Contre Marcion

LIVRE V

Chapitre II

Nous aussi nous adoptons l’épître adressée aux Galates comme très-décisive contre le Judaïsme. En effet, l’abolition de la loi antique émane pour nous de la volonté providentielle du Créateur, ainsi que nous l’avons tant de fois démontré dans celle discussion, quand il s’est agit du renouvellement annoncé par les prophètes de notre Dieu. Que si le Créateur lui-même a déclaré d’avance que la loi antique céderait la place à la loi nouvelle ; que si, d’un autre côté, le Christ, marquant l’époque qui sépare ces deux alliances, a dit : « La loi et les prophètes finissent à Jean ; » limite commune de ces deux révolutions, dressée entre l’antiquité qui finit, et la nouveauté qui commence, il suit de toute nécessité que l’apôtre, prédicateur et instrument du Christ révélé depuis Jean, infirme l’alliance antique, et confirme la nouvelle. Donc, par là même, il ne promulgue d’autre foi que celle du Dieu Créateur, chez lequel était annoncée cette révolution. Ainsi, la loi mosaïque qu’il détruit, et l’Evangile qu’il travaille à édifier, vont directement contre le but de Marcion dans celle épître aux Galates où l’apôtre combat une foi qui, tout en admettant le Christ du Créateur, gardait les antiques prescriptions du Créateur, parce qu’ils ne pouvaient se persuader encore que l’auteur de la loi l’anéantissait lui-même. Or, s’ils eussent appris de l’apôtre à connaître un Dieu tout-à-fait étranger, ils arrivaient d’eux-mêmes à cette conclusion, qu’adorateurs d’un autre dieu, ils devaient renoncer à la loi du dieu qu’ils avaient abandonné.

Je le demande. Qui admet un Dieu nouveau, tarde-t-il longtemps à savoir qu’il doit embrasser une discipline nouvelle ? Il y a mieux. Comme les deux Testaments, l’ancien et le nouveau, s’accordaient à prêcher la même divinité, et que les variations commençaient uniquement à la discipline, toute la question roulait sur ce point : La loi du Créateur devait-elle être exclue par l’Evangile dans le Christ du Créateur ? Enfin, supprimez cette différence, la question elle-même disparaît. La question une fois anéantie, tous, reconnaissant d’eux-mêmes que l’adoption de dogmes étrangers au Créateur entraînait nécessairement la renonciation aux dispositions du Créateur, quel motif restait-il à l’apôtre pour enseigner si formellement ce que la foi imposait d’elle-même ? Ainsi donc, que l’abolition de la loi ancienne résulte des plans du Créateur, ce que nous démontrerons encore, cette épître n’a pas d’autre but que de l’enseigner. Si Paul n’y fait aucune mention du dieu nouveau, et quelle matière le demandait plus impérieusement, puisque pour motiver l’abolition de la loi ancienne, il lui suffisait de l’appuyer sur la prédication d’une divinité nouvelle, il est visible dans quel sens il dit : « Je m’étonne que vous quittiez aussitôt celui qui vous a appelés à la grâce de Jésus-Christ, pour suivre un autre évangile. » Oui, différent dans ses cérémonies, mais le même dans son culte, différent dans sa discipline, mais le même dans sa divinité. C’est qu’en effet, l’Evangile du Christ avait pour but de convertir les hommes de la loi mosaïque à la grâce, et non du Créateur à un autre dieu. Car personne n’avait ruiné dans le cœur des Galates, le culte du Créateur, pour que retourner à celui-ci, ce fût embrasser un autre évangile. En ajoutant qu’il « n’y avait pas d’autre Evangile, » l’apôtre fournit une nouvelle preuve à la vérité qu’il défend. En effet, le Créateur a promis par la bouche d’Isaïe l’Evangile nouveau : « Va, monte sur la montagne, toi qui évangélises Sion ; élève la voix, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. » Il s’adresse ainsi la personne de ses apôtres : « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent la paix, de ceux qui annoncent à Sion la promesse des biens ! » De ceux qui prêchent l’Evangile aux nations, sans doute. « Les nations placeront leur espoir dans son nom. » Quel est ce nom sacré ? Celui du Christ, auquel il a dit : « Je t’ai établi la lumière des nations. »

— Cet Evangile, quel qu’il fût, dès que l’apôtre le défend, appartient au dieu nouveau.

— Mais voilà deux évangiles créés au profit de deux divinités contraires ; l’apôtre a donc été un imposteur quand il a déclaré « Il n’en existe pas d’autre, » puisqu’il y en a un second ; ne pouvait-il pas établir par d’autres démonstrations l’existence de l’Evangile, sans affirmer qu’il n’y en avait pas d’autre ?

— Aussi l’apôtre se hâte-t-il d’ajouter : « Quand un ange venu du ciel vous annoncerait un évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ! » Il savait que le Créateur lui-même évangéliserait. – Ici tu ne fais que t’embarrasser davantage ; te voilà pris à tes propres filets. Affirmer l’existence de deux évangiles n’est pas d’un homme qui vient de déclarer qu’il n’y en avait qu’un. Et cependant les paroles d’un homme qui s’est mis en avant lui-même sont claires. « Quand nous vous annoncerions vous-même, ou qu’un ange descendu du ciel vous annoncerait un évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ! » Il a parlé ainsi pour servir d’exemple ; d’ailleurs, s’il ne devait pas lui-même évangéliser autrement, un ange ne le pouvait pas davantage. Il a prononcé le mot d’ange pour faire voir qu’il fallait encore moins croire un homme, puisqu’on ne devait croire ni un ange ni un apôtre ; il ne l’appliquait pas à l’Evangile du Créateur. Passant à sa conversion, et racontant comment l’apôtre avait remplacé le persécuteur, il confirme le passage des Actes des apôtres, où on lit ce qui fait le sujet de l’épître aux Galates : « Plusieurs des pharisiens qui avoient embrassé la foi, se levèrent, disant qu’il fallait les circoncire et leur commander de garder la loi de Moïse. Les apôtres donc s’assemblèrent pour délibérer sur cette question. Ils déclarèrent, d’après l’autorité de l’Esprit saint, qu’il ne fallait point imposer aux disciples un joug que les pères eux-mêmes n’avaient pu porter. » Si les Actes des apôtres parlent sur ce point comme Paul, il n’est que trop visible pourquoi vous les récusez. C’est que ne proclamant pas d’autre dieu que le Dieu Créateur, la certitude que la promesse de l’Esprit saint a eu son accomplissement, n’a pas d’autre autorité que celle des Actes. Que, d’une part, ils s’accordent avec l’apôtre pour rendre à sa mission le témoignage qu’il se rend lui-même ; que de l’autre ils soient eu contradiction avec lui, quand ils affirment la divinité du Christ du Créateur, rien là de vraisemblable. Instruit par les apôtres eux-mêmes à ne pas prescrire les observances de la loi mosaïque, Paul suivit pas à pas leur prédication.

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