L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Des exemples des saints Pères

Tu vois en tous les saints de merveilleux exemples,
        C’est la pure religion,
        C’est l’entière perfection
        Qu’en ces grands miroirs tu contemples :
        Vois les sentiers qu’ils ont battus,
        Vois la pratique des vertus
Aussi brillante en eux que par toi mal suivie.
        Que fais-tu pour leur ressembler ?
Et quand à leur travaux tu compares ta vie,
Peux-tu ne point rougir, peux-tu ne point trembler ?
La faim, la soif, le froid, les oraisons, les veilles,
        Les fatigues, la nudité,
        Dans le sein de l’austérité
        Ont produit toutes leurs merveilles ;
        Les saintes méditations,
        Les longues persécutions,
Les jeûnes et l’opprobre ont été leurs délices ;
        Et, de Dieu seul fortifiés,
Comme ils fuyaient la gloire et cherchaient les supplices,
Les supplices enfin les ont glorifiés.
Regarde les martyrs, les vierges, les apôtres,
        Et tous ceux de qui la ferveur
        Sur les sacrés pas du Sauveur
        A frayé des chemins aux nôtres :
        Combien ont-ils porté de croix,
        Combien sont-ils morts de fois,
Au milieu d’une vie en souffrances féconde,
        Jusqu’à ce que leur fermeté,
A force de haïr leurs âmes en ce monde,
Ait su les posséder dedans l’éternité ?
Ouvrez, affreux déserts, vos retraites sauvages,
        Et des Pères que vous cachez,
        Dans vos cavernes retranchés,
        Laissez-nous tirer les images ;
        Montrez-nous les tentations,
        Montrez-nous les vexations
Qu’à toute heure chez vous du diable ils ont souffertes ;
        Montrez par quels ardents soupirs
Les prières qu’à Dieu sans cesse ils ont offertes
Ont porté dans le ciel leurs amoureux désirs.
Jusques où n’ont été leurs saintes abstinences ?
        Jusques où n’ont-ils su pousser
        Le zèle de voir avancer
        Les fruits de tant de pénitences ?
        Qu’ils ont fait de rudes combats
        Pour achever de mettre à bas
Cet indigne pouvoir dont s’emparent les vices !
        Qu’ils se sont tenus de rigueur !
Que d’intention pure en tous leurs exercices
Pour rendre un Dieu vivant le maître de leur cœur !
Tout le jour en travail, et la nuit en prière,
        Souvent ils mêlaient tous les deux,
        Et leur cœur poussait mille vœux
        Parmi la sueur journalière :
        Toute action, tout temps, tout lieu,
        Était propre à penser à Dieu ;
Toute heure était trop courte à cette sainte idée ;
        Et le doux charme des transports
Dont leur âme en ces lieux se trouvait possédée,
Suspendait tous les soins qu’elle devait au corps.
Par une pleine horreur des vanités humaines,
        Ils rejetaient et biens et rang,
        Et les amitiés ni le sang
        N’avaient pour eux aucunes chaînes :
        Ennemis du monde et des siens,
        Ils en brisaient tous les liens,
De peur de retomber sous son funeste empire ;
        Et leur digne sévérité
Dans les besoins du corps rencontrait un martyre,
Quand ils abaissaient l’âme à leur nécessité.
Pauvres et dénués des secours de la terre,
        Mais riches en grâce et vertu,
        Ils ont sous leurs pieds abattu
        Tout ce qui leur faisait la guerre.
        Ces inépuisables trésors
        De l’indigence du dehors
Réparaient au dedans les aimables misères ;
        Et Dieu, pour les en consoler,
Versait à pleines mains sur des âmes si chères
Ces biens surnaturels qu’on ne saurait voler.
L’éloignement, la haine et le rebut du monde,
        Les approchaient du Tout-Puissant,
        De qui l’amour reconnaissant
        Couronnait leur vertu profonde.
        Ils n’avaient pour eux que mépris ;
        Mais ils étaient d’un autre prix
Aux yeux de ce grand Roi qui fait les diadèmes :
        Et cet heureux abaissement
Sur ces mêmes degrés d’un saint mépris d’eux-mêmes
Élevait pour leur gloire un trône au firmament.
Sous les lois d’une prompte et simple obédience,
        Leur véritable humilité
        Unissait à la charité
        Les forces de la patience ;
        Ce parfait et divin amour
        Les élevait de jour en jour
A ces progrès d’esprit où la vertu s’excite ;
        Et ces progrès continuels,
Faisant croître la grâce où croissait le mérite,
Les accablaient enfin de biens spirituels.
Voilà, religieux, des exemples à suivre ;
        Voilà quelles instructions
        Laissent toutes leurs actions
        A qui veut apprendre à bien vivre :
        La sainte ardeur qu’ils ont fait voir
        Montre quel est votre devoir
A chercher de vos maux les assurés remèdes,
        Et vous y doit plus attacher
Que ce que vous voyez d’imparfaits et de tièdes
Ne doit servir d’excuse à vous en relâcher.
Oh ! que d’abord le cloître enfanta de lumières !
        Qu’on vit éclater d’ornements
        Aux illustres commencements
        Des observances régulières !
        Que de pure dévotion !
        Que de sainte émulation !
Que de pleine vigueur soutint la discipline !
        Que de respect intérieur !
Que de conformité de mœurs et de doctrine !
Que d’union d’esprits sous un supérieur !
Encore même à présent ces traces délaissées
        Font voir combien étaient parfaits
        Ceux qui, par de si grands effets,
        Domptaient le monde et ses pensées :
        Mais notre siècle est bien loin d’eux ;
        Qui vit sans crime est vertueux ;
Qui ne rompt point sa règle est un grand personnage,
        Et croit s’être bien acquitté
Lorsque avec patience il porte l’esclavage
Où sa robe et ses vœux le tiennent arrêté.
A peine notre cœur forme une bonne envie,
        Qu’aussitôt nous la dépouillons ;
        La langueur dont nous travaillons
        Nous lasse même de la vie.
        C’est peu de laisser assoupir
        La ferveur du plus saint désir,
Par notre lâcheté nous la laissons éteindre,
        Nous qui voyons à tout moment
Tant d’exemples dévots où nous pouvons atteindre,
Et qui nous convaincront au jour du jugement.

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