Contre Marcion

LIVRE V

Chapitre XVI

Nous sommes contraints de temps en temps de revenir aux mêmes questions, pour établir les vérités qui s’y rattachent. L’Apôtre, nous le déclarons, en prêchant ici un Seigneur qui récompense et qui châtie, ne peut prêcher que le Créateur, ou, ce que n’admet pas Marcion, un dieu semblable au Créateur, qui trouve juste de rendre à nos persécuteurs tribulation pour tribulation, et de nous donner à nous, qui sommes persécutés, le repos « lorsque le Seigneur Jésus descendra du ciel et paraîtra au milieu des flammes et du feu, avec les anges ministres de ! sa puissance. » L’hérétique a supprimé ces deux mots : la flamme et le feu, qu’il a éteints sans doute de peur qu’ils ne trahissent le dieu des Chrétiens. Vaine suppression. Lorsque l’Apôtre nous dit : « Il viendra au milieu des flammes pour tirer vengeance de ceux qui ne connaissent pas Dieu et de ceux qui n’obéissent pas à l’Evangile, lesquels souffriront la peine d’une éternelle damnation à la présence du Seigneur et devant l’éclat de sa puissance, » la flamme et le feu n’arrivent-ils pas avec lui comme une conséquence obligée, puisqu’il vient pour punir ? Nouvelle preuve, quoi qu’en dise Marcion, qu’il est le Christ du Dieu qui allume les flammes vengeresses. Il châtie de plus ceux qui ne connaissent pas le Seigneur, c’est-à-dire les païens. Autre argument qui le rattache au Créateur. Que fait-il en effet ? Il place à l’écart ceux qui n’obéissent pas à l’Evangile, soit les Chrétiens pécheurs, soit les Juifs. Or, châtier les idolâtres, qui peut-être n’ont pas entendu parler de l’Evangile, n’est pas l’œuvre d’un Dieu qui, naturellement inconnu, ne s’est révélé nulle part, sinon dans l’Evangile, Dieu inaccessible au plus grand nombre. Il n’en va pas de même du Créateur. Les lumières naturelles proclament son existence. Il s’atteste par ses œuvres, qui servent encore à le manifester davantage. A ce Dieu donc qu’il n’est pas permis d’ignorer, d’imposer des châtiments à ceux qui l’ignorent ! Ces mots : « A la présence du Seigneur et devant l’éclat de sa puissance, » qui sont la répétition des paroles d’Isaïe, respirent « le même Dieu qui se lèvera dans l’éclat de sa majesté pour briser la terre. »

Mais quel est « l’homme de péché, l’enfant de perdition qui doit paraître avant l’avènement, du Seigneur, se levant au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu ou qui est adoré, et destiné à établir son trône dans le temple de Dieu, s’y montrant avec orgueil comme un dieu ? » Selon nous, c’est l’Antéchrist, comme l’enseignent les prophéties anciennes et nouvelles, et Jean entre autres, dans ce passage : « Plusieurs antéchrists ont déjà envahi le monde : ce sont les esprits précurseurs de l’Antéchrist qui nient que Jésus-Christ soit venu dans une chair véritable, et qui divisent le Seigneur, » dans Dieu le Créateur. Selon Marcion, au contraire, je n’oserais pas répondre que ce ne fût le Christ du Créateur ; car il n’est pas encore descendu ici-bas pour lui. Mais que ce soit l’un ou l’autre, pourquoi, lui demanderai-je, celle puissance « dont il est investi ? pourquoi des miracles et des prodiges menteurs ? – Parce que, me répondit-il, ils n’ont pas aimé et reçu la vérité, afin d’être sauvés. C’est pourquoi il y aura en eux un attrait vers l’imposture, afin qu’ils soient jugés, eux qui n’ont pas cru à la vérité et qui ont consenti à l’iniquité. »

Si donc c’est l’Antéchrist, comme nous le comprenons, il sera Dieu, oui, il sera Dieu le Créateur qui l’envoie pour enlacer dans les filets de l’erreur ceux qui n’ont pas cru à la vérité afin d’être sauvés. Le salut et la vérité appartiennent donc au même Dieu qui se venge en précipitant l’homme dans le mensonge, c’est-à-dire qu’ils appartiennent au Dieu créateur, dont le zèle jaloux trompe par l’erreur ceux qu’il n’a pu attirer à lui par la vérité. Si ce n’est pas l’antéchrist ainsi que nous l’entendons, c’est donc le Christ du Créateur, comme Marcion l’affirme. Mais que, pour venger la vérité qui lui appartient, il livre son Christ au Créateur, comment l’imaginer ? Marcion nous accorde-t-il qu’il s’agisse de l’antéchrist ? Comment admettre, lui dirai-je encore, que Satan, ange du Créateur, lui soit nécessaire pour l’exécution de ses prodiges ? Après la mission de mensonge et d’imposture qu’il exerce au profit du Créateur, comment supposer qu’il soit tué par lui ? En un mot, s’il demeure incontestable que l’ange, la vérité, le salut, appartiennent au Dieu qui s’irrite, se montre jaloux et envoie l’imposture, non pas seulement à ceux qui le méprisent et l’instillent, mais encore à ceux qui l’ignorent, il faut que l’hérétique change de langage et confesse que son dieu s’irrite et se venge comme le notre. Mais chez lequel des deux la colère sera-t-elle plus légitime ? Chez le Dieu qui dès l’origine de toutes choses s’est annoncé à la nature par des œuvres, des bienfaits, des fléaux, des prophéties, témoins qui déposaient en sa faveur, malgré lesquels cependant il n’a pas été reconnu ? Ou bien chez le dieu qui ne s’est manifesté que par un Evangile unique, Evangile incertain et où un autre dieu n’est pas même annoncé ouvertement ? Donc à qui convient la vengeance convient aussi la matière de la vengeance, en d’autres termes, l’Evangile, la vérité, le salut.

« Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger ; » précepte émané de celui qui a voulu « que la bouche du bœuf fût libre pendant qu’il foulait le blé. »

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