et dit : « Puisque tu as contristé le Saint du Seigneur, que le feu éternel te contriste et te consume ! » et il la jeta aux flammes. Jamais guerre ne fut déclarée avec plus d’énergie et de résolution. Alors Luther reprit tranquillement le chemin de la ville, et la foule des docteurs, des professeurs, des étudiants, faisant éclater son approbation, rentra avec lui dans Wittemberg. « Les Décrétales, disait Luther, ressemblent à un corps dont la tête est douce comme une vierge, dont les membres sont pleins de violence comme un lion, et dont la queue est remplie de ruses comme un serpent. Dans toutes les lois des papes il n’y a pas une parole qui nous apprenne qui est Jésus-Christg. « Mes ennemis, dit-il encore, ont pu, en brûlant mes livres, nuire à la vérité dans l’esprit du commun peuple, et perdre des âmes ; c’est pourquoi j’ai consumé leurs livres à mon tour. Une lutte sérieuse vient de s’ouvrir. Jusqu’ici je n’ai fait que badiner avec le pape. J’ai commencé cette œuvre au nom de Dieu ; elle se finira sans moi et par sa puissance. S’ils osent brûler mes livres, où il se trouve plus d’Évangile, pour parler sans vanterie, que dans tous les livres du pape, je puis à plus forte raison brûler les leurs, où il n’y a rien de bon. »

g – Luth. Op. (W.) XXII, p. 1493-1496.



Luther brûle la bulle papale

Si Luther avait ainsi commencé la Réformation, une telle démarche eût pu sans doute avoir des suites funestes. Le fanatisme eût pu s’en emparer, et jeter l’Église dans une voie de désordre et de violence. Mais c’était en exposant avec gravité les enseignements de l’Écriture que le réformateur avait préludé à son œuvre. Les fondements avaient été posés avec sagesse. Maintenant, un coup de force comme celui qu’il venait de porter pouvait non seulement être sans inconvénient, mais même accélérer le moment où la chrétienté verrait tomber ses chaînes.

Luther déclarait ainsi solennellement qu’il se séparait du pape et de son Église. Après sa lettre à Léon X, cela pouvait lui paraître nécessaire. Il acceptait l’excommunication que Rome avait prononcée. Il faisait savoir au monde chrétien que maintenant il y avait guerre à mort entre lui et le pape. Il brûlait ses navires sur le rivage, et s’imposait la nécessité d’avancer et de combattre.

Luther était rentré dans Wittemberg. Le lendemain, la salle académique était plus remplie que de coutume. Les esprits étaient émus ; il y avait dans cette assemblée quelque chose de solennel ; on s’attendait à une allocution du docteur. Il commenta les Psaumes ; c’était un travail qu’il avait commencé au mois de mars de l’année précédente. Puis, ayant fini son explication, il s’arrêta quelques instants, et dit enfin avec force : « Tenez-vous en garde contre les lois et les statuts du pape. J’ai brûlé les Décrétales ; mais ce n’est qu’un jeu d’enfant. Il serait temps, et plus que temps, que l’on brûlât le pape, c’est-à-dire, reprit-il aussitôt, le siège de Rome avec toutes ses doctrines et ses abominations. » Prenant ensuite un ton plus solennel : « Si vous ne combattez pas de tout votre cœur le gouvernement impie du pape, dit-il, vous ne pouvez être sauvés. Quiconque se complaît dans la religion et dans le culte de la papauté sera éternellement perdu dans la vie qui est à venirh. »

h – « Muss ewig in jenem Leben verlohren seyn. » (Luth. Op. (L.) XVII, p. 333.)

« Si on la rejette, ajouta-t-il, il faut s’attendre à courir toute espèce de dangers, et même à perdre la vie. Mais il vaut mieux encore s’exposer à de tels périls dans ce monde, que se taire ! Tant que je vivrai, je dénoncerai à mes frères la plaie et la peste de Babylone, de peur que plusieurs, qui sont avec nous, ne retombent avec les autres dans l’abîme de l’enfer. »

On peut à peine imaginer l’effet que produisit sur l’assemblée ce discours, dont l’énergie nous étonne. « Aucun de nous, ajoute le candide étudiant qui nous l’a conservé, à moins qu’il ne soit une bûche sans intelligence (comme le sont tous les papistes, dit-il en parenthèse), aucun de nous ne doute que ce soit là la pure vérité. Il est évident à tous les fidèles que le docteur Luther est un ange du Dieu vivanti, appelé à paître de la Parole de Dieu les brebis de Christ, si longtemps égarées. »

i – « Lutherum esse Dei viventis angelum, qui palabundas Christi oves pascal. » (Luth. Op. lat., II, p. 123.)

Ce discours et l’acte même qui le couronna signalent une époque importante de la Réformation. La dispute de Leipzig avait détaché intérieurement Luther du pape. Mais le moment où il brûla la bulle fut celui où il déclara de la manière la plus expresse son entière séparation de l’évêque de Rome et de son Église, et son attachement à l’Église universelle, telle qu’elle a été fondée par les apôtres de Jésus-Christ. Il alluma vers la porte Orientale un incendie qui dure depuis trois siècles.

« Le pape, disait-il, a trois couronnes ; voici pourquoi : la première est contre Dieu, car il condamne la religion ; la seconde contre l’Empereur, car il condamne la puissance séculière ; la troisième contre la société, car il condamne le mariagej. » Quand on lui reprochait de s’élever trop violemment contre le papisme : « Ah ! répondait-il, je voudrais pouvoir ne faire entendre contre lui que des coups de tonnerre, et que chacune de mes paroles fût un carreau de la foudrek. »

j – Luth. Op. (W.), XXII, p. 1313.

k – « Und ein jeglich Wort eine Donneraxt väre. » (Luth. Op. (W.) XXII, p. 1350.)

Cette fermeté se communiquait aux amis et aux compatriotes de Luther. Tout un peuple se ralliait à lui. L’université de Wittemberg surtout se rattachait toujours plus à ce héros, auquel elle devait son importance et sa gloire. Carlstadt éleva alors la voix contre le « lion furieux de Florence, » qui déchirait les lois divines et humaines, et foulait aux pieds les principes de l’éternelle vérité. Mélanchthon aussi adressa vers cette époque aux états de l’Empire un écrit où l’on retrouve l’élégance et la sagesse qui distinguent cet homme aimable. Il répondait à un livre attribué à Emser, mais publié sous le nom du théologien romain Rhadinus. Jamais Luther lui-même ne parla avec plus de force ; et cependant il y a dans les paroles de Mélanchthon une grâce qui leur fait trouver accès dans les cœurs.

Après avoir montré, par des passages de l’Écriture, que le pape n’est pas supérieur aux autres évêques : « Qu’est-ce qui empêche, dit-il aux états de l’Empire, que nous ôtions au pape le droit que nous lui avons donnél  ? Peu importe à Luther que nos richesses, c’est-à-dire, que les trésors de l’Europe soient envoyés à Rome ? Mais ce qui cause sa douleur et la nôtre, c’est que les lois des pontifes et le règne du pape non seulement mettent en danger les âmes des hommes, mais les perdent entièrement. Chacun peut juger par lui-même s’il lui convient ou non de donner son argent pour entretenir le luxe romain ; mais juger des choses de la religion et des mystères sacrés n’est pas à la portée du vulgaire. C’est donc ici que Luther implore votre foi, votre zèle, et que tous les hommes pieux l’implorent avec lui, les uns à haute voix, les autres par leurs gémissements et leurs soupirs. Souvenez-vous que vous êtes chrétiens, princes du peuple chrétien, et arrachez les tristes débris du christianisme à la tyrannie de l’Antechrist. Ils vous trompent ceux qui prétendent que vous n’avez aucune autorité contre les prêtres. Ce même esprit qui anima Jéhu contre les prêtres de Baal vous presse, par cet antique exemple, d’abolir la superstition romaine, bien plus horrible que l’idolâtrie de Baalm. » Ainsi parlait aux princes de l’Allemagne le doux Mélanchthon. Quelques cris d’effroi se firent entendre parmi les amis de la Réformation. Des esprits timides, enclins à des ménagements extrêmes, Staupitz en particulier, exprimèrent de vives angoisses. « Toute cette affaire n’a été jusqu’à présent qu’un jeu, lui dit Luther. Vous l’avez dit vous-même : Si Dieu ne fait ces choses, il est impossible qu’elles se fassent. Le tumulte devient de plus en plus tumultueux, et je ne pense pas qu’il puisse s’apaiser, si ce n’est au dernier journ. » C’est ainsi que Luther rassurait les esprits alarmés. Depuis trois siècles, le tumulte ne s’est pas apaisé !

l – « Quid obstat quominus papæ ; quod dedimus jus adimamus ? (Corp. Reform. I, p. 337.)

m – « Ut extinguaris illam, multo terriorem Baalis idololatria, romanam superstitionem. » (Corp. Reform., I, p. 337.)

n – Tumultus egregie tumultuatur, ut, nisi extremo die, sedari mihi posse non videatur. » (Luth. Ep. I, p. 541.)

« La papauté, continua-t-il, n’est plus maintenant ce qu’elle était hier et avant-hier. Qu’elle excommunie et brûle mes écrits !… qu’elle me tue !… elle n’arrêtera pas ce qui s’avance. Quelque chose de prodigieux est à la porteo. J’ai brûlé la bulle, d’abord avec un grand tremblement, mais maintenant j’en éprouve plus de joie que d’aucune action que j’aie faite dans toute ma viep. »

o – « Omnino aliquid potenti præ foribus est. » (Luth. Ep. I, p. 542.) Quel sentiment de l’avenir !

p – « … Primum trepidus et orans, sed nunc lætior quam ullo totius vitæ meæ facto. » (Ibid.)

On s’arrête involontairement ; et l’on se plaît à lire dans la grande âme de Luther tout l’avenir qui se prépare. « O mon père, dit-il à Staupitz en terminant, priez pour la Parole de Dieu et pour moi. Je suis enlevé par ces flots, et comme tournoyé par leurs tourbillonsq. »

q – « … Ego fluctibus his rapior et volvor… » (Ibid.)

Ainsi le combat se déclare de tous côtés. Les combattants ont jeté les fourreaux de leurs épées. La Parole de Dieu a repris ses droits, et dépose celui qui avait pris la place de Dieu même. Toute la société s’ébranle. Dans tous les temps, il ne manque pas d’hommes égoïstes, qui voudraient laisser dormir la société humaine dans l’erreur et dans la corruption ; mais les hommes sages, fussent-ils même timides, pensent autrement. « Nous savons bien, dit le doux et modéré Mélanchthon, que les hommes d’État ont horreur de toute innovation ; et il faut avouer que, dans cette triste confusion qui s’appelle la vie humaine, les discordes, et même celles qui proviennent des causes les plus justes, sont toujours entachées de quelque mal. Cependant il est nécessaire que la Parole et le commandement de Dieu passent dans l’Église avant toutes les choses humainesr. Dieu menace de la colère éternelle ceux qui s’efforcent d’anéantir la vérité. C’est pourquoi c’était un devoir pour Luther, un devoir chrétien, et auquel il ne pouvait se soustraire, surtout puisqu’il était docteur de l’Église de Dieu, de reprendre les erreurs pernicieuses que des hommes déréglés répandaient avec une inconcevable effronterie. Si la discorde enfante beaucoup de maux, ainsi que je le vois, à ma grande douleur, ajoute le sage Philippe, c’est la faute de ceux qui au commencement ont répandu des erreurs, et de ceux qui, pleins d’une haine diabolique, cherchent à présent à les maintenir. »

r – « Sed tamen in Ecclesia necesse est anteferri mandatum Dei omnibus rebus humanis. » (Melancht., Vit. Lutheri.)

Mais tous ne pensaient pas de même. On accabla Luther de reproches ; l’orage fondit sur lui de toutes parts. Il est tout seul ! disaient les uns ; il enseigne des choses nouvelles ! disaient les autres.

« Qui sait, répondit Luther, dans le sentiment de la vocation qui lui était adressée d’en haut, qui sait si ce n’est pas Dieu qui m’a choisi et appelés, et s’ils ne doivent pas craindre, en me méprisant, de mépriser Dieu lui-même ?… Moïse était seul, à la sortie d’Egypte ; Élie seul, au temps du roi Achab ; Ésaïe seul, à Jérusalem ; Ézéchiel seul, à Babylone… Dieu n’a jamais choisi pour prophète ni le souverain sacrificateur, ni quelque autre grand personnage ; mais ordinairement il a choisi des personnes basses et méprisées, une fois même un berger, Amos. En tout temps les saints ont dû reprendre les grands, les rois, les princes, les prêtres, les savants, au péril de leur vie… Et sous le Nouveau Testament n’en a-t-il pas été de même ? Ambroise était seul de son temps ; après lui, Jérôme fut seul ; plus tard encore, Augustin fut seul… Je ne dis pas que je sois un prophètet  ; mais je dis qu’ils doivent craindre, précisément parce que je suis seul et qu’ils sont plusieurs. Ce dont je suis sûr, c’est que la Parole de Dieu est avec moi, et qu’elle n’est point avec eux.

s – « Wer weissob mich Gott dazu berufenund erwæhlt hat. » Fondement des articles condamnés par la bulle de Rome. (Luth. Op. (L.), XVII, p. 338.)

t – « Ich sage nicht dass Ich ein Prophet sey. » (Luth. Op. (L.) XVII, p. 338.)

On dit aussi, continue-t-il, que je mets en avant des choses nouvelles, et qu’il est impossible de croire que tous les autres docteurs se soient si longtemps trompés.

Non, je ne prêche pas des choses nouvelles. Mais je dis que toutes les doctrines chrétiennes ont disparu chez ceux mêmes qui eussent dû les conserver, savoir, les savants et les évêques. Je ne doute pas cependant que la vérité ne soit demeurée dans quelques cœurs, ne fût-ce même que chez des enfants au berceau. De pauvres paysans, de simples enfants comprennent mieux maintenant Jésus-Christ que le pape, les évêques et les docteurs…

On m’accuse de rejeter les saints docteurs de l’Église. Je ne les rejette point ; mais, puisque tous ces docteurs cherchent à prouver leurs écrits par la sainte Écriture, il faut qu’elle soit plus claire et plus certaine qu’ils ne le sont. Qui pensera à prouver un discours obscur par un discours plus obscur encore ? Ainsi donc la nécessité nous contraint à recourir à la Bible, comme le font tous les docteurs, et à lui demander de prononcer sur leurs écrits ; car la Bible seule est seigneur et maître.

Mais, dit-on, des hommes puissants le poursuivent. Et n’est-il pas clair, d’après l’Écriture, que les persécuteurs ont ordinairement tort et les persécutés raison, que le grand nombre a été toujours avec le mensonge, et le petit nombre avec la vérité ? La vérité a fait de tout temps rumeuru. »

u – « Warheit hat allezeit rumort. » (Ibid., p. 340.)

Luther passe ensuite en revue les propositions condamnées dans la bulle comme hérétiques, et il en démontre la vérité par des preuves tirées de l’Écriture sainte. Avec quelle force, en particulier, ne soutient-il pas la doctrine de la grâce !

« Quoi, dit-il, la nature pourra, avant et sans la grâce, haïr le péché, l’éviter, s’en repentir, tandis que, même quand la grâce est venue, cette nature aime le péché, le recherche, le désire, et ne cesse de combattre la grâce et d’être irritée contre elle ; ce dont tous les saints gémissent continuellement… C’est comme si l’on disait qu’un grand arbre que je ne puis fléchir en y employant toutes mes forces fléchit de lui-même quand je l’abandonne, ou qu’un torrent que les digues et les murailles ne peuvent arrêter s’arrête aussitôt quand je le laisse à lui-même… Non, ce n’est pas en considérant le péché et ses suites que l’on parvient à la repentance ; mais c’est en contemplant Jésus-Christ, ses plaies et son immense charitév. Il faut que la connaissance du péché provienne de la repentance, et non la repentance de la connaissance du péché. La connaissance est le fruit, la repentance est l’arbre. Chez nous, les fruits croissent sur les arbres ; mais il paraît que dans les États du Saint-Père les arbres croissent sur les fruits. »

v – « Man soll zuvor Christum in seine Wunden sehen, und aus denselben seine Liebe gegen uns. » (Luth. Op. (L.) XVII, p. 351.)

Le courageux docteur, quoiqu’il proteste, rétracte cependant quelques-unes de ses propositions. L’étonnement cessera quand on saura la manière dont il le fait. Après avoir cité les quatre propositions sur les indulgences, condamnées par la bullew, il ajoute simplement :

w – XIX à XXII, ibid., p. 363.

« A l’honneur de la sainte et savante bulle, je rétracte tout ce que j’ai jamais enseigné touchant les indulgences. Si c’est justement que l’on a brûlé mes livres, cela est certainement arrivé parce que j’y ai accordé quelque chose au pape dans la doctrine des indulgences ; c’est pourquoi je les condamne moi-même au feu. »

Il se rétracte aussi quant à Jean Huss : « Je dis maintenant, non pas quelques articles, mais tous les articles de Jean Huss sont tout à fait chrétiens. Le pape, en condamnant Huss, a condamné l’Évangile. J’ai fait cinq fois plus que lui, et pourtant je crains fort de n’avoir pas fait assez. Huss dit seulement qu’un méchant pape n’est pas un membre de la chrétienté ; mais moi, si aujourd’hui saint Pierre même siégeait à Rome, je nierais qu’il fût pape par l’institution de Dieu. »

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant