L’Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français

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Que l’homme ne doit point approfondir le mystère du saint sacrement avec curiosité, mais soumettre ses sens à la foi

Toi qui suis de tes sens les dangereuses routes,
Et veux tout pénétrer par ton raisonnement,
Sache qu’approfondir un si grand sacrement,
C’est te plonger toi-même en l’abîme des doutes :
Quiconque ose d’un Dieu sonder la majesté,
Dans ce vaste océan de son immensité,
Opprimé de sa gloire, aisément fait naufrage ;
Et tu voudrais en vain comprendre son pouvoir,
Puisqu’un mot de sa bouche opère davantage
Que tout l’esprit humain ne saurait concevoir.
Je ne te défends pas la recherche pieuse
Des saintes vérités dont tu dois être instruit ;
Leur pleine connaissance est toujours de grand fruit,
Pourvu qu’elle soit humble, et non pas curieuse.
Que des Pères surtout les fidèles avis
Avec soumission soient reçus et suivis :
Tu te rendras heureux si tu te rends docile.
Mais plus heureuse encore est la simplicité
Qui fuit des questions le sentier difficile,
Et sous les lois de Dieu marche avec fermeté.
Que le monde en a vu dont l’indiscrète audace
A force de chercher est tombée en défaut,
Et, pour avoir porté ses lumières trop haut,
De la dévotion a repoussé la grâce !
Ton Dieu sait ta faiblesse, et n’exige de toi
Que la sincérité d’une solide foi,
Qu’une vie obstinée à la haine du crime
Et non pas ces clartés qu’un haut savoir produit,
Ni cette intelligence et profonde et sublime
Qui du mystère obscur perce toute la nuit.
Si ce que tu peux voir au-dessous de toi-même
Se laisse mal comprendre à ton esprit confus,
Comment comprendras-tu ce qu’a mis au-dessus,
Ce que s’est réservé le Monarque suprême !
Rabats de cet esprit l’essor tumultueux ;
A ces rébellions des sens présomptueux
Impose de la foi l’aimable tyrannie ;
Soumets-toi tout entier ; remets-moi tout te soin
De répandre sur toi ma science infinie,
Et j’en mesurerai le don à ton besoin.
Souvent touchant la foi d’un si profond mystère
Plusieurs, et fortement, sont tentés de douter ;
Mais ces tentations ne doivent s’imputer
Qu’à la suggestion du commun adversaire :
Ne t’en mets point en peine, évite l’embarras
Où jetteraient ton cœur ces périlleux débats ;
Quoi qu’il t’ose objecter, dédaigne d’y répondre ;
Crois-moi, crois ma parole et celle de mes saints :
Cet unique secret suffit pour le confondre,
Et fera par sa fuite avorter ses desseins.
S’il revient à l’attaque et la fait plus pressée,
Soutiens-en tout l’effort sans en être troublé ;
Et souviens-toi qu’enfin cet assaut redoublé
Est la marque d’une âme aux vertus avancée.
Ces méchants endurcis, ces pécheurs déplorés,
Comme il les tient pour lui déjà tous assurés,
A les inquiéter jamais il ne s’amuse ;
C’est aux bons qu’il s’attache ; et c’est contre leur foi
Qu’il déploie à toute heure et sa force et sa ruse,
Pour m’enlever, s’il peut, ce qu’il voit tout à moi.
Viens, et n’apporte point une foi chancelante
Que sa raison conseille et qui tient tout suspect ;
Je la veux simple et ferme, avec l’humble respect
Qu’à ce grand sacrement doit ta sainte épouvante.
Viens donc, et pour garant en ce divin repas
De tout ce que tu crois et que tu n’entends pas,
Ne prends que mon vouloir et ma toute-puissance.
Je ne déçois jamais, et ne puis décevoir :
Mais quiconque en soi-même a trop de confiance
Se trompe, et ne sait rien de ce qu’il croit savoir.
Je marche avec le simple, et ne fais ouverture
Qu’aux vrais humbles de cœur de mes plus hauts secrets ;
Aux vrais pauvres d’esprit j’aplanis mes décrets,
Et dessille les yeux où je vois l’âme pure.
La curiosité qu’un vain orgueil conduit
Se fait de ses faux jours une plus sombre nuit,
Qui cache d’autant plus mes clartés à sa vue.
Plus la raison s’efforce, et moins elle comprend ;
Aussi comme elle est faible, elle est souvent déçue :
Mais la solide foi jamais ne se méprend.
Tous ces discernements que la nature inspire,
Toute cette recherche où le sens peut guider,
Doivent suivre la foi qu’ils veulent précéder,
Doivent la soutenir, et non pas la détruire :
C’est la foi, c’est l’amour, qui tous deux triomphants,
Dans ce festin que Dieu présente à ses enfants,
Marchent d’un pas égal, ont des forces pareilles ;
Et leur sainte union, par d’inconnus ressorts,
Fait tout ce grand ouvrage et toutes ces merveilles
Qui du raisonnement passent tous les efforts.
Le pouvoir souverain de cet absolu Maître,
Que ne peuvent borner ni les temps ni les lieux,
Opère mille effets sur terre et dans les cieux
Que l’homme voit, admire, et ne saurait connaître.
Plus l’esprit s’y travaille, et plus il s’y confond ;
Plus il les sonde avant, moins il en voit le fond ;
Ils sont toujours obscurs et toujours admirables ;
Et, si par la raison ils étaient entendus
Le nom de merveilleux et celui d’ineffables,
Quelque haut qu’on les vit, ne leur seraient pas dus.

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