Théologie Systématique – I. Introduction à la Dogmatique

Préface

M. le professeur Jalaguier a été, sans contredit, un des théologiens les plus éminents du protestantisme français au xixe siècle, un de ceux qui ont exercé l’influence la plus durable et la plus bienfaisante sur de nombreuses générations d’étudiants, devenus ensuite pasteurs, et par eux sur l’Eglise réformée de France tout entière. C’est son image si chère et si vénérée, vivante encore dans tant de cœurs, que je voudrais retracer dans cette préface. Approuverait-il ces pages consacrées à sa mémoire et à son œuvre, l’homme qui, par modestie, n’avait jamais permis qu’on fit son portrait ? J’en doute un peu. Mais, ce qui rassure ma conscience, c’est que je n’ai d’autre dessein, en présentant au public le cours de M. Jalaguier, que de rappeler à l’Eglise avec quelle force et quelle autorité lui parle encore, par ses leçons, le maître aimé dont la voix s’est éteinte depuis longtemps déjà.

L’œuvre théologique de M. Jalaguier a été considérable. Il a beaucoup écrit pendant les trente années de son professorat à la Faculté de Montauban. Malheureusement, on n’a possédé jusqu’ici, de cette plume si française, de cet esprit si admirablement limpide et pondéré, que quelques brochures et quelques articles publiés dans le Semeur, dans nos différents journaux religieux et dans la Revue théologique, qu’il avait fondée à Montauban avec son collègue et ami M. Encontre. Aussi, depuis longtemps et de bien des côtés, les anciens élèves de M. Jalaguier avaient-ils exprimé le désir de voir publier son cours de dogmatique, ou tout au moins la partie la plus importante de ce cours. C’est pour répondre à ce désir, autant que pour élever un monument à une mémoire vénérée, que M. Paul Jalaguier a entrepris de réunir, de coordonner et d’offrir au public, dans le présent volume, les Prolégomènes du cours de son grand-père. J’ai eu le privilège et l’honneur de l’aider dans cette pieuse tâche. Nous y avons apporté l’un et l’autre tout notre cœur, et nous y avons trouvé autant de joie que de profit. Ce n’est pas sans émotion que j’ai tenu entre mes mains les cahiers jaunis par le temps, dont j’avais entendu la lecture à la Faculté, que j’ai relu ces leçons préparées avec tant de soin et copiées de la main même de M. Jalaguier, d’une vieille écriture que nous ne connaissons plus. Il me semblait, par moments, entendre encore la voix du cher professeur, telle que je l’avais entendue pendant trois ans dans l’auditoire de théologie, avec quelques-unes de ces intonations particulières, dont la fine raillerie amenait parfois un sourire sur les lèvres des étudiants. Je revoyais à côté de moi, prenant des notes, les camarades dont quelques-uns ont été rappelés auprès de Dieu, mais dont la plupart sont aujourd’hui mes collègues dans le saint ministère. J’ai revécu ainsi en imagination tout mon passé d’étudiant, ces belles années de jeunesse, de travail et d’amitiés, si tôt envolées, hélas ! et déjà si loin.

Je dirai avec une respectueuse liberté, et non sans une légitime défiance de moi-même, ce qui me paraît aujourd’hui dépassé dans la théologie de M. Jalaguier et ce qui en restera comme définitivement acquis. Mais avant d’étudier l’œuvre, parlons de l’ouvrier et de son caractère, et racontons brièvement sa vie. L’homme d’abord, le théologien ensuite.

I

Prosper-Frédéric Jalaguier était né à Quissac (Gard), le 21 août 1795, sous le gouvernement de la Convention, au moment où elle allait être remplacée par le Directoire, il appartenait à une famille pieuse, et de bonne heure il montra un grand attrait pour les choses de Dieu. Dans une page d’une fraîcheur exquise que nous a conservée M. Pédézert (Souvenirs et Etudes, page 163), il nous raconte qu’à l’âge de treize ans, il fut appelé à lire la Parole de Dieu dans les assemblées du dimanche, qui se réunissaient encore au Désert, et cette circonstance imprima à son caractère et à ses idées une direction sérieuse. Fuyant les jeux et les distractions de son âge, il lisait la Bible, il méditait et il priait, « Toutes mes pensées, écrit-il, se tournèrent vers la religion ; elle remplissait mon âme ; je servais, le Seigneur en esprit et en vérité, et partout j’éprouvais le sentiment de son adorable présence ; je marchais avec lui, s’il m’est permis de m’appliquer cette belle expression de l’Ecriture. Célébrer ses grandeurs et ses miséricordes infinies était ma plus douce occupation ; je lui rendais hommage par mes cantiques et mes prières que je récitais régulièrement soir et matin.… J’étais heureux de servir Dieu parce que je l’aimais, et négliger ce qui pouvait m’élever à Lui, était à mes yeux non seulement la violation d’un devoir sacré, mais une privation pénible… Souvent, je me retirais dans ma petite chambre avec un Recueil de Psaumes et un Nouveau Testament, et là, sous les yeux du Seigneur, je l’adorais en méditant sa parole. Tout me rappelait sa Providence ; le bruit de l’orage me révélait sa justice ; je voyais dans les productions de la terre les richesses de sa bonté. La succession, le retour des récoltes étaient des époques d’attendrissement ; la vue des premiers fruits m’inspirait une vive gratitude et je les consacrais par des actions de grâces. En vain voudrais-je dépeindre les délices ineffables et sans cesse renaissantes que je puisais dans la piété ; c’était vraiment un état de joie et de félicité intérieure qu’on ne saurait décrire, et que L’on ne connaît qu’après l’avoir goûté. »

Une telle intensité de vie religieuse est bien rare chez un jeune garçon de cet âge. Elle ne dura pas, à la vérité, elle eut des intermittences ; mais elle n’en dénotait pas moins une âme d’élite, naturellement portée vers les choses d’en haut. Il n’est donc pas étonnant que, quelques années plus tard, nous trouvions l’enfant devenu jeune homme se préparant au saint ministère sur les bancs de la Faculté de théologie de Montauban, dont Daniel Encontre était alors le doyen. Il y fit de brillantes études. Quand il les eut terminées, le Comité de la Société biblique de Paris lui confia la surveillance de l’édition nouvelle de la Bible, qui se publiait alors à Montauban. Mais la fatigue de sa vue le força bientôt d’interrompre ses travaux, et il accepta une suffragance à Monoblet (Gard) pendant quelques mois. Ce fut donc cette petite Eglise de campagne qui eut les prémices de son ministère. Elle ne l’a pas oublié et s’en honore à juste titre.

M. Jalaguier reçut l’imposition des mains à Quissac, en janvier 1820, et peu de temps après, il fut nommé par le Consistoire de Paris, pasteur de l’Eglise de Sancerre. Il y passa près de quatorze ans, se consacrant sans réserve aux soins et aux devoirs de son ministère. Les traces profondes que son passage a laissées dans cette Eglise, disent assez si ce ministère y a été béni. « Personne, écrit M. F. Bonifasa, ne porta dans les saintes fonctions de la vie pastorale une conscience plus scrupuleuse, un dévouement plus humble, une charité plus ardente et un zèle plus infatigable. » Deux choses le préoccupaient avant tout : exercer sur lui-même une vigilance assez sévère, pour que son exemple ne pût être pour personne une occasion de relâchement et de chute ; (il savait, et nul ne l’a mieux montré, que les plus éloquents discours sont les exemples journaliers d’une vie toute pénétrée de l’esprit de Christ et de tous points conséquente avec elle-même), — et prêcher la parole de Dieu d’une manière assez simple pour être compris du plus ignorant, tout en employant un langage qui ne laissât rien à reprendre aux hommes cultivés. Et c’était là pour lui un rude et difficile labeur ; car, ainsi qu’il aimait plus tard à le répéter à ses élèves, « ce n’est pas une chose aisée que d’atteindre à la simplicité et à la clarté, en conservant une forme qui n’ait ni trivialité ni bassesse, et demeure toujours digne de la majesté et du sérieux de l’Evangile. »

aArchives du christianisme, 20 avril 1864.

Ce fut au commencement de cette époque que se passa la grande crise morale de sa vie, — cette lutte intérieure, souvent terrible, que tant d’âmes ont à livrer avant d’appartenir tout entières à Dieu. Cette crise fut longue et singulièrement douloureuse chez M. Jalaguier. On en jugera par les fragments suivants du journal intime qu’il rédigeait à cette époque :

« 6 juin 1822. — Seigneur, aie pitié d’un être faible, d’une âme de boue, qui a perdu les forces que tu lui avais données, et qui n’a pas su tenir une seule des promesses solennelles qu’elle a faites si souvent de se consacrer à toi ; le froid de la mort la glace. Oh ! rends-lui la vie de la piété ! Elle voudrait encore être à toi ; elle sent qu’elle ne peut être heureuse tant qu’elle demeurera éloignée de son Dieu et chargée des chaînes du péché. Seigneur, sauve-la, elle périt !

3 octobre. — Mes promesses sont de nouveau violées. A peine sont-elles formées que j’y manque. Oh ! quel est mon sort ! Je suis enveloppé des triples chaînes de l’iniquité. Les secouerai-je toujours en vain ? Seigneur, si tu m’abandonnes, je suis perdu. Rédempteur d’Israël, qui ne veux pas qu’aucun périsse, mais que tous se repentent et qu’ils vivent, j’espère en toi, malgré mon indignité. Aie pitié de moi, selon la grandeur de tes compassions… Sauve-moi ; je péris ; ma seule attente est en toi… Par moi-même, je ne sais rien, je ne peux rien ; mais je peux tout en Celui qui nous a aimés et qui nous fortifie… Il est la sagesse de l’ignorant, la force du faible. Il faut que je sente mes misères et que je prie, que je renonce à moi-même, que je me donne à Dieu et que je vive en lui.

Seigneur, bénis mes nouvelles résolutions. Y serai-je fidèle ? Ne les tiendrai-je pas ? Hélas ! je crains d’y manquer dès demain. Mon cœur n’est pas changé. Oh ! plaide toi-même la cause de mon âme !

4 septembre 1824. — O faiblesse, ô misère, je rétrograde au lieu d’avancer… Sauve-moi, je péris ! Heureux ceux qui ont le cœur pur !

20 novembre 1824. — Ma vie est comme un supplice. Je vois la route de la paix, de la piété, du vrai bonheur, et tout en y jetant des regards avides, je m’enfonce de plus en plus dans celle de la perdition. Je suis incapable de me conduire moi-même, et l’on veut que je conduise les autres ! Je suis sans force sur moi ; comment aurais-je quelque empire sur mes semblables ?… O Seigneur, augmente ma foi, donne-moi un cœur pour t’aimer. Tire-moi, de cet abîme où ma faiblesse m’a jeté, où me retient un triste découragement, une incrédulité que je ne sais comment caractériser. »

Quiconque a connu ce chrétien si paisible et si ferme qui mérita d’être appelé « le plus chrétien des orthodoxes, l’un des plus saints parmi les chrétiensb », sera étonné peut-être d’entendre sortir de son âme, à une époque où il était déjà pasteur, de si humiliants aveux, de pareils cris de détresse. Mais ce sont précisément ces déchirements et ces luttes désespérées que les saint Paul et les saint Augustin ont aussi connus, qui nous révèlent la manière profondément sérieuse dont M. Jalaguier comprenait la vie chrétienne, et qui expliquent la sérénité de son âme quand il eut remporté la victoire. Sa piété était simple, sans exagération mystique, toute faite d’humilité, de confiance en Dieu et d’obéissance.

b – Art. de M. F. Pécaut dans le Lien du 29 mars 1864.

Très ordonné et méthodique, il s’était, à différentes époques, tracé des plans de vie, les uns fort développés, les autres très courts. Voici un de ces derniers :

  1. Lever à 6 h., à 5 h. en été.
  2. Lecture de la Bible, prière, plan pour la journée.
  3. Composition du sermon de la semaine, jusqu’au déjeuner.
  4. Jusqu’à 1 h. en été, jusqu’à 2 h. en hiver, lecture.
  5. Travail sur la morale évangélique.
  6. Avant coucher, demi-heure d’examen de conduite.

Dans un autre de ces plans, nous trouvons cette bonne résolution qui, si elle était généralement adoptée, suffirait à changer la face du monde : « Dixième du revenu total consacré à des œuvres de piété et de charité. » Je sais que M. Jalaguier a été constamment fidèle à cette résolution.

Il venait d’être nommé pasteur à Orléans, quand il fut appelé comme professeur à Montauban le 31 décembre 1833. D’abord chargé du cours de morale, il fut nommé le 19 avril 1836 à la chaire de dogmatique qu’il a gardée jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant vingt-huit ans. Trois fois par semaine, il arrivait à la Faculté, dans son cabriolet qu’il conduisait lui-même, de sa campagne de Poupel, située à quelques kilomètres de Montauban. Je le vois encore, quand la cloche sonnait, sortant de la salle du Conseil, et se dirigeant, son cahier à la main, vers notre auditoire, sa haute taille légèrement voûtée, vêtu d’une longue redingote, les cheveux embroussaillés. Tout était simple, doux et vénérable en lui. Il gagnait tous les cœurs par sa modestie et par ce charme pénétrant que possèdent les âmes que l’on sait humbles, bonnes et profondes. Son cours, qu’il lisait, était singulièrement intéressant, écrit dans une langue ferme et pure. Ce n’était pas seulement du respect que nous éprouvions pour M. Jalaguier, c’était de l’admiration et une véritable affection. « Aucun de nous, j’en suis sûr, dit un. de ses anciens élèves, M. F. Pécaut, n’a perdu le souvenir de ces austères leçons où il nous maîtrisait, non par l’éclat de l’exposition, mais par l’indéfinissable émotion intérieure qui pénétrait ses moindres paroles. Je crois encore le voir entrer dans nos auditoires. De quel religieux silence nous accueillions sa venue ! Avec quel recueillement nous écoutions sa courte prière ! Nul n’eut pris aisément son parti de lui avoir causé la moindre peine. Son improbation la plus bénigne paraissait venir de si profond qu’elle nous frappait comme le blâme le plus sévère. Sans effort et sans calcul, par le seul effet de son exquise sensibilité et de sa ferveur de vie morale, il répandait autour de lui je ne sais quoi d’auguste et de sacré. De lui aussi, on pouvait dire qu’il « n’élevait point sa voix, dans les rues, qu’il y avait dans sa personne peu d’apparence », et pourtant, aucun de nos maîtres ne parlait avec plus d’autorité. Quelque métaphysique que fût le dogme du jour, quelque aride que fût la question, l’homme apparaissait à travers le professeur et la religion à travers la science. C’était toujours une leçon, et toutefois nous en étions émus comme d’une éloquente prédication. »

Telle était bien,en effet, l’impression que produisait sur nous la personne de M. Jalaguier ; telle était l’influence bienfaisante, religieuse, qu’il exerçait sur tous ceux qui l’approchaient. Une vertu sortait de lui, qui était pour nous une démonstration silencieuse, mais puissante, de la vérité du christianisme qu’il nous enseignait. J’ai personnellement subi à un haut degré l’influence de cette éminente personnalité chrétienne que Dieu, dans sa bonté, m’a permis de rencontrer à l’âge où se formait la mienne. La piété de M. Jalaguier n’a pas peu contribué à me retenir, à l’heure des doutes et des hésitations de la pensée, sur le terrain de la foi évangélique positive. Au fruit, je jugeais l’arbre ; à la beauté du caractère et de la vie, je sentais la vérité de la doctrine ; Ubi vita, ibi veritas !

C’était surtout quand on entreprenait le pèlerinage de Poupel, soit seul, soit avec quelques amis, pour aller voir M. Jalaguier chez lui, qu’on éprouvait tout le charme, tout l’ascendant spirituel de sa personne. Ce n’était plus le professeur qu’on avait devant soi, c’était le chrétien, c’était l’homme. Et comme il était affectueux et bon ! Il aimait ces visites ; on ne le dérangeait jamais ; il avait toujours du temps à nous donner. IL nous écoutait avec une attention sérieuse et bienveillante. On causait avec lui dans sa grande salle à manger, très simplement meublée. On lui demandait des conseils, on lui exposait ses difficultés ou ses doutes, et toujours on revenait fortifié, éclairé, apaisé, plus sur de la vérité et de la puissance de l’Evangile, et on ne le quittait jamais sans se promettre de revenir bientôt.

Sa mort fut sereine comme l’avait été sa vie. Depuis longtemps il s’y préparait par le recueillement et par la prière. Il avait perdu sa compagne tendrement aimée, et un petit enfant qui était le rayon de soleil de sa vieillesse, et ces coups douloureux avaient contribué à dénouer les liens qui le retenaient encore à la terre. On sentait, en l’approchant, qu’il vivait déjà de la vie du ciel. La mort fut pour lui une messagère accueillie avec joie. Il aimait à se faire lire les adieux de Jésus à ses disciples (Jean 14 à 17) et le psaume 84. Le 22 mars 1864 ; il s’endormit sans agonie, comme un enfant qui s’endort sur le sein de sa mère, âgé seulement de 69 ans. Peu d’heures avant sa mort, il avait dit à son fils cette parole qui résumait bien toute sa piété : « Le secret du bonheur est dans l’accomplissement du devoir sous le regard de Dieu. » Sa dépouille mortelle repose sous les paisibles ombrages de Poupel.

II

J’ai rappelé ce que M. Jalaguier a été comme homme, je vais essayer de dire quelle fut son œuvre.

Théologien de premier ordre, de l’aveu même de ses adversaires, il n’a cependant rien innové, il a plutôt montré le péril des innovations. Il n’a attaché son nom à aucune méthode, à aucun système particulier ; il n’a pas même renouvelé, par des vues personnelles et originales sur les grandes doctrines chrétiennes, les formules de l’orthodoxie traditionnelle. Essentiellement conservateur, il s’est appliqué surtout à ramener la théologie de son temps, qui s’égarait dans les voies dangereuses d’un subjectivisme excessif, à la méthode objective et scripturaire des anciens Réformateurs. De là, l’allure ordinairement polémique de son cours. On y rencontre aussi fréquente et aussi vive la préoccupation de l’erreur à combattre que celle de la vérité à établir. C’était l’époque où ce qu’on appelait alors la Nouvelle Ecole, qui avait pour organe la Revue de Strasbourg, propageait au sein du protestantisme de langue française, avec beaucoup de talent et d’ardeur, les résultats d’une critique dissolvante et les hardiesses d’un rationalisme plus ou moins mystique. M. Jalaguier suivait ce mouvement d’un œil attentif et inquiet, et il s’en montra dès l’origine l’adversaire résolu et redoutable ; car avec son admirable clairvoyance, il en pressentait tous les dangers, comme il en montrait toutes les illusions. On verra, dans le Cours que nous publions, avec quelle verve intarissable, avec quelle finesse d’aperçus et quelle pénétration, il attaquait les doctrines qui lui paraissaient contraires à l’Ecriture, sa seule autorité en matière de foi, et avec quelle abondance et quelle variété d’arguments il défendait son principe fondamental et sa méthode.

Ce principe et cette méthode sont d’une simplicité et d’une clarté qui ne laissent rien à désirer. Pour M. Jalaguier, le christianisme est une révélation surnaturelle, divine, contenue dans les Saintes Ecritures. Etablir la réalité de cette révélation est donc la première tâche qui s’impose au théologien évangélique. Pour y parvenir, il devra prouver d’abord l’authenticité des écrits sacrés, puis leur crédibilité. Celle-ci, à son tour, servira à établir leur inspiration puisque leurs auteurs se donnent comme les organes de la révélation. Sur cette base solidement posée pourra s’élever alors l’édifice de la dogmatique. Il ne s’agira plus, pour en rassembler les matériaux, que de constater, au moyen d’une saine et loyale interprétation, ce que M. Jalaguier appelait « les faits de révélation », tous les faits, et de les expliquer sans chercher â concilier ceux qui paraissent s’exclure. Sa grande et constante préoccupation était d’être fidèle aux enseignements de l’Ecriture, qui était pour lui la parole même de Dieu. La Bible affirme-t-elle deux vérités qui semblent se contredire ? Il les admettait l’une et l’autre. Laisse-t-elle certaines doctrines dans une sorte de vague et d’indétermination ? Il se serait gardé de les préciser. Y a-t-il des ombres et des mystères dans telle autre ? Il l’acceptait sans chercher à les pénétrer. C’est la crainte d’outrepasser ou de fausser en quoi que ce soit l’enseignement des Ecritures, qui l’a empêché de le présenter sous la forme d’un ensemble bien lié et bien coordonné. Certes, ni la science, ni l’esprit philosophique ne lui eussent manqué pour essayer, comme bien d’autres l’ont fait avant et après lui, de construire un système théologique. Mais c’est à dessein qu’il ne l’a pas fait. Il se défiait de l’esprit de système, qui pousse presque toujours à sacrifier quelques éléments de la vérité à l’unité et à la régularité de l’édifice. Il jugeait même la systématisation, si je ne me trompe, incompatible avec l’état fragmentaire et occasionnel sous lequel Dieu a jugé bon de nous faire connaître la vérité religieuse. « A l’encontre de la tendance générale qui se préoccupe plus des théories que des faits, nous disait-il, tenez-vous en aux faits et ajournez les théories. » Il dit ailleurs : « C’est peut-être à l’obligation que je me suis imposée en toute chose de constater plutôt que de systématiser, plus soucieux de vérité que d’unité, que je dois, après Dieu, d’avoir été préservé de ces entraînements auxquels cédaient de bien plus forts que moi. »

Il est permis de regretter cependant que M. Jalaguier n’ait pas essayé de présenter les doctrines et les faits de révélation, sinon sous la forme d’un système proprement dit, du moins dans leur développement historique. La simple juxtaposition des enseignements bibliques, à laquelle il s’est tenu, non seulement ne satisfait pas le besoin d’unité inhérent à l’esprit humain et qui est aussi un besoin de vérité, mais encore elle a quelque chose d’extérieur et de forcé. Car ces enseignements, appartenant à des époques et à des sources très différentes, ne sont pas d’égale valeur. Il ne faut pas oublier, en effet, que la révélation est une histoire, et que, par conséquent, elle a eu un développement. Cela aussi est un fait dont il faut tenir grand compte dans la construction d’une dogmatique. M. Jalaguier ne le niait pas sans doute, mais il n’y a peut-être pas attaché toute l’importance qu’il mérite, et n’en a pas tiré toutes les conséquences qu’il renferme. Quoi qu’il en soit, son enseignement, sous la forme essentiellement biblique qu’il lui donnait constamment, acquérait de cette forme même une autorité considérable. Ce n’étaient pas ses idées personnelles qu’il avait la prétention de nous exposer, mais ce qu’il considérait comme la pensée de Dieu lui-même sur les grands problèmes de notre origine et de notre destinée, de notre déchéance et de notre relèvement. Toutefois, pour ne pas viser à l’originalité, sa théologie n’en était pas moins très personnelle, non seulement en ce sens qu’il se l’était profondément assimilée, et qu’on sentait bien qu’il en vivait, mais aussi, parce qu’elle portait la marque propre de son esprit admirablement sage, pondéré, ne donnant dans aucun excès, ne tombant dans aucune exagération.

L’apologétique occupait une place considérable dans sa théologie, parce que le fondement divin du christianisme, lui paraissant menacé par les théories du jour et l’étant en effet, il avait porté toutes ses forces à le défendre. Cette partie de son cours est d’une grande richesse et n’a rien perdu de son actualité. Aujourd’hui, comme alors, mais sous des formes plus subtiles, l’origine surnaturelle, divine du christianisme est attaquée au nom de la science et de la philosophie, et il importe aux croyants de savoir répondre victorieusement à ces attaques. Ils trouveront, dans le Cours d’introduction de M. Jalaguier, un exposé complet des preuves du christianisme. Lecture bienfaisante entre toutes, à la portée de tous les esprits cultivés, et singulièrement propre à édifier et à fortifier la foi !

L’apologétique de notre théologien reposait à la fois sur la preuve interne, c’est-à-dire sur l’harmonie de la doctrine chrétienne avec les données primordiales de la conscience et du cœur, et sur la, preuve externe, c’est-à-dire sur les prophéties et les miracles. « Pourquoi, disait-il, les deux méthodes et les deux preuves ne resteraient-elles pas unies ? Loin de s’exclure, elles se soutiennent se complètent, se rectifient mutuellement. Elles sont également fondées et sur la nature des choses et sur la nature de l’homme ; elles ont chacune leur rôle, leur fonction, leur œuvre ; elles se régularisent et se fécondent Tune l’autre. Vouloir en proscrire une, c’est d’un côté tenter l’impossible, et de l’autre se priver en pare perte d’un guide et d’un appui… Elles ne peuvent être séparées sans péril pour la science et pour la foi. » Il donnait cependant à la preuve externe une place et une importance prépondérantes, « le surnaturel de la doctrine ayant, comme il le faisait remarquer sous mille formes diverses, son pivot et son garant dans le surnaturel de l’histoire. » Aussi bien, une partie considérable de cette Introduction est-elle précisément consacrée à établir la nécessité de cette prépondérance, nécessité qui lui paraissait fondée sur la nature supranaturelle du christianisme, révélation divine, parole adressée du ciel à la terre. « Le supranaturalisme ne peut accepter la preuve interne pour son unique base ; il faut qu’il consente au reproche de préférer l’autre et d’en faire son fort. Cette préférence lui est imposée par sa nature même. » D’ailleurs, à ses yeux, la preuve interne était moins une preuve proprement dite qu’un appui. « Des rapports que je découvre, disait-il, entre l’Evangile et mon âme, de ses harmonies avec ma nature intellectuelle et morale, de ses affinités avec tels ou tels résultats de la spéculation, telles ou telles données du sentiment religieux, je ne puis légitimement conclure la réalité objective de l’intervention céleste, fond constitutif de ses doctrines et de ses promesses. » — « Jésus-Christ et les apôtres, en se donnant pour envoyés de Dieu, n’exigent point qu’on les croie sur parole ; ils légitiment leur mission divine par des manifestations divines qui y apposent le visa du ciel, savoir les miracles et les prophéties. » (5.2).

Ce qui explique surtout l’importance, qui nous paraît aujourd’hui excessive, donnée par M. Jalaguier à la preuve externe, c’est l’abus qu’on faisait de son temps de la preuve interne, devenue unique et souveraine ; c’est le discrédit, pour ne pas dire le mépris, dans lequel était tombée la vieille preuve des miracles et des prophéties ; ce sont les dangers que faisait courir à la conception même du christianisme cette sorte de rationalisme supérieur, « ce témoignage de l’esprit divin de l’homme à l’esprit divin de l’Ecriture. » Il craignait, et non sans raison, que cet Evangile du dedans, en devenant la pierre de touche de l’Evangile du dehors, n’en devînt aussi la mesure, et que, par une logique inévitable, on n’en arrivât à n’admettre de l’Evangile que ce qu’on peut s’assimiler, comme on dit aujourd’hui. Ici, comme souvent ailleurs, M. Jalaguier a été prophète ! « La méthode interne appliquée seule et rigoureusement suivie, dit-il, jette dans le rationalisme ou dans l’idéalisme mystique, selon qu’on prend pour point de départ l’entendement ou le sentiment, et elle crée toujours un subjectivisme excessif, où les données bibliques apparaissent comme des mythes, des symboles, des hiéroglyphes divins, plutôt que comme des faits positifs. » On versait complètement, redisons-le, dans le subjectivisme à l’époque de M. Jalaguier. De là le cri d’alarme qu’il n’a cessé de pousser, pour ramener la théologie à tenir compte de l’élément objectif et surnaturel du christianisme, ce miraculeux si dédaigné ce qui est pourtant au centre de l’Evangile comme à sa surface, qui est dans son essence comme dans sa manifestation ou dans sa préparation ; qui est partout, parce qu’il constitue et soutient tout. »

Cette méthode d’apologétique n’a pas autant vieilli qu’on serait tenté de le croire. Sans doute les preuves externes, ayant d’abord besoin d’être prouvées, ne sauraient avoir, à mon sens, le rang et l’importance de la preuve interne qui a quelque chose de spontané et presque d’instinctif. Je persiste à croire qu’il vaut mieux aller du dedans au dehors, du contenu au contenant, de Jésus-Christ à la Bible, que de suivre la marche inverse. Mais les preuves externes ne sont pas moins nécessaires, non pas pour créer la foi, évidemment, mais pour rappeler que le christianisme appartient tout entier à l’ordre surnaturel et divin. D’ailleurs, et cela tranche pour moi la question, il est hors de doute que l’Ecriture sainte, dans une foule de déclarations formelles (2 Corinthiens 12.12 ; Hébreux 2.4, etc.) attribue aux miracles une certaine valeur religieuse, en les considérant comme des attestations de la mission divine des premiers prédicateurs de l’Evangile.

Nous avons rappelé quelle était la méthode de M. Jalaguier. Disons maintenant quelques mots des doctrines auxquelles cette méthode l’a conduit. Ce sont celles de l’orthodoxie traditionnelle. Ainsi, dans sa christologie, il en était resté, dans sa défiance extrême des nouveautés et des systèmes, à la vieille théorie des deux natures en Jésus-Christ ? sans chercher à expliquer comment le même être pouvait être à la fois Dieu et homme, infini et fini, tout-puissant et faible. Or, je crois que les déclarations bibliques nous permettent d’aller plus loin dans l’intelligence du grand mystère de piété, Dieu manifesté en chair, et qu’une étude plus approfondie des textes, notamment du σὰρξ ἐγένετο de Jean 1.14, du ἐαυτὸν ἐκένωσεν Philippiens 2.7, et de bien d’autres passages (Jean 17.5 par exemple), nous autorisent à considérer Jésus-Christ sur la terre, non comme un être à la fois divin et humain, mais comme le Fils de Dieu réellement devenu le fils de l’homme, c’est-à-dire ayant échangé, lors de son incarnation, l’état divin contre l’état humain ; théorie qui nous permet de comprendre son développement, ses tentations et ses luttes, et de mieux sentir la grandeur de son amour par la profondeur de son abaissement, M. Jalaguier n’ignorait pas cette théorie qui est aujourd’hui celle d’un grand nombre de théologiens éminents, mais je me rappelle fort bien qu’il se bornait à la mentionner en passantc.

c – On aura reconnu la théorie de la kénose, que Decoppet ne nomme pas, peut-être par manque de conviction personnelle, ou par mauvaise conscience vis-à-vis de la position officielle des réformés (ThéoTEX)

Il est également regrettable que dans son eschatologie, il soit resté attaché au dogme terrible des peines éternelles, ou plutôt, si mes souvenirs sont fidèles, qu’il se soit réfugié sur ce point, d’une importance si capitale cependant, dans une réserve ou une indétermination qui ressemble beaucoup à de l’agnosticisme. Je ne crois pas qu’il ait même soupçonné la doctrine si philosophique, et en réalité si conforme à l’enseignement des Ecritures, de l’immortalité conditionnelle, doctrine qu’il appartenait à notre époque de remettre en lumière, et qui compte aujourd’hui un si grand nombre d’adhérents parmi les théologiens évangéliques de tous paysd

dAuguste Decoppet (1836-1906) profite ici, assez malhonnêtement, d’une préface à l’œuvre d’un théologien évangéliquement correct, pour faire sa publicité d’une spéculation fort peu orthodoxe alors en vogue : l’annihilation des âmes impénitentes. Mais pour qu’une doctrine biblique puisse « être remise en lumière », comme il en attribue le crédit à son siècle, il faudrait qu’elle eût été enseignée auparavant ; or dans toute l’histoire de l’Eglise, l’éternité des peines des âmes damnées a toujours été la position reçue. (ThéoTEX)

J’ai dit que la dogmatique de M. Jalaguier était la vieille orthodoxie. Je dois ajouter, cependant, qu’il n’en admettait pas les exagérations. Grâce à l’admirable équilibre de ses facultés, il ne donnait dans aucun extrême. C’est ainsi que, tout en croyant à l’inspiration des Ecritures, il rejetait la théopneustie plénière de Gaussen, mais sans chercher à la remplacer par une théorie meilleure. Il en restait sur ce point, comme sur bien d’autres, au fait général d’inspiration qui, s’il ne suffit pas à la science, suffit à la piété et à la foi. « L’inspiration, dit-il, posée dans son indétermination scripturaire, comme simple fait divin, mais avec tout ce qu’elle emporte à ce titre, garantit pleinement le principe protestant, en garantissant la direction surnaturelle qui conduisit les promulgateurs de l’Evangile dans la vérité, de telle sorte qu’ils ont pu donner leur parole et que l’Eglise a dû la recevoir comme la parole même de Dieu. » De même il admettait le fait de la déchéance humaine, mais sans la corruption totale ; l’empire du péché, mais sans la perte de la liberté ; la grâce de l’élection, mais sans les rigueurs de la réprobation ; la misère morale des enfants, mais sans leur damnation dans le sein de leur mère. M. Jalaguier était un esprit résolu, mais pas absolu. On a eu raison de dire « qu’il fut un orthodoxe décidé et modéré » (Pédézert, Souvenirs, page 181).

Ce même esprit de sagesse et de modération qu’il apportait dans sa théologie, se retrouvait dans la manière dont il jugeait le problème ecclésiastique de notre époque. Sait-on bien que cet orthodoxe qui, à coup sûr, n’était pas suspect de tiédeur et de latitudinarisme, était un partisan de la conciliation entre les deux partis qui, depuis si longtemps, déchirent et affaiblissent notre Eglise ? Voici, en effet, ce qu’il écrivait dans l’Espérance, à la date du 13 janvier 1846, il y a un demi-siècle :

« Les deux principes (celui de l’orthodoxie et celui du libéralisme) ne donnant chacun qu’une moitié du principe réel, ont besoin de se compléter et de s’équilibrer l’un l’autre ; ce sont les deux roues du char, qui ne vont bien qu’autant qu’elles vont ensemble… Il est difficile de dire ce qu’il y a le plus à déplorer dans nos divisions, du mal qu’elles font ou du bien qu’elles empêchent… Tout s’unit pour nous faire un devoir et un besoin de la réconciliation… Rapprochons-nous, puisque nous devons et voulons vivre ensemble, et portons nos forces réunies à la défense de nos intérêts et de nos principes communs. Regardons à la gravité de nos temps, et préoccupons-nous moins des proportions et des dispositions intérieures de l’édifice, quand l’ennemi en mine de toutes parts les fondements. Avec un peu moins de dogmatisme (négatif ou positif) et un peu plus de christianisme pratique ; avec un peu moins de cet esprit propre qui voudrait tout amener à ses conceptions particulières, et un peu plus de cette foi qui opère par la charité, si nos divergences étaient encore les mêmes, nos divisions ne le seraient plus. »

Sages et bonnes paroles, qu’on n’a malheureusement pas encore écoutées ! Si la théologie de M. Jalaguier a incontestablement vieilli dans certaines parties, comme j’ai essayé de le montrer par quelques-unes des considérations que je viens de présenter, il s’en faut bien, cependant, qu’elle ne soit plus qu’un vénérable monument, bon à placer comme un objet d’étude dans ce musée rétrospectif qu’on appelle l’histoire des Dogmes. Sur plus d’un point, elle a donné, nous semble-t-il, la formule même de la vérité et ne saurait être dépassée. Les grandes assises sur lesquelles repose cette théologie : l’autorité de l’Ecriture, considérée comme le document de la révélation, l’inspiration des écrivains sacrés, organes et apôtres de cette révélation, sont, à mon sens, les bases mêmes de toute théologie qui prétend rester chrétienne. Nous n’avons pas, en effet, à inventer le christianisme ou à le refaire pour l’accommoder au goût du jour, nous avons à le constater tel qu’il nous est donné dans les documents historiques qui le renferment. Sur cette base positive, on peut élever des systèmes différents, suivant l’interprétation qu’on donne aux enseignements dû Christ et des apôtres, — c’est affaire d’exégèse. Mais une fois la pensée de Jésus-Christ et de ses apôtres loyalement reconnue et comprise, elle fait autorité pour nous. Toute doctrine théologique qui serait en contradiction avec cette pensée, ou qui, sous ombre de l’expliquer, la dénaturerait ou la volatiliserait, est étrangère à la dogmatique chrétienne. Je ne réussis pas à comprendre ces théologiens qui, tout en appelant Jésus-Christ leur Maître, et en reconnaissant que jamais homme n’a parlé comme cet homme des choses religieuses, en prennent à leur aise avec ses affirmations les plus formelles sur sa nature, sa préexistence, son œuvre rédemptrice, sa résurrection, etc. Je persiste à croire qu’en fait de théologie, les plus grands parmi les penseurs et les savants de ce siècle ou de tout autre siècle, n’ont qu’une mince importance et font bien pauvre figure à côté des saint Paul, des saint Jean et surtout de Celui qui a pu dire : « Je suis la lumière du monde ! Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Il faut donc s’en tenir aux déclarations de Jésus-Christ et des apôtres ; il faut que notre théologie devienne de plus en plus biblique ; il faut que son progrès consiste à comprendre, et, si possible, à systématiser toujours mieux la pensée du Maître et des apôtres. L’exégèse est donc l’a, b, c, le point de départ nécessaire de toute dogmatique chrétienne. M. Jalaguier a rendu à l’élément objectif, historique, scripturaire du christianisme sa place et son rôle dans la formation de nos croyances, et c’est en cela que sa théologie restera toujours vraie et nécessaire.

En même temps qu’il nous ramenait à l’école de la Bible, il nous ramenait à l’école du bon sens, de la simplicité et de la clarté. Il a pensé et il a parlé en français, ce qui n’est pas un mérite banal. « A mes yeux, dit excellemment M. le pasteur Goût, M. Jalaguier est un des derniers et des meilleurs représentants de notre race réformée française. Lui et Daniel Encontre relient plus que d’autres notre siècle au siècle passé, notre génération à la génération des proscrits. M. Jalaguier continuait admirablement nos traditions. Il n’était ni Anglais, comme l’ont été tant d’hommes distingués du Réveil, ni Suisse comme l’ont été d’autres. Il était de notre famille et de notre sang, d’origine éminemment française. Il avait recueilli l’héritage des pères sans le compromettre par des éléments étrangerse ».

e – Lettre du 10 octobre 1887, à M. P. Jalaguier.

Il ne s’est pas cru obligé de copier les Allemands. Il a prouvé par son exemple qu’on pouvait, être un théologien d’une pénétration et d’une finesse incomparables, tout en s’exprimant en langage intelligible. A-t-on assez abusé du jargon de l’école ! A-t-on assez raffiné parmi les théologiens de profession ! assez embrouillé les questions par toutes sortes de subtilités, de distinctions et de nuances ! assez pris l’obscurité pour la profondeur ! A-t-on assez longtemps prétendu que les hommes qui avaient une pensée nette, et, pour l’exprimer, une langue claire et précise, n’étaient que des simplistes, des esprits bornés et superficiels, qui ne soupçonnaient pas même les questions ! En face de M. Jalaguier cependant, il faudra bien reconnaître qu’on peut être à la fois simple et profond. Car jamais on n’a analysé les systèmes philosophiques et théologiques avec plus de sagacité qu’il n’en a montré ; jamais on n’a su mieux que lui en indiquer la genèse et les parentés rapprochées ou lointaines, en pressentir les développements et les conséquences inévitables. La critique de tous ces systèmes philosophiques, qui ont exercé une si grande influence sur la théologie est, sans contredit, une des parties les plus remarquables de son cours. Avec quelle sûreté de jugement il en démêlait les principes, en dévoilait les subtilités et les sophismes, en signalait les dangers ! Il jetait les flots de lumière de son robuste bon sens dans toutes ces ténèbres, et nous en étions émerveillés ! Eh bien, qui dira que nous n’avons pas encore besoin aujourd’hui de revenir à cet amour de la clarté ? Qui prétendra que nous n’avons pas, encore aujourd’hui, à échapper à l’illusion qui nous fait prendre le vague des idées pour une preuve de distinction intellectuelle ? Qui nous arrachera à l’attrait morbide du crépuscule et des demi-teintes, et nous rendra le besoin de la pleine lumière ? Qui nous délivrera de ce sentimentalisme nuageux qui n’est bon qu’à énerver la foi et la volonté ? La lecture des écrits de M. Jalaguier nous fera sentir tout ce qu’il y a de sain, de bienfaisant et de fort dans la théologie du bon sens, qui était la sienne, et où il a su donner à l’idée, à la croyance, la place légitime et nécessaire qu’elle occupe dans la foi. Elle contribuera ainsi à nous préserver d’un des pires maux dont nous souffrons à notre époque dans tous les domaines de la pensée : l’indécision intellectuelle, mère de toutes les autres indécisions.

Disons enfin que ce que nous avons besoin de réapprendre sans cesse à l’école de M. Jalaguier, c’est l’esprit dans lequel il faut étudier la théologie. La science des choses de Dieu est le sol sacré qu’on ne doit parcourir qu’après avoir ôté, comme Moïse au buisson ardent, les souliers de ses pieds, qu’après avoir senti dans son âme ce qu’Adolphe Monod appelait éloquemment « le saint tremblement d’un pécheur devant Dieu ». Ce qui frappera tous les lecteurs de ce cours, comme il en frappait autrefois les auditeurs, c’est la piété qui y règne. La saveur chrétienne dont il est pénétré n’est pas moins remarquable que sa valeur intellectuelle. Elle en rend la lecture édifiante. Dira-t-on que l’édification n’est pas précisément ce qu’on cherche dans un cours de dogmatique, mais la discussion savante et serrée des documents, des textes et des faits ? Je n’en disconviens pas ; mais qu’on en pense ce qu’on voudra, je me défie de toute théologie et même de toute doctrine qui ne m’édifie pas en m’instruisant. On était édifié en écoutant M. Jalaguier : on le sera encore en le lisant. On admirera, et on sera porté à imiter son humilité intellectuelle, sa défiance de lui-même et sa touchante soumission à la Parole de Dieu.

C’est par ces rares qualités morales que M. Jalaguier aura toujours une place à part parmi les théologiens. Quant à sa dogmatique, on pourra la modifier sur plus d’un point, la compléter, l’approfondir ; — mais, comme elle est essentiellement biblique dans sa méthode et dans ses résultats, elle vieillira moins que beaucoup d’autres qui ont eu dans le monde un plus grand retentissement. Elle nous a ramenés d’une manière définitive à la source de toute théologie chrétienne, à l’Ecriture sainte. Elle a défendu la vieille cité protestante contre d’imprudents novateurs. Elle a rendu à l’élément objectif et historique du christianisme la place à laquelle il a droit, et au principe d’autorité son rôle légitime dans la formation de nos croyances. C’est à cette forte théologie, toute faite de bon sens, de piété et d’enseignements bibliques, que notre Eglise doit d’avoir résisté jusqu’ici à tous les systèmes de négation et à toutes les mièvreries mystiques. On la déclare aujourd’hui bien démodée : on y reviendra, nous en sommes convaincu, quand on aura compris la pauvreté et la faiblesse de toutes les théories, quelque retentissantes qu’elles soient, qui ne reposent pas sur le fondement divin d’une révélation surnaturelle au sens ordinaire du mot.

Et maintenant, il se repose, le vaillant lutteur qui a livré tant de rudes combats pour la défense de la vérité. Il jouit du travail de son âme et il en est rassasié. Soyez béni, maître vénéré, dont j’aurais voulu, moi votre obscur disciple, faire revivre moins imparfaitement l’image et reproduire la pensée ! Soyez béni pour tout le bien que vous m’avez fait et que vous avez fait à nos Eglises, aux pasteurs de ces Eglises, et par eux à un si grand nombre d’âmes ! Parvenu au soir de ma vie, je refais souvent en pensée le pèlerinage de Poupel, que je faisais avec tant de juvénile ardeur quand j’étais étudiant. Mon âme vient errer sous les ombrages qui entourent votre demeure patriarcale, où vit et brille encore votre souvenir, comme la lampe d’or allumée dans un sanctuaire. Et sur la place sacrée où dort votre cendre, je me rappelle, avec une émotion et une reconnaissance profondes, tout ce que je vous dois, et je répète, en vous l’appliquant, cette parole de nos saints livres : « Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles, à toujours et à perpétuité. » (Daniel 12.3).

A. Decoppet.

Paris, mars 1891.

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