Synonymes du Nouveau Testament

96.
Ποιέω, πράσσω
Faire, pratiquer

Il existe une longue discussion dans le Lexicon de Rost and Palm sur la distinction entre ces deux verbes. En fait la question remonte aussi loin qu’au philosophe présocratique Prodicos (voir Platon, Charmides, 162 d). Il y est pertinemment remarqué que ποιεῖν met l’accent sur l’objet et le but de l’acte, tandis que πράσσειν évoque les moyens par lesquels cet objet, ce but sera atteint ; de plus l’idée de continuité et de persévérance dans l’action est inhérent à πράσσειν (agere, gerere, handeln, to practise) ce qui n’est pas le cas de ποιεῖν (facere, machen) qui peut très bien désigné une action accomplie une fois pour toutes, qui aboutit à un résultat autonome : ποιεῖν παιδίον pour une femme, ποιεῖν καρπούς pour un arbre, ποιεῖν εἰρήνην faire la paix, par opposition à πράσσειν εἰρήνην expression plus appropriée aux efforts diplomatiques pour parvenir à la paix. Πράττειν et ποιεῖν se trouvent souvent joints ensemble chez Démosthène, sans tautologie ; par exemple à propos des desseins hostiles de Philippe il assure les Athéniens ὅτι πράξει ταῦτα καὶ ποιήσει (Orat. 19.373), il s’appliquera à mener ces choses à bien et à les accomplir.

Jusqu’à quel point pouvons-nous constater cette distinction dans le N.T. ? Deux ou trois passages semblent ne pas pouvoir y échapper. Ainsi il est très improbable qu’en Jean 3.20-21 le changement de mot soit accidentel, surtout quand il se reproduit au verset 29 : dans le premier cas φαῦλα πράσσειν contraste avec ποιεῖν τὴν ἀλήθειαν, dans le second avec ποιεῖν τὰ ἀγαθά ; exactement comme dans Romains 7.19 nous avons ποιεῖν ἀγαθόν opposé à πράσσειν κακόν. Naturellement il serait faux de prétendre que ποιεῖν ne se rapporte qu’aux choses moralement positives ; car on trouve ποιεῖν ἀνομίαν (Matthieu 13.41), ἁμαρτίαν (2 Corinthiens 5.21), τὰ κακά (Romains 9.11) ; et à l’inverse nous avons πράσσειν ἀγαθόν (Romains 9.11). Néanmoins, en moyenne ποιεῖν s’applique plus aux bonnes choses, et πράσσειν aux mauvaises ; cette tendance est encore plus marqué avec πράξις, qui se trouve six fois dans le N.T. (à savoir Matthieu 16.27 ; Luc 23.51 ; Actes 19.18 ; Romains 8.13 ; 12.4 ; Colossiens 3.9), toutes sauf la première se rapportent au mal (cf. Polybius, 4.8.3 πράξεις, ἀπάται, ἐπιβουλαί).

Bengel, sur Jean 3.20, donne la vraie raison du changement de mots : « πράσσων. Malitia est irrequieta ; est quiddam operosius quam veritas. Hinc verbis diversis notantur, uti cap. 5.29. » Le mal engendre une activité fébrile, qui trompe celui qui le pratique, il ne retire rien de sa peine, son fruit ne demeure pas. Le mal est multiple dans son essence, le bien est un ; ce sont les ἕργα τῆς σαρκός (Galates 5.22), se contestant les unes les autres ; mais le fruit de l’Esprit, καρπὸς τοῦ πνεύματος, (Galates 5.19), résulte d’un harmonieux consentement de toutes les parties. Jérôme (in loco) dit : « In came opera posuit [Paulus], et fructus in spiritu ; quia vitia in semetipsa finiuntur et pereunt, virtutes frugibus pullulant et redundant. » C’est assez pour justifier la nuance notée par l’écrivain inspiré en Jean 3.20-21 : le φαῦλα πράσσειν supplanté par le ποιεῖν ἀλήθειαν, ποιεῖν τὰ ἀγαθά, la pratique du mal devant céder à l’accomplissement du bien. Concluons par d’excellents mots de l’évêque Andrewes : « On peut distinguer deux catégories de faiseurs : 1° les ποιηταί, 2° les πρακτικοί ; ce que le latin reproduit avec 1° agere, 2° facere. Agere, c’est par exemple en musique avoir joué, chanté ; facere, c’est construire, quelque chose qui reste. Les ποιηταί sont les factores, dont parle Jacques. En anglais les deux mots existent : actors au théâtre ; factors dans les affaires. La pièce jouée, les acteurs disparaissent ; mais quand les facteurs ont œuvré, il reste un gain, un résultat. » Sur cette distinction entre πράξις et ἔργον, voyez la note de Wyttenbach sur Plutarque Moralia, vol. 6 p. 601.

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