Contre Marcion

LIVRE V

Chapitre III

Il y a mieux. Quatorze ans après, c’est lui-même qui l’écrit, il monte à Jérusalem pour se placer sous le patronage de Pierre et des autres apôtres, et conférer avec eux de son Evangile, « de peur d’avoir travaillé si longtemps ou de travailler encore en vain, » s’il évangélisait les nations hors de la forme apostolique. Le désir d’avoir leur sanction et leur reconnaissance est-il assez marqué ?

— Mais Paul déclare qu’on n’obligea point Tite à se faire circoncire.

Les Marcionites concluraient-ils de ces paroles une affection secrète pour le judaïsme ? Paul commence par montrer que, par suite de leur respect pour la loi, ceux qu’il appelle « faux-frères, introduits par surprise, » et ne cherchant qu’à maintenir la loi, sans doute par une foi entière au Créateur, agitaient seulement la question de la Circoncision. Ils pervertissaient donc l’Evangile, non par l’interprétation de quelques textes favorables à un Christ fils du Créateur, mais par la conservation de l’ancienne loi, tant ils respectaient cette loi du Créateur. Aussi l’apôtre dit-il : « Quoiqu’il y eût de faux frères qui s’étaient introduits par surprise, et qui s’étaient glissés parmi nous pour observer la liberté que nous avons en Jésus-Christ, et nous réduire en servitude ; néanmoins nous ne leur cédâmes pas, même pour un moment, et nous refusâmes de nous assujettir à leurs exigences. » En effet, examinons avec quelque soin le sens et son motif : nous saisirons bientôt en quoi était corrompue l’Ecriture. L’apôtre commence par dire : « Mais on n’obligea point Tite qui était avec moi, et qui était gentil, à se faire circoncire ; » puis il ajoute : « Et quoiqu’il y eût là de faux frères, etc. » Il débute par rendre compte d’un fait contradictoire, et il explique les motifs de sa détermination ; ce qu’il n’aurait ni fait, ni expliqué, si la circonstance qui l’a fait agir n’eût pas eu lieu.

— « Eh bien, répondez ! si de faux frères ne s’étaient pas glissés par surprise parmi eux pour observer la liberté qu’ils avaient en Jésus-Christ et les réduire en servitude, ils auraient donc cédé ? » – Je ne l’imagine pas. Ils cédèrent parce qu’il se trouvait là des hommes dont le salut réclamait celle condescendance. Il fallait venir au secours d’une foi grossière encore, et incertaine si la loi antique demeurait en vigueur. L’apôtre d’ailleurs ne craignait-il pas « de travailler ou d’avoir travaillé inutilement ? » Ces faux frères qui tendaient des pièges à la liberté chrétienne, durent donc être frustrés dans leurs espérances, lorsqu’ils cherchaient à l’asservir, au joug du judaïsme, avant que Paul se fût assuré qu’il n’avait pas travaillé inutilement, avant que ses devanciers lui donnassent la main en signe d’unité, avant qu’il reçût de leur sanction l’apostolat des Gentils. Il fut donc obligé de céder pour un moment. Voilà pourquoi il fit circoncire Timothée, et introduisit des hommes rasés dans le temple, circonstances mentionnées, dans les Actes, et tellement vraies qu’elles s’accordent avec cette déclaration de l’apôtre : « Je me suis fait juif avec les Juifs pour gagner les Juifs, et je vis sous la loi ancienne, à cause de ceux qui vivent sous cette loi. » De même pour compatir à la faiblesse de ces faux frères, il se fit en dernier lieu « tout à tous, afin de les gagner tous à son Dieu. » Si telle est l’interprétation nécessaire de la diversité de sa conduite, point de doute que Paul ne soit le prédicateur du même Dieu et du même Christ, dont il retient pour un moment les antiques cérémonies, quoiqu’il les regarde comme abrogées. Il n’eut pas manqué de les répudier sur-le-champ, s’il eût annoncé un dieu nouveau. Ainsi Pierre, Jacques et Jean condamnent Marcion quand « ils donnent la main à Paul » dans ce traité où se distribuant les fonctions de l’apostolat, ils conviennent que Paul évangélisera les Gentils, et eux le peuple de la circoncision. Ils recommandent seulement à Paul « de se souvenir des pauvres. » « Des pauvres ! » Nouveau trait de conformité avec l’Evangile du Créateur, si miséricordieux pour les indigents, comme nous l’avons prouvé dans la réfutation de ton évangile. Tant il est vrai que la question roulait uniquement sur la loi, puisqu’il s’agissait seulement de la partie de la loi qu’il convenait de garder.

— Mais il reprocha publiquement « à Pierre de ne pas marcher droit dans la vérité de l’Evangile. »

— Assurément il le réprimanda, mais pourquoi ? Uniquement pour son inconstance au sujet des aliments ; que Pierre permettait ou défendait selon la qualité des personnes, redoutant les hommes de la circoncision, mais non parce qu’il pervertissait la loi à la divinité : car il aurait résisté bien plus fortement sur ce point, lui qui n’avait point ménagé Pierre dans une discussion de bien moindre importance. Après de pareils témoignages, que prétendent les Marcionites ? Laissons l’apôtre poursuivre, lorsqu’il déclare « que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la loi, mais par la foi ; » la foi de ce même lieu cependant qui a donné la loi. Eût-il travaillé à séparer-la foi de la loi, lorsque la différence de divinités suffisait pour cette séparation, si cette différence eût existé ? C’est avec raison « qu’il ne réédifiait pas ce qu’il avait détruit. » La loi antique a dû tomber le jour où la voix de Jean cria dans le désert : « Préparez les voies du Seigneur, afin que les vallées soient comblées, les collines et les montagnes abaissées, les chemins tortueux et âpres, redressés et aplanis ; » ce qui voulait dire que les difficulté de la loi feraient place aux facilités de l’Evangile. Il se rappelait que le temps prédit par le Psalmiste était arrivé : « Brisons leurs liens ; rejetons loin de nos têtes le joug qu’ils ont porté. Pourquoi les nations se sont-elles levées en tumulte ? pourquoi les peuples ont-ils médité de vains complots ? Les rois de la terre se sont agités, et les princes se sont rassemblés contre le Seigneur et contre son Christ, afin que l’homme soit justifié par la liberté de la foi, et non sous le joug de la loi ancienne, parce que le juste vit de la foi ; » Le prophète Habacuc l’avait dit avant Paul. Voilà donc l’apôtre qui confirme les oracles des prophètes, de même que le Christ les accomplit. La foi « par laquelle vivra le juste » émane donc du même Dieu qui a donné la loi dans laquelle personne n’est justifié. Conséquemment, si « la malédiction réside dans la loi, et la bénédiction d’ans la foi, » tu trouves l’une et l’autre chez le Créateur. « Voilà que j’ai placé devant toi, dit-il à son peuple, la malédiction et la bénédiction. » L’expliqueras-tu par la diversité des dieux ? non. Il y a différence dans les choses, il n’y en a pas dans leurs auteurs. Malédiction ou bénédiction, tout découle d’un seul principe.

— Mais le Christ s’est fait malédiction pour nous !

— Ces paroles, dans la bouche de l’apôtre, en nous donnant gain de cause, prouvent invinciblement la foi au Créateur. Je m’explique. De ce que le Créateur a dit anciennement : « Malédiction à quiconque est suspendit au bois, » il ne s’ensuivra pas que le Christ appartienne à une autre divinité, ni que le Créateur l’ail déjà maudit d’avance dans la loi. Comment le Créateur eût-il maudit, longtemps avant son apparition un dieu dont il n’avait pas l’idée ? Pourquoi ne conviendrait-il pas plutôt au Créateur d’avoir livré son propre fils à une malédiction sortie de sa bouche, qu’au lien d’avoir soumis son fils à la ? malédiction, et cela pour le salut d’une créature étrangère ?

Cette conduite du Créateur à l’égard de son fils te paraît cruelle ! L’est-elle moins de la part de ton dieu ? Ou bien, non, elle est raisonnable dans le tien. Mais alors n’est-elle pas raisonnable et plus raisonnable dans mien ? On croira plus aisément que le même Dieu qui avait mis autrefois la malédiction et la bénédiction devant l’homme, a pourvu au salut de l’homme par la malédiction du Christ, qu’on ne supposera l’une et l’autre chez un Dieu qui n’en a jamais prononcé le nom. « Nous avons donc reçu une bénédiction spirituelle par cette foi au » Créateur, dit-il, selon laquelle doit vivre le juste. » Voilà ce qui me fait dire que la foi appartient au Dieu qui avait, dans l’ancien Testament, figuré la grâce de la foi.

Mais lorsqu’il ajoute : « Parce que vous êtes tous enfants de la foi, » il montre ce que l’habileté de l’hérétique avait autrefois supprimé, savoir, le passage où l’apôtre affirme que nous sommes les enfants d’Abraham par la foi ce qui l’amène à nous appeler encore ici les enfants de la foi. Et de quelle foi, sinon de celle d’Abraham ? En effet, « si Abraham crut à la parole de Dieu, si sa foi lui fut imputée à justice, méritant ainsi d’être le père de nombreuses nations ; » si nous-mêmes, en croyant à ce Dieu, nous sommes justifiés comme Abraham, et obtenons la vie dont il est dit : « Le juste vit de la foi ; » il ne faut pas chercher d’autre explication. L’apôtre nous a appelés précédemment « enfants d’Abraham, » parce qu’il est notre père dans la foi. Ici il nous nomme les enfants de celle même foi, au nom de laquelle il avait été promis à Abraham qu’il serait le père des nations.

D’ailleurs, proscrire la circoncision de la chair, n’était-ce pas nous déclarer enfants d’Abraham, qui avait cru à la parole divine dans l’intégrité de sa chair ?

Enfin, la foi d’un dieu qui n’a rien de commun avec le nôtre, ne pouvait emprunter à notre Dieu des dogmes qu’elle repousse, ni imputer la foi à justice, ni faire vivre les justes de la foi, ni proclamer les Gentils enfants de la foi. La foi ancienne et la foi nouvelle appartiennent donc tout entières, le sens le dit assez, à ce dieu qui les avait déjà manifestées l’une et l’autre par la vocation d’Abraham.

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