Contre Marcion

LIVRE II

Chapitre IX

« Le souffle de Dieu, c’est-à-dire l’âme, a failli dans l’homme. La substance du Créateur est donc capable de pécher de façon ou d’autre. La corruption de la partie ne peut manquer de rejaillir sur le tout. »

— Pour répondre à cette difficulté, examinons les qualités de l’âme. D’abord il faut nous arrêter au texte grec, qui appelle l’âme un souffle et non un esprit. Quelques interprètes, sans réfléchir à la différence de ces deux termes, ni à la propriété des expressions, au lieu de souffle, écrivent esprit, et par là fournissent aux hérétiques une occasion de blasphémer l’Esprit de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-même, par une odieuse imputation de péché. Nous avons traité ailleurs cette question. Sache donc que le souffle est moindre que l’esprit. Il a beau être une émanation de celui-ci, une exhalaison légère pour ainsi dire, toutefois il n’est pas esprit. Ainsi la brise est plus déliée que le vent. Quoiqu’elle provienne du vent, elle n’est pas le vent. Je pourrais encore appeler le souffle l’image de l’esprit. Car c’est par là que l’homme est la ressemblance de Dieu, c’est-à-dire de l’esprit, selon le témoignage de l’Evangéliste. L’image de l’esprit, c’est donc le souffle. Or, la représentation n’est jamais identique avec la vérité, Autre chose est d’être selon la vérité, autre chose d’être la vérité elle-même. Ainsi, le souffle, bien qu’il soit l’image de Dieu, ne peut égaler tellement la ressemblance du divin modèle, que, parce que Dieu ne peut pas pécher, il résulte que son souffle, c’est-à-dire son image, n’ait pas dû commettre de péché. En cela l’image le cède à la réalité ; et le souffle est inférieur à l’esprit.

Sans doute quelques traits du Tout-puissant brillent dans cette âme immortelle, libre, maîtresse de ses actions, raisonnable, capable d’intelligence et de savoir, pleine de sagesse et de prévoyance. Mais jusque dans ces facultés, elle n’est qu’une image. Infiniment au-dessous de l’essence divine, elle ne peut pas davantage s’élever à une pureté exempte de souillure, attribut exclusif de Dieu, c’est-à-dire de la vérité, seule prohibition imposée à l’image. Une image a beau rendre les traits d’un modèle vivant et animé, elle demeure toujours dépourvue de vie et de mouvement. Telle est l’âme par rapporta l’esprit. Elle n’a pu reproduire le privilège de l’impeccabilité, sa vertu distinctive. Autrement, elle cesserait d’être âme pour devenir un véritable esprit, et l’homme qui la possède un dieu.

Poursuivons : il faudrait que tout ce qui émane de Dieu fût transformé en Dieu, pour que tu eusses le droit d’ériger son souffle en divinité, c’est-à-dire en être infaillible. Souffle dans une flûte. As-tu converti l’instrument en homme pour l’avoir animé de ton souffle ? La même chose se passa dans Dieu quand il anima l’homme de son esprit. Enfin, les livres saints nous apprennent formellement « qu’il répandit sur le visage du premier homme un souffle de vie, et qu’il lui donna une âme vivante. » Ils ne disent pas qu’il lui ail communiqué l’esprit vivifiant. Il sépara cet être nouveau de sa propre substance. Tout ouvrage est nécessairement distinct de l’ouvrier, c’est-à-dire inférieur à l’ouvrier. Le vase qui sort des mains du potier n’est pas le potier. De même, le souffle créé par l’esprit ne sera point l’esprit. Prends-y garde. Le nom même de souffle, donné à l’âme, indique assez qu’elle a été créée dans un degré d’infériorité.

— « Eh bien ! voilà que vous donnez à l’âme une faiblesse que vous lui refusiez tout à l’heure. »

— Alors que tu prétends l’égaler à Dieu, c’est-à-dire la faire exempte de péché, je soutiens qu’elle est faible. Mais s’agit-il de la rapprocher de l’ange ? je suis forcé de rétablir dans sa prééminence ce roi de la création que les anges s’empressent de servir ; il y a plus, « qui jugera les anges au dernier jour, » s’il persévère dans la loi de Dieu, ce qu’il n’a pas voulu dans l’origine. Le souffle de Dieu a donc pu prévariquer. Il l’a pu, mais il ne l’a point dû. Il l’a pu par l’infirmité de sa substance, souffle qu’il était et non pas esprit. Mais il ne le devait pas en vertu de son libre arbitre, en tant qu’il était libre et non esclave.

Outre cette liberté, il avait encore la menace de la mort, nouvel appui offert à sa fragilité, pour gouverner la liberté de ses décisions. Ainsi, que l’âme ait péché, on peut dire que ce n’est point par son principe qui l’assimile à Dieu, mais par son libre arbitre associé à cette substance, faculté que Dieu lui avait accordée avec une haute sagesse, mais que l’homme a inclinée du côté où il l’a voulu. Si tel est l’état des choses, les plans du Créateur demeurent justifiés du reproche de mal. Le libre arbitre ne rejettera plus la faute sur l’auteur de qui il émane, mais sur la créature qui en a perverti l’usage. En un mot, quel mal attribuer au Créateur ? La prévarication de l’homme ? Mais ce qui appartient à celui-ci n’appartient point à Dieu : on ne peut considérer comme auteur du délit celui qui le défend, je n’ai pas dit assez, celui qui le condamne. Si la mort est un mal, il faut en rejeter l’odieux non sur celui qui a dit : « Vous mourrez, » mais sur le téméraire qui a bravé cette menace, En méprisant la mort, il créa la mort. Sans son mépris, elle n’eût jamais existé.

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