Vie de John Hunt, missionnaire aux îles Fidji

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Les îles Fidji

Un appel inattendu. — Les îles Fidji. — Hésitations de Hunt. — Une amie de cœur. — Il se décide. — Position géographique et description des îles Fidji. — Aspect pittoresque. — Productions abondantes. — Les habitants. — Leur caractère. — Leur civilisation. — Leur religion. — Leur littérature. — Leurs arts. — Leur étiquette. — Les femmes fidjiennes. — L’état moral des Fidjiens. — Leur passion pour la chair humaine. — Comment se fournit la table d’un roi. — Un cannibale vorace. — Causes du cannibalisme — Coutume d’enterrer des hommes vivants. — Histoire d’un jeune homme enterré vivant par son père. — Strangulation des femmes.

Un jour du mois de février 1838, John Hunt, qui touchait au terme de ses études à Hoxton, reçut l’invitation de se rendre, sans perdre un moment, à la Maison des missions wesleyennes.

Un cri de détresse était parti de l’un des archipels reculé de la Polynésie, et, sous la forme d’une feuille volante, avait remué tous les cœurs chrétiens de l’Angleterre. Il s’agissait des îles Viti ou Fidji, dont le nom était à peine connu alors et qui ne figuraient que sur peu de cartes géographiques. Des détails effrayants venaient d’arriver, de la part de deux missionnaires, sur les horribles cruautés auxquelles se livrait de sang-froid ce peuple anthropophage. Ils demandaient à grands cris des compagnons d’œuvre pour entreprendre la conquête de ce pays à l’Évangile. Les membres du comité venaient proposer à Hunt d’être l’un de ces premiers partants. Le sentiment de sa vocation pour l’œuvre des missions n’avait fait que s’enraciner plus profondément dans son âme, durant tout le cours de ses études, mais sa première pensée avait persisté en lui ; il se croyait destiné à évangéliser l’Afrique et il avait toujours exprimé son opinion à cet égard. L’appel pressant qui lui fut adressé l’émut profondément ; il demanda un peu de temps pour réfléchir.

A son retour, il entra précipitamment dans la chambre de l’un de ses camarades, et d’une voix troublée, lui dit : « Ils me proposent d’aller à Fidji. »

Hunt semblait tellement abattu que son ami s’empressa de l’encourager et de sympathiser avec lui, en lui parlant des périls de cette mission parmi les cannibales.

« Ce n’est pas là ce qui m’effraie, » répondit vivement le jeune homme.

« Qu’est-ce donc ? » répliqua son ami.

Hunt était, pour ainsi dire, brisé par l’émotion. A la fin il dit : « Je vais vous le dire. Cette pauvre amie du Lincolnshire n’osera jamais m’accompagner à Fidji ; sa mère n’y consentirait pas. » Il craignait que cette amie de son cœur, qui, depuis six ans, lui était demeurée fidèle et qui avait consenti à le suivre partout, n’osât pas l’accompagner sur cette terre lointaine qui jouissait déjà d’une si triste renommée. Il lui écrivit aussitôt, et, peu de jours après, il entrait de nouveau dans la chambre de son ami, la figure rayonnante, et il s’écriait : « Tout va bien ! Elle veut me suivre partout où j’irai. »

Pendant que s’accomplit, sous le regard de Dieu, le long voyage du jeune couple missionnaire, jetons un coup d’œil sur le pays lointain vers lequel il se dirige.

[Au lieu de décrire nous, même Fidji et les Fidjiens, d’après nos documents, nous préférons emprunter à la belle étude de M. Nagel, dans le journal Les Missions Evangéliques, toute la dernière partie de ce chapitre. Ce travail est fait avec talent, et nos lecteurs ne pourront que gagner au change.]

« C’est parmi les innombrables archipels de la Polynésie que se range le groupe des îles Fidji, qui compte environ 225 îles, dont 80 sont inhabitées et ne sont visitées que de temps à autre par les pêcheurs. Elles couvrent ensemble une surface plus grande que celle de toute la Suisse, et la population totale en est estimée à 170 000 âmes ; mais cette estimation est sans doute bien au-dessous de la réalité. Deux seules de ces îles sont grandes ; toutes les autres sont assez petites. La plus grande de toutes est celle de Viti-Levou (ou Fidji la grande) qui a donné son nom au groupe entier, et qui a une longueur de 30 lieues (de l’ouest à l’est) sur une largeur de 20 (du nord au sud). Elle a des montagnes qui s’élèvent à une hauteur de 5000 pieds, une nature des plus riches, les paysages les plus beaux et les plus variés et une population de 50 000 âmes. C’est là que résident les chefs les plus puissants. La capitale de tout ce petit empire est Mbau, située dans la petite île du même nom, qui n’a qu’une demi-lieue carrée de surface et qui est unie à l’île de Viti-Levou par un isthme, à sec quand les eaux sont basses et toujours guéable. Au nord de Viti-Levou s’étend la seconde grande île du groupe, celle de Vanoua-Levou, (ou le grand pays), longue de 46 lieues, large de 12 et entamée par une baie qui s’avance à près de 20 lieues dans l’intérieur des terres et que les Fidjiens appellent la Mer morte. C’est la seule île du groupe qui produise le bois de sandal, ce bois parfumé si recherché des Chinois, qui le brûlent en l’honneur de leurs dieux ou de leurs ancêtres, et qui a attiré vers les îles Fidji les premiers marchands. L’île de Vanoua-Levou est encore remarquable par les sources chaudes de Savou-Savou, dans l’eau desquelles les indigènes peuvent faire cuire leurs aliments. Elle doit avoir une population de 30 000 âmes. Près de cette île, à l’est, est celle de Somosomo ou Taviouni, le paradis des îles, dont les missionnaires disent que l’imagination la plus riche ne saurait concevoir des scènes d’une plus luxuriante beauté. A l’est de ces grandes îles et dans la direction du sud-est, s’étend toute une guirlande d’îles délicieuses, formant avec les précédentes un grand arc de cercle qui enferme une mer intérieure nommée mer de Koro et ouverte au midi. On y distingue à partir de Vanoua-Levou, les groupes des îles Ring-golds, des îles de l’Exploration et de Lakemba ; enfin, à l’extrémité de l’arc, et à une certaine distance des autres, le petit groupe d’Owo. Au centre de la mer de Koro sont disséminées les îles du groupe central ; au sud de Viti-Levou se trouve le groupe de Kandavou, et à l’ouest des deux grandes îles s’étend, sur une longueur de 40 lieues, le groupe d’Yasawa.

Telle est la distribution géographique de ces îles, qui diffère entièrement de la division politique. Qui pourrait dépeindre convenablement l’aspect si pittoresque et si varié de ces îles fortunées ? Ici des montagnes élevées dont les flancs vont s’abîmer dans des précipices abrupts, des rochers qui de loin semblent suspendus dans les airs, des pics élancés aux formes les plus fantastiques ; au sommet de rochers qu’on dirait inaccessibles, des demeures habitées et même des villages et des villes, et, au fond des abîmes, les torrents écumeux, au bruit sauvage desquels nous nous croirions transportés au milieu des scènes les plus magiques de notre nature alpestre. Là, sur les flancs des montagnes et dans les plaines au sol le plus fertile et le mieux arrosé, s’étale sous un climat délicieux la végétation à la fois la plus luxuriante et la plus vigoureuse. Vous y trouvez réunies toutes les productions des climats tropicaux et des zones tempérées. Là se comptent neuf espèces d’arbres à pain et autant d’espèces différentes de bananiers ; deux espèces de cotonniers, dont chacune atteint une hauteur de 70 à 80 pieds. Là se trouve la châtaigne de Tahiti, principale nourriture des habitants de la montagne ; l’oranger, dont l’arbre atteint une hauteur de 40 pieds ; le citronnier, importé des îles Tonga, la courge, le concombre, la groseille, l’ananas, le melon d’eau, le poivre rouge, cinq à six espèces d’ignames, dont la racine fournit aux indigènes leur principale nourriture et atteint à Somosomo une longueur de 4 à 5 pieds. Là croissent une foule de racines et de plantes dont plusieurs sont propres à ces îles, comme l’ivia qui ne croît que sur l’île de Rewa et qui fait dire aux Fidjiens que, grâce à cette plante, les habitants de cette île n’ont à redouter aucune famine ; puis l’arrow-root, le taro, la canne à sucre, le tabac, le cotonnier qui s’élève jusqu’à 15 pieds. La végétation s’y développe avec une telle rapidité que les raves, les raiforts, la moutarde sortent de terre 24 heures après avoir été semés et que les laitues se sèment et se cueillent en moins de quatre semaines. Et si la terre fait jaillir de son sein les fruits les plus utiles et les plus exquis, les mers de ces rivages sont des plus poissonneuses et invitent aux pêches à la fois les plus variées et les plus abondantes.

Sur ces îles fortunées nulle bête féroce ne vient disputer à l’homme la suzeraineté sur la nature ; le plus léger travail y est surabondamment récompensé ; l’œil ne repose que sur des tableaux d’une beauté exquise et, sous un soleil toujours radieux et dans un printemps perpétuel, la vie semble devoir y glisser doucement, au milieu des chants, des danses et des scènes de l’âge d’or ou du paradis terrestre. Oui, si ce pays n’était pas habité par des fous furieux ; si l’état normal des peuplades qui l’habitent n’était pas la guerre et une guerre d’extermination ; si les hommes n’y étaient pas des cannibales sans pitié et sans remords, et si les cruautés des Néron et des Domitien n’étaient pas fades et douces comparées à celles du premier chef fidjien que vous rencontrez.

Les habitants des îles Fidji sont généralement hauts de taille, bien proportionnés et vigoureux. Leur peau est d’un noir tirant sur le chocolat, ils ont de beaux yeux noirs, un regard pénétrant, mais inquiet, le visage allongé, la bouche grande. Le Fidjien est un nègre, mais anobli par le mélange d’une autre race ; car, dans la plupart des cas, les lèvres épaisses ont disparu, l’angle facial s’est relevé, et l’on trouverait parmi les chefs et les femmes des modèles de beauté, qui satisferaient le goût européen le plus délicat. Leur nature est énergique et fière, et, avec des mœurs révoltantes, ils font preuve d’une candeur, d’une avidité de s’instruire, d’une facilité à recevoir de nouvelles vérités et à délaisser de vieilles erreurs qui nous réconcilient avec eux et qui nous montrent pourtant encore dans le féroce cannibale quelques germes d’une nature noble. Ils sont moins intelligents et moins policés que les Malais, mais l’esprit malais est l’esprit asiatique par excellence, c’est-à-dire qu’il est vieux, usé, sans élasticité et sans ressort. Le Fidjien, tout en lui étant un peu inférieur en intelligence, a gardé plus de fraîcheur et de jeunesse ; il est resté ouvert à tout ce qui est nouveau, et s’approprie avec avidité tout ce qui lui paraît bon. D’un autre côté, il est moins aimable et moins doux que le Polynésien ; mais, s’il est rude, il est aussi plus énergique, plus vigoureux, plus ferme, et n’a absolument rien d’efféminé. Le Fidjien est très mobile et les impressions se succèdent dans son cœur avec une rapidité extrême. Il aime à plaisanter, et rit volontiers et beaucoup ; mais au moment même où tout trahit en lui l’humeur la plus gaie, pour un rien il s’emporte, devient furieux et ressemble plus à une bête féroce qu’à un homme.

Les Fidjiens sont loin d’être étrangers à toute civilisation. Ils ont des lois de succession fixes, des divisions de territoire bien déterminées et un code criminel tout à fait arrêté. L’idée d’un Dieu invisible, tout-puissant et qui gouverne toutes choses, leur est familière. Ici, comme partout, le monothéisme est à la base du polythéisme. Mais chaque île n’en a pas moins ses dieux particuliers, chaque ville ou village ses superstitions, et presque chaque individu sa théologie. Ils ne semblent pas avoir jamais connu l’idolâtrie dans le sens particulier, ils n’éprouvent pas le besoin de se faire des représentations sensibles de leurs dieux, ni de rendre un culte aux corps célestes, aux éléments ou à des êtres et des objets visibles. Le nom qu’ils donnent à la divinité en général, est Kalou, mot par lequel ils désignent tout ce qui est grand et merveilleux, et le Dieu le plus connu est Ndengeï, personnification de l’immuable éternité. Les autres dieux sont orgueilleux et passionnés, envieux et voleurs, impurs et cannibales ; en un mot, ils sont la personnification des Fidjiens eux-mêmes. Leurs temples sont de beaux et vastes édifices. Chaque temple a son oracle, dont les prêtres sont, comme à Delphes, les interprètes. Mais aux îles Fidji, comme en Grèce, malheur au prêtre qui s’aviserait d’avoir des interprétations contraires à la volonté d’un chef puissant !

Leur littérature est purement orale et n’est pas très étendue ; mais ils ont pourtant une riche collection de proverbes dans lesquels l’ironie joue un grand rôle. Ils ont aussi des chants et des poèmes composés dans un mètre régulier. Chose étonnante, les Fidjiens ont la tradition du déluge la plus remarquable de l’Océanie. Lors d’une grande inondation tous les hommes périrent, sauf huit personnes qui se réfugièrent dans l’île Oubenga, où le plus grand des dieux leur apparut. Aussi les chefs d’Oubenga ont-ils le pas sur tous les autres. — Le barde improvise ordinairement et il est toujours très populaire. Les Fidjiens sont tous doués d’un grand don d’invention, mais ils la mettent le plus ordinairement au service de leur orgueil et de leur vanité, car ils n’ont pas leurs égaux pour le mensonge et la gasconnade. Ils ont bien confiance en l’homme blanc, mais se défient tous les uns des autres, et l’on ne peut obtenir quelques paroles vraies qu’après les avoir piqués d’honneur en les exhortant à ne pas parler comme des Fidjiens, mais comme des blancs.

Ils excellent dans plusieurs arts, bâtissent d’excellentes maisons, construisent des canots qui peuvent porter jusqu’à 300 hommes, fabriquent toute espèce d’armes et de vêtements, même des étoffes très fines et de la poterie élégante. Ils aiment beaucoup la musique et font d’excellents cuisiniers.

Le peuple de Fidji tient beaucoup à l’étiquette. Elle règle tout, jusqu’aux moindres détails, et reçoit chez eux une sanction redoutable : tout individu qui y manque, fût-ce par ignorance, est impitoyablement assommé. La société est divisée en six classes bien distinctes :

  1. Les rois et les reines ;
  2. Les chefs des grandes îles ou de districts entiers ;
  3. Les chefs de villes, les prêtres et les Matanivanouas (espèce de gouverneurs ou de préfets) ;
  4. Les guerriers distingués de basse condition et les chefs des charpentiers et des pêcheurs ;
  5. Le commun peuple ;
  6. Les esclaves pris à la guerre.

Le rang est héréditaire, mais se transmet dans la ligne féminine. La raison en est qu’un chef peut avoir jusqu’à cent femmes à la fois. Les Fidjiens tiennent leurs femmes dans un état de grand abaissement. Elles n’osent franchir le seuil d’aucun temple et sont vendues comme une denrée et à vil prix, pour un fusil par exemple, ou un fanon de baleine. L’acheteur d’une femme, de son côté, peut eu faire tout ce qu’il veut, même la tuer.

Mais nous n’avons encore fait qu’indiquer les traits généraux du caractère fidjien, sans en faire ressortir le côté spécial. Il nous reste à l’exposer, malgré toute la répugnance que nous éprouvons à le faire. On dit que la duchesse de Marlborough avait une amie pour laquelle elle éprouvait une affection si particulière qu’elle avait placé son portrait dans sa chambre à coucher, pour que ce fût toujours le premier objet sur lequel ses yeux s’arrêtassent à son réveil. Mais les deux amies vinrent à se brouiller, et plus l’affection mutuelle avait été vive, plus elle se changea en haine violente. Ce dernier sentiment devint même si fort chez la duchesse, qu’elle se mit à barbouiller de noir le portrait de celle qu’elle aimait jadis, et à écrire sur le cadre : « Elle est encore plus noire au dedans ! » Or la peau du Fidjien est d’un noir foncé ; mais nous n’hésitons pas à dire, avec la duchesse de Marlborough, que l’âme du Fidjien est encore plus noire que sa peau. A dire vrai, à parler sans exagération, sa vie est quelque chose comme le plus affreux cauchemar qu’on puisse imaginer.

Les Fidjiens ont une passion frénétique pour la chair humaine. Toujours en armes, en guerre continuelle avec leurs voisins, il semble qu’ils ne font la guerre que pour assouvir cet horrible appétit. La table d’un chef ne saurait manquer de ce plat recherché. Nulle fête n’est complète sans victime humaine. Les amis s’envoient des cadeaux de chair humaine, et le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un plat, est de dire : « C’est délicat comme un cadavre. » Si la dernière guerre n’a pas été assez productive, si la provision de chair humaine est épuisée, les chefs se jettent sur leurs propres sujets et leur coupent un bras, une jambe, pour satisfaire leur infernale passion. Seuls juges de toutes leurs plaintes, ils ne rendent souvent leurs arrêts que dans ce but. Nos juges condamnent parfois par avarice, les juges fidjiens par gourmandise. Une servante avait commis une légère faute. Si elle avait été vieille, on lui aurait donné tout simplement quelques coups de fouet ; mais elle avait le malheur d’être jeune. Cette chair fraîche et tendre avait un attrait irrésistible, et le juge qui était le chef, lui fit couper le bras. C’est elle-même qui a raconté le fait aux missionnaires, pour leur expliquer comment elle était mutilée. — Le roi de Mbau n’avait pas de corps humains pour l’entretien d’une ambassade de Somosomo. Point de guerre en ce moment pour s’en procurer. Que faire, car c’est l’ambassade d’un chef puissant avec lequel on craint de se brouiller. Navindi, le chef des pêcheurs s’élance dans son canot de guerre, et s’en va aborder à un point de la côte où les arbres descendent jusqu’à la mer. Il s’y tient en embuscade et voit bientôt quatorze femmes s’approcher ensemble du rivage. Il se jette sur elles, les saisit, les traîne l’une après l’autre dans sa barque et les emmène à la boucherie. Mais il y en a trop peu, car l’ambassade est nombreuse et il faut la traiter avec tous les égards possibles. Il s’élance une seconde fois dans son canot, aborde ailleurs, se cache de nouveau, et tôt après ramène en triomphe onze nouvelles victimes. Toutes furent mangées. — Un trait encore. Ra-Vatou, fils du chef Undréundré, de Rakiraki, conduisit un jour le missionnaire Lyth à une rangée de pierres de même grosseur. C’étaient des pierres que son père avait placées là une à une, à chaque cadavre humain qu’il avait dévoré, depuis que ses enfants avaient commencé à grandir. Il les avait dévorés tout seul, sans en donner quoi que ce soit à sa famille ou à ses amis. Le missionnaire compta 872 pierres, et plusieurs avaient déjà été enlevées.

D’où peut provenir un usage aussi horrible ? On pourrait croire que c’est par suite des affreuses famines auxquelles sont exposés des sauvages toujours paresseux et absolument insouciants de l’avenir. En effet, une partie des Bassoutos du sud de l’Afrique ont été poussés au cannibalisme par les famines qui ont désolé leur pays, et dès que ces famines ont cessé, le cannibalisme a pris fin avec elles. Nous hâterons-nous de jeter la pierre à ces malheureuses peuplades ? Hélas ! rappelons-nous les scènes d’horreur qui ont marqué nos sièges ou nos naufrages les plus célèbres. Mais des famines pareilles ont-elles jamais pu avoir lieu dans des contrées aussi favorisées que les îles Fidji où la nature produit en abondance, et le plus souvent sans exiger aucun travail, tout ce dont l’homme peut avoir besoin ? Puis quand le cannibalisme est devenu une coutume universelle et que la chair humaine est envisagée comme la plus grande friandise d’un peuple, on ne saurait plus en accuser seulement les famines ou les circonstances extérieures ; il faut en chercher la cause dans les instincts diaboliques, la colère et la vengeance surtout, qui poussent l’homme aux derniers excès. Si quelque chose dans l’histoire de l’humanité montre à qui veut le voir, combien le diable a pris possession du cœur de l’homme pour y exercer ses ravages, c’est certes bien le cannibalisme.

Une autre coutume diabolique des Fidjiens est celle d’enterrer des hommes vivants. Quand on veut bâtir la maison d’un chef, on creuse des fosses profondes pour les pieux qui doivent la supporter, et au pied de chaque pieu on attache un esclave vivant, debout, qu’on descend dans la fosse, et qu’on couvre de terre. — Dès qu’un malheureux Fidjien tombe malade, ses plus proches parents l’étranglent, l’assomment ou l’enterrent vivant, pour s’épargner la peine d’en prendre soin. Jackson, marin anglais, qui vécut plusieurs années au milieu des Fidjiens, raconte qu’il assista à l’ensevelissement volontaire d’un jeune homme. Il était peu malade, mais faible et très maigre. « Nous arrivâmes, dit-il, à une place où il y avait plusieurs tombes, et le jeune homme choisit lui-même où il voulait être enterré. Le seul motif qui le poussât à cela, semble avoir été la peur que les jeunes filles ne se moquassent de lui et ne l’appelassent un squelette. Son propre père, déjà vieux, se mit à creuser la fosse, pendant que sa mère lui aidait à mettre des vêtements neufs et que sa sœur l’enduisait de noir de fumée et de vermillon, comme pour l’envoyer décemment dans l’autre monde. Bientôt son père lui annonce que la tombe est prête et lui demande d’un ton hargneux pourquoi il tarde tant. Le fils répondit : « Je voudrais, avant de mourir, boire encore un verre d’eau. » Le père courut en chercher, en disant du même ton : « Tu n’as fait que me donner de la peine durant toute ta vie ; il paraît que tu veux m’en donner jusqu’à ta mort. » Le jeune homme vide le verre ; puis, levant les yeux vers un arbre couvert de vigne vierge, il dit qu’il aimerait mieux être étranglé avec un rameau de cette vigne, qu’étouffé dans une fosse. A ces mots, le père entre en fureur, et, étendant une natte au fond de la fosse, il lui ordonne de s’y coucher et de mourir en homme. Le fils descend dans la fosse et s’y couche sur le dos. Père, mère, sœur, se hâtent de le couvrir de terre. Quand il y en eut la hauteur d’un pied, le père se mit à la fouler en criant à son fils : « T’arrêtes-tu ici ? t’arrêtes-tu ici ? » Le fils répondit par un gémissement qu’on entendit très distinctement. On jeta dans la fosse un nouveau pied de terre, et le père de crier de nouveau. Un second gémissement, beaucoup plus sourd que le premier, se fit entendre. On remplit la fosse jusqu’au bord et moi-même je me mis à crier ; nous n’entendîmes aucune réponse ; mais je crus voir, ou je vis réellement, la terre se fendre un peu au-dessus du lieu où était enseveli le malheureux fils. »

Quand un chef meurt, c’est la coutume qu’on étrangle ses femmes. S’il en avait plusieurs, peu échappent à la mort. Les enfants d’une femme ainsi étranglée sont par là même légitimés. Ces femmes se préparent à l’avance pour le moment suprême ; elles se baignent, se parfument, mettent leurs plus beaux vêtements, posent elles-mêmes en écharpe sur leur cou la pièce d’étoffe qui doit servir à les étrangler, puis s’agenouillant sur la tombe de leur mari, elles disent à ses frères ou à ses fils : « Mon mari est parti pour un voyage ; de grâce laissez-moi l’accompagner ! » Et ceux-ci, de se précipiter sur elles et de les étrangler. — Un frère de Touikilakila vint à mourir. Il avait trente femmes, toutes disposées à le suivre. La plus belle était encore très jeune. Epris de sa beauté, Touikilakila proposa d’en épargner quinze, parmi lesquelles devait, se trouver cette jeune femme. Mais elle refusa de vivre, demandant au chef quel homme, après son frère, serait digne d’être son mari. Cette insulte mit le chef dans une telle fureur, qu’il ordonna qu’on l’étranglât sur-le-champ. Quand elle fut dans l’agonie, il fit relâcher la corde, espérant qu’elle changerait de résolution ; mais la courageuse jeune femme saisit elle-même la corde et la tendit de toutes ses forces. Le sauvage, au comble de sa fureur, l’acheva d’un coup de massue. Cela se passait à Somosomo. Jackson dit que nulle femme ne la pouvait surpasser en beauté et que son mari était aussi le plus bel homme de l’île. Or les hommes de cette île étaient les plus beaux qu’il eut jamais vus.

Mais, dira-t-on, comment l’humanité peut-elle se faire à des monstruosités pareilles ? Pour y répondre, rappelons-nous quelle est la puissance de l’habitude et de l’éducation. L’enfant fidjien suce la soif du sang avec le lait de sa mère, et dès lors il a aussi peu de pitié ou de remords que le tigre même. »