François Coillard T.3 Missionnaire au Zambèze

I
à léribé
1882-1883

Départ pour l’Afrique. — Au Cap. — Pietermaritzburg. — Difficultés du voyage. — Arrivée à Léribé. — La guerre. — La station désolée. — Conférence d’Hermon. — Délais. — Réaction en France. — Léribé envahi par les troupes de Joël. — M. et Mme Boegner à Léribé. — Visite aux églises du Lesotho. — Préparatifs de départ. — Évangélisation au Camp. — Adieux. — En route.

Le 12 mai 1882, M. et Mme Coillard s’embarquaient en Angleterre, à Dartmouth, avec M. et Mme Frédéric Christol et leur enfant, Mlles Henriette Cochet et Emma Ellenbergera, qui rentraient dans leur famille au Lesotho. La traversée fut une des plus rapides de l’époque ; la mer était bonne et M. et Mme Coillard trouvèrent, sur le navire, le repos qui leur était nécessaire.

a – Devenue Mme Mac Gregor. — Voy., sur ce voyage, une lettre d’elle dans Le Petit Messager des Missions évangéliques, 1882, p. 141 et 172.

« On dirait, écrivait Coillard, que notre bateau sent qu’il porte les messagers de la Bonne Nouvelle pour le centre de l’Afrique. »

Le jeudi 1er juin, ils abordaient au Cap ; Coillard alla à Stellenbosch, à Wellington où il visita la Pension huguenote d’Andrew Murray, enfin, au Cap même, il s’occupa des affaires politiques du Lesotho et vit pour cela le gouverneur, les ministres et quelques membres du Parlement. Le mardi 6 juin, les voyageurs se réembarquèrent ; le 10, à East-London, ils dirent adieu à Mlles Ellenberger et Cochet et, le 12 juin, ils arrivèrent à Durban. Peu après, ils gagnaient Pietermaritzburg, en chemin de fer. La voie était mal établie :

« Vous courez le risque d’avoir le mal de mer et les récriminations des passagers se font entendre de toutes parts. Mais nous, en imagination, nous refaisons nos voyages aventureux de jadis ; nous jouissons du panorama qui va se déroulant devant nous ; nous sommes reconnaissants et heureux.

A Maritzburg, c’est mon ancien et intime ami, M. le pasteur Smith, qui nous donne l’hospitalité. Nous croyions que ce ne serait que pour quelques jours, ce fut pour des semaines. Pas de wagons nulle part, il faut en faire construire ; pas de bœufs, et c’est presque une impossibilité de s’en procurer. C’est donc un temps de démarches, de courses, de désappointements, de fatigues et d’ennuis.

Un matin, je regardais, du jardin, passer des soldats. Je ne les vois jamais sans une profonde sympathie. Du sein de la population noire qui les suit, s’élancent vers moi deux individus, gesticulant, riant et criant d’aussi loin qu’ils le peuvent : « Bonjour père ! » C’étaient Gédéon et Fonob. Ils m’amenaient mon wagon du Lesotho ; en la revoyant, cette voiture, notre home ambulant, la tristesse s’empara de moi. Laissée pendant deux ans et demi au soleil et à la pluie, elle était dans un délabrement piteux.

b – Deux Bassoutos au service de Coillard à Léribé. Fono avait pris part à l’expédition chez les Banyaïs et au Zambèze ; il était le seul survivant des quatre Bassoutos de Léribé qui étaient partis avec Coillard.

Les bœufs sont achetés, les wagons sont prêts. Chargeons donc et partons ! Quel charme de se blottir de nouveau dans son chariot, de voir son long attelage, d’entendre les cris du conducteur et les détonations de son long fouet, de cheminer gravement, de bivouaquer à la bohémienne, en un mot, de vivre de nouveau de la vie d’Afrique ! Hélas ! le charme est de courte durée. Une épizootie, qui a fait de terribles ravages au sud de l’Afrique, règne encore ici. Déjà avant de quitter la ville, deux des bœufs envoyés du Lesotho succombaient. J’avais à peine vendu leurs peaux que d’autres tombaient le long du chemin. Nous nous arrêtâmes, sur une éminence, à une lieue de la ville. Ce fut un vrai désastre ; soins, repos, remèdes, rien n’y fit. En quelques jours, j’en perdis douze. »

D’une part, les bœufs venus du Lesotho ne pouvaient pas supporter le climat très chaud de la Natalie ; d’autre part, les bœufs de ce dernier pays succombèrent au froid et à la neige, lorsque la caravane gravit les pentes du Drakensberg. Bref, ce voyage fut, la neige en plus, un abrégé des difficultés inhérentes à tout voyage africain d’alors.

« Livingstone dit que le voyage à bœufs est un pique-nique perpétuel. Oui, mais ce n’est pas à dire qu’on en jouisse toujours beaucoup. Témoin ce jour où nous arrivions de nuit au pied des montagnes ; nous nous proposions de nous arrêter le lendemain et de faire reposer nos bêtes, à cause de la rude montée qui était devant nous. Le vent se leva et se mit à souffler avec une violence telle que je craignais pour les voitures où nous couchions. Le lendemain, pas d’abri, pas moyen de planter une tente, ni de faire du feu en plein champ. Après de vaines recherches, nous nous blottîmes dans un ravin, à quelque distance du campement, et c’est là qu’on prépara et que nous prîmes le repas du jour. Et encore étions-nous reconnaissants de cet abri ! Je pensais que nous étions bien mieux partagés que notre Maître, lui qui n’avait pas de lieu, qu’il pût appeler sien, où il pût reposer sa tête. »

Coillard arriva à Léribé le 9 août 1882 :

« Le trajet n’a pas manqué d’aventures de tous genres : nous avons eu du vent à tout emporter, des nuages de poussière qui s’engouffraient dans les wagons, de la pluie, de la neige et des chemins défoncés ; tout autant d’écoles de patience.

Sans m’arrêter sur ces incidents d’un des voyages les plus fatigants que j’aie faits, j’ai hâte d’arriver à Léribé, notre cher Léribé. Hélas ! il n’était plus ce qu’il était il y a cinq ans ! Nous le savions bien et pourtant, je l’avoue, la réalité dépasse tout ce que notre imagination s’était figuré de plus sombre. Quelques personnes viennent à notre rencontre et sont heureuses de nous revoir. Nous saluons avec joie la bonne Rahabc ; Nathanaël Makotokod, grisonnant un peu plus, mais avec sa courtoisie et son amabilité habituelles, est là avec une troupe de jeunes hommes.

c – Ancienne femme de Molapo, convertie.

d – L’un des premiers Bassoutos rencontrés par Coillard à son arrivée a Léribé et à la conversion duquel ce missionnaire s’était particulièrement attaché ; il fut baptisé en 1868. Il était neveu de Moshesh et cousin de Molapo ; il fut le conseiller de ce roi et de son fils Jonathan.

La station désertée, délabrée, serait un tombeau sans la présence de quelques femmes et enfants et sans celle surtout de nos amis Marzolffe et de Mlle Louisa Cochet qui, de leur mieux, nous y ont préparé la bienvenue. Le village, autrefois si propret, si animé, si riant, n’est aujourd’hui qu’un monceau de ruines silencieuses et désolées. Le jardin du missionnaire, je n’en parle pas ; il est l’emblème de la vigne du Seigneur bien autrement dévastée. Nous avons de la peine à nous y reconnaître et nos cœurs sont gros d’émotion. »

e – M. et Mme Dormoy, que Coillard avait laissés à Léribé lors de son départ pour l’Europe en 1880, avaient quitté la mission en 1882 ; ils furent remplacés momentanément à Léribé par M. et Mme Marzolff et par Mlle Louisa Cochet.

En l’absence de Coillard, la guerre des Fusils avait éclaté au Lesotho : à la suite d’une mesure prise par le gouvernement du Cap, tous les noirs sud-africains furent invités ou forcés à déposer leurs armes à feu entre les mains du gouvernement colonial. L’ordre de désarmement devait être exécuté le 21 mai 1880. Les Bassoutos se divisèrent : les uns, « les loyaux », suivirent les conseils de leurs missionnaires, se montrèrent prêts à se soumettre, tout en cherchant, par des moyens légaux, à échapper à une mesure inique ; les autres, « les rebelles », prirent les armes contre le gouvernement. De là, guerre et guerre civile sur plusieurs points du Lesotho. Dans le district de Léribé, Molapo, le chef, était mort en 1880 : ses deux fils, Jonathan et Joël, étaient divisés : le premier, héritier légitime du pouvoir, soutenait le gouvernement et réunissait autour de lui les chrétiens ; il occupait Léribé, le village de son père ; non loin de là, au Camp, à Hlotsé Heights, s’étaient retranchés ses partisans blancs et noirs. Joël, fils d’une seconde femme de Molapo, et l’un des chefs des rebelles, entraîna avec lui la plus grande partie de la tribu ; en décembre 1880, il battait Jonathan et son général Makotoko, et brûlait le village noir de Léribé dont les habitants se retiraient au Camp. En 1881, la paix fut conclue entre l’Angleterre et les Bassoutos. Mais « rebelles » et « loyaux » restaient en présence, prêts à profiter du premier prétexte pour en venir aux mains. Telle était la situation dans le district de Léribé à l’arrivée de Coillard.

« J’ai été visiter Joël, qui m’a fort bien reçu et a écouté mes conseils avec beaucoup de déférence. Jonathan, de son côté, prétend être désireux de se laisser guider. Toujours est-il que la situation est des plus tendues. Les alertes sont continuelles. Hier encore, à propos de roseaux, nous nous attendions à voir les deux frères rivaux se jeter l’un sur l’autre et le sang couler. Mon influence a pu contribuer quelque peu à éviter cette calamité, mais ce n’est pas une digue qui puisse contenir le torrent des passions politiques. Jamais encore la nation n’a passé par une crise aussi sérieuse. Il faudrait vouloir s’aveugler pour ne pas voir le danger.

Je n’ai pas encore pu sonder les plaies de mon troupeau. Mais ce que j’en ai entrevu et ce que j’en ai senti me fait frémir de douleur et d’effroi. Quelques-uns sont décidément retournés se vautrer dans la fange du paganisme, d’autres, et peut-être le plus grand nombre, se sont adonnés à l’eau-de-vie. La jeunesse, cette jeunesse sur laquelle nous avions fondé tant d’espérances, a été décimée par la violence des passions. Les chrétiens, dont la profession a résisté à tant d’attaques, ont subi des influences si délétères que le zèle et la vie paraissent étouffés ou paralysés. En présence de tant de désastres et de ruines, les païens se moquent de l’Évangile ; l’église est déserte, les chemins de Sion mènent deuil !

La boisson, le commerce des blancs, et des blancs de la pire espèce, la guerre civile surtout ont fait un mal inouï. Il fallait s’y attendre. Nous nous y attendions, et cependant, en présence de la réalité, notre foi est mise à une rude épreuve. »

Un peu plus tard, Coillard écrit :

« Malgré ses ruines et son délabrement, jamais Léribé ne m’a paru si beau. Nous nous imaginons même que dans tout le Lesotho, pour ne pas dire le Sud de l’Afrique, il n’y a pas d’endroit aussi charmant. Vous souriez et vous avez raison. Mais c’est que nous en connaissons chaque pierre et chaque arbre. Notre prière c’est que Dieu nous détache tellement de Léribé que nous puissions, comme Abraham, partir, sans arrière-pensée, pour un pays que nous ne connaissons pas. Et quand nous parlons de Léribé, nous ne parlons ni des maisons, ni des jardins qui, hélas ! jouent un si grand rôle dans la vie du missionnaire africain. Mais nous pensons aux Nathanaëls, aux Rahabs… que la grâce de Dieu, par notre moyen, a arrachés au paganisme. Ah ! que nous sommes encore loin de savoir ce que c’est que l’obéissance, la vraie, la joyeuse obéissance. Que de fois je me compare à ce fils de la parabole qui, envoyé, obéit, mais après avoir d’abord refusé. »

Coillard pressentait qu’il rencontrerait de l’opposition à la mise à exécution de ses projets :

« Si c’est dans l’esprit qui a animé la dernière Conférence que l’on discute nos plans du Zambèze, je dois m’attendre à des luttes et à des chagrins. Je sens que la responsabilité de cette mission pèse, de plus en plus, sur moi. Je l’accepte de grand cœur aussi longtemps que Dieu ne m’ébranlera pas dans la conviction bien profonde que je suis le sentier du devoir. Je ne demande qu’une chose c’est que la position soit franche et claire et que vous me souteniez par vos prières. »

La guerre avait éteint le zèle apostolique, le paganisme relevait la tête.

« J’ai été attristé par l’état des églises bassoutos ; il n’y est pas question de sympathie pour la nouvelle mission. Mes frères eux-mêmes sont tellement absorbés par les besoins de l’œuvre à faire ici, qu’ils éprouvent un très faible intérêt pour une nouvelle œuvre à entreprendre dans ces régions éloignées. Je reste presque seul. »

La Conférence des missionnaires du Lesotho devait se réunir à Hermon, au commencement de mars 1883 ; il devait y être pris des décisions définitives au sujet de la mission du Zambèze. Coillard s’y rendit avec un jeune avocat de Genève, Edmond Gautierf, qui séjournait à Léribé. Il y rencontra le nouveau directeur de la Maison des Missions, Alfred Boegner, venu, avec Mme Boegner, pour assister au jubilé cinquantenaire de la mission. Il y rencontra aussi un collaborateur, un jeune Neuchâtelois : M. D. Jeanmairet ; celui-ci, après avoir fait ses études à Neuchâtel, était venu les poursuivre à Paris, à la Maison des Missions ; là, il avait rencontré Coillard ; il lui dit son désir de s’associer à lui pour fonder la mission du Zambèze ; le Comité ratifia ce désir. M. Jeanmairet partit avec M. et Mme Boegner. Le 8 mars après-midi, la question du Zambèze fut soumise à la Conférence. Le soir même, Coillard écrit à sa femme :

f – Edmond Gautier, mort en 1895, séjourna chez M. et Mme Coillard du 3 février au 21 juin 1883. Coillard dit de lui (Sur le Haut-Zambèze, p. 95) : « Simple visiteur du pays, étudiant en amateur, il a pu, en quelques mois, se rendre assez maître de la langue pour la comprendre et même la parler en public. Son ardente affection pour les indigènes lui inspirait des mouvements généreux et délicats. »

« J’ai ouvert la discussion par un plaidoyer franc et énergique et un exposé de la question. J’avais certainement l’attention de la, Conférence et je sentais bien un certain courant. J’ai parlé une bonne demi-heure sans interruption. M. Boegner ensuite a pris la parole et, dans un discours chaleureux et admirable, il a exposé les vues du Comité et donné la note qui vibre dans les églises de France. Il a été vraiment touchant et éloquent, et l’impression a été grande. On a senti le besoin de suspendre la séance, pendant cinq minutes, pour donner aux frères le temps de se recueillir et de répondre. Et ils l’ont fait avec sérieux, avec franchise, mais sans amertume. Mabille, Ellenberger ont parlé fortement pour. D’autres ont un peu essayé de passer l’éponge sur la question. Mais d’autres aussi ont parlé plus franchement, ont confessé qu’il y avait eu refroidissement et revirement dans leurs opinions et dans celles de la Conférence. Ils ont attribué cela à diverses causes ; tout ce froid a commencé lorsque nous sommes allés de Mangouato (Chochong) au Zambèze. Mais tous ont ajouté qu’il fallait aller de l’avant et que nous avions leur plus cordiale sympathie. J’ai dû relever bien des choses, répondre à d’autres. Mais tout s’est fait dans un excellent esprit et avec un sérieux, un décorum qui nous ont tous frappés. « Comment, s’écriait Germond, voilà un frère qui se donne et nous hésiterions à lui dire que nous sommes avec lui ? Mais il faudrait n’avoir pas de cœur !

Somme toute, la séance a été une séance solennelle comme je n’en ai jamais vu et dont on se souviendra longtemps. Aujourd’hui je crois que nous avons conquis toutes les sympathies. »

Après avoir cru ne passer que six mois à Léribé, Coillard se vit obligé de renvoyer son départ au mois d’avril 1883, puis à octobre, à novembre et enfin à décembre :

« C’est un grand désappointement pour nous. Quand on touche à la cinquantaine et qu’il s’agit de fonder une mission, on sent qu’on n’a pas de temps à perdre et qu’il faut travailler pendant qu’il fait jour, car la nuit vient. Oui ! elle vient à grands pas. Oh ! si nous étions toujours plus pénétrés de cette pensée solennelle, comme nous travaillerions différemment, du moins moi ! »

Il y avait à ces délais deux raisons principales : d’abord les circonstances politiques :

« La crise par laquelle passent le pays et notre œuvre est trop grave pour que je puisse quitter ma station et la laisser inoccupée. Notre district surtout est un foyer de troubles, de dissensions, d’alertes incessantes. Mon influence sur les fils de Molapo est peu de chose sans doute ; cependant, si peu qu’elle soit, c’est un devoir bien clair pour moi que celui de la laisser au service de la paix. »

Puis Coillard attendait celui qui devait le remplacer à Léribé ; en partant, il avait écrit aux églises :

« Nous ne partirons pas pour le Zambèze sans avoir quelqu’un qui me remplace. Ne se trouvera-t-il pas quelqu’un dans le courant de l’année ? Parmi les pasteurs que je connais et que j’aime, n’en est-il vraiment aucun qui se sente appelé à venir à notre secours ? Il se trouvera, je l’attends, et alors je partirai, sans arrière-pensée et joyeux, pour aller plus loin. »

Ce remplaçant se trouva en la personne de M. Jacques Weitzecker, pasteur à Nice et vice-modérateur du synode des églises des Vallées vaudoises du Piémont. M. Weitzecker avait fait la connaissance de Coillard en 1881, au synode de ces églises. En janvier 1882, lors de la visite de Coillard à Nice, il se sentit très attiré vers la Mission. En automne 1882, il offrait ses services au Comité de Paris et enfin, le 9 novembre 1883, après avoir été retenus, pendant près d’une année, par des circonstances indépendantes de leur volonté, M. et Mme Weitzecker partaient pour l’Afrique.

Lorsque Coillard avait présenté son projet de mission au Comité, celui-ci avait décidé d’envoyer, dans le voisinage plus ou moins immédiat de la vallée des Barotsis, une expédition chargée de reconnaître le terrain et munie de pleins pouvoirs pour fonder une station. Mais une forte réaction contre cette nouvelle mission s’était produite en Europe après le départ de Coillard et celui-ci écrivait à Georges Appia (23 août 1883) :

« Que dire de ce mouvement national qui se fait en France ? Si c’était un réveil de l’esprit missionnaire, il faudrait s’en réjouir, notre œuvre même du Zambèze ne pourrait qu’y gagner. Malheureusement ce n’est pas l’impression que font les articles du Signal. On se demande avec stupéfaction si on a bien compris ce que c’est que l’héroïsme chrétien, quand on voit l’Évangile mis à la remorque de la politique et des passions nationales et qu’on vous donne de si étranges définitions de l’héroïsme. L’héroïsme du monde c’est peut-être la soif de l’extraordinaire et de la gloire, mais, pour moi, l’héroïsme de l’enfant de Dieu, c’est la conviction du devoir et l’obéissance que l’amour du Sauveur et des âmes rend facile et joyeuse.

M. J. annonçait que « la mission du Zambèze est coulée ». Pourquoi ? parce qu’il y a de l’opposition ? Ce ne serait pas l’œuvre de Dieu s’il n’y en avait pas. Qu’on nous encense ou qu’on nous condamne, notre devoir n’en est pas moins clair et nous n’en sommes pas moins déterminés à l’accomplir. Seulement nous attendrons du Comité une attitude franche vis-à-vis de nous, et, de nos amis, un redoublement d’affection et de zèle. »

Coillard écrivait à la même époque (27 août 1883) au Comité qui lui demandait de renvoyer son départ au mois de mars :

« Votre sollicitude pour notre station, croyez-le, ne peut être ni plus grande ni plus vigilante que la nôtre. Nous ne désertons pas un poste où nous attache une vie de vingt-cinq ans. Et quand nous devrons nous en arracher, pour aller plus loin, nous ne le ferons qu’après nous être convaincus nous-mêmes que nous y avons avantageusement pourvu. De concert avec mes frères du Lesotho, nous en étudions maintenant les moyens ; des propositions sont déjà à l’examen et je tiens à vous assurer que les meilleures mesures seront prises en temps opportun pour sauvegarder les intérêts de l’œuvre à Léribé.

Cela étant, nous n’avons donc aucune raison de retarder nôtre expédition. Aussi, à moins de circonstances tout à fait imprévues, notre départ, qui devait avoir lieu en novembre, est définitivement fixé pour la première semaine de décembre, afin de donner à M. Weitzecker le temps d’arriver au pays. Remettre encore à plus tard notre expédition serait la compromettre à tous les points de vue. Nous risquerions d’éteindre l’étincelle missionnaire qui se rallume parmi les églises du Lesotho et de décourager nos évangélistes et les deux artisans chrétiens qui, au prix de grands sacrifices personnels, nous sont restés fidèles jusqu’à ce jour. La confiance des chefs Barotsis surtout — sans parler de celle de nos amis d’Europe — a été si rudement mise à l’épreuve, depuis cinq ans qu’ils nous attendent, qu’un nouveau retard serait inexplicable. Ce serait, pour eux, un manque de bonne foi et équivaudrait à une faillite inévitable, désastreuse et complète.

Dieu sait les vagues qui sont venues les unes après les autres se briser contre notre foi, depuis que nous avons parlé de la mission du Zambèze. Nous avons tenu bon. Ce qui nous a donné de la force et du courage, c’est bien — outre la conviction profonde du devoir — l’assurance que vous étiez avec nous. La question du Zambèze a toujours été traitée au grand jour, ainsi aucun malentendu n’est possible. Cette mission que la Providence nous indique, nous la croyons indispensable pour continuer nos belles traditions au Sud de l’Afrique, dans un pays indépendant de toute nationalité européenne ; nous la croyons nécessaire pour le complément et le développement de notre œuvre au Lesotho. Nous croyons que c’est dans un esprit de prière et de foi que vous avez discuté nos projets, que ce n’est pas sans en avoir mesuré toute la portée que vous avez solennellement pris vos décisions et les avez confirmées ensuite à l’unanimité. Forts de votre appui et pleins de confiance dans votre sollicitude, nous nous sommes donnés à cette œuvre sans enthousiasme comme sans arrière-pensée.

Honorés de votre mandat, nous avons plaidé cette cause pendant plus de deux ans en France et à l’étranger ; nous l’avons fait sans artifice, mais avec droiture et avec amour. Aujourd’hui, le temps est venu de répondre à l’attente du public chrétien qui nous a encouragés de sa sympathie et de ses dons. Nous sommes prêts. Pourquoi faut-il qu’un vent glacial vienne de France nous engourdir et nous paralyser ?

Si nous sommes vos mandataires, si l’œuvre que nous faisons est la vôtre, nous avons le droit, Messieurs, de vous demander respectueusement mais très instamment de le dire bien haut et sans équivoque. Votre silence est compromettant et il n’est plus possible. Au début d’une œuvre que la réaction rend encore plus difficile, il faut que nous sachions que, quelques épreuves et revers que l’avenir nous réserve, nous pouvons toujours compter sur vous. Donnez-nous cette assurance — vous ne pouvez pas nous donner moins — et nous partirons confiants et heureux. »

Ce n’était pas pour son œuvre seulement que Coillard se montrait préoccupé de l’esprit qui se manifestait en France, mais pour la Mission en général, pour l’état religieux de cette France qu’il aimait chèrement et pour laquelle il eut toujours, comme patriote et comme chrétien, de hautes ambitions :

« Il est grand temps que nous comprenions, chez nous aussi, que des paroles chaleureuses et de maigres contributions ne suffisent pas pour conquérir le monde et établir le règne du Sauveur. Ce qu’il faut, c’est que chaque chrétien qui sert sous les drapeaux de Jésus soit prêt à obéir et à payer de sa personne. Je suis avec sollicitude mon ancien ami M. Viénotg dans sa tournée laborieuse. Ma prière ardente c’est que nous voyions se former une phalange d’hommes d’élite, impatients de combattre, de vivre et de mourir pour leur Roi. »

g – Charles Viénot, fils de Frédéric Viénot instituteur à Asnières-lès-Bourges. Missionnaire à Tahiti, Charles faisait alors une tournée dans les églises du Sud-Ouest de la France.

« Nous nous associons à toutes les craintes et à tous les soucis que l’état politique et religieux de la France doit inspirer à ses enfants. Nous prions pour notre chère patrie, nous prions pour les œuvres d’évangélisation qui s’y font ; les nouvelles qui nous en arrivent font battre nos cœurs. C’est peu sans doute et pourtant nous croyons qu’ici, en mission, nous travaillons aussi pour la France, puisque la Mission a déjà été pour ses églises une source de grandes bénédictions. »

En octobre 1882, Coillard avait reçu, par le même courrier, trois nouvelles qui l’avaient rempli de joie : M. Weitzecker avait été autorisé, par le synode de l’église vaudoise, à offrir ses services au Comité de Paris. M. Stanley Arnot, un jeune Écossais, qui, allant en mission à son compte, avait pénétré jusqu’au Zambèze, lui avait écrit : « La route jusqu’au royaume des Barotsis est tout à fait ouverte et libre pour vous. Je suis arrivé d’abord à Séchéké. J’ai rencontré M. Westbeechh et plusieurs chefs. Je les ai assurés que vous faisiez tout votre possible pour venir. Cependant ils sont mécontents de ce retard, ils disent que vous les avez trompés. M. Westbeech me demande de vous exprimer le très grand désir qu’il a de votre arrivée. » Enfin une lettre lui était arrivée annonçant un don pour la construction d’un presbytère au Zambèze.

h – Marchand anglais établi à Pandamatenga.

« Nous étions si émus, ma femme et moi, que nous sommes tombés à genoux et avons béni Dieu. »

Au milieu de toutes ces préoccupations, en dépit de continuelles alertes guerrières, Coillard avait repris le travail de la station. Aussi les journées, commencées à 3 heures du matin et terminées à 11 heures du soir, ne suffisaient pas.

« Nous ne savons pas ce qu’il adviendra du pays. Nous attendons, ballottés entre la crainte et la confiance. Pauvre petite foi que la nôtre ! Nous ne savons pas quels sont les desseins de Dieu à l’égard de cette nation. Mais ce que nous savons c’est qu’il règne, lui, et qu’il dirige tout. Nous essayons de réorganiser un peu notre œuvre. C’est une tâche très difficile. Heureusement que l’esprit est meilleur chez nos gens et que nous sommes surs de leur affection. Ce sera un douloureux déchirement que celui qui m’attend. Je suis plus mossouto que français, car j’ai vécu ici plus qu’en France. »

Coillard rouvrit l’école qu’il confia à sa nièce, Mlle Élise Coillard ; il s’occupait des quelques Bassoutos restés à Léribé et il allait évangéliser au Camp, « ce foyer d’infection pour tout le pays », où Nathanaël Makotoko célébrait un culte public tous les matins. [Mlle Élise Coillard, devenue ensuite Mme D. Jeanmairet, s’était jointe à M. et Mme Coillard en 1877, peu avant leur départ pour le pays des Banyaïs et pour le Zambèze. Durant le séjour en Europe de M. et Mme Coillard (1880-1882), Mlle Coillard était restée à Stellenbosch dans la province du Cap. En janvier 1883, Mme Coillard avait été chercher sa nièce jusqu’à Winburg et l’avait ramenée à Léribé.]

« Notre district est toujours en convulsions. Jonathan force tous ses partisans à se construire une hutte de refuge au Camp. C’est une mesure stratégique que je regrette à tous égards. L’œuvre en souffre. Nous avons plusieurs annexes qui n’ont pas été réoccupées ; nous avons de la peine à obtenir de nos gens et de nos enfants la régularité pour les réunions et l’école journalière. Le Camp est à deux lieues d’ici et il faudrait tout le zèle des plus beaux jours d’autrefois pour leur faire surmonter le froid, le vent, le soleil et leur paresse. Nous n’avons qu’une poignée d’hommes sur la station. Je crois que c’est la crème de notre troupeau. Nous soupirons après un réveil. Mais on dirait que nous sommes tout seuls à le demander. Pauvres gens ! On comprend que les préoccupations politiques les absorbent. »

Le 31 mai 1883 devait être célébré à Morija le jubilé cinquantenaire de la fondation de la mission du Lesotho. Coillard se réjouissait de s’y rendre avec M. Jeanmairet pour y rencontrer, de nouveau, M. et Mme Boegner et pour conférer avec ses collègues. Mais il avait compté sans la guerre civile.

« Il y a eu dimanche huit jours (29 avril), nous sortions d’un service solennel où la présence de Dieu s’était fait sentir à nos âmes, quand le cri d’alarme se fit entendre. Joël approchait à grands pas, à la tête de son armée. Aussitôt les hommes de saisir leurs montures, les femmes, les pauvres femmes, et les enfants de prendre la fuite. Quelques instants après, nous étions presque seuls, suivant des yeux notre troupeau qui se dispersait et nous demandant quand et dans quelles circonstances nous nous réunirions de nouveau.

Un homme qui me fait pitié c’est mon fidèle ami Nathanaël — un vrai Nathanaël ; il a fait de la cause de Jonathan sa cause parce qu’elle est juste. « Nous devons triompher tôt ou tard, car nous avons pour nous le droit et la justice, » aime-t-il à répéter. Certainement il devrait triompher, si le prince des ténèbres n’était pas aussi le prince de ce monde corrompu. Hélas ! ce n’est pas seulement en Afrique que la force triomphe, au mépris du droit. Nathanaël est un vaillant guerrier et un habile capitaine et Jonathan doit s’estimer aussi heureux de l’avoir à la tête de ses troupes que dans ses conseils. Joël, forçant un défilé, brûlait le grand village de son père près de nous. Mais, pendant cela, Nathanaël dispersait les alliés de Joël, et empêchait leur jonction avec lui, puis, vers le soir, il mettait Joël lui-même en fuite. Joël rallia ses troupes et revint occuper la montagne de Léribé.

Le vendredi 4 mai, anniversaire de naissance de Jeanmairet, nous nous étions levés de bonne heure et mis en frais pour fêter notre ami. Nous avions à peine arrangé quelques fleurs, avec quelques petits cadeaux, qu’avant déjeuner déjà, la station était investie par les guerriers de Joël. Nous avions chez nous des femmes, des enfants qui avaient fui de leurs villages incendiés et qui s’imaginaient trouver un refuge ici. Hélas ! ces hommes, sourds à mes remontrances, se jetèrent sur elles, les dépouillèrent de leurs manteaux, se précipitèrent dans les maisons et pillèrent tout. Je pus les contenir pendant quelque temps, mais de nouveaux arrivés qui m’évitaient ne respectèrent plus rien. A l’extrémité de nos masures nous soignions, dans une maison nouvellement reconstruite, une jeune femme malade. C’est Bérénice Nkhapiseng, la fille aînée de Nathanaël, une personne d’élite. Elle est alitée, depuis notre retour, par une tumeur cancéreuse au genou, qui, je le crains, la conduit rapidement au tombeau. Elle est admirable de piété, de patience, de douceur. MM. Gautier et Jeanmairet ne la quittèrent pas un instant et réussirent à la protéger contre les mauvais traitements dont on la menaçait et à empêcher l’incendie de sa maison. Je montai immédiatement à cheval et me rendis au camp de Joël qui me reçut avec déférence ; il promit de donner des ordres pour qu’on ne nous inquiétât plus, mais, en même temps, il ferma l’oreille aux conseils de modération que je m’efforçai de lui donner. « Plus de quartier, me disait-il, nous nous vengeons. » Les atrocités commises ne se décrivent pas. Ça fait frémir.

Nous avons passé deux jours de grande angoisse et nous ne savions trop jusqu’à quel point on respecterait notre maison. C’était cependant notre dernière préoccupation. Nous souffrions pour, ces femmes et ces enfants qu’il n’était plus en notre pouvoir de protéger. Après qu’on eut fait évacuer la station à tous ces malheureux fugitifs, on nous traita avec le plus grand respect.

Le dimanche 6 mai fut un des jours les plus tristes dont je me souvienne. Les gens brûlaient la dernière maison de Molapo. C’était un petit bijou de maison, planchéiée, plafonnée, tapissée, bien meublée, entourée d’une véranda spacieuse : une demeure à tous égards digne d’un chef aussi riche et aussi ambitieux que l’était Molapo. Je l’avais meublée, ma chère femme en avait elle-même cousu tous les rideaux. C’était « notre maison », comme disait Molapo, bien que nous n’y eussions rien mis du nôtre. De bonne heure on y mit le feu, elle brûla deux jours. Ce grand et beau village n’est plus qu’un tas de cendres.

Nous eûmes nos réunions dehors, près de Bérénice que nous avons portée chez Rahab. Nous n’avions que quelques femmes, quelques petits enfants et deux jeunes gens ! Et tout le temps que nous étions là, nous avions les yeux sur les guerriers de Joël qui allaient et venaient.

Hier, Joël est retourné chez lui, la division ayant éclaté parmi ses troupes. Je me rendis immédiatement, avec Jeanmairet, au Camp où l’on fut heureux de nous revoir. Nous sommes revenus avec la poignante conviction qu’il n’y a pas de paix possible pour le moment. Du reste, je ne suis pas seul à partager cette conviction.

Je tremble à la pensée des représailles terribles auxquelles on se livrera des deux côtés. Hier, pendant que j’étais au Camp, Jonathan avait un pitsoi. Je le suppliai de ne pas faire la guerre par vengeance. On voyait alors tourbillonner les flammes et la fumée des villages que venaient d’incendier les « rebelles ». On vint annoncer que, dans le village du chef Sélébalo, on avait tué des hommes et de petits garçons et Sélébalo lui-même en amenait deux, dont le crâne était fracassé. Jonathan me répondit : « Je suis trop faible pour me venger, mais si je le puis, je le ferai. »

i – C’est-à-dire une assemblée de ses sujets.

« Voilà donc notre jubilé ! Nous devrions partir dans trois semaines ! Impossible. M. Boegner pourra-t-il venir ici ? et que verra-t-il dans ce district incendié ? »

« Nous avons le cœur gros, mais nous espérons encore que Dieu se souviendra de cette tribu en faveur de laquelle il a si souvent fait des miracles. Je comprends maintenant pourquoi Dieu m’a arrêté. Jamais, même si je l’avais voulu, je n’aurais pu quitter maintenant Léribé pour aller au Zambèze. J’avais un ministère à remplir ici, douloureux mais nécessaire. »

M. et Mme Alfred Boegner purent venir passer quelques jours à Léribé (25 juin au 3 juillet 1883). « A Léribé, écrit M. Boegner, nous avions, dans le fait, deux œuvres devant nous et par conséquent deux sujets d’entretien et d’études : la station et le projet de mission au Zambèze. » Et, après avoir parlé des horreurs de la guerre civile, il ajoute : « La mission du Zambèze aura eu, par ces guerres et ces troubles, son baptême de douleur. M. Coillard a vu sa foi dans l’entreprise qui lui est confiée passée au crible, mais, grâce à Dieu, sortie triomphante du creuset. » Cette visite fut un vrai réconfort et un grand encouragement pour M. et Mme Coillard ; des liens s’étaient noués « que l’avenir ne fera que fortifier ». A la fin d’août, M. Boegner s’embarquait pour l’Europe et Coillard lui écrivait (3 septembre) :

« Merci, bien cher frère et ami, pour cette parole d’adieu que vous me criiez encore au moment où vous alliez lever l’ancre : « Confiance et courage. » Ah ! oui, nous avons besoin des deux, vous le savez et vous le demanderez pour nous. Dieu nous en donnera la mesure qu’il nous en faut, je le crois. »

Du 13 juillet au 22 août, Coillard, se conformant à une décision de la Conférence et à son propre désir, fit, avec M. Jeanmairet, parmi les églises du Lesotho, une tournée pour y réveiller l’esprit apostolique, et l’intérêt en faveur de la mission du Zambèze ; il laissait Mme Coillard à Léribé. De Siloé, le 28 juillet 1883, il lui écrivait :

« J’espère que Dieu te donnera la grâce, ma bien-aimée, de lui faire, joyeusement et une fois pour toutes, le sacrifice qu’il exige de toi, quelque coûteux qu’il soit. Je sais, moi, tout ce qu’il a de coûteux, mais ton Maître le sait aussi. Je n’ai pas besoin de le rappeler, chaque sacrifice apporte avec soi ses compensations et ses bénédictions. Je n’ai pas l’intention de te faire un sermon. Mais je ne cesse de demander à Dieu qu’à l’égard du Zambèze, tu aies le cœur parfaitement au large et que tu ne regrettes jamais que nous nous soyons donnés à cette œuvre.

J’ai l’impression qu’indépendamment des missionnaires, dont les sympathies aujourd’hui nous sont acquises, il y a un courant caché dont je n’ai pu encore saisir ni la nature, ni l’origine. Je commence à croire que je n’aurai personne pour aller comme évangéliste et même comme conducteur. Je crois que Dieu veut éprouver notre foi jusqu’au bout. L’histoire de Gédéon se répète. Mais si Dieu le veut ainsi, pourquoi nous en tourmenter ? L’œuvre est la sienne. Il sait ce qu’il fait. Quant à moi, si la conviction inébranlable que j’ai de l’appel que Dieu nous adresse est erronée, je me suis étrangement trompé quand je suis venu en Afrique et toute ma vie ne serait qu’une erreur. C’est ce que je n’admets pas.

Mais n’imposons pas nos plans à notre Maître et, s’il ne veut pas encore se servir des Bassoutos pour porter l’Évangile au Zambèze, pourquoi le voudrions-nous, nous, coûte que coûte ? Le temps viendra. En attendant, faisons notre devoir et ne le faisons pas en martyrs, mais avec joie. »

De Béthesda, le 1er août :

« Ne te fatigue pas trop pour les emballages. Et surtout ne sois pas trop triste. Il y aura des bénédictions aussi au Zambèze, sois-en sûre. Dieu nous dirigera et il nous gardera. Ayons confiance ; n’ayons pas le cœur partagé ; tu verras que nous aurons de beaux jours au service du Maître. Au soir de la vie, il y a quelquefois de beaux couchers de soleil. Et puis, nous n’avons plus une très longue carrière à fournir ; le terme, pour nous, ne peut pas être bien éloigné. Soyons fidèles, surtout soyons heureux. Ne regardons pas en arrière, jamais. Si tu savais ce que j’éprouve en voyant tant de vies fanées, décolorées, manquées, tant d’enfants de Dieu qui s’installent dans une salle d’attente, quand le train s’entend déjà dans le lointain ! Je ne suis triste que d’une seule chose, c’est d’avoir trop d’embarras matériels, mais c’est une difficulté dont nous viendrons à bout, sans jeter les choses par les fenêtres. »

A la fin du voyage, beaucoup de difficultés étaient aplanies ; à Morija, un évangéliste, Lévi, s’était offert.

« Oh ! que Dieu est bon. Comme il fait notre éducation ! Il nous dit de marcher par la foi, mais, à chaque pas, il nous donne la mesure de grâce et de succès qu’il nous faut. Il n’aplanit pas les difficultés toutes à la fois, mais une à une, l’une après l’autre. Cela ne suffit-il pas ? Ah ! si nous avions plus de foi ! Jamais je n’ai vu plus clairement la direction de Dieu. »

« Nous avons visité toutes les stations du Lesotho proprement dit. Vous me demanderez, sans doute, quelles ont été nos expériences. Je vous le dirai en un mot : exactement les mêmes qu’en France, c’est-à-dire des alternatives de découragements et d’encouragements. Les guerres ont démoralisé les Bassoutos, chrétiens comme païens, leurs succès les ont enorgueillis, les préoccupations politiques absorbent encore les esprits et les détournent des intérêts du règne de Dieu. Il ne fallait donc pas attendre, pour notre œuvre du Zambèze, l’enthousiasme d’il y a six ou sept ans. Je ne sais pas même si cela était désirable. Mais, ici et là, nous avons pu constater un sérieux intérêt qu’il s’agira maintenant de raviver et d’entretenir. Nous aurons les deux évangélistes qu’il nous faut, car nos moyens ne nous permettent pas maintenant d’en prendre davantage. Quelques-uns sont sur les rangs, mais tous, un seul excepté, ont des difficultés à vaincre ou des affaires de famille à arranger. Nous ne savons donc pas encore quels seront ceux qui viendront avec nous. C’est encore un exercice de foi.

Nous avons remporté de doux souvenirs de nos visites aux familles des missionnaires. On nous a comblés de bontés et d’affection. La plupart de nos frères se sont gênés pour nous fournir les montures et nous faciliter le voyage. C’est peut-être M. Hermann Dieterlen que nous avons mis le plus à réquisition et il s’y est prêté de si bonne volonté que j’ai craint d’en avoir un peu abusé.

[Coillard était un cavalier intrépide ; au retour d’une course avec lui, M. Edmond Gautier écrivait : « Nous sommes rentrés hier soir pour souper, revenant au grand galop, malgré les mauvais chemins et la nuit tombante. M. Coillard a l’habitude de taper son cheval aux plus grandes descentes, et nous ne savons jamais, Jeanmairet et moi, si nous reviendrons entiers quand nous montons avec lui. »]

Je ne puis entrer dans des détails. Je dois pourtant dire qu’une des choses qui nous a fait le plus de bien c’est la part que les écoles du dimanche de Morija et de Mabolèla ont voulu prendre à notre œuvre. L’une et l’autre ont collecté plus de 2 livres sterling chacune, ont acheté des livres pour le Zambèze et nous les ont présentés d’une manière touchante. Ici, comme ailleurs, ce sont aussi les pauvres qui donnent le plus joyeusement. »

Le départ ne pouvait plus être renvoyé ; il fallait fixer une date :

« Nous avons décidé que nous partirions si possible le 5 décembre. Et, en regardant le texte du jour, nous avons trouvé ce verset : « Et toute la terre sera remplie de la gloire de Dieu ! »

Jusqu’à son départ, Coillard ne cessa de travailler pour son troupeau. En septembre, il avait passé au Camp deux semaines sous la tente.

« Il y fourmille une population de 4000 à 5000 âmes et cette population augmente tous les jours. C’est un champ d’évangélisation qui présente des avantages sur lesquels il est impossible de s’aveugler. Les quinze jours que j’y ai passés, les réunions que nous y avons eues m’en ont pleinement convaincu. Aussi ai-je décidé d’y construire, sans délai, une maison d’école qui servira de chapelle.

Ce temps passé parmi nos pauvres Bassoutos chrétiens et autres m’a fait grand bien à moi-même. Nous avons eu, tous les jours et le dimanche surtout, des réunions intéressantes et bénies. Nous avons eu aussi trois séances de lanterne magique, en plein air bien entendu ; l’une a été une des plus belles que j’aie vues. Ma femme, ma nièce et Jeanmairet sont venus passer les dimanches avec nous.

A mon retour, que la station m’a paru belle, toute parée de verdure et de fleurs ! Il faudra pourtant bien lui dire adieu dans deux mois ! On n’aime pas à y penser. »

Jusqu’à son départ aussi, Coillard eut à lutter contre les difficultés que soulevait en Europe, et même parmi les Bassoutos, l’opposition à son projet. Un malentendu avec le Comité lui fait écrire, le 26 septembre 1883, à Alfred Boegner :

« Jamais la mission du Zambèze n’a été aussi gravement compromise. Et pourtant nous allons partir dans deux mois ! La Société est responsable de la mission du Zambèze. La mission du Zambèze c’est votre œuvre. Je ne veux pas en dire davantage, j’ai le cœur gros. Je compte qu’à Paris aussi vous rétablirez le courant de sympathie. Je sais que vous aimez l’œuvre du Zambèze et c’est pour cela que je laisse parler mon cœur et que je pense tout haut. Pardonnez-moi si je sens vivement. Il faut pourtant que j’ajoute qu’ici aussi, parmi nos gens, tant chrétiens que païens, une opposition a pris naissance et s’organise qui est peut-être, de toutes, l’épreuve la plus redoutable pour ma pauvre foi. Cela a eu quelque chose à faire avec ma visite au Camp et avec ma résolution d’y fonder une école. Il me tarde d’être en route. Je suis si fatigué de tant de luttes ! Pourquoi le Maître n’a-t-il pas jeté les yeux sur quelqu’un de mieux qualifié ? Oh ! qu’il ait encore pitié de moi ! »

Le temps passe vite ; les préparatifs s’accélèrent.

« Nous sommes en pleins emballages. C’est une grande affaire pour nous. Il s’agit de mettre tous nos livres, notre linge, notre mobilier dans des caisses, de faire un grand triage de ce qui est absolument nécessaire pour l’expédition et l’installation, de ce qu’il faut laisser jusqu’à nouvel ordre, et de ce que nous voudrions pouvoir vendre. Il nous est déjà arrivé plus d’une fois d’emballer une caisse, de la déballer, tout ou partie, pour réemballer ensuite, après avoir réparé une erreur ou un oubli. C’est un temps d’émotion pour nous. C’est déjà le départ. Mon cabinet d’étude est encombré de caisses, de médecines et de livres ; les rayons sont tous vides. Je m’y sens déjà comme un étranger, et certainement, s’il est un coin sur la station qui m’est cher, c’est bien celui-là. Et puis ces caisses que nous emballons, clouons, étiquetons, qui les déballera ? et où ?

Mais, si un soldat, à la veille de la bataille, donnait cours à des sentiments de ce genre, il se préparerait mal à la victoire, n’est-ce pas ? Nous essayons donc de nous encourager mutuellement et si vous nous voyiez, le soir, dans notre petit salon, chantant des cantiques, à cœur joie, faisant une bonne lecture, ou, à l’occasion, quand le sommeil nous prend, faisant — le dirai-je ? — une partie de dominos, — oui, nous sommes coupables de posséder un jeu de dominos — vous ne croiriez pas que nous sommes précisément des chartreux. Nos préparatifs avancent petit à petit. Le 25 novembre, nous aurons nos réunions d’adieux avec les églises représentées par leurs délégués et, le 5 décembre, nous partirons, si le Seigneur n’y met aucun empêchement. Mais où sera M. Weitzecker alors ? On soupire après lui comme après la pluie.

Oh ! quelle bénédiction la pluie serait pour nous ces temps-ci ! Nous n’en avons pas eu depuis longtemps, l’herbe tendre du printemps est toute desséchée, une grande partie des champs sont incultes. Une foule de médecins indigènes font des médecines et force incantations, comme les prophètes de Baal, mais cela n’amène pas d’ondée ; au contraire, je crois qu’en dérobant à Dieu la gloire qui lui est due, ils le forcent à châtier la nation. Quand je pense que ces jeunes chefs ont grandi sous l’influence de l’Évangile, qu’ils ont de l’instruction, et que je les vois s’adonner à d’aussi ignobles superstitions, mon cœur se serre. Ce sont bien des aveugles qui conduisent d’autres aveugles. Hélas ! les deux tomberont dans la fosse.

Nous avons, ces jours-ci, la joie d’avoir la visite de M. Kourou-Kourou ; savez-vous qui c’est ? C’est le nom sessoutisé de M. Krügerj. Sa visite nous fera du bien. Nous attendons les Mabille en famille, et puis quelques autres frères ces temps-ci. Ce sont des visites d’adieux qu’on nous fait. On ne peut pas nous accompagner à la gare ici. Et puis, quand nous quitterons Léribé, nous désirerons être seuls ; si seulement nous pouvions nous endormir quelques jours et nous réveiller à Chochong ! Mais c’est une coupe qu’il faut boire. Priez pour que notre courage et notre foi ne défaillent point. Je n’en dirai pas davantage aujourd’hui. A plus tard les longues lettres. Et puis à Paris on ne fait pas de longues visites.

j – F.-H. Krüger, né en 1851, mort en 1900, se rendit, en 1882, au Lesotho pour fonder et diriger à Morija une école de théologie ; en 1884, la maladie l’obligea à rentrer en France ; en 1885, il fut chargé de la majeure partie de l’enseignement théologique à la Maison des Missions.



F.-H. Krüger

Jamais mon affection pour les gens de Léribé ne s’est réveillée avec tant de vigueur. Et pour eux c’est la même chose, je crois ; cela me fait peur. Je redoute beaucoup les déchirements ; direz-vous que c’est de la faiblesse ? Qui a jamais pu croire — me connaissant — que je fusse un Hercule ? »

« Vous pouvez vous figurer Léribé comme une petite gare de village avec des caisses, des colis de tout genre un peu pêle-mêle, et des gens qui plient leurs manteaux, saluent leurs amis, en attendant le train qui va arriver pour les emporter. Les visites d’adieux se succèdent. C’est doux de se revoir, mais triste de se dire adieu.

Notre expédition est à peu près organisée. Notre personnel est au complet ; il sera plus fort que dans la première expédition. Aujourd’hui il ne s’agit plus d’un simple voyage d’exploration, mais de la fondation de la mission. C’est une source de préoccupations d’autant plus sérieuses.

Ma chère femme se porte assez bien, mais elle se sent triste et fatiguée. C’est douloureux pour elle plus encore que pour moi de break-up our home, comme on dit en anglais, d’une manière si expressive. »

Coillard, averti de l’arrivée de M. et Mme Weitzecker, retarda encore son départ d’un mois ; néanmoins, les réunions d’adieux, auxquelles les églises du Lesotho devaient se faire représenter, furent maintenues à la date du dimanche 25 novembre 1883 : « Presque tout le dimanchek se passa en réunions. Je ne crois pas exagérer en disant que ce jour-là nous fûmes bien sept heures dans la chapelle. M. Mabille ouvrit le feu, en faisant l’historique de nos entreprises missionnaires, et, appliquant ce qui est dit de Paul et de Silas (Actes 16.6-8) à M. Coillard, il montra comment ce dernier, trouvant partout le chemin fermé, avait été conduit, d’étape en étape, jusque chez les Barotsis. Puis nous entendîmes M. Jeanmairet, Lévi, et Middletonl. Quant à M. Coillard, il parla avec son éloquence accoutumée, et parfois avec un sérieux saisissant, surtout lorsque, prenant pour texte cette parole des Psaumes : « L’Éternel a parlé une fois, et je l’ai entendu deux fois, » il nous entretint du double appel qu’il avait senti lui être adressé, d’abord au Lesotho, lorsque la Conférence l’invita à se mettre à la tête de l’expédition qu’on envoyait chez les Banyaïs, puis, sur les bords du Zambèze, lorsqu’il entendit les Barotsis lui dire : « Venez nous secourir. »

k – Récit de MM. les missionnaires Duvoisin et Jeanmairet, dans J. M. E., 1884, p. 52-55.

l – Lévi, évangéliste mossouto de Morija, et Middleton, artisan anglais, faisaient partie de l’expédition.

« La réunion de l’après-midi fut employée à entendre les délégués des églises. M. Ellenberger, qui présidait, les avait invités à être courts. Naturellement, tous les discours étaient plus ou moins sur la même note ; mais vous auriez joui d’entendre Makotoko. Jamais je n’avais été frappé comme cette fois à quel point il l’emporte sur l’ensemble des orateurs indigènes. C’est comme Saül dépassant tout le reste du peuple de la hauteur des épaules. Répondant aux allusions qui avaient été faites à l’attitude de l’église de Léribé, il fit le tableau de cette église, parla des épreuves par lesquelles elle a passé, de la situation critique où elle se trouve encore à cette heure, et dit comment les chrétiens de Léribé avaient espéré que M. Coillard verrait en cela comme une invitation du Seigneur à ne pas quitter son poste ; il demanda, en même temps, à Dieu, si de tels sentiments n’étaient pas légitimes, et si c’était là s’opposer à la volonté du Seigneur et résister à l’Esprit, de le faire partir tout de même. Tout cela dit avec beaucoup de calme, une parole simple, grave, une émotion contenue et une dignité de geste et de maintien qui donnaient comme une intuition de ce que doit avoir été l’éloquence antique il ses débuts.

MM. Mabille, Ellenberger et Coillard, répondirent à Nathanaël et à l’église de Léribé, pour les encourager. Ils leur présentèrent la perte de leur missionnaire comme un privilège, comme une preuve d’amour que Dieu leur permettait de donner à la mission parmi les Barotsis. C’est leur église qui a été jugée digne de faire le sacrifice, elle en recevra aussi une bénédiction proportionnée.

Ce service avait été très long ; une suspension de quelques instants a dû avoir lieu avant la communion. C’est alors qu’on a vu arriver les délégués de Béthesda, qui avaient été retardés. On les entendit avant la distribution de la Cène. Ésaïem raconta comment, étant allé aux mines de diamants pour faire fortune, il y a trouvé le diamant de grand prix, qu’il désire faire connaître à d’autres. Il a un témoignage à rendre, c’est que, étant mort, il est revenu à la vie. Puis, toute cette assemblée, profondément recueillie, reçut les gages matériels de l’amour de son divin chef. C’étaient de pauvres pécheurs qui, au moment où ils cherchaient à faire quelque chose pour leur Sauveur, éprouvaient le besoin de se rappeler tout ce que lui-même a fait pour eux. Ainsi se termina cette journée, à la fois douce et pénible ; puisse-t-il en résulter quelque bien pour ceux qui y ont pris part ! » Après cette journée Coillard écrit :

m – Jeune Mossouto chrétien, de Béthesda, faisant partie de l’expédition.

« Voilà donc nos adieux au Lesotho derrière nous. C’est des câbles rompus. Il en reste encore un, le dernier, et puis nous serons lancés en pleine mer. Mais que de déchirements avant cela ! La prolongation de notre séjour ici est une souffrance. Nous ne vivons plus, nous végétons. Notre maison ne nous appartient plus. Outre les amis que nous sommes heureux de revoir, nous avons nos ouvriers et une invasion continuelle de natifs. Ce ne serait rien s’il ne fallait pas héberger tout ce monde. Impossible cependant de quitter avant l’arrivée des Weitzecker. En route il faudra que chacun se mette au pas. Ici tout le monde se démoralise plus ou moins.

Les protestations d’affection et les encouragements, que nous a valus la campagne menée en France contre le Zambèze, nous ont fait du bien. La visite de nos frères nous a laissé une très douce impression. Mais les émotions concentrées, les soucis et les fatigues nous ont abîmés ; je n’en ai pas dormi pendant plusieurs nuits. »

Peu après Coillard écrivait au président de la Société des Missions :

« Vous pouvez compter que je m’étudierai à la prudence. J’ai trop à cœur l’œuvre que nous allons faire pour la compromettre par manque de précautions. A part cela, le succès appartient à Dieu. Si je meurs à la peine, avant même d’avoir eu la joie de voir le drapeau de l’Évangile définitivement planté dans ces régions lointaines, et sans avoir la consolation de voir les églises de ma patrie marcher résolument à la conquête de l’Afrique intertropicale, qu’importent les jugements des hommes ? Je mourrai avec la conviction de n’avoir fait que mon devoir. Ne voyez aucune bravade dans ce que je dis, il n’y en a pas l’ombre dans ma pensée. Je ne suis ni un enthousiaste, ni un amateur d’aventures. L’enthousiasme, s’il avait jamais existé, que de vagues l’auraient éteint depuis notre retour ici ! Les aventures ! la perspective seule suffirait pour décourager des gens de notre âge et de nos goûts. Je suis un soldat, ma feuille de route est signée, j’obéis et je pars ; si je tombe, d’autres prendront ma place ; en tous cas, avec Christ, la victoire est certaine.

Au moment où nous pensions atteler nos voitures, une nouvelle difficulté, tout à fait inattendue, a surgi. La petite vérole a éclaté dans quelques parties du Lesotho, loin, bien loin de nous. Malheureusement, c’est au Lesotho quand même. Et la panique est telle, qu’on a fait le blocus de ce malheureux pays. J’ai fait des démarches auprès des autorités de l’État libre, et j’attends leur réponse. Toute notre caravane est prête ; nos wagons sont chargés, nos emballages finis, et pourtant nous nous demandons encore si, au 1er janvier, nous pourrons partir.

Dimanche dernier, 16 décembre, nous avons eu un grand auditoire que notre temple n’a pu abriter, et j’ai pu présenter mon successeur à la tribu. On lui a fait un accueil cordial, qui me permet d’espérer que bien des difficultés que nous appréhendions lui seront épargnées. M. et Mme Weitzecker gagneront vite la confiance et l’affection de nos gens. Dimanche prochain, nous aurons leur installation, des baptêmes et nos adieux. »

Enfin, le mercredi 2 janvier 1884, l’expédition s’ébranlait ; un artisan, qui en faisait partie, a raconté ce départ : « Nous sommes prêts et les wagons attendent sur la route. « Nous voici partis », dis-je à Mme Coillard. « Oui, répondit-elle, le navire est sorti du port, » et elle éclata en pleurs ; ce n’est pas étonnant en quittant un endroit comme celui-ci, autrefois désolé et qui maintenant est fleuri comme un bouquet de roses. Quelle affluence de gens sont venus dire adieu ! Après que les bœufs eurent été attelés, M. Coillard a fait chanter un cantique et a prié ; les larmes qui remplissaient les yeux montraient combien tous aimaient leur missionnaire. La vieille Rahab, autrefois femme de Molapo, prit place sur le devant du wagon et y resta avec M. Coillard jusqu’au Calédon. Lorsqu’elle en descendit, elle saisit les roues et s’écria : « Je ne peux laisser partir ce wagon. » — « Rahab, lui dit Mme Coillard, souviens-toi pourquoi nous partons. » Alors seulement elle se résolut à dire un dernier adieu. »

« Je jette un voile, écrit Coillard, sur notre départ de Léribé et sur nos adieux si douloureusement renouvelés et prolongés. Nous avons mis deux jours à traverser le Calédon. Il nous a fallu décharger une partie de nos bagages. Nous étions exténués.

En route pour le Zambèze ! Oui, enfin. Ce n’est plus en perspective, mais bien en réalité. Nos préparatifs, nos dernières réunions, nos derniers adieux, nos derniers entretiens, avec toutes leurs fatigues et leurs émotions, tout cela est derrière nous. Nous avons repris, à cinquante ans, le bâton du pèlerin, et nos visages sont tournés vers les régions d’au delà du Zambèze. Déjà ce Léribé, l’œuvre de notre jeunesse et de notre carrière, notre Béthel et notre Ébénézer, est loin derrière nous. Déjà les crêtes bleues des belles montagnes de notre seconde patrie ont disparu à nos yeux. Mais Jésus est là et sera là. Il ne restera donc plus que la douleur des déchirements dont on ne parle pas, et que tout le monde, comprend. Il comptera encore nos allées et nos venues et nous guidera de son œil.

Notre départ a été la fin d’une longue agonie de plusieurs mois. Nos projets ont dû passer au creuset et notre foi au crible. Jusqu’au dernier moment, Satan a tout fait pour nous entraver. A peine voyions-nous une difficulté s’aplanir, qu’il en suscitait d’autres plus embarrassantes encore et plus formidables.

Nous partons, nous, sans la moindre arrière-pensée. Nous avons pour nos amis Weitzecker la plus vive affection, et, dans l’expérience qu’ils ont déjà acquise ailleurs, la plus grande confiance. Nous leur léguons joyeusement le fruit de nos sueurs et de nos labeurs ; personne n’était plus digne de les recueillir ; les travaux matériels, nécessaires à un établissement missionnaire, sont tous finis. Ils n’auront plus qu’à entretenir et à réparer. Nous confions à leurs soins un troupeau que nous chérissons et qui, malgré les désastres spirituels de la guerre, n’a jamais cessé d’être intéressant et affectueux. Nous avons défriché, nous ; nous avons semé, et Dieu sait avec quelles larmes ! Nos amis vont continuer l’œuvre et récolter. Oh ! puissent-elles être riches et abondantes les gerbes qu’ils déposeront aux pieds du Sauveur ! Et après les labeurs de la journée, ceux qui auront semé et ceux qui auront récolté se réjouiront ensemble devant Dieu.

Personne que le Maître ne sait ce que c’est pour nous que de quitter le Lesotho, la mission, cette famille missionnaire si unie, ces frères bien-aimés avec lesquels il est permis de différer quelquefois de vues et de sentiment sans que, pour cela, on cesse de s’estimer et de s’aimer. On se sent fort quand on fait partie d’un corps pareil. Mon départ ne laisse aucun vide. Mais l’isolement qui nous attend me fait parfois frémir. Soyez bénis, frères, collègues vénérés ! Soyez bénis, amis de mon cœur ! Soyez bénis ! Léribé… non, n’en parlons plus. A Dieu ne plaise que nous cherchions à faire valoir le peu que nous avons le privilège de faire pour Jésus ! Ah ! que ne comprenons-nous mieux, que ne mettons-nous mieux en pratique la parole de David, dans une circonstance mémorable : « Je n’offrirai point à l’Éternel des sacrifices qui ne coûtent rien ! »

Ne savez-vous pas, dit saint Paul, que vous avez été rachetés à un grand prix et que vous n’êtes pas à vous-mêmes ? Quand le comprendrons-nous ? Adieu donc, cher Lesotho, le pays de mon adoption, chère mission, l’un des joyaux de la couronne de mon Sauveur, cher Léribé, bien-aimés pères, mères, frères, sœurs et enfants en la foi ! Adieu ! Que l’Éternel fasse luire sur vous, sur vous tous et toujours, la lumière de sa face !

Pour nous, pas de regrets, pas d’arrière-pensée, pas de faiblesse au moment de l’action ! L’Éternel, qui nous envoie, nous a ceints de force, couronnés de sérénité et de joie ; il nous chaussera, s’il le faut, de fer et d’airain. Notre force durera autant que nos jours. Est-ce là le langage de la présomption ? Dieu me le pardonne. Mais laissons à d’autres le soin de discuter et de critiquer notre entreprise. Nous obéissons, nous, c’est notre devoir pur et simple. J’espère que mon Maître me rendra toujours plus invulnérable aux paroles louangeuses et à la critique la plus hostile. Nous avons besoin de nous fortifier en Dieu, en allant au-devant de ce vaste inconnu qu’on appelle la mission du Zambèze. »



Temple de Léribé

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant