Histoire de la restauration du protestantisme en France

III
L’ordre : synodes, prédicants et mariages
(1715-1723)

Programme de Court : Ordre et Réveil. — Importance et avantage de ce programme. — Il copie l’ancienne discipline des églises réformées de France. — Les Synodes provinciaux se réunissent régulièrement. — Leur organisation. — Leurs travaux. — Leur nombre s’accroît. — Colloques. — Consistoires ; leur composition ; importance que Court attache à l’institution des Anciens. — Rôle des consistoires et des Anciens. — Conditions pour être nommé Ancien. — Les prédicants ; leur rôle et leur importance. — Conditions d’admissibilité. — Recommandations de Court à cet égard. — Qu’entend-on par prédicants ? — Trois catégories. — 1° Le proposant ; sa vie ; un récit de Court à ce sujet. — 2° Le prédicant ; pour être nommé, il faut subir un examen ; sur quoi porte-t-il ? fonctions du prédicant. — 3° Le pasteur ; ses fonctions. — L’égalité néanmoins est absolue. — Court fait obtenir un traitement aux prédicants. — Règlement pour les fidèles. — Baptêmes et mariages. — Cruelles formalités. Professions de foi ; actes d’abjuration. — Les religionnaires ne veulent pas se soumettre à ces lois. — Inquiétude de la cour devant ces infractions. — Les craintes sont prématurées. — En 1730 seulement, les mariages au Désert se multiplient. — Il n’y a que les gens « du menu » qui désobéissent. — Court et les Synodes s’élèvent contre cette condescendance aux ordres de la cour. — Règlements synodaux. — Cérémonies du baptême et du mariage. — Danger de ces cérémonies. — Anecdote. — Peines disciplinaires. — Schisme de Huc-Mazel. — Ses opinions. — Synode de 1719. — Il interdit Huc, qui n’en continue pas moins son ministère et qui a des disciples. — Les efforts de Corteiz et de Pictet sont vains. — Mort de Huc. — Schisme de Vesson (1716). — Déposition et soumission de Vesson (1718). — Etablissement de l’ordre.

Deux mots résumaient le programme d’Antoine Court : Ordre et Réveil ! Le réveil avait eu lieu, il s’agissait d’établir l’ordre.

Dans la pratique, on ne les séparait point. Dès que les fidèles d’un lieu avaient entendu les exhortations du prédicant, ils étaient aussitôt priés de souscrire aux règlements qu’avait dressés le premier Synode de 1715. Alors seulement l’Église était fondée. « Nous avons travaillé à établir l’ordre, » écrit Corteiz ; le premier sujet dont parle Court à Roger, le jour de leur entrevue, c’est de l’ordre, et les lettres de tous les prédicants sont, pendant de longues années, remplies de ce mot. En rétablissant l’ordre en effet, on instituait un gouvernement au milieu des églises de France ; on mettait un terme à l’anarchie qui les précipitait vers la ruine ; on prévenait de nouvelles discussions ; on groupait enfin en corps d’armée disciplinée la foule des religionnaires courant jusqu’alors à l’aventure. Il y avait plus. On restaurait un état de choses disparu depuis trente années, et c’était d’une singulière importance. Le mot tradition, par une curieuse inconséquence, a toujours été aux yeux des protestants, même les plus éclairés, un mot entouré de prestige. Par là, en même temps qu’on réveillait la piété chez les uns, on la raffermissait chez les autres.

Tout le monde sait quelle était avant la Révocation la discipline des églises réformées de France. Antoine Court la copia autant qu’il lui fut possible.

Il était impossible de rétablir les Synodes nationaux, mais il était facile de tenir des Synodes provinciaux, et le premier, on l’a vu, fut convoqué en 1715. Dès lors, chaque année, ils se réunirent régulièrement. Les prédicants s’entendaient pour en déterminer la date, et quelque temps avant l’époque fixée le modérateur du Synode précédent écrivait :

« Je dois vous donner avis que le temps de notre foire générale est fixé ; qu’il faut se rendre, pour le plus tard, le… à… Faites-y attention et ne manquez pas. »

Une chambre haute, une grotte, un bois, le lit d’un torrent, étaient les lieux ordinaires où ils se réunissaient. Pour y assister, il fallait être pasteur, proposant ou Ancien. Plus tard, à propos de ces derniers, il y eut quelques abus, et l’on décida que personne ne serait admis, s’il ne portait « un billet » de son consistoire. En général, les Anciens de chaque église s’assemblaient en colloque et nommaient deux députés pour se rendre au Synode. Lorsque tous les membres étaient arrivés, on choisissait un modérateur, un adjoint et un greffier. Il était donné lecture des décisions prises par le précédent Synode, et, cela fait, le modérateur exposait les différents sujets qui devaient être discutés par les députés. — Affaires de discipline, fixation de règlements, lettres de recommandation auprès des Églises étrangères, admission d’Anciens, jeûnes généraux, examen des proposants, déposition des pasteurs indignes, propositions particulières, … toutes les affaires qui, de près ou de loin, intéressaient le protestantisme formaient l’objet des délibérations. Les décisions avaient force de loi ; ne point s’incliner devant elles, c’était se mettre hors la paix de l’Église. Lorsqu’on avait épuisé la série des questions à l’ordre du jour, pasteurs, proposants et anciens se livraient à un examen fraternel de leur conduite. Les prédicants, les premiers, sortaient deux à deux, et en leur absence on donnait des détails sur leur conduite et leur genre de vie. Le modérateur recueillait ce que la Compagnie avait dit, et conformément à ce qui avait été rapporté faisait publiquement la louange ou la censure des deux ministres qui rentraient. Tous les assistants voyaient ainsi, les uns après les autres, leurs paroles et leurs actes jugés et appréciés. Le modérateur lui-même et son adjoint n’échappaient pas à cette curieuse investigation. Ils sortaient l’un après l’autre, et celui des deux qui restait, après avoir recueilli les opinions, présentait à son collègue, selon qu’il le méritait, les admonestations ou les compliments de l’assemblée entière. La réunion était terminée par la lecture de la Bible et par une prière (N° 7, t. I., p. 9, 1719).

Dans les premiers temps, il se tenait deux Synodes par an et tous les députés de la province devaient y assister(N° 46. Lettre à Basnage. 1719). Mais cela faisait de l’éclat. On décida de convoquer tour à tour le premier synode dans les hautes Cévennes, et le second dans le bas Languedoc (N° 7, t. I, p. 8. 1719). Quand l’un se tenait dans les Cévennes, le bas Languedoc envoyait deux ou trois députés, et réciproquement. Mais plus tard, le nombre des fidèles croissant de jour en jour, il fut résolu de convoquer chaque année trois Synodes : l’un dans le haut Languedoc, l’autre dans les Cévennes, le dernier au Pays-Bas. Cette mesure fut prise en 1721a.

a – N° 17, vol. G, p. 582, et n° 17, vol. H, p. 34.

Malgré ces fréquentes réunions, il pouvait dans l’intervalle surgir des affaires qui exigeaient une prompte solution. Cela méritait quelque attention. En 1716, on avait déjà convenu que les pasteurs se rassembleraient de six en six mois, pour s’informer s’ils avaient eu soin de visiter les malades, d’ordonner les collectes, et s’ils avaient rempli les devoirs de leur charge sans reproches (V. Coquerel, t. I, p. 34). La gravité des circonstances exigeait plus. Aussi résolut-on bientôt d’assembler, dans tous les cas embarrassants, un colloque de trois pasteurs et de six Anciens pour délibérer sur la conduite à tenir. Il fallait toutefois que le modérateur ou le secrétaire du dernier Synode assistât à ce colloque.

[Il serait très utile de publier les actes de tous les Synodes qui se tinrent en France depuis 1715. Si quelque éditeur intelligent se chargeait de ce soin, il rendrait un grand service au protestantisme et à ses historiens.]

D’après l’ancienne discipline, au-dessous de ces toutes puissantes assemblées, il y avait pour chaque église un pouvoir exécutif particulier : c’était le Consistoire. Le Consistoire était composé d’Anciens ; il était chargé de tous les soins de la communauté, il apaisait les différends, faisait les collectes, nommait les pasteurs, avait mission de maintenir la paix, l’ordre et la discipline. Excellente institution et qui méritait bien dans ces temps difficiles d’être la première rétablie. Elle fut en effet un des objets préférés de la sollicitude de Court. En 1715, son premier soin fut de faire nommer des Anciens ; dans la suite, partout où il établit des églises, il obligea les principaux protestants de s’assembler en sa présence et de choisir comme Anciens ceux qui passaient pour avoir le plus de talent, de zèle et de piété.

Une communauté qui se fût permis de n’avoir point d’Anciens était abandonnée. Un Synode écrivit dans ses règlements : « Il est délibéré que dans les villes et lieux où il n’y avait point d’Anciens, on en établira incessamment, et faute de le faire, s’il y a refus de la part des fidèles, ils ne seront pas visités par les pasteurs, ni avertis pour aller aux assemblées (synode du bas Languedoc, 1723). » On voit de quelle importance paraissait l’organisation des Consistoires. Prêcher en effet, exhorter, réveiller les âmes craintives ou indifférentes, c’était bien ; mais encore fallait-il leur donner un appui, de peur de chute. En certains endroits, où les curés n’étaient pas trop tracassiers, les espions trop nombreux, les consuls ou les gouverneurs trop sévères, où d’ailleurs les prédicants n’avaient cessé depuis la Révocation de faire entendre leur voix, le réveil n’était point difficile, et les nouveaux convertis étaient assez disposés à faire ce que l’on réclamait d’eux. Mais en d’autres lieux, — les petites villes surtout et les villages, — où chaque voisin était un espion et le curé impitoyable, il fallait réitérer les prières, les instructions, les appels. Chose grave que d’obéir ! car tous savaient à quelles vexations ils allaient s’exposer, dès qu’ils seraient démasqués. Que réclamait le prédicant ? De ne point envoyer les enfants à l’école ? Mais c’était se faire accabler d’amendes. De ne point se marier à l’église ? C’était se mettre hors la loi. De ne point assister à la messe ? C’était chercher sa ruine. D’être assidu aux assemblées ? C’était mériter les galères. Souvent dans le premier enthousiasme et sous l’effet des exhortation, le nouveau converti pouvait donner des marques de repentance et prenait pour l’avenir les meilleures résolutions ; mais lorsque le prédicant était parti, que le son de sa voix ne retentissait plus à ses oreilles, et que lentement la réflexion succédait à l’enthousiasme, peu à peu son ardeur se modérait et les vieilles habitudes triomphaient. L’œuvre était à recommencer. Les Anciens avaient pour charge de remplacer le prédicant absent et d’entretenir la piété qu’il avait excitée. Ils prévenaient les chutes, veillaient sur les mœurs, censuraient les scandales et les fautes ; ils recueillaient encore les deniers de l’Église pour les pauvres, les malades et les prisonniers ; surtout ils groupaient autour d’eux les protestants isolés, découragés par l’abandon où ils se trouvaient. Ils les voyaient, veillaient sur eux, les encourageaient à braver les périls de leur nouvelle position. Les collectes que de porte en porte, en cachette, ils faisaient, les conversations qu’à voix basse ils tenaient sur la religion et sur l’état des églises, — quand le prédicant reviendrait, où se tiendrait l’assemblée, si la ville voisine avait repris courage, si au Désert il était vrai qu’on eût fait des prisonniers, — tout les aidait dans cette espèce de ministère. Au besoin ils étaient apôtres, et par leurs paroles douces et graves ils leur communiquaient leur force, leur ferveur, et les entraînaient avec eux. Ainsi peu à peu se recrutait la communauté. Lorsque le prédicant revenait, il la trouvait augmentée, organisée, pleine de vie ; ses efforts n’avaient pas été perdus.

L’importance de la charge réclamait des hommes qui en fussent dignes ; aussi choisissait-on des fidèles connus par leur sagesse et leur piété.

Voici, d’après Corteiz, la copie d’une lettre que le Consistoire d’Alais envoya à un Synode, en présentant trois Anciens pour être reçus. N° 1, t. II, p. 584.

« Nous, soussignés, nous étant assemblés au nom de J. -C. pour la propagation de la foi et l’édification de l’Église, après avoir examiné ceux d’entre nous ayant reçu quelque capacité pour la charge d’Ancien, pour veiller sur la conduite de l’Église, selon la louable coutume des églises chrétiennes, nous avons unanimement donné notre voix et notre approbation aux sieurs, nommés… Nous prions, au nom de J.-C, les pasteurs et Anciens qui sont assemblés pour travailler heureusement pour les intérêts de la gloire de Dieu, d’examiner la capacité des sujets, et, s’ils se trouvent dignes d’exercer cette sainte charge, de leur donner votre vénérable approbation, après les avoir exhortés, comme vous le jugez être nécessaire, pour les porter à remplir dignement et fidèlement les fonctions de leur charge, en laquelle ils seront installés, si vous les en jugez dignes. »

C’étaient de petits bourgeois, plus souvent des ouvriers, des travailleurs. La classe riche fuyait ces honneurs périlleux. Lorsqu’à l’issue d’une assemblée, un fidèle se présentait pour être reçu Ancien, on réunissait aussitôt quelques protestants, — une vingtaine, — pour connaître leur opinion sur le candidat. On s’informait s’il était « vicieux, vindicatif, avare, vaniteux, joueur, fainéant, ivrogne, si sa femme était sage, s’il vivait en paix avec ses voisins, s’il instruisait bien sa famille, s’il était assez courageux et prudent pour conduire l’Église » L’enquête était-elle favorable, le prédicant lui adressait une exhortation et l’installait dans sa charge. Au Synode suivant, il était rendu compte de cette nomination, et le Synode, après en avoir délibéré, lui accordait « sa vénérable approbation. »

Mais le vrai chef, celui qui présidait et convoquait les assemblées, nommait les Anciens, censurait, exhortait, c’était le prédicant.

Graves fonctions que les siennes, malheureusement exercées trop souvent par des personnes qui n’en comprenaient pas la responsabilité ! On avait vu, et on voyait encore de tout jeunes hommes tenir des assemblées, et gravement, au milieu de l’admiration générale, faire des prières et réciter des discours. Court lui-même n’avait-il pas été de ce nombre ? Il y avait encore dans quelques villages, ou courant le pays, de pauvres ignorants qui tout à coup s’érigeaient en prédicants. Leur prudence était loin d’égaler leur zèle ; ils émettaient les plus absurdes idées, « corrompaient la religion » et compromettaient par leurs excès la cause qu’ils s’étaient donné mission de défendre.

Un tel état de choses était dangereux, et il fallait y remédier. Antoine Court fit premièrement décréter qu’aucune femme ne pourrait prêcher ; ensuite, qu’on ne recevrait pasteurs dans l’Église que ceux dont on aurait examiné la doctrine et les mœurs selon les règles de la discipline ecclésiastique (N° 1, t. II, p. 19. Synode de 1717).

Pour être élevé à cette charge, le prédicant devait, de l’aveu de tous, mener une vie irréprochable et posséder les lumières et les connaissances requises pour s’acquitter « d’un si glorieux emploi. » « Sondez, écrivait Court à Corteiz, examinez bien auparavant les sujets auxquels vous voulez donner votre approbation. De là dépend la joie et le bonheur, ainsi que le repos de l’Église, la joie et le contentement de tous (N° 7, t. l, p. 192. 1721). » Ailleurs, il ajoutait :

« Nous n’avons pas besoin de présomptueux, d’ignorants et de volages. Ainsi, ne faites rien à la hâte. Pesez tout avec soin, examinez mûrement les sujets, avant que de les admettre ; de là dépendent et les progrès de la religion et le repos de l’Église. Il vaut mieux que le nombre en soit plus petit et que les sujets soient meilleurs. »

En 1721, écrivant à Pierre Durand qui établissait à cette époque l’ordre en Vivarais : « Il vous faut, disait-il encore, des hommes vertueux et pleins de zèle. Un lâche efféminé, un esclave du vice n’y seraient point de tout propres. Il n’y a que la piété qui inspire la noblesse et la grandeur d’âme qui sont nécessaires. La piété se soutient dans les dangers les plus extrêmes ; elle triomphe des obstacles les plus difficiles. Une bonne conscience marche toujours la tête levée. »

Tant de recommandations n’étaient pas inutiles. Il se présentait sans cesse des inconnus pour prêcher, qui n’avaient à ce périlleux honneur ni droits ni titres. Aussi Antoine Court rappela-t-il le règlement : « Recommandez fortement à Messieurs les Anciens de ne recevoir qui que ce soit qui se présente pour prêcher, quelque zélé, quelque savant qu’il paraisse, sans avoir premièrement été examiné selon la formule de nos règlements. Messieurs de Nîmes ont été la dupe d’un nommé Chauméri qui leur dit être ministre… (N° 7,1. I, p. 163. 1721.) » C’était pour lui d’une importance extrême. Dès qu’il apprenait que le règlement avait été éludé, il se plaignait. « J’ai été fort fâché contre Messieurs de Lasalle d’avoir ainsi reçu le nommé Boyer, sans examen. »

Prédicant est un mot vague qui servait à désigner trois classes d’hommes en réalité parfaitement distinctes. Sous ce nom générique, on comprenait les proposants, les prédicants et enfin les pasteurs.

[Peut-être ferions-nous mieux de dire : les élèves proposants, les proposants, et enfin les pasteurs ; plus tard, en effet, il n’y eut guère de prédicant qui ne devînt pasteur.]

Le proposant était un de ces jeunes enthousiastes que le zèle pour la religion opprimée et le mépris du martyre poussaient de bonne heure à courir le pays en prêchant et convoquant des assemblées. Quelques années plus tôt, ils eussent figuré parmi les bandes camisardes et passé pour inspirés. Mais Court avait soin de modérer leur ardeur. Venait-il dans une de ses courses à rencontrer un jeune homme bien disposé, loin de l’abandonner à ses propres impulsions, il se l’attachait pour le connaître.

Après avoir pénétré le caractère du jeune homme, s’il le croyait apte au ministère, il l’emmenait avec lui et au milieu des dangers de chaque heure l’instruisait, l’exhortait, le préparait à ses futures fonctions de prédicant. C’est ainsi qu’avant 1723 furent admis Betrine, Pierredon, Céphas Deleuze, Jean Gaubert, Roux.

Dur apprentissage et plein d’un rude labeur ! Mille périls à affronter, l’ennemi à fuir, les nuits passées à la belle étoile, le gîte incertain, les longues marches, et pour toute joie, toute consolation, l’enseignement du pasteur et la présence aux assemblées, voilà quelle était leur vie.

« … Je fis dresser, raconte Court, un lit de camp dans un torrent et au-dessous d’un rocher. L’air nous servait de rideaux et des branches feuillées soutenues par des perches traversées nous servaient de ciel. C’est là que nous campâmes près de huit jours ; c’étaient là nos salles, nos parterres et nos cabinets. Pour ne pas laisser écouler le temps inutilement et pour exercer nos proposants, je leur donnai un texte de l’Écriture sainte pour y faire des réflexions. Ce fut les onze premiers versets du cinquième chapitre de saint Luc. Il ne leur était permis ni de se communiquer leurs lumières les uns aux autres, ni de se servir d’autres secours que de la Bible. Aux heures de récréation, je leur proposais tantôt un point de doctrine à expliquer, tantôt un passage de l’Écriture, tantôt un précepte de morale, tantôt je leur donnais des passages à concilier. Et voici la méthode dont je me servais. Dès avoir proposé la question, je demandais au plus jeune son sentiment, et par rang de l’un à l’autre, jusqu’au premier. Après que chacun avait dit ce qu’il en pensait, je m’adressais de nouveau au plus jeune pour lui demander s’il n’avait point d’objections à faire au sentiment des autres, et ainsi de l’un à l’autre. Après qu’ils s’étaient combattus, je leur donnais le sens que je concevais sur la matière proposée. — Quand leurs propositions furent prêtes, on traversa une perche sur deux pieux forcheux, qui dans cette occasion leur servit de chaire pour la prêcher. Quand l’un l’avait rendue, je demandais à tous les remarques qu’on y avait faites, observant la méthode ci-dessus exprimée… » (N° 7, t. II, p. 301.)

Le proposant ne restait pas toujours sous la tutelle du pasteur. Au bout de quelque temps, on l’envoyait seul en mission dans les églises qu’il avait déjà visitées. Alors il pouvait prêcher. On le tenait toutefois encore en telle suspicion, qu’on ne l’autorisait à prêcher que des sermons imprimés, ou, s’il en avait fait de sa propre composition, examinés par des personnes choisies dans le Synode (N° 17, vol. G, p. 34. Synode de 1719). On savait par expérience dans quels égarements de doctrine et d’imagination étaient tombées et pouvaient tomber ces jeunes intelligences.

Lorsque le proposant avait en différentes occasions prouvé qu’il était à la hauteur de sa vocation, s’il le demandait, il était reçu prédicant. Pour obtenir ce titre, il lui fallait subir un examen. A la tenue du Synode il se présentait devant le modérateur et les députés. Il avait à répondre à certaines questions de doctrine et de morale. « Etablissez l’existence de Dieu, » lui disait-on, et en même temps on lui faisait des objections de ce genre : « Cette idée n’est-elle pas le fruit de l’éducation que nous ont donnée nos pères, de l’invention de quelques politiques, de la crainte des hommes ? Cette idée vient du cœur, mais le cœur est corrompu, et il ne sort rien de bon du cœur ; cette idée n’est donc pas bonne ? » On l’interrogeait aussi sur la création du monde, le péché, la divinité de Jésus-Christ, sa mort et sa résurrection, la Trinité, la Providence, l’Église, les assemblées, la divinité des Écrituresb.

Cependant on ne fit subir des examens semblables que plus tard, vers 1725, et quand les examinateurs commencèrent eux-mêmes à posséder quelques-unes de ces questions. Dans les premiers temps, on ne réclamait que beaucoup de zèle et la connaissance de l’Écriture sainte.

b – N° 7, t. II, p. 157. — V. aussi Pièces et documents, n° 5, de quoi se composa l’examen de Roux.

[« On ne recevra aucun pasteur dans l’Église qu’après un sérieux examen de sa doctrine et de ses mœurs, selon les préceptes de saint Paul, le docteur des nations, et selon la règle de la discipline ecclésiastique des Églises réformées de France, à laquelle nous nous conformons le mieux qu’il nous est possible. Ainsi, la compagnie des pasteurs a arrêté que ceux qui seront admis dans cette sainte charge doivent avoir le témoignage de mener une vie irréprochable, et posséder les lumières et les connaissances requises pour s’acquitter d’un si glorieux emploi, et puisque dans ce temps de calamité nous recevons des pasteurs qui n’ont pas acquis l’intelligence des langues par l’étude, au moins faut-il qu’ils aient les qualités ci-dessus désignées. » Synode du 7 février 1718.]

On leur demandait particulièrement s’ils s’engageaient à maintenir les règlements et la discipline des églises, et s’ils promettaient de vivre et de mourir pour la défense des quarante articles de la confession de foi. C’était tout. L’examen terminé, le modérateur s’approchait et au milieu d’un profond silence faisait une exhortation. La cérémonie se terminait par la prière, par des applaudissements, des félicitations et des embrassements réciproques.

[Voici un fragment d’un discours de consécration prononcé par Antoine Court :« 0 Dieu ! que ton amour et ta sagesse sont incompréhensibles. Tu suscites pour l’instruction et la consolation de tes Églises affligées des jeunes gens sans études, sans secours, sans moyens, qui nous édifient et qui nous charment par des réponses pleines d’onction et de sagesse, et qui sont tout prêts, non seulement à prêcher ta parole au milieu des dangers et des périls qui les menacent au milieu d’une violente et dure persécution, mais encore à sceller de leur sang les vérités de ton Évangile. Il ne faut pas moins que ta dextre pour faire des choses si grandes et si miraculeuses, et que ton amour pour veiller d’une manière si distinguée à notre salut… » N° 7, t. II, p. 164.]

Les fonctions du prédicant se rapprochaient beaucoup de celles du pasteur. Comme eux ils prêchaient, couraient le pays, convoquaient les assemblées, organisaient les Consistoires, faisaient respecter les règlements. Ceci seul les distinguait, c’est que n’ayant pas reçu l’imposition des mains, il ne leur était pas permis d’administrer les sacrements et de donner la Cène. Un des prédicants, — Vesson, — se permit un jour d’offrir la communion ; on lui en fit un crime, et ce ne fut pas le moindre des griefs qui, plus tard, le firent « déposer. » Les pasteurs, — et pendant longtemps on ne compta dans ce corps que Corteiz, Roger et Court, — avaient seuls le droit de s’acquitter de toutes les fonctions pastorales.

Malgré ces degrés, un peu trop marqués peut-être, et qui dans la pratique s’effaçaient souvent, il n’y avait personne qui eût le droit de s’attribuer une supériorité quelconque. L’égalité était absolue. « Que si vous remarquez quelque différence dans la conduite que nous tenons, disait Court, vous le savez, cela n’arrive que par l’obligation où nous sommes d’administrer la sainte Cène. Plût au ciel que tous, autant que nous sommes, eussions reçu l’entière ordination pour être en état de remplir toutes les fonctions du ministère évangélique, et qu’il me soit permis de vous exhorter ici, mon cher frère, d’aspirer à cette sainte vocation (N° 7, t. II, p. 219). »

Au début, lorsque Court commença à prêcher, les prédicants n’étaient pas payés ; ils vivaient où le hasard de leurs courses les conduisait, chez les fidèles qui leur offraient un gîte. Quelquefois ils prenaient pour eux l’argent des collectes faites à l’issue des assemblées. Sommes misérables ! Que pouvaient donner les pauvres gens qui assistaient à ces réunions ? Trois assemblées produisirent une fois un sol et six deniers. Mais au Synode de 1719, frappé des difficultés de leur position, Court proposa d’assigner des émoluments à ceux des prédicants qui étaient mariés(N° 46, cah. IV.). Vesson était accablé de dettes, et avait une nombreuse famille ; la femme de Corteiz, à Genève, vivait péniblement un peu à la charge de tous. Court obtint pour le premier quelques sacs de blé et de châtaignes avec vingt livres en argent, pour le second cinquante écus qui devaient être payés en argent et répartis sur toutes les églises.

« Il a été accordé pour la subsistance de la famille de Vesson, six salmées de blé, touzelle et seigle, deux salmées de châtaignes blanches, et trente livres d’argent, qui lui seront payées par quartiers ; suivant la répartition qui lui sera faite »

Il n’osa pas toutefois réclamer un traitement pour ses autres collègues ; les églises n’étaient pas assez riches. Cet état de choses dura quelque temps. Court raconte, non sans orgueil, que depuis 1713 jusqu’en 1723, les deux années exceptées qu’il passa à Genève, il servit les églises de France sans en recevoir un denier. Sa famille et quelques particuliers pourvurent à ses besoins. En 1721 cependant, on revint sur ce sujet et on décida que les Anciens payeraient aux pasteurs ce qui leur serait nécessaire pour « leur couverture et’leurs dépenses (N° 17, vol. G. p. 381). » Le Synode de 1723 précisa davantage. Cent livres par an, dit-il, payables en deux payements égaux seront accordées aux proposants qui battront la campagne, cinquante à ceux qui ne la battront point. Mais ce mince traitement n’était pas toujours compté. « Ceux qui servent, lit-on quelque part, ne furent pas payés. Ils ont perdu 30 pour 100, et le reste a été payé en papier. Les Anciens, pour surcroît, se dispensaient de faire les collectes, car lorsqu’ils se présentaient, on leur faisait « de mauvais compliments. »

[N°7, t. II, p. 297. Cela ressemble bien peu à ce que devait dire l’auteur du mémoire de 1738 (V. tome II) « Ensuite, on fait courir un chapeau, ou chacun met pour le prédicant ce qu’il juge à propos. Ces sortes de quêtes valent souvent plus de cent écus, et voilà le vrai motif qui engage ces sortes de gens à hasarder ce métier au risque de se faire pendre. »]

S’il y avait des règlements pour les prédicants et les Anciens, il y en avait aussi pour les fidèles ; le même ordre qui régnait parmi les chefs devait régner dans le troupeau.

Une des questions vitales pour le protestantisme était la question des baptêmes et des mariages.

[Question vitale en effet, et dont les conséquences devaient être considérables ! (V. tome II, chap. ix) La question de l’état civil prime toutes les autres au dix-huitième siècle. Tout y aboutit, tout en découle. Nous aurons occasion d’y revenir plus d’une fois.]

Avant la révocation de l’Edit de Nantes, les religionnaires, on le sait, se mariaient devant leurs pasteurs ; mais depuis la Révocation, privés et dépouillés de leurs anciens droits, ils étaient tenus de faire bénir leurs unions et de faire baptiser leurs enfants à l’église et par le prêtre. L’ordonnance de 1715 avait encore aggravé leur position. Convertis au catholicisme par arrêt royal, ils étaient désormais obligés de se conduire en bons et fidèles catholiques. Ils avaient pu, avant 1715, tout en bravant les édits et au risque d’encourir les peines édictées contre eux, se faire marier au Désert, dans les chapelles des ambassadeurs ou à l’étranger. Ils ne le pouvaient maintenant. Légalement le protestantisme n’existait plus en France. Tout homme donc qui ne se mariait pas à l’église n’était point marié, partant ne mettait au monde que des bâtards. Il ne leur était ainsi permis de se passer du prêtre qu’à la condition de perdre toute existence légale.

[De l’excès du mal devait sortir une amélioration. Le clergé en vint à regretter l’ordonnance de 1715. « Auparavant la perversion était sévèrement punie, disait un prêtre, on en avait même ôté la principale cause en défendant et en déclarant nuls les mariages des catholiques avec les prétendus réformés ; au lieu qu’aujourd’hui, sur le principe qu’il n’y a qu’une seule religion en France, la perversion ne peut être constatée. » V. tome II, p. 428.]

L’horreur de cette situation était augmentée par les cruelles formalités qui étaient attachées à la bénédiction du mariage. Le clergé avait remarqué que la grande masse des religionnaires, pour échapper à la sévérité des lois ou à une note infamante, s’étaient soumis à ses exigences et avaient recouru à son ministère, bien que leur abjuration, conséquence directe de leur comparution, ne fût sincère en aucune façon. Qu’avait-il donc fait ? Désireux d’éviter à tout prix la profanation des sacrements, il avait résolu de ne conférer le mariage qu’à ceux dont les sentiments religieux ne lui seraient pas suspects et qui auraient, pendant plusieurs mois, donné des preuves publiques et certaines de catholicité. Ici, il imposa des « épreuves » de quatre, six et douze mois ; là, avant d’inscrire sur les registres les noms des conjoints, il exigea d’eux des professions de foi écrites ou de vive voix.

Voici la formule d’abjuration qui était imposée en Languedoc aux nouveaux convertis : « Nous, susdits… croyons de ferme foi et confessons tous et un chacun des articles contenus au symbole de la foi duquel use la sainte Église romaine… Je crois en Dieu, le Père tout-puissant… Je crois à une sainte Église catholique, apostolique et romaine ; je confesse un seul baptême pour la rémission des péchés, et attends la résurrection des morts et la vie des siècles à venir. Ainsi soit-il ! — Je crois et embrasse fortement la tradition des apôtres et de la sainte Église, avec toutes les constitutions et observances d’icelle. J’admets et reçois la sainte Écriture et au sens que cette mère Église tient et a tenu, à laquelle appartient de juger de la vraie intelligence et interprétation de ladite Écriture, et jamais je ne la prendrai ni exposerai que selon le commun accord et consentement unanime des Pères. Je confesse qu’il y a sept sacrements de la loi nouvelle, vraiment et proprement ainsi appelés, institués par notre Seigneur J.-C, et nécessaires, mais non pas tous à chacun, pour le salut du genre humain, lesquels sont : le baptême, la confirmation, la sainte eucharistie, la pénitence, l’extrême-onction, l’ordre et le mariage, et par iceux que la grâce nous est conférée, et que d’iceux le baptême, la confirmation et l’ordre ne se peuvent réitérer sans sacrilège. — Je crois aussi et admets les cérémonies approuvées par l’Église catholique et usitées en l’administration solennelle desdits sacrements. — Je crois aussi et embrasse tout ce qui a été défini et déterminé par le saint Concile de Trente touchant le péché originel et la justification. — Je reconnais qu’en la sainte messe l’on offre à Dieu un vrai, propre, propitiatoire sacrifice pour les vivants et pour les morts, et que le corps et le sang avec l’âme et la divinité de J.-C, est vraiment, réellement, substantiellement au très saint sacrement de l’eucharistie, et qu’en icelui est faite une conversion de toute la substance du pain au corps et du vin au sang, laquelle conversion l’Église romaine appelle transsubstantiation. — Je confesse qu’il y a un purgatoire où les âmes détenues peuvent être soulagées par les suffrages et les bienfaits des fidèles. — J’avoue qu’on doit honorer et invoquer les saints bienheureux et régnants avec J.-C, lesquels prient et offrent à Dieu leurs oraisons pour nous, et desquels on doit vénérer les saintes reliques ; comme aussi que l’on doit avoir et retenir les saintes images de J.-C. et de sa bienheureuse mère, perpétuellement vierge, et des autres saints et saintes, en leur faisant l’honneur et la révérence qui leur appartient. — Je confesse que notre dit rédempteur J.-C. a laissé a son Église la puissance des indulgences et que l’usage en est très salutaire au peuple chrétien. Je reconnais la sainte Église catholique, apostolique et romaine, mère et supérieure de toutes les Églises. Je promets une entière obéissance au pape et saint-père, à Rome, successeur de saint Pierre, chef et prince des apôtres et vicaire de J. -C. J’approuve sans aucun doute et fais profession de tout ce qui a été décidé, déterminé, déclaré par les saints canons et conciles généraux, et spécialement par le Concile de Trente, et rejette et réprouve tout ce qui leur est contraire, et toutes hérésies condamnées et rejetées et anathématisées par l’Église… — Nous, tel… et telle… promettons, vouons et jurons sur ces saints Évangiles de persister entièrement et inviolablement jusqu’au dernier soupir de notre vie, moyennant la grâce de Dieu, en cette foi catholique, hors de laquelle il n’y a point de salut et nul ne se peut sauver, et tout présentement nous faisons, sans aucune contrainte, profession, et, tant qu’il nous sera possible, la ferons tenir, garder, observer et professer par tous ceux desquels nous aurons charge en notre maison et état. Ainsi, Dieu soit en notre aide et en saints Évangiles, sur lesquels nous le promettons, en faisant serment entre les mains de messire… vicaire général et official, à …, le… » ]

« Comment donner, disait un prêtre, un sacrement de l’Église, et un sacrement qui suppose la grâce et une conscience pure, à des gens qui font profession de ne pas croire à l’Église et qui ne donnent aucune marque de catholicité ? … Aussi exige-t-on partout quelque temps d’épreuve, pendant lequel on instruit les fiancés ; on exige ensuite une profession de foi par laquelle ils disent qu’ils croient tout ce que l’Église catholique, apostolique et romaine croit et enseigne, et qu’ils condamnent tout ce qu’elle condamne, et promettent de vivre et mourir dans cette foi. »

Voilà où en étaient réduits les religionnaires. Il leur fallait ou mentir et se parjurer, ou vivre sans existence légale et comme en dehors de la société. Si cruelle que fût cette dernière alternative, plus d’un aima mieux s’y soumettre que plier les genoux devant les autels d’une religion qu’il abhorrait.

« Je crois, écrivait déjà en 1711 le curé de Saint-Jean-d’Angély, qu’il est de mon devoir de vous représenter qu’il s’est fait dans une paroisse trois mariages de nouveaux convertis qui scandalisent les anciens catholiques et sont d’un pernicieux exemple pour les N. C. Jusqu’ici retenus, ils s’étaient beaucoup observés se tenant dans la soumission. A présent ils ne gardent plus de mesure, s’imaginant, sur l’impunité de ceux qui ont contracté de semblables mariages, qu’ils ont toute sorte de liberté, et qu’on n’est plus en droit de s’embarrasser s’ils font leur devoirc. »

c – Bibliothèque nationale, Mss. n° 7046, p. 12. (Août 1711.)

Et Chamilly écrivait encore de la Rochelle, en 1713 :

« Les prétendus réformés se marient aujourd’hui ainsi qu’avant la révocation de l’Edit de Nantes. Toute la différence qu’il y a, c’est qu’ils contractaient validement autrefois, quant aux effets civils, en observant ce qui était prescrit par les ordonnances royales ; au lieu qu’aujourd’hui, le roi ayant abrogé ces ordonnances par la révocation de l’Edit de Nantes, et ne se mariant pas en présence de leurs ministres, leurs mariages sont clandestins selon les lois de l’Église et de l’Etat. »

Ces infractions à la loi furent même assez nombreuses pour que la cour s’en inquiétât sérieusement. Elle comprenait en effet que si ces fâcheux exemples se généralisaient, c’étaient d’inextricables difficultés qui se préparaient pour l’avenir ; que l’Église ne regarderait jamais ces mariages comme valides, à moins qu’ils ne fussent de nouveau célébrés en présence du prêtre et sous les conditions fixées par les canons ; et que, si ces religionnaires dont elle niait officiellement l’existence, mais dont elle n’ignorait pas le nombre, prenaient décidément le parti de se passer des sacrements de l’Église, elle aurait un jour devant elle une multitude d’hommes dont les mariages seraient appelés concubinages et les enfants bâtards, qui ne pourraient ni tester ni hériter, et qui vivraient en France, dans le royaume, quoique Français et quoique sujets, hors la société et comme des parias.

[Le maréchal de Chamilly posait très bien dans son rapport les termes du problème qui devait se débattre plus tard (V. Bibliothèque nationale, Mss. n° 7046, p. 22.) ; et il n’était pas le seul. Plusieurs mémoires furent composés sur ce sujet et communiqués à d’Aguesseau qui, d’un trait, indiqua résolument le remède :

« Le mariage est aussi le contrat le plus important de tous ceux qui se passent dans la société. Le Roi en est le maître, et peut y établir telle règle que Sa Majesté jugera à propos, par rapport aux effets civils au moins ; mais pour le faire avec toute la circonspection que la chose le mérite, il sera nécessaire de demander l’avis des principaux magistrats du parlement de Paris et de ceux des provinces, tant sur les causes de cette nature qui s’y sont présentées et qui y ont été jugées ou qui y sont encore pendantes, que sur les règles générales qui y pourront être établies. » Bibliothèque nationale, Mss. n° 7016, p. 26.]

Pour être fondées, ses craintes étaient cependant à cette époque singulièrement prématurées. Si les infractions à la loi que lui signalaient ses intendants n’étaient point rares, elles n’étaient pas en nombre si considérable qu’elle dût en prendre déjà l’alarme. Elles n’étaient qu’un symptôme : le mal n’avait pas encore de profondes racines. Ce fut seulement vers 1730 que les mariages se multiplièrent au Désert, et que la totalité des protestants prit la résolution de se marier en présence des prédicants. L’abbé de Caveirac devait même assigner « à cette grande licence » une date plus reculée, l’année 1743. « Avant ce temps, dit-il, il y avait bien quelques mariages de la même espèce, mais c’était dans les montagnes du Vivarais et dans les Cévennes, et en si petite quantité qu’ils ne faisaient pas de sensations dans le royaume. »

[Mémoire politico-critique, où l’on examine s’il est de l’intérêt de l’Église et de l’Etat d’établir pour les calvinistes du royaume une nouvelle forme de se marier, et où l’on réfute l’écrit qui a pour titre : Mémoire théologique et politique au sujet des mariages clandestins des protestants, p. 19, in-8. (1750.)]

La vérité est, qu’en 1715, à la mort de Louis XIV, et sous la Régence, la plupart des religionnaires reculaient devant la note infamante dont on les menaçait, qu’ils se soumettaient à toutes les exigences du prêtre, et que c’était bien à l’église qu’ils allaient faire bénir et légitimer leurs unions. Chacun, il est vrai, essayait d’atténuer en quelque manière l’horreur des conditions qui lui étaient imposées. Ceux-ci affectaient de railler les cérémonies auxquelles ils assistaient, et ceux-là gagnaient un prêtre à prix d’argent pour qu’il les en dispensât. « Ils disent, écrivait le Père Guerrier, qu’ils trouvent des curés qui à la vérité se font bien payer, mais qui les marient pour leur argent. L’on m’écrit qu’ils se font donner jusqu’à quinze pistoles. Il est triste qu’il se trouve des curés qui fassent ces sortes de mariages qui, étant contre les dispositions des saints canons, font tort à l’Église et à l’Etatd. » Et en 1710 déjà, n’était-ce pas un évêque, l’évêque de Gap, qui dénonçait lui-même trente mariages de cette espèce bénis dans une seule de ses paroisses ? … Quoi qu’il en soit, la cour devait être sans inquiétude. Il n’y avait guère que « les gens du menu » qui bravassent l’autorité royale, et se fissent, au mépris des ordonnances, marier au Désert. Tous ceux qui avaient quelque soin de leur fortune et de leur établissement consentaient encore aux épreuves, à l’abjuration, et ne négligeaient pour arriver à leurs fins aucune des formalités que le clergé avait prescrites contre eux.

d – Bibliothèque nationale, Mss. n° 7046, p. 12.

C’est précisément contre cette condescendance et « cette lâcheté » fatale au protestantisme qu’Antoine Court et les Synodes s’élevèrent, dès la première heure, avec une très grande force. Quoi donc ! Etait-ce tout que de se rendre aux assemblées ! Leur courage n’allait-il qu’à venir entendre le prédicant, et leur vertu qu’à pleurer publiquement sur « leurs péchés ? » Etaient-ils protestants ou non ? S’ils l’étaient, qu’ils jetassent donc le masque de nouveaux convertis ! A cette heure terrible où se débattaient les destinées de la Réforme française, il fallait hardiment se ranger dans un camp ou dans l’autre, et dut-on perdre l’honneur, la fortune et la vie, marcher résolument derrière le drapeau qu’on s’était choisi.

Il était expressément défendu aux religionnaires de se marier à l’église et d’y faire baptiser leurs enfants. Ils étaient au contraire exhortés à se servir « des moyens que la Providence leur fournissait par le ministère de leurs pasteurs légitimement appelés dans l’église. »

[N° 7, t. III, p. 47. Synode de 1719. — On revint bien des fois sur cette grave et importante question. « Le 20 mai 1723, nous assemblâmes en Synode, dit Corteiz, les prédicateurs et les Anciens dépendant des Synodes de la montagne. La question affligeante qui entretint fort longtemps l’assemblée synodale, ce fut de ne point se marier dans l’Église de Rome. Le dessein est très bon, mais l’exécution difficile quand on n’est pas soutenu par le magistrat, ou plutôt que le magistrat fait la guerre et persécute la personne fidèle. La chose fut pourtant décidée de ne point se marier dans l’Église romaine, et principalement à cause des abjurations horribles exigées par icelle. Il faut donc se délibérer de faire la volonté de Dieu et de sortir de Babylone, et les prédicateurs de se faire devoir d’y exhorter le peuple, montrant à la jeunesse la nécessité de garder la pureté de la foi et l’innocence, sortir du royaume, ou bien, si l’on veut rester, se marier par ceux qu’on reconnaît pour ses légitimes pasteurs, sans avoir égard ni à la confiscation des biens, ni aux misères de ]a vie, ni aux emprisonnements, ni, en un mot, à toutes les peines que l’Église romaine inflige à ceux qui ne veulent pas encenser la Bête. »]

Pour les baptêmes, lorsque le prêtre demandait aux parents si leur enfant était baptisé, les parents devaient répondre affirmativement et s’opposer à ce qu’il fût rebaptisé par le curé ( N° 1, t. II. p. 21). Les mariages enfin, — et on revint sur ce sujet, — ne pouvaient être bénis par les prêtres de l’Église romaine. Les mariages mixtes, « bigarrés, » étaient également interdits. Le Synode de 1722 donna ordre à tous les Anciens d’avoir une attention particulière sur la jeunesse pour empêcher, autant que possible, qu’elle se « polluât par mariage avec la partie contraire (N° 7, t. I, p. 322). »

Les mariages, à cette époque, se faisaient en général au Désert, les baptêmes rarement ; le prédicant baptisait plus souvent dans des maisons isolées et dans des fermes. On sait peu de chose sur la façon dont se pratiquaient ces deux cérémonies ; pour en connaître le détail, il faut voir ce qui eut lieu plus tard, en 1743. Il est cependant à peu près certain qu’on agissait alors comme on agit dans la suite. Quand il y avait promesse de mariage, le ministre l’annonçait publiquement au Désert devant les fidèles, et s’il n’y avait ni opposition ni protestation, il procédait à la bénédiction, suivant la forme ordinaire des Églises réformées. Il marquait la date de la cérémonie sur un registre qu’il portait avec lui et délivrait un certificat aux nouveaux mariés. Lorsqu’il s’agissait d’un baptême, le ministre faisait promettre au père et à la mère de ne point consentir à ce que leur enfant fût rebaptisé, afin d’éviter la profanation « du nom adorable de la très sainte Trinité, le mépris du saint baptême et le scandale qu’il y aurait dans la réitération de ce saint sacrement. » Cette promesse faite, il répandait l’eau baptismale sur le front de l’enfant. Le nom de ce dernier, ceux du parrain et de la marraine, ainsi que du père et de la mère étaient ensuite inscrits sur son registre (V. Bullet., t. XIII, p. 12).

Ce n’était pas sans danger que ces cérémonies avaient lieu. En 1720, la femme d’un Ancien vint à accoucher. Son mari, craignant les espions et le curé, l’avait envoyée hors de la maison, dans une ferme isolée, pour y faire ses couches. Dès que l’enfant fut venu au monde, Corteiz le baptisa et huit jours après la mère, quoique fatiguée et encore souffrante, rentra au logis. A peine était-elle de retour, que le prêtre fit dire au mari qu’il savait tout et qu’il le priait de lui communiquer le « baptistoire » de son enfant. L’Ancien demanda un entretien particulier, refusa d’indiquer en quel lieu sa femme s’était accouchée, mais avoua que l’enfant était baptisé et qu’un prédicant avait présidé la cérémonie. Grand embarras. Le curé répliqua qu’il ne pouvait éviter de rebaptiser l’enfant. Le père, homme rude et zélé, argumenta, réclama, et déclara finalement que s’il ne pouvait rien empêcher, il ne livrerait pas du moins son enfant sans protester devant Dieu et devant les personnes présentes qu’il était déjà baptisé, et qu’il ne consentait pas qu’on lui administrât un second baptême. La journée se passa sans nouvel incident. Le lendemain, le curé accompagné d’une femme arriva dans la maison paternelle, s’empara de l’enfant, et malgré les protestations de l’Ancien, emporta le nouveau-né et le rebaptisa ». (N° 1, t. II, p. 262 ; 1720)

Cette misérable comédie autour d’un berceau se reproduisit souvent. Que de fois on vit de scènes semblables ! Il est facile dès lors de comprendre quelle inflexibilité il fallut montrer pour imposer ces règlements aux religionnaires. On en fut réduit à les placer dans cette dure alternative ou de sortir de l’Église, ou de se soumettre à la discipline qu’elle avait instituée.

Si malgré les défenses synodales, quelqu’un se mariait dans l’Église romaine ou y faisait baptiser ses enfants, il était aussitôt exclu de la sainte Cène. Il ne pouvait être réintégré dans ses droits qu’après avoir témoigné publiquement dans une assemblée, au pied de la table sainte et les genoux en terre, son regret d’être entré dans une église « impure, » et de s’être incliné « devant un prêtre idolâtre. » Si quelqu’un signait l’abjuration exigée par certains prêtres, il était une première fois excommunié pour dix mois. Si, par un second mariage, il retombait dans la même faute, il était tenu indigne d’être membre de l’Église et excommunié dans les assemblées publiques. Cette excommunication ne pouvait être levée que lorsque le coupable donnait des signes non équivoques de repentance et avait manifesté sérieusement le désir de rentrer « dans la paix de l’Église. » (N° 7, t. III, p. 47. Synode de 1719)

Quelques fidèles, indécis, voulaient biaiser, cherchaient des échappatoires. Ils disaient pour leur défense que c’était leur corps seulement qui fléchissait devant l’idole, non leur âme, qu’ils ne varieraient plus, que c’était une parenthèse dans leur vie. « Parenthèse ! leur répondait-on. Dieu veut que nous le glorifions en nos corps et en nos esprits. C’est le tenter que d’espérer de se relever ; aller sciemment dans le péché, c’est ignorer si on en sortira ( N° 17, vol. G. ; 1721). » Et, lorsqu’on passait outre, l’article du règlement était sévèrement appliqué. C’est ainsi qu’un jour, dans une grande assemblée, Corteiz refusa de donner la communion aux personnes qui s’étaient mariées dans l’Église romaine. « Elles furent fort consternées, dit-il, quand elles entendirent que ceux qui avaient fait infraction en se mariant à la messe devaient faire reconnaissance publique. »

La sévérité devait s’exercer avec d’autant plus d’éclat, que quelques-uns, et ce n’étaient pas les moindres, faisaient preuve d’une plus grande condescendance. Un prédicant qui avait collaboré à la rédaction des règlements, non seulement ne prohibait pas les mariages à l’Église, mais encore les tolérait et les encourageait. C’était Jean Huc. Cet homme qui avait, à son retour de Genève, passé quelque temps à Montpellier, avait été dans cette ville entretenu par des catholiques ; il avait là probablement puisé certaines doctrines sur la résurrection un peu hasardées et qui devaient plus tard inquiéter ses collègues. Mais c’est de là sans aucun doute qu’il avait rapporté la conviction qu’on pouvait, sans péché, se marier à l’église et signer les abjurations dont le clergé avait établi la formule. Il disait que dans le premier cas on ne commettait pas un péché, mais une simple pollution, que dans le second, on pouvait sans blesser sa conscience, sans trahir la religion et sans renier Jésus-Christ, répondre aux prêtres qu’on abjurait les hérésies de Calvin, parce qu’ils ne demandaient pas d’abjurer la religion de Jésus-Christ. Et Court, reprenant ces derniers mots, s’écriait naïvement : « Comme s’il ne fallait pas entendre que sous cette expression d’hérésie on veut et on entend de nous faire abjurer la croyance de la religion que professait Calvin qui n’est autre que celle de Jésus-Christ et de ses apôtres (N° 7, t. I, p. 8. 1719). » Quoi qu’il en soit, de telles paroles dans la bouche de Huc étaient dangereuses. Les fidèles se soumettaient difficilement à la rigueur de la discipline ; aussi, voyant un prédicant subvenir à leur embarras et les soutenir dans leurs hésitations, commençaient-ils à former autour de lui un parti très nombreux. Heureusement les partisans de l’ordre étaient décidés à ne point laisser échouer l’œuvre qu’ils avaient entreprise. Un Synode fut tenu en 1719, au mois de septembre ; soixante membres y assistaient et Corteiz en était le modérateur : « Vous me parlez, écrivait-il, de Huc, dit Mazel, et de l’admonester doucement. Ceux qui vous ont donné cet avis sont des personnes très sages ; mais, hélas ! ce n’est pas moi qui l’ai démis, ce sont ses erreurse. » Huc en effet dans cette assemblée fut interdit et déposé pour avoir prévariqué aux articles des règlements. Mais ce vieillard, très ignorant, était d’une singulière opiniâtreté. Loin de se soumettre à la décision de ses supérieurs, il continua, dans les hautes Cévennes où il s’était retiré, de propager ses sentiments sur les abjurations et les mariages, comme sur les autres articles de la foi. Il eut bientôt ses disciples. Deux proposants, envoyés par le Synode, vinrent le trouver, et dans une assemblée lurent aux fidèles un livre imprimé, dans lequel l’auteur s’élevait contre ceux qui se faisaient marier ou faisaient baptiser leurs enfants par des prêtres romains (N° 17, vol. G, n° VI. 1720). » Corteiz, inquiet de cette opposition, encore qu’elle fût confinée dans une seule contrée, — il l’appelait la contrée de Mazel, — s’y rendit lui aussi, pour ébranler dans l’esprit des religionnaires le crédit de son collègue. Pictet enfin écrivit de Genève aux partisans de Mazel pour les rappeler au sentiment du devoir, au respect de l’ordre et de la discipline. Mais tous les efforts furent inutiles. La popularité de Huc était considérable. Les membres du Synode et les prédicants passèrent « pour des émissaires du démon, » et il ne fallut rien moins qu’une lutte incessante, la trahison d’un faux frère et le martyre de Jean Huc, pour que cette manière de schisme cessât définitivement.

e – N° 7, t. I, p. 8 ; et n° 17, vol G, p. 33.

Cette opposition n’avait pas été la première. Elle avait été faite au nom des fidèles et soutenue par eux : de là son importance. Mais, en 1716, trois ans avant qu’elle se manifestât, un prédicant s’était déjà élevé contre la réorganisation de l’Église. Jean Vesson se plaignait des obligations auxquelles on l’astreignait ; il avait refusé de faire examiner ses sermons, ne s’était point rendu aux Synodes, avait donné la sainte Cène, quoiqu’il n’en eût pas le droit, et avait convoqué des assemblées avec une extrême imprudence ; pour tout dire « il faisait bande à part, sans excuse légitime, » violait la discipline et calomniait ses frères. Il luttait, malheureusement pour lui, contre un pouvoir trop affermi déjà pour qu’il le pût ébranler. Un Synode tenu au mois de février 1718, l’assigna à sa barre et, comme il ne s’était point présenté, le démit de ses fonctions.

[« La compagnie examinant les mœurs des pasteurs et ayant trouvé que malgré une première, une seconde et une troisième admonition le Sr Jean Vesson, pasteur extraordinaire, persiste dans une conduite très repréhensible à plusieurs égards, elle l’a, d’une voix unanime et en vertu de l’article 47 de la discipline ecclésiastique des Églises réformées de France, déposé et démis comme coupable de plusieurs fautes graves et principalement comme schismatique, s’étant séparé de la compagnie de ses frères, sans excuse légitime, et ayant rejeté les instances de plusieurs fidèles qui le priaient de se rendre au présent Synode pour entendre la censure qui lui serait faite. Ainsi ledit Sr Jean Vesson demeurera interdit par défaut, jusqu’à ce qu’il donne des marques d’une sincère repentance et qu’il ait édifié l’Église par son retour, autant qu’il peut l’avoir scandalisée par sa mauvaise conduite. »]

Une porte de salut lui était cependant ouverte. On décida qu’il serait réintégré dans sa charge de prédicant, s’il donnait des marques de repentir, et réparait sa faute devant un colloque. Vesson comprit que les temps étaient changés et, en 1718, -au mois de mars, il fit sa soumission entre les mains de Corteiz, de Rouvière et d’Antoine Court. (N° 1, t. II, p. 20 et 23.)

Ce furent les seuls obstacles que le parti de l’ordre eut à vaincre. Dès lors, recrutant chaque jour de nouveaux membres, fort de l’adhésion de tous, modifiant ou perfectionnant ses règlements et le rouage de sa discipline, il prit par la force des choses une importance croissante. L’ordre finit par s’établir ; et ce mot qu’Antoine Court avait mis sur son drapeau à côté de cet autre : Réveil, fut entouré d’un tel prestige aux yeux des Églises étrangères et de l’Église même de France, qu’il amena le triomphe de l’œuvre à laquelle le jeune prédicant s’était dévoué.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant