Théologie Systématique – I. Introduction à la Dogmatique

8.
Principes théologiques
(exposé comparatif)

L’objet prédominant, le but essentiel de ces longs Prolégomènes est la détermination du vrai principe théologique, œuvre capitale d’où tout dépend en dernier résultat, car, ainsi que nous avons eu occasion de le dire et de le redire, du principe la méthode, et finalement la doctrine.

Peut-être convient-il, en terminant, de rapprocher les grandes directions qui se partagent le monde chrétien. Cette vue d’ensemble, montrant à la fois leurs points de contact et leurs points de séparation, permettra de les mieux apprécier et fera ressortir, j’espère, la haute légitimité de celle à laquelle nous croyons devoir nous tenir. Un travail exact et complet là-dessus serait intéressant et pourrait être fort utile. Nous ne nous proposons nullement de l’effectuer, ni même de le tenter. Nous nous bornerons à quelques observations générales comme résumé complémentaire de ce qui précède.

Les principes théologiques, avec les tendances dogmatiques ou ecclésiastiques qu’ils fondent, peuvent se ramener à quatre :

  1. Tradition, dont l’Eglise est la gardienne et l’interprète — catholicisme. (La véritable maxime du catholicisme est celle de Vincent de Lérins : « Quod ubique, semper et ab omnibus. » Le principe du développement providentiel, adopté en ces derniers temps par Mœhler, Newman et bien d’autres, porte en germe une révolution. Il peut saper l’édifice qu’il semble étayer et servir à une reconstruction nouvelle.)
  2. Révélation permanente — illuminisme.
  3. Raison ou conscience — Rationalisme. (Nous rangeons, répétons-le, sous cette dénomination toutes les directions qui prétendent saisir le Christianisme par une sorte d’aperception directe : haute spéculation, intuition spirituelle, expérimentation morale, etc., etc.).
  4. Écriture — protestantisme.

Ainsi qu’on le voit du premier coup d’œil, aucun de ces principes ne règne absolument et seul dans la tendance qu’il caractérise et constitue : tous sont dans toutes, mais autrement coordonnés ou subordonnés.

Le catholicisme, à côté de la tradition, admet une intervention surnaturelle du Saint-Esprit qui maintient et conduit l’Eglise dans la vérité, posant ainsi, mais en le circonscrivant, le principe de l’illuminisme. Il considère aussi l’Ecriture comme parole de Dieu, par conséquent comme règle de foi, par où il tient au principe protestant. Tout en repoussant le droit d’examen et voulant être cru sur son autorité propre en vertu des marques de divinité qui, selon lui, le signalent et le sanctionnent, il est bien forcé d’en appeler au jugement individuel dans son apologétique ; et, dans sa dogmatique, il laisse un libre champ à la spéculation, pourvu qu’elle ne porte point atteinte à la base et à la norme traditionnelles. Non seulement il a retenu la vieille maxime des Pères : « Croire pour comprendre » (a fide ad intellectum), mais il a souvent concédé ou toléré celle du haut-rationalisme : « Comprendre pour croire. » Les quatre principes sont donc là.

L’illuminisme, de son côté, ne jette pas absolument à l’écart la raison, la tradition, l’Ecriture ; il y a fréquemment recours pour légitimer sa méthode ou pour justifier sa doctrine : il les amoindrit, mais il ne les annule pas.

Le rationalisme, en dépouillant les Saintes Ecritures de leur auréole et de leur autorité divine, leur conserve toujours une certaine valeur normative, surtout dans les contrées protestantes, forcé qu’il est d’y rattacher que bien que mal ses théories et de paraître biblique pour paraître chrétien. Sous les formes que lui ont imprimées en ces derniers temps l’idéalisme et le mysticisme panthéistiques, il fait un incessant emploi du terme de Saint-Esprit et des termes corrélatifs de révélation et d’inspiration, par où il communie au principe de l’illuminisme ; il y communie encore par son dogme fondamental de l’immanence de Dieu dans la nature et dans l’homme, de même que par sa formule de la pénétration réciproque de l’humain et du divin.

Il intronise aussi une sorte de traditionalisme en établissant une incessante évolution du Christianisme dans l’Eglise, correspondante à celle de l’Idée hégélienne dans le monde, jetant par là dans la dogmatique protestante les semences du principe catholique, et fournissant aux polémistes romains des armes qu’ils se sont empressés de saisir (Mœhler, Newman, etc.). Les quatre principes théologiques existent donc dans le rationalisme ; ceux-là mêmes qu’il semble exclure s’y montrent encore plus ou moins. ; le protestantisme, en élevant au-dessus de tout l’Ecriture comme règle de la vérité et de la vie religieuse, fait une haute et large place à la conscience, à la raison, au sentiment et au jugement individuel.

Quant à la tradition, il lui reconnaît une valeur réelle, et il l’invoque constamment dans les questions dogmatiques, de même que dans les questions critiques et exégétiques. — Enseignant, d’après les promesses qui remplissent les Livres saints, qu’on doit attendre de l’Esprit de Dieu et l’illumination de l’intelligence et la purification du cœur, il veut qu’on se place par la vigilance et par la prière sous ses mystérieuses influences pour l’œuvre de la foi comme pour l’œuvre de la sanctification.

On voit que les quatre principes (Ecriture, tradition, raison, Saint-Esprit), se trouvent en diverses proportions au fond des quatre tendances antagonistes ; il ne se peut autrement, car ils tiennent à l’essence même du Christianisme et à sa forme constitutive. Fait historique, il ne saurait répudier l’argument traditionnel. Il fait, un constant appel à la conscience religieuse et morale. Il promet le concours divin. Et le caractère théopneustique dont la parole de ses fondateurs revêt les Ecritures de l’Ancien Testament passe à celles du Nouveau. Cela existe si visiblement au cœur du Christianisme que tout ce qui se dit chrétien doit lui faire une part.

La différence gît dans le rang ou le rôle attribué aux divers principes. Chaque tendance en grandit un qui, devenant son critère et son facteur suprême, détermine sa doctrine en déterminant sa méthode, et force tous les autres à la servir ou à lui céder. Avec quel soin il faudrait veiller là-dessus, puisque tout en dépend, et la direction théorique et la direction pratique ! Et en général on y est peu attentif ! (Il suffit pour s’en rendre compte de regarder, par delà même la question chrétienne, les courants inverses du xviii et du xixe siècle. Avec quelle facilité on s’est abandonné d’abord à l’un, ensuite à l’autre, faute d’en avoir scruté suffisamment la source ; car pour juger ces grands mouvements de la pensée philosophique, c’est à leurs premières origines qu’il faut regarder.)

L’important n’est pas la valeur nominale reconnue à tel ou tel principe, c’est sa valeur effective, c’est-à-dire la part qui lui est faite et l’action qu’il exerce. Pour ce qui concerne l’Ecriture, par exemple, les quatre tendances prétendent bien lui conserver son caractère normatif et constitutif. Le catholicisme l’environne de ses respects et de ses hommages comme Parole de Dieu, à peu près autant que le protestantisme. Mais il en fait un livre scellé, une lettre morte et même un péril pour la foi, si elle n’est pas interprétée par l’Eglise qui seule, selon lui, en fixe le sens réel. L’exégèse catholique peut s’entourer d’un grand appareil d’érudition ; mais son résultat étant donné d’avance et quand même, elle n’est pas un libre instrument de recherche et de découverte, elle est uniquement une arme de défense ou d’attaque. L’Ecriture n’est plus règle, ou ne l’est que sous condition ; elle est dépouillée en réalité du rang qui lui est concédé en apparence ; l’autorité qui lie et délie, l’autorité véritable est ailleurs. — Le rationalisme ne fait non plus aucune difficulté de dire l’Ecriture source et norme de la doctrine chrétienne ; car où prendre le Christianisme, sinon dans le livre qui en demeure, quoiqu’on fasse, le document le plus direct et le plus certain. C’est par là essentiellement qu’il se distingue de la simple philosophie religieuse, et qu’il maintient, surtout en pays protestant, son titre de théologie chrétienne. Mais, outre que dans toutes ses directions il nie le caractère théopneustique des Ecritures, élément fondamental de leur autorité, l’interprétation qu’il en donne, toute indépendante qu’elle paraît être, est influencée par un système philosophique, censé la vérité et la règle de la vérité, comme elle l’est dans le catholicisme par le dogme traditionnel, censé l’expression adéquate de la révélation divine ; comme elle le fut dans la scolastique protestante du xviie siècle par les formulaires ecclésiastiques, censés le résumé fidèle de la doctrine du salut. Suivez le rationalisme à travers ses évolutions ou ses transformations, considérez-le en particulier dans les deux grandes phases, l’une déistique, l’autre panthéistique, qu’il a présentées de nos jours, vous y verrez constamment une exégèse complaisante plier l’Evangile à l’idée du temps. Et quand l’exégèse échoue, la critique vient à son secours comme ultima ratio ; on relègue dans la légende les textes historiques ou dogmatiques décidément rebelles au fiat de la science accréditée. — Qu’est-ce que le Canon sacré ainsi reçu sous bénéfice d’inventaire et livré à cet arbitrage souverain ?

L’illuminisme ne met en question ni l’authenticité, ni la divinité des Livres saints ; mais il en réduit à néant l’autorité, en faisant du Verbe intérieur le libre et suprême interprète de la Parole écrite.

L’Ecriture ne conserve réellement sa dignité de norme, son rang et son rôle comme révélation, que dans le principe protestant franchement admis et intégralement appliqué.

Et là encore, je veux dire dans la dogmatique générale fondée par le principe protestant, les autres principes peuvent marquer de leur empreinte les dogmatiques particulières, jusqu’à former des catégories théologiques très distinctes. Il s’y montre de prime abord une direction purement biblique, qui ne se préoccupe guère que de constater exactement et pleinement l’enseignement sacré ; — une direction qu’on pourrait nommer ultrabiblique qui, ne laissant pas à la conscience et à l’expérience la part que leur fait l’Ecriture elle-même, s’expose à tomber dans un littéralisme superstitieux ; — une direction traditionaliste, qui revêt plus ou moins d’un caractère normatif le consentement des premiers siècles, ou, à un point de vue plus général, ce qu’elle appelle la croissance séculaire de l’Evangile, l’épanouissement providentiel de la vérité et de la vie chrétienne ; — une direction métaphysique, qui fait prédominer la notion spéculative, l’intuition rationnelle ou morale ; voulant en toute chose une sorte de démonstration directe à côté et comme contrôle de l’attestation qui est son point d’appui.

Aussi longtemps que la révélation biblique maintient sa suprématie, en tant que source et règle divine de la foi, ces directions, quelque divergentes quelles soient, restent fidèles au protestantisme, dont elles gardent le principe fondamental ; elles n’en sont que des formes spéciales qui y entretiennent le mouvement et la vie, en unissant, selon une des grandes lois de notre monde, la diversité à l’unité.

La question radicale entre les tendances théologiques que nous rapprochons, est celle du vrai principe chrétien ; en d’autres termes, celle du moyen ou de l’ordre de moyens sur lequel se fonde essentiellement dans le plan divin l’obéissance de la foi.

Le principe chrétien dépend de la nature du Christianisme et de son mode de promulgation : c’est là qu’il doit se chercher. (Chaque science a ainsi son principe propre dépendant de son objet, ou de son fond constitutif — observation, — témoignage, conscience, etc.).

Le Christianisme est une révélation. Il est si positif qu’il se présente sous ce caractère que toutes les opinions en demeurent d’accord, celles-là mêmes qui auraient intérêt à le contester.

Mais en quel sens le Christianisme est-il une révélation ?

Les opinions qui, le ramenant d’une ou d’autre manière aux lois générales de la nature et de l’histoire, n’y laissent subsister en définitive qu’une révélation médiate, ces opinions, si répandues en même temps que si indéfinies et si diverses, font une violence manifeste aux données foncières du Nouveau Testament. Le Christianisme s’est donné pour une dispensation divine et pour une parole divine, dans la haute acception de ces mots. En Jésus-Christ les puissances du siècle à venir ont agi et agissent sur notre terre. Tout dans son œuvre comme dans sa personne, tient à l’ordre surnaturel le plus élevé. Il préexistait au monde où il a paru pour le sauver, où il reparaîtra pour le juger. Sa doctrine est de Dieu ; et il en est de même de celle de ses témoins, sur les lèvres desquels la vertu d’En-haut plaçait et gardait la vérité sainte, ainsi que l’attestent les promesses qu’ils avaient reçues et les charismes exceptionnels qui sanctionnèrent leur prédication. La dispensation divine et la parole divine se pénètrent l’une l’autre ; en réalité, elles ne font qu’un, également appuyées sur les signes du Ciel.

L’Evangile est supranaturaliste. Il l’est dans son essence et dans sa promulgation ; il l’est par les faits qui le constituent et par ceux qui l’ont manifesté et constaté. Il veut que l’homme incline ses pensées et ses volontés devant les mystères du Royaume des Cieux. Et le Livre, document authentique et théopneustique de la vérité qui est la vie, se pose de lui-même comme règle souveraine de la foi, quelque importance que puissent avoir d’autres sources de connaissance et de certitude, d’autres moyens de démonstration ou de confirmation. C’est ce qu’emporte de prime abord le caractère de révélation sous lequel se présente l’Evangile.

Mais il est un autre aspect dont il faut aussi tenir compte, sans l’exagérer ni l’amoindrir, pour avoir le principe chrétien dans son intégrité. En imposant par sa nature une religieuse soumission d’esprit et de cœur, la révélation chrétienne par sa forme, par l’appel qu’elle fait aux notions de piété et de vérité inhérentes, à l’âme humaine, par les obligations de travail et de discernement qu’elle impose, laisse subsister la spontanéité à côté de la règle pour laisser subsister en tout et partout la responsabilité ! Elle demande pour le Dieu qui est Esprit, un culte en esprit, un service de franche volonté. De même que l’individualité s’est unie à la théopneustie chez les organes de la révélation ; l’humble docilité et là ; libre activité s’unissent chez les disciples, appelés à examiner toutes choses et à retenir ce qui est bon. Ils sont tout ensemble conduits de Dieu et laissés à eux-mêmes dans l’œuvre de la foi, aussi bien que dans l’œuvre de la sanctification (Cf. 1 Corinthiens 15.1-2 avec 1 Corinthiens 10.15).

De là, dans le principe chrétien, deux éléments corrélatifs : l’élément de liberté et l’élément d’autorité ; à chacun desquels il faut faire sa légitime part dans la science comme dans la vie, sur le fondement de la Révélation.

Voilà ce qui ressort de toutes nos études antérieures. Et une fois reconnu, il en résulte que, de tous les principes théologiques, le principe protestant est celui qui rend le mieux le principe chrétien ou, pour mieux dire, qu’il est le principe chrétien lui-même, dont le double élément se reflète dans la maxime fondamentale de la Réforme : la Bible et l’examen. Par cela seul se jugent les deux grandes directions avec lesquelles nous avons surtout affaire, le catholicisme et le rationalisme. Car il appert tout de suite qu’ils dénaturent en sens inverse le principe évangélique, étendant chacun une de ses données constitutives, jusqu’à l’anéantissement de l’autre ; ici, la liberté ou l’élément humain, là, l’autorité ou l’élément divin. En brisant ainsi les proportions internes du principe, en y portant au premier rang ce qui devait rester en sous-ordre et vice versa, ils le déplacent et le changent.

La réflexion confirme ce jugement immédiat. Par cela seul que la Bible se pose comme révélation, elle s’impose comme source et norme de la vérité salutaire, puisque nous y sommes enseignés de Dieu. Elle laisse, sans doute, aux autres moyens de connaissance ou de certitude leur place et leur action, mais sous son contrôle suprême. Auxiliaires indispensables, ils usurpent et changent leurs services en périls, lorsqu’ils veulent se faire souverains. Dès que l’Ecriture est théopneustique, la suprématie, qui lui a été attribuée ou plutôt restituée par la Réformation, lui appartient par la nature même des choses.

La tradition, qui a son importance comme autorité historique, est sans valeur comme autorité dogmatique ; elle est un témoignage, non un oracle. — Le concours divin, que reconnaît et invoque tout sincère disciple de la Bible, se rapporte à la sphère de la vie qu’environne le mystère, parce que tout y dépend moins de l’exactitude des notions que de la vivacité des impressions. Si la raison, la conscience religieuse et morale sont appelées à constater et la révélation et son contenu et ses applications théoriques ou pratiques, elles ne peuvent mettre en question ses enseignements qu’en la mettant, en question elle-même. Le rationalisme fait l’un et l’autre ; il n’enlève à l’Ecriture son fond doctrinal qu’en lui enlevant son caractère théopneustique. Mais il se place ainsi en dehors du principe chrétien ; sa théologie dégénère en une philosophie, quelque imprégnée qu’elle soit des idées et des couleurs bibliques. Plus de théologie chrétienne au sens propre, là où la Révélation chrétienne a disparu ou ne demeure que de nom !

Là même où le principe protestant est reconnu pour le vrai principe chrétien, il importe de veiller soigneusement à ce qu’il soit d’abord fermement maintenu et ensuite intégralement appliqué ; sans quoi il n’est plus lui-même. Il n’est réel qu’autant qu’il est souverain ; il doit l’être dans la construction dogmatique comme dans la constitution ecclésiastique. Chose difficile, mais indispensable. Il glisse dans le principe catholique, quand il laisse prendre trop de développement et d’empire à son élément d’autorité, et cet écart peut se produire de bien des manières. Ainsi, quand un formulaire, œuvre humaine toujours susceptible de révision, se pose et s’impose comme expression définitive et éternellement obligatoire de la vérité chrétienne, — quand une herméneutique étroite, superficielle, superstitieuse, érige en loi une dogmatique littéraliste, — quand un biblicisme timoré jette dans une imitation servile des observances de la primitive Eglise, refusant de voir ce qu’elles eurent fréquemment de temporaire et de local, etc., etc. Si la bannière de la Réformation porte cette grande parole : « Il est écrit », elle porte aussi cette autre maxime : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie ».

Le principe protestant glisse dans le principe rationaliste quand il fait prédominer outre mesure son élément de liberté. Il l’a fait très souvent là même où la théopneustie biblique était pleinement maintenue, dans le socinianisme et l’unitarianisme, par exemple. Il le fait surtout dans les écoles actuelles qui, posant à leur base l’autonomie de la conscience pour avoir ce qu’elles nomment la foi personnelle ou l’individualisme chrétien, restreignent ou voilent le plus qu’elles peuvent l’autorité de l’Ecriture.

Chose bizarre ! et qui ; vaut la peine d’être notée (d’autant plus qu’elle sert en bien des cas à déprécier le principe protestant), les conclusions des nouvelles tendances théologiques, où la théopneustie scripturaire est si fort amoindrie quand elle n’est pas annulée, sont en général aussi favorables aux mystères chrétiens que leur étaient hostiles celles de la tendance socinienne et unitaire, où la divinité des Livres saints était hautement professée et fermement maintenue. Ici (dans les nouvelles tendances), nous avons fréquemment l’orthodoxie dans le résultat, et le rationalisme dans le principe ; là (sociniens du xviiie siècle), l’orthodoxie était dans le principe et le rationalisme dans le résultat. Ici, avec des idées relâchées, sinon absolument négatives de la révélation biblique, une doctrine foncièrement biblique ; là, avec l’admission la plus explicite de la révélation biblique, une doctrine antibiblique.

Anomalie étrange sans doute, mais qui l’est moins qu’elle ne le paraît au premier abord, et qui s’explique dès qu’on pénètre au cœur de ces directions contraires. Le socinianisme est aussi au fond un rationalisme, c’est-à-dire une philosophie posée comme pierre de touche de la vérité chrétienne ; son axiome fondamental, « que la révélation surnaturelle ne saurait contredire la révélation naturelle », lui fournissait un facile moyen d’éliminer de son credo les doctrines spéciales de l’Evangile. Dans le socinianisme et l’unitarianisme, comme dans le rationalisme ancien et nouveau, un système philosophico-théologique domine l’interprétation de l’Ecriture, et c’est du système, plus que de l’Ecriture, que sort la construction religieuse, le symbole final. Au xviiie siècle, ce qu’on nommait « philosophie de la dogmatique » (déisme superficiel antipathique à tout le fond substantiel et vital du Nouveau Testament), était le critère souverain, par suite le facteur réel, et il devait rester seul au terme du travail dialectique qui avait pour but d’y tout ramener. L’interprète s’était fait arbitre. Cela est reconnu aujourd’hui pour le socinianisme et l’unitarianisme comme pour le rationalisme ancien que le nouveau a flétri de l’épithète de vulgaire. Et si vous sondez les écoles actuelles, qui aspirent à fonder le Christianisme sur un témoignage intérieur, à l’élever soit sur la raison spéculative, soit sur la conscience religieuse et morale, en laissant tomber sa vieille base historique et surnaturelle, vous verrez bientôt que ce qu’elles admettent des mystères chrétiens, c’est moins la notion biblique que la notion métaphysique ou mystique qu’elles s’en forment, pur idéal, qui peut n’être et qui n’est la plupart du temps qu’une ombre du réel. Cela est tout simple dans les écoles rationalistes : le rationalisme doit ou rejeter le fond spécial de l’Evangile, ou ne le recevoir qu’autant qu’il se le démontre, et se l’explique en vertu de ses idées propres. Mais ce qui est tout au moins singulier, c’est que bien des écoles supra-naturalistes se laissent prendre au leurre de cette argumentation.

L’attestation scripturaire, qu’elles admettent en principe, ne leur suffit point : il leur faut, même sur ces profondeurs que les anges s’efforcent vainement de pénétrer, une sorte d’intuition dont elles finissent par faire leur fort, attendant, de là la rénovation de la théologie et de l’Eglise. Position aussi périlleuse qu’illusoire. La réflexion et l’expérience le disent de concert, ainsi que nous pensons l’avoir montré en divers sens. Le dogme chrétien ne peut reposer que sur le principe chrétien. Ces hautes dispensations divines ne peuvent être véritablement constatées que par une parole divine. Les témoignages qu’elles reçoivent du sentiment religieux et moral, tout précieux qu’ils sont, ne sauraient remplacer celui-là. Nous l’avons dit dès l’origine de ce mouvement, et les faits le démontrent de plus en plus, le haut supranaturalisme a donné dans un piège. Parmi les considérations qui auraient dû l’arrêter, il en est une à laquelle il se serait, ce semble, rendu immédiatement, s’il y avait été attentif. Ayant à sa base la doctrine de la chute, il reconnaît que la conscience est naturellement faussée, aveuglée, pervertie, et que c’est, le Christianisme qui la restaure, qui y ravive le sens du vrai, du saint, du divin. Mais n’est-il pas clair dès lors que le Christianisme doit avoir ailleurs qu’en elle son point d’appui, puisqu’elle ne lui rend l’hommage ou le témoignage, auquel on voudrait tout réduire, qu’après avoir été conquise et renouvelée par lui ? Pour qu’elle ait cette aperception ou cette expérimentation de la vérité du Christianisme et de sa divinité, il faut que le Christianisme la fasse autre qu’elle n’est naturellement, il faut qu’il ouvre ou qu’il épure l’œil spirituel en transformant l’homme intérieur. Or, le Christianisme ne peut déployer ses vertus rédemptrices que là où il rencontre quelque adhésion et quelque soumission, là par conséquent où il s’est déjà légitimé à quelque degré ; partout ailleurs il est sans action parce qu’il est sans prise, et cette foi première qui fonde son action n’en saurait être le produit, puisqu’elle serait alors cause d’elle-même. Ce n’est pas la conscience qui fait le Christianisme, c’est le Christianisme qui refait la conscience, et c’est la conscience ainsi refaite qui en constate la divine vérité en en constatant la vertu céleste ; c’est en ce sens que l’épreuve devient preuve. En thèse générale, avant de trouver au dedans ce témoignage dont nous ne contestons ni la réalité ni la valeur, il faut donc que le Christianisme s’impose du dehors ; il lui faut un point d’appui supérieur. Et cette autorité extérieure, cette évidence ou cette force, qui lui fut nécessaire au commencement, lui sera nécessaire jusqu’à la fin ; il en a besoin aujourd’hui pour saisir l’homme, comme il en eut besoin autrefois pour saisir le monde. Il en a besoin même avec les âmes qu’il a déjà gagnées, car il a constamment à vaincre en elles l’erreur et le mal et à les pousser, à travers leurs oppositions, dans la voie de la vérité et de la sainteté. (Il est, par bien des côtés, une folie à l’homme naturel. On l’oublie beaucoup trop. Il l’est au point de vue pratique non moins qu’au point de vue dogmatique.) Mais ce n’est pas le lieu d’insister là-dessus. Revenons et concluons.

Si l’Evangile est une révélation au sens supranaturaliste — et il est plus facile de le renier que de lui enlever ce caractère ; — si de plus il s’offre au monde dans un livre où l’autorité théopneustique s’unit aux garanties historiques les plus directes et les plus certaines, le principe protestant est justifié. Mais en posant la norme scripturaire comme souveraine, puisqu’il la pose comme divine, le principe évangélique ne comprime ni l’investigation scientifique, ni la responsabilité morale. Il appelle tout ensemble un examen actif et une humble et religieuse docilité (Cf. 1 Thessaloniciens 2.13 ; 5.21 ; 1 Corinthiens 10.15 ; 15.1-2).

Peut-être ce principe, à la fois théologique et ecclésiastique, ne régnera-t-il jamais dans sa pure et pleine intégrité. En cela comme en tout, le parfait est un idéal dont on ne peut que s’approcher, et auquel il ne faut pas moins s’attacher et se tenir.

C’est pour nous le vrai principe chrétien, comme il l’a été pendant trois siècles pour le protestantisme et en tout temps pour le Christianisme évangélique. Nous avons la ferme conviction que son obscurcissement actuel n’est qu’un nuage ou une éclipse. Le jour commence à se faire et à réaliser notre confiance et notre espoir. A la vue du travail interne qui rend de plus en plus le supranaturalisme de doctrine solidaire du supranaturalisme de méthode, et le ramène sur la base scripturaire, notre principe se raffermirait s’il avait pu faiblir.

Que Dieu nous donne de le suivre fidèlement et de l’appliquer sûrement !

Qu’avons-nous à faire dans l’œuvre pastorale que de nourrir les âmes de la vérité qui affranchit et sanctifie ; qu’avons-nous à faire dans les études théologiques que de la constater avec exactitude ; et où la chercher, où la trouver, si ce n’est dans le Livre des révélations ? Au lieu de nous abandonner à des nouveautés toujours douteuses, et souvent périlleuses, ouvrons donc nos esprits et nos cœurs à cet Evangile des Ecritures qui est seul la puissance de Dieu pour le salut, parce qu’il est seul l’Evangile de Dieu : Τὸ εὐαγγέλιον τοῦ χριστοῦ δύναμις γὰρ θεοῦ ἐστιν εἰς σωτηρίαν παντὶ τῷ πιστεύοντι (Romains 1.16) (Cf. 1 Corinthiens 15.1-2 ; Galates 1.1-12).

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