Jérôme Savonarole, chevalier du Christ

XIII
La passion d’un juste

L’arrestation. — Vilenies et tortures. — Les envoyés de Rome. — Derniers instants.

Au printemps de 1496, au jour dit des Rameaux, Savonarole avait pu revivre l’heure triomphale de Jésus faisant à dos d’âne son entrée à Jérusalem. Deux ans plus tard, dans la nuit qui suivit cette fête chrétienne, commença pour lui, comme elle avait commencé pour le Maître, une marche au Calvaire.

L’arrestation.

En ce dimanche 8 avril 1498, un frère dominicain s’apprête, suivant la coutume, à gagner, dans l’après-midi, la chaire du Duomo pour rappeler aux fidèles le sens de cet anniversaire. Mais un parti de Compagnacci entend lui en interdire l’accès et se met à pourchasser la foule. A vive allure, ces forcenés se dirigent du côté de San Marco, ébranlant de leurs pas précipités le pavé de la Via dei Servi et remplissant l’air de violentes clameurs. Du couvent, les portes sont closes, car les vêpres ont pris fin. Aussitôt, sur l’église et les cloîtres, va pleuvoir une grêle de pierres.

Le frère Sylvestre, en dépit de sa rusticité, s’est montré clairvoyant ; il a prévu cette attaque. A quelques moines, il distribue des cuirasses et des casques ; à des laïcs, il passe des armes, pertuisanes, balestres, rondaches et boucliers. La résistance est promptement organisée. Mais Savonarole ne saurait l’admettre : il sait son heure venue et, s’estimant seul visé, réclame le droit d’attirer sur lui tous les courroux. — « Cette tempête est à cause de moi ! » s’écrie-t-il, en les arrêtant d’un geste. Et, pour reprendre autorité sur tous, il saisit le Saint Sacrement et conduit une procession qui va se dérouler sous les voûtes du cloître. Dans le chœur de la chapelle, hostie en main, il rappellera aux religieux agenouillés que leur seul moyen de défense doit être la prière.

L’accalmie n’est que momentanée. Sur la place, la foule gronde et s’agite. La Seigneurie, émue par l’assassinat de Francesco Valori, grand partisan du Frate, et décidément acquise au parti opposé, fait annoncer qu’elle donne douze heures au Prieur pour quitter à jamais Florence. Du même coup, elle enjoint aux frères et à leurs défenseurs de se disperser sur-le-champ. Bonne occasion pour les timorés : quelques-uns s’empressent de détaler. Mais d’autres reprennent piques et glaives et s’emparent de torches. Tandis que, du dehors, on cherche à mettre le feu au couvent, eux, groupés sur les toits, font rouler sur les assaillants des centaines de tuiles. A l’intérieur de l’église, où les fumées d’encens se mêlent aux premières flammes de l’incendie, Heinrich, un jeune moine allemand, installé dans la chaire, saisit une arbalète — d’autres disent une arquebuse — et la décharge en chantant. La grosse cloche de Saint-Marc, la Piagnona, s’est ébranlée, mettant la ville au courant du funeste combat.

Aux rebelles, de nouvelles injonctions sont encore adressées de la part du gouvernement. Mais en vain ! Comme, derechef, une attaque se prépare pour ébranler les portes, la résistance reprend du dedans et ce n’est qu’à l’instant où le feu dévore linteaux et chambranles que les plus intrépides se retranchent dans le chœur. L’Allemand, qui s’y est établi, continue de bander son arme en l’appuyant sur un crucifix. Sans aucun succès, le Prieur proteste contre cette attitude qu’il juge sacrilège.

Pour la troisième fois, l’autorité somme les moines de renoncer à la lutte. Mais le frère Dominique ne se contente pas de l’ordre verbal : il réclame un écrit. Durant ce court répit, Fra Girolamo va réunir les religieux dans la bibliothèque et leur faire ses adieux. Assurément, il s’attendait à une attaque, mais il ne l’avait prévue ni si prompte ni si brusque.

« Tout ce que je vous ai dit », répète-t-il à son troupeau fidèle, « Je le tenais de Dieu. Il m’est témoin que je ne mens pas. Voici mon dernier message : que la foi, la patience, la prière soient vos armes ! Je vous quitte, avec douleur et angoisse, pour tomber entre les mains de mes ennemis. Je sais qu’ils veulent me faire disparaître, mais je suis sûr de ceci : c’est que je puis mieux vous servir dans la mort que dans la vie. Prenez courage et embrassez la Croix… »

Puis, ayant communié, il va se recueillir. Encore à l’exemple du Maître, Savonarole devra passer par la suprême tentation : « Mon Père, s’il est possible que cette coupe s’éloigne de moi ! … »

Elle viendra sous la forme d’une offre insidieuse : l’évasion que lui proposent quelques-uns. Un trouble le saisit ; quelques instants il hésite ; mais la voix d’un religieux, dont on peut à bon droit suspecter la sincérité, s’élève doucereuse :— « Le pasteur », demande le Fra Malatesta, « ne doit-il pas donner sa vie pour le troupeau ? »

Ému, et surtout abusé, le Prieur presse le faux frère sur son cœur et, passant devant le front de ses religieux, les étreint l’un après l’autre.

La nuit s’avance. Trois heures ont déjà sonné. Au dehors, les clameurs ne cessent de monter toujours plus violentes. On réclame à grands cris le Frate ; mais, aujourd’hui, ce n’est plus pour exalter son nom. De ces cœurs inconstants, la tourmente a balayé tout sentiment généreux.

Une nouvelle poussée s’est produite et voici Fra Girolamo dans la rue. Au milieu d’un peuple en furie, il est bousculé, soumis à d’odieuses violences ; on lui tord les bras ; au moyen d’une torche ardente, on lui brûle les doigts ; on cherche, par la flamme, à aveugler ses yeux. Et quand, enfin délivré par la garde, il est, avec Sylvestre et Dominique, entraîné vers le palais du gouvernement, la racaille, qui s’acharne après lui, mêle à ses cris les injures et les obscénités. C’est, toujours à l’exemple du Maître, la nuit du prétoire et les outrages de la foule…

Vilenies et tortures.

Lorsque parvint là-bas le bruit de ces désordres, grande à Milan comme à Rome fut la joie des Ligueurs : à Milan, parce que Ludovic voyait disparaître en Savonarole le patriote obstiné qui toujours avait empêché Florence d’entrer dans sa coalition ; à Rome, parce que le Saint-Siège voulait participer à la curée et déléguer au procès deux de ses représentants. Et, pendant que triomphaient les ennemis mortels du Frate, son ami, ou tout au moins son allié lointain, Charles VIII, ayant heurté du front un linteau de porte basse au château d’Amboise, était mort — coïncidence étrange — le jour même de l’épreuve du feu.

Dans la ville du Lys, le gouvernement dont Fra Girolamo a longtemps été l’inspirateur écouté veut, dès la nuit de l’arrestation, faire comparaître celui qu’il traite en coupable. On lui demande d’abord les bases de l’inspiration divine à laquelle il n’a cessé de prétendre et, comme les réponses ne suffisent pas à soutenir l’accusation, on engage de suite un procès.

Un procès ! On se demande si c’est bien le nom qu’il faut appliquer à l’étrange amalgame d’interrogatoires, d’intimidations, de menaces, de faux témoignages et de savantes tortures auxquels va recourir le pouvoir séculier. Sous l’influence de Doffo Spini, chef des Compagnacci, devenu membre du Tribunal des Huit, tout sera tenté pour le convaincre de culpabilité à l’égard de l’État. Haineux et rageur, le procureur s’acharne. Ne trouvant d’autres griefs que le goût du Frate pour les déclarations prophétiques, il essaie vainement d’en tirer un motif de condamnation.

Tandis que, sur la place, s’entrechoquent les prétentions des partis politiques et que volent les imprécations, l’abjecte rancune va s’exaspérant de tous ceux auxquels le Frère a quelque temps imposé le joug de l’austérité. C’est à qui jettera sa pierre au malheureux dont on va cesser d’ouïr le verbe redoutable.

Outré comme à l’accoutumée, le peuple a fait pression sur le gouvernement pour qu’il active l’instruction. Les Arrabbiati, qui forment la majorité, ne sont que trop d’accord. Seul résiste le Conseil des Dix chargé d’exercer la justice. Aussi va-t-on le congédier sans délai : ne risquerait-il pas de se montrer impartial ?

Pour donner à cette procédure — inaugurée, ô ironie des choses, le premier jour de la Semaine sainte — au moins l’apparence d’un procès judiciaire, il faudra faire intervenir un falsificateur officiel : c’est Ser Ceccone, greffier du tribunal, qui, dans la haute salle du Bargello, où siège l’étrange tribunal, n’ hésite pas à déclarer cyniquement : — « Quand il n’existe pas de preuves, eh bien ! on les fabrique… »

Dès son premier interrogatoire au cours de la nuit du 8 mai — cette nuit qui fait évoquer celle où Caïphe et le Sanhédrin interrogeaient Jésus — devant une commission hâtivement formée et dans laquelle siégeaient deux chanoines officiellement mandatés, l’accusé n’avait fait que confirmer sa doctrine en tous points. A ceux qui le pressaient de faire d’autres réponses, il se bornait a répéter : — « Vous tentez le Seigneur ! »

Et comme on lui avait fait écrire de sa main toutes ses déclarations, crainte sans doute qu’elles n’attestassent son innocence elles furent intentionnellement détruites. Aucun historien, jusqu’à ce jour, n’en a retrouvé trace. On voulait faire vite afin d’éviter tout retour du peuple en faveur du Frate. Dans ce but, on n’aura même pas la patience d’attendre de Rome la pièce nécessaire au jugement d’un homme d’église par un tribunal civil. Alexandre VI, trop heureux d’être au plus tôt débarrassé de son implacable accusateur, n’a-t-il pas félicité la Seigneurie ? La capture de « ce fils d’iniquité qui a résisté aux ordres par la force des armes » est pour lui un triomphe.

Aussi bien, toujours selon la doctrine que la fin justifie les moyens, voit-on le chef de l’Église autoriser l’ouverture de l’enquête, « même, déclare-t-il, par la torture ». Dès lors, les Florentins n’auront plus à se gêner. Pour arracher des aveux, on emploiera ce procédé atroce, à la fois savant et raffiné, que le moyen âge a porté à sa plus haute expression.

Par infortune, insuffisamment remis du mal qui l’avait naguère affecté, épuisé par sa vie de soucis et d’incessants labeurs, le Frate était, physiquement en état de moindre résistance. Appliquées à un corps débile, les pratiques dont l’inquisition avait fait un art démoniaque devaient infliger à la chair meurtrie un passager triomphe. Ni l’âge, hélas ! ni le rang ne protégeaient contre la « question » qu’on pratiquait en Italie sous forme de l’estrapade. A plusieurs reprises, défaillant sous la corde brusquement tendue et détendue, puis tenaillé sans répit par les menottes, le Prieur se laissa arracher des aveux que, l’instant d’après, sa conscience l’obligeait à rétracter.

Accusé d’être séducteur du peuple et d’avoir faussement prétendu à l’inspiration divine, il en vint, sous l’empire de la souffrance, à admettre, devant ceux qui le harcelaient, qu’il n’avait effectivement recouru qu’aux lumières de la raison naturelle et que son seul motif avait été sa propre gloire ! … Affirmations aussi pénibles qu’insensées ! Mais on s’en emparait aussitôt pour présenter comme imposteur celui qui, de la foule naguère conquise, s’était fait le guide inspiré.

Satisfaits d’avoir ainsi déconsidéré un si grand caractère, vivant reproche pour leur propre bassesse, pis que cela, ravis de faire — ils le croyaient du moins — de ce saint un vulgaire charlatan, ses juges (on ferait mieux de dire ses bourreaux) l’obligèrent à signer le texte des prétendus aveux, encore qu’il eût maintes fois protesté contre des interprétations ou des formules perfidement manipulées. Vilenie nouvelle : ce texte, lu devant le Grand Conseil, fut signé par cinq Dominicains, qui, consternés des paroles ainsi rapportées, ne surent pas en discerner la fausseté et répudièrent ouvertement leur maître… Il est vrai que parmi eux se trouvait le « frère » Malatesta Sacromoro, qui, lors de l’assaut de Saint-Marc, avait donné, comme on sait, les preuves de sa duplicité.

A tout cela, comme avait fait son Maître, Jérôme n’opposait qu’une prière : — Seigneur, pardonne-leur, ils ne savent ce qu’ils font ! …

Après chaque séance de l’instruction, après chaque opération de torture, le Frate, logé dans l’Alberghettino, la plus haute cellule du Palais Vieux, devait gravir péniblement les trois cents marches du beffroi. C’est le cœur serré que l’on suit encore aujourd’hui cet étroit escalier doté de soupiraux par où pénètre un jour incertain. Dans la cellule voûtée, à la porte doublement ferrée, une fenêtre — presque une meurtrière — donne sur l’Arno et permet d’entrevoir, au delà du fleuve, la colline ensoleillée de San Miniato. On aperçoit de là un coin de la Piazza et, plus loin, la terrasse et le beffroi du Bargello, tribunal et prison où l’on appliquait la torture. Lorsqu’il put, en se penchant, contempler l’ingrate cité, de quelle indicible douleur l’homme ainsi déchiré dans son âme et dans sa chair ne dut-il pas sentir le poids ? …

Après une première quinzaine où s’étaient succédé interrogatoires, tortures et un second procès abandonné trois jours plus tard, le malheureux demeura confiné près d’un mois dans sa froide cellule. Couché sur le sol dur, sans paille, les ceps aux pieds, les chaînes aux mains, il avait le bras gauche brisé. Sa faiblesse était telle qu’on devait le nourrir comme un enfant. Réagissant sur le moral, cette débilité physique le laissait profondément accablé.

C’est cependant au cours de ces souffrances — ces trente jours, trente nuits au désert — qu’il eut encore le courage d’affirmer sa foi dans un commentaire du psaume Miserere (Psaume 50 dans la Vulgate, 51 dans les Bibles protestantes). La douleur du psalmiste était sienne, mais ses accents d’indicible espérance demeuraient le réconfort suprême. On ne peut relire cette paraphrase du texte sacré sans être saisi d’admiration pour la profondeur, l’humilité, la foi triomphante de l’être qui l’a tracée d’une main fiévreuse et tremblante. A l’exemple de Luther — qui le fit en allemand, en 1523 —, l’abbé Charles Journet l’a récemment traduite en une langue ferme et précise que l’on est heureux de faire entendre ici. Dès le verset 13, ainsi rendu dans nos versions : « Ne me rejette pas loin de ta face », on voit ce texte prendre un accent si direct que tout le drame de Florence semble calqué sur celui qu’a vécu l’auteur du psaume :

« … Malheureux que je suis, abandonné de tous, ayant offensé le ciel et la terre, où irai-je ? Où me tourner ? Vers qui me réfugier ? Qui me prendra en pitié ? Lever les yeux vers le ciel, je n’ose, car j’ai péché gravement contre lui. De refuge sur la terre, je n’en trouve pas car je suis pour elle un scandale. Que ferai-je donc ? je désespérerai ? Oh ! non. La miséricorde est en Dieu, la pitié est dans mon Sauveur. Dieu seul est mon refuge, il ne méprisera pas l’œuvre de ses mains, il ne repoussera pas son image… »

Cette longue et pénétrante méditation montre à quel point celui qui avait inauguré son apostolat comme lecteur des novices était un familier des Écritures et combien son ministère en fut toujours pénétré.

« … Ne me rejetez donc pas loin de votre face, Seigneur, alors que je suis jour et nuit devant vous en pleurs et en sanglots, pour demander, non que vous délivriez mon corps de l’oppression du démon, mais que vous arrachiez mon âme à son emprise spirituelle. Ne me confondez pas, ô bon Jésus, car j’espère en vous seul ; il n’y a pour moi de salut qu’en vous. Tous m’ont abandonné : mes frères me renient, mes fils me maudissent. Je n’ai d’autre secours que vous-même. Ne me rejetez donc pas loin de votre face… Ne m’enlevez donc pas votre Esprit saint ; qu’il m’enseigne à prier, qu’il me secoure dans mes épreuves, qu’il me fasse persister dans mes supplications et mes larmes, pour qu’enfin je trouve grâce devant vous et vous serve tous les jours de ma vie… »

Puis, le regard du condamné se porte de son propre état de détresse à celui de l’Église, mais pour saluer un renouveau prochain : « Alors l’Église refleurira, elle dilatera ses frontières, votre louange résonnera jusqu’aux extrémités de la terre, votre joie et votre allégresse rempliront l’univers ; les saints exulteront dans la gloire, ils tressailleront de joie sur leur couche, en nous attendant dans la terre des vivants. O Seigneur, je vous supplie, que cet alors devienne pour moi un maintenant ! …

A peine achevée la paraphrase du Miserere (c’était le 8 mai), l’opiniâtre commentateur s’attaqua au psaume 30, In Te Domine speravi, avec une ardeur d’autant plus émouvante qu’il ne pouvait nourrir aucun espoir sur l’issue du procès. Ainsi que précédemment, la tonalité du début est sombre : comment pourrait-il en être autrement ?

« La tristesse m’entoure, elle m’assiège de sa vaste et puissante armée, elle occupe mon cœur, elle ne cesse de lever jour et nuit contre moi ses clameurs et ses machines (sic). Mes amis ont passé dans son camp, ils sont devenus mes ennemis. Tout ce que je vois, tout ce que j’entends m’arrive sous la bannière de la tristesse. Le nom de mes amis m’assombrit, la pensée de mes fils me désole, l’image de mon cloître et de ma cellule m’oppresse, le souvenir de mes occupations me blesse, la mémoire de mes péchés m’écrase. Comme les choses douces paraissent amères à qui a la fièvre, ainsi tout se change en amertume et en tristesse, quel lourd fardeau sur mon cœur ! … »

Mais, comme chez l’Augustin d’Erfurt quelques années plus tard, ce qui écrase ce moine assoiffé de perfection, ce n’est pas l’effroi de la souffrance, c’est le sentiment du péché : « … Ma plus grande tribulation, ce sont mes péchés, et devant elle tous les autres disparaissent. Ôtez-moi mes péchés, Seigneur, et me voilà exempt de toute tribulation… »

Or, chose admirable, après bien des angoisses que motive l’entrée prochaine dans la sombre vallée, c’est encore un cri d’espoir qui retentit ici : « … Alors, me souvenant des recommandations de ma mère, et bien qu’ébranlé dans mon cœur, je me mis debout sur mes pieds et je levai les yeux vers le ciel, pour que vint le secours. Et voici que, le visage souriant, environnée de splendeurs célestes, l’espérance descendit des hauteurs… — N’as-tu pas, dit-elle, entendu la parole du Seigneur : « Au jour où le pécheur se repentira, de toutes les transgressions qu’il aura commises je ne me souviendrai plus… »

Puis la vision prend fin sur cette ferme assurance : « … A ces mots, mon cœur fut tellement consolé que, ne pouvant plus retenir ma joie, je commençai de chanter : — Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrais-je ? Le Seigneur est le protecteur de ma vie, de qui aurais-je peur ? Et, me jetant en larmes à ses pieds, j’ajoutai : O Seigneur, quand ils dresseraient contre moi leurs camps, mon cœur ne serait pas ébranlé, car vous êtes ma force et mon refuge, et, à cause de votre nom, vous me conduirez et me nourrirez… »

Les envoyés de Rome.

Qu’attendait-on encore pour prononcer un jugement ? Tout simplement l’arrivée des commissaires pontificaux, car les griefs d’ordre politique et moral ne justifiaient pas une condamnation. Or, cette condamnation sans appel, c’était sur le terrain religieux que Rome avait à l’établir.

Le 19 mai, on vit arriver à cheval le général des Dominicains, Gioacchino Turriano, qui, jadis ami du Prieur, devait couvrir, de ce qu’on appelle son autorité, le messager du pape. Celui-ci, François Romolino, évêque d’Herda, Espagnol implacable, savait pertinemment en quoi consistait sa mission.

Aux cris de la foule massée aux portes de Florence pour les accueillir tous deux :

— « Mort au Frate ! » Romolino répondit avec une joie féroce :

— « Il mourra ! »

Et, d’un geste, il montrait sa poche : — « Ici est la sentence ! Nous aurons un magnifique bûcher ! … » Telle était la justice des clercs : attaquer Rome, autant dire adieu à la vie !

Dès le lendemain, devant l’envoyé du Pape, reprirent toutes les opérations de torture. Sur la roue où on le suppliciait, Savonarole fut sommé d’avouer ses relations avec le cardinal de Naples et d’autres dignitaires influents que le Saint-Siège entendait compromettre. L’aveu fut obtenu d’une chair pantelante. Mais ensuite, les yeux pleins de larmes et dans l’humiliation la plus grande, Fra Girolamo se rétracta. Le nouveau procès dura trois jours et n’aboutit à rien.

Moins affaibli que son supérieur, le frère Dominique, également mis à la torture, refusa d’avouer quoi que ce soit. Le frère Sylvestre, au contraire, ne put résister et renia son maître. D’ailleurs, quel que dût être le résultat de ces pressions, leur affaire était claire : tous trois devaient être condamnés. Bientôt, ils entendirent de la bouche de Romolino l’inexorable verdict : — « A tous, la potence ! »

Sylvestre se répandit en protestations d’innocence. Dominique témoigna de l’ardeur du martyre. Savonarole seul, tout brisé qu’il fût, écouta le jugement sans mot dire. Jamais ne fut plus vrai ce qu’a dit le poète :

… Seul le silence est grand.

Dans un dernier entretien, les deux compagnons de misère (dont l’un, Dominique, avait réclamé le bûcher pour que, disait-il, « la gloire en fût plus manifeste ») écoutèrent les suprêmes recommandations de leur chef :

— « Il ne nous appartient pas, leur dit-il, de choisir la mort que nous désirons. Savons-nous comment nous l’endurerons ? Cela dépend de la grâce du Seigneur. »

Et, se tournant vers Sylvestre, il ajouta :

— « Suis l’exemple de Jésus-Christ qui, même sur la croix, ne voulut point défendre son innocence. »

Puis il leur donna sa bénédiction.

Derniers instants.

Un adoucissement toutefois devait être accordé à la victime de tant d’iniquités : il vint d’un homme de cœur, Jacopo Niccolini, lequel, affectueux aux heures paisibles, fut aussi l’un de ses rares fidèles à l’instant de l’épreuve.

C’est la tête appuyée sur l’épaule de ce disciple que, dans la sombre cellule du Palazzo, Savonarole, rompu de fatigue, passa sa dernière nuit. De la Piazza toute proche où aurait lieu le supplice, montait le bruit des préparatifs : coups de maillet sur les planches de la plateforme dressée non loin du palais, grincement des chars apportant la paille et le bois du bûcher, vociférations et clameurs de la populace impatiente, tout donnait à cette veille de martyre une indicible cruauté.

Accablé sous le faix de tant d’injustices, le condamné s’était pourtant assoupi. Aux premières lueurs de l’aube, qui, là-bas, vers le levant, dore la crête des collines, le compagnon du maître crut voir un léger sourire passer sur son visage émacié : c’était l’assurance du calme retrouvé. Le clair matin, strié de vols d’hirondelles et vibrant de leurs cris, se levait sur Florence et lui versait sa paix. C’était la grâce qu’il avait sollicitée…

Après avoir prié et communié avec son compagnon, Savonarole fut réuni à Dominique et Sylvestre et, dans la chapelle du Palazzo, éleva son âme en confessant sa foi :

« Seigneur, je sais que vous êtes ce vrai Dieu qui a créé le monde et la nature humaine. Vous êtes cette Trinité parfaite… Vous êtes ce Verbe éternel, qui est descendu du ciel sur la terre… Vous êtes monté sur le bois de la croix afin de répandre votre précieux sang pour nous, misérables pécheurs.

Je vous supplie, ô mon Consolateur, qu’un sang si précieux n’ait pas été répandu pour moi en vain : qu’il soit la rémission de tous mes péchés dont je vous demande pardon… Je vous demande aussi pardon de toutes mes offenses contre cette cité et contre ce peuple en matière spirituelle et temporelle ; et encore de toutes les erreurs que j’ai pu commettre sans, le savoir. Et humblement, à toutes les personnes qui sont ici présentes, je demande pardon ; qu’elles veuillent bien prier Dieu pour moi, afin qu’il me donne la force au dernier moment, et que, sur moi, l’ennemi ne l’emporte pas… »

La porte s’ouvrit. Des hommes d’armes étaient là. Sans une parole, Savonarole se leva et les suivit, plongé dans ses pensées.

Le seuil du Palazzo franchi, son regard put s’étendre à la place de la Seigneurie noire de monde. A toutes les fenêtres d’alentour, sur tous les toits, hommes et femmes se pressaient. En cette veille d’Ascension, Florence, avide de spectacles, entendait s’en offrir un qui fût de choix. Tous les partisans des Médicis, tous les proscrits rentrés à la faveur des événements étaient là pour applaudir à la fin du prophète.

Son calme et sa ferme démarche imposèrent à la foule. Un grand silence se fit, solennel, effrayant. Sur le perron élevé qu’encadraient des statues de païenne apparence, un autel était dressé. Près de lui, se tenaient Pagagnotti, évêque de Vaison, et son coadjuteur, tous deux récemment arrivés de Rome. Lorsque approchèrent Sylvestre, qui tremblait un peu, et Dominique, qui semblait marcher à une fête, puis leur chef, impressionnant de dignité, l’ordre fut donné de leur enlever à tous trois leurs blancs manteaux de Dominicains. Savonarole pâlit un instant, mais, se rappelant le maître auquel on avait aussi arraché sa tunique, il laissa tomber la sienne en prononçant ces mots :

— « Sainte robe, avec quel bonheur je t’ai longtemps portée ! Tu m’as été donnée par la grâce de Dieu et je t’ai conservée sans tache. A cette heure, ce n’est pas moi qui t’abandonne : on me dépouille de toi…

Le saisissant par la main, mais troublé par une telle fermeté, l’évêque de Vaison s’empêtra dans le texte rituel :

— « Separo te, je te sépare », déclara-t-il, emphatique, « de l’Église militante et triomphante. »

Aussitôt, avec cette autorité qui toujours fit trembler les foules, la voix du Frate rectifia d’un trait :

— « De l’Église militante, soit, mais de l’Église triomphante, non, cela n’est pas en ton pouvoir ! Hoc enim tuum non est… »

L’évêque, debout devant cet homme à genoux, eut conscience de sa faiblesse :

— « Amen ! » murmura-t-il, « et puisse Dieu te conduire ! … »

Suivant le cérémonial, dont on ne connaissait que trop l’usage, la seconde station de ce chemin de croix était une comparution devant le tribunal ecclésiastique présidé par les envoyés de Rome. Sec et tranchant tomba l’arrêt :

— « Vous êtes condamnés comme hérétiques, schismatiques et contempteurs de la Sainte Église. »

Puis, en vertu de cette autre fiction suivant laquelle la dite Église a horreur du sang, les condamnés furent, pour la dernière étape, livrés au bras séculier qui seul a droit de vie et de mort. A ce moment se relevèrent les trois Dominicains auxquels on avait lié les mains. On vit alors des moines portant cagoule noire encadrer chacun d’eux et, après avoir arraché leurs derniers vêtements, sauf la chemise, les conduire par une passerelle de planches jusqu’à la potence qui précédait le bûcher dressé au milieu de la place.

Dominique, d’une voix forte, qu’on voulut aussitôt étouffer, entonna un Te Deum. Savonarole, impassible, avança d’un pas ferme. Un spectateur lui murmura des paroles de sympathie :

— « Dieu seul », répondit gravement le Prieur, « peut consoler un homme à son heure dernière. »

Et, comme dans la foule, un autre lui posait cette question :

— « Comment peux-tu supporter ce martyre ? » la réponse fut comme lointaine :

— « Le Christ a tant souffert pour moi ! … »

Sylvestre mourut le premier, répétant la parole du Crucifié :

— « Père, je remets mon esprit entre tes mains. »

Dominique, n’ayant cessé de chanter, passa dans l’autre vie, un cantique sur les lèvres. Au milieu d’un silence oppressant, vint alors, suprême victime, celui qu’on avait appelé jusqu’ici le Maître de Florence. Au moment où le bourreau lui passait le nœud fatal, une voix cruelle s’éleva sur la place :

— « Hé, prophète, voici le moment d’accomplir un miracle ! … »

Ce fut la dernière vilenie qu’entendit le martyr. Hissé au sommet de la potence qui, ô scandale, avait la forme d’une croix, il fut précipité dans le vide. Une secousse, la convulsion d’un corps rompu, et ce fut tout… Une âme immortelle venait de se joindre aux célestes cohortes.

Après quoi, l’on put mettre le feu au bûcher qui ne dévora plus que des cadavres. On put, le soir venu, porter à l’Arno les cendres des trois suppliciés, pour effacer, croyait-on, jusqu’au souvenir d’un être trop pur et trop grand pour son siècle. On s’imagina qu’en persécutant ses fidèles, en interdisant ses écrits, en maudissant jusqu’à son nom, on effacerait ses traces. On eut l’illusion qu’ainsi l’Église, un instant troublée par sa parole, maintiendrait dans une absolue fixité sa puissance immuable. Illusions et funeste leurre !

Muette pour un temps, la grande voix du Frate n’a cessé de retentir à travers les siècles. Rayé des registres officiels, son nom cependant est gravé sur la plaque d’airain qui, au centre de la Piazza, marque aujourd’hui l’emplacement d’un bûcher d’injustice. Et cette Église, qu’il voulut forte et droite, a subi le châtiment de sa résistance aux appels de ses meilleurs enfants. Trente ans après le martyre du 23 mai 1498, elle a connu le schisme fatal ; la tunique qu’on croyait sans couture s’est brusquement déchirée. Et la Chrétienté ne retrouvera son unité perdue qu’en revenant, humble et contrite, à la seule parole de Dieu chère au prieur de Saint-Marc.

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