Histoire de la restauration du protestantisme en France

VI
Rêves et illusions
(1744)

Le protestantisme s’affirme ; situation prospère. — Joie d’Antoine Court. — Églises de Normandie. — Églises du Poitou, de la Guyenne, Rouergue, Provence, Dauphiné, Languedoc. — Ardeur des protestants. — Les assemblées du Désert. — Tolérance du gouvernement — Les protestants s’enhardissent. — Baptêmes et mariages. — Synode national. — Son importance. — Ouverture du Synode. — Sa composition. — Court décline la dignité de modérateur du Synode. — Décisions du Synode. — Protestations de fidélité. — Maladie de Louis XV. — Tristesse des protestants. — Clôture du Synode. — Rabaut communique a l’intendant les délibérations. — Indignation de Bernage. — Les protestants espèrent voir la révocation de la déclaration de 1724. — Le clergé commence à s’irriter. — Ses calomnies. — Protestations des pasteurs du bas Languedoc. — Obstination du clergé : ses plaintes. — Mécontentement de la cour. — La persécution semble près de recommencer. — Court et le prince de Hesse. — Mesures prises par les associés pour les fidèles affligés. — Comité central de Lausanne. — Comités d’action en France et à l’étranger. Derniers succès. — Fin de l’année.

L’année 1744 marque une date importante dans l’histoire de la restauration du protestantisme. Jusqu’à présent il n’avait fait ni bruit, ni éclat. Il s’était propagé sourdement à travers la France, de villages en villages et de villes en villes, évitant le grand jour, cherchant l’ombre et le silence pour accomplir son œuvre. — Maintenant le voici prêt. Il s’affirme et se montre. Il peut recruter encore de nouveaux adhérents, s’établir dans plus d’une province, compter un nombre plus considérable de pasteurs ; tel qu’il est, il ne craint point de paraître en pleine lumière. Il se sent fort et il veut le prouver. Son audace s’accroît. Il ne se cache plus, il brave les prêtres, il prie publiquement.

C’est visible partout. Lorsque Antoine Court arrive à Lausanne, il est si ravi de ce qu’il a vu, qu’il ne peut contenir l’explosion de sa joie. Ses récits sont un chant de triomphe. Il voyage, il tient des conférences, il veut faire participer à son enthousiasme tous ceux qui s’intéressent au sort des Églises. A peine chez lui, il se dispose à partir pour Berne. Abandonnez ce projet, lui répond-on ; le Résident de France a connu votre départ, il s’en est ému, et il accuse LL. EE. d’être de connivence avec les religionnaires. « … Il serait facile de nous imputer encore le dessein d’attaquer le roi au milieu de son royaume, en envoyant des émissaires pour soutenir son peuple — selon leur langage — dans la désobéissance et dans l’erreur… » ( N° 36, p. 103.) Alors, car il a hâte de l’annoncer : « J’ai laissé, Monseigneur, mande-t-il à l’advoyer Steiguer, les protestants de la France dans un état de zèle inexprimable et une situation plus heureuse, sans comparaison, qu’aucune de celles du temps qui s’est écoulé depuis la révocation de l’Edit de Nantes. Le zèle parmi eux est inexprimable, leur attachement et leur fidélité au gouvernement de qui ils dépendent est à toute épreuve, et leur nombre aujourd’hui reconnu dans tout le royaume est peut-être tout aussi grand qu’il l’était lorsque cet édit fut révoqué … » Il ne tarit pas sur ce sujet, il revient sans cesse sur ce thème favori, comme un homme qui, après avoir longtemps caressé un rêve, en voit la réalisation.

Heureuse année en effet ! Il faut s’y arrêter avec d’autant plus de complaisance qu’elle fut suivie de plus grands malheurs. C’est une halte entre deux étapes douloureuses et fatigantes.

En 1744, la guerre continuait. Louis XV avait hérité des embarras que lui avait légués Fleury, et s’essayant au pouvoir, il s’efforçait de trancher avec son épée ce que sa diplomatie n’avait pu dénouer. Il s’était mis à la tête de son armée. Il avait assiégé et pris Courtrai, fait chanter le Te Deum à Lille, et tel avait été l’éclat de ses premiers coups que les Hollandais effrayés venaient de lui envoyer des ambassadeurs.

C’est en ce moment qu’Antoine Court arriva en France.

La France protestante comptait trente-trois pasteurs. La Normandie avait Préneuf ; le Poitou : Loire, Pradon, Dubesset ; la Guyenne et le haut Languedoc : Viala, Corteiz (neveu) ; le Languedoc : Claris, Betrines, Rabaut, Pradel, Clément, Defferre, Joseph, Molines, Gain, — Combes, Corteiz, Roux, Gabriac, Teissier, Boyer, — Peyrot, Coste, Désubas, La Combes, Blachon ; le Dauphiné : Roger, Ranc, Voulan, Noyer, Roland, Faure. — Ce nombre était insuffisant déjà pour des besoins qui croissaient chaque jour.

C’est d’après une liste de 1747, que nous donnons ces noms. Nous n’arrivons pas cependant au chiffre de trente-trois, indiqué par Antoine Court.

La Normandie était remplie de protestants, et quoique réveillée depuis peu d’années, comptait cependant dix-sept Églises. Il n’y avait qu’une ombre au brillant tableau qu’en faisait Préneuf. Rudemare, l’ancien prédicant, s’était mis à la tête des vieux religionnaires, et faisait au nouveau pasteur une guerre sourde, incessante. Il contestait la mission de Préneuf, déclarait qu’il n’était pas ministre, ou qu’il avait acheté son titre à prix d’argent ; il entravait toutes ses démarches.

Dans le Poitou, la Saintonge et l’Aunis, les assemblées étaient fréquentes, et attiraient un grand concours de religionnaires. On y voyait paysans et gentilshommes : les riches se faisaient remarquer par leur zèle. Nulle crainte d’ailleurs. On n’était pas inquiété, on célébrait le culte au grand jour, et dans ce pays si affreusement persécuté, florissaient trente Églises réparties en douze arrondissements. Chaque arrondissement comptait sept mille fidèles.

Cette partie de la Guyenne qu’on appelait l’Agénois était en pleine prospérité. La haute Guyenne et le Rouergue possédaient neuf Églises et le nombre allait s’en accroître. Le comté de Foix donnait les plus grandes espérances. La Provence, dans laquelle n’avaient que rarement prêché Roger et ses collègues, comptait quelques petites Églises.

La principauté d’Orange si cruellement opprimée que le protestantisme semblait n’y avoir pas laissé de traces, n’avait point encore de pasteurs. Mais tel était le nombre et la piété des fidèles, que de quinze et de vingt lieues, on les voyait se rendre à Nîmes ou à Uzès par bandes de sept à huit cents. Ils venaient assister « aux prêches. » « Les gens d’Orange, disait l’évêque d’Uzès, viennent ici, dès la veille, pour assister aux assemblées. »

Que dire du Dauphiné et du Languedoc ? Le Dauphiné n’avait pas moins de soixante Églises. Le Languedoc avait atteint son plus haut degré de prospérité ; il ne lui restait plus qu’à conquérir le Montalbanais, et cette conquête devait avoir lieu vers la fin de l’année. Nîmes comptait vingt mille religionnaires.

Mais ce qui était plus remarquable encore, c’était l’ardeur, l’enthousiasme, l’audacieuse confiance que montraient les protestants. Le temps n’était plus où sous le coup de surprises imminentes, ils se réunissaient dans les lieux déserts pour prier Dieu en commun. Alors on ne s’assemblait qu’aux heures nocturnes ; il fallait s’évader de la ville ou du village en grand secret ; on redoutait les espions et les soldats ; on se cachait dans les endroits ignorés pour entendre la parole du prédicant ; alors les assistants n’étaient guère que de petites gens, sans instruction et sans influence… Ce temps n’était pas loin. Qui n’avait vu ces choses ? Il fallait à peine remonter aux derniers mois des dernières années. — Tout était maintenant changé. Il ne manquait aux religionnaires que des temples et des cloches sur leurs temples ; à les voir, on eût cru qu’ils jouissaient de la même liberté que leurs pères avaient eue sous Henri IV.

Leurs assemblées religieuses se tenaient en plein jour, souvent à la porte des villes. Antoine Court en présida une aux portes de Nîmes, au-dessous de là Tour Magne. Le lieu de ces assemblées était connu par tout le monde, et depuis quelque temps c’était toujours le même. Les fidèles s’y rendaient ouvertement, portant à la main leurs psaumes et leurs bibles ; on les voyait s’avancer par petits groupes, sur les routes poudreuses, munis chacun de sièges et de « pliants, » Les soldats restaient immobiles et assistaient indifférents à ce spectacle ; les catholiques riaient parfois et les poursuivaient de huées ; plus souvent, piqués par la curiosité ; ils se mêlaient à la bande et allaient écouter le pasteur. L’assemblée était formée en quelques minutes ; c’est autour de la chaire portative, en bois, que se groupaient les protestantsa. Les sièges s’alignaient, les tentes se suspendaient aux arbres, et bientôt après, le ministre vêtu de sa longue robe noire, commençait le culte. Admirable tableau ! On vit jusqu’à vingt mille fidèles s’asseoir à ces assemblées et couvrir un espace de huit cents toises. Paysans et seigneurs, tous s’y rendaient. Depuis le jour où le danger avait disparu, la classe riche avait honte de sa longue apostasie, et s’efforçait par l’ardeur de sa piété de faire oublier « sa lâcheté passée. » « Le gentilhomme, écrivait Court, l’avocat, le médecin, le bon bourgeois, le riche marchand a le même empressement… que le laboureur et l’artisan. » « Tout va aux assemblées, écrivait de son côté l’évêque d’Uzès, les personnes même qui n’y auraient jamais autrefois voulu paraître : procureurs, notaires, marchands, bourgeois, notables, le gentilhomme même, seigneur de place ; On y mène jusqu’aux enfants qui commencent à marcher… Quand on demande aux gens d’une certaine sorte qui avaient méprisé jusqu’ici les assemblées pourquoi ils y vont aujourd’hui, ils répondent qu’ils ne croient pas contrevenir aux ordres du roi, parce que le roi le sait bien et qu’il le souffreb. » Cette foule écoutait, avec ravissement ; elle était là, haletante, en plein champ, sous les rayons du soleil, les poitrines oppressées, les yeux humides, l’oreille tendue. La joie, l’étonnement se peignaient à la fois sur ces austères figures ; on se regardait, on s’interrogeait. Etait-il donc vrai qu’on fût libre, qu’il fût permis de s’assembler ainsi aux portes mêmes de la ville. A peine osait-on y croire. Puis on reprenait courage en considérant l’état présent des choses, on endormait ses craintes au chant monotone et immense des psaumes, et on se replongeait dans la vision entrevue. Si d’ailleurs, cette liberté devait être un jour supprimée, il fallait en jouir sans arrière-pensée. On se dédommageait de soixante ans de privations. A peine avait-on annoncé un prêche, que les protestants accouraient en foule. Prêcher, c’était trop dire ; il suffisait d’un baptême, d’une réunion quelconque où devait paraître ou parler le ministre. Court fut prié, un jour, de se rendre en pleine campagne pour baptiser un enfant ; il tarda quelque peu à venir au rendez-vous. Lorsqu’il arriva, une multitude était déjà réunie, et il fut obligé de célébrer le service. « On prêche toujours, qu’il ne faut pas de nombreuses assemblées, mais ceux qui le disent, ignorent sans doute qu’elles se convoquent d’elles-mêmes. » Et La Devèze d’un mot confirmait ces paroles : « Je ne vois, mandait-il à Le Nain que des assemblées multipliées et nombreuses, où ils vont aussi publiquement que nous allons dans nos Églises. » (Archives nationales. TT, 336. Juin 1744.)

a – « On y portait une chaire décorée pour le ministre, écrivait l’évêque d’Uzès, et des chaises pour les auditeurs. »

b – Archives nationales, TT, 339. (1744.)

Qui n’a vu ce vieux tableau de Bose représentant une assemblée au Désert ? La gorge est étroite ; elle est resserrée entre deux rochers qui la surplombent et la cachent. C’est en plein midi. Depuis longtemps déjà, l’assemblée est réunie. Dans le fond, adossé au roc, un ministre en robe noire officie. Autour de lui les fidèles pressés écoutent attentivement ses paroles. Au sommet du rocher, des sentinelles font le guet. — Animez la gravure, donnez la vie au dessin, vous aurez l’image assez exacte de ce qui se passait en 1744. C’est bien ainsi qu’étaient les assemblées du Désert.

Voici encore une relation envoyée à l’intendant par un de ses émissaires. Nous insistons à dessein.

« Le 6 du mois de septembre, l’on a tenu une assemblée dans un pré entre Paleville et Couffinal, diocèse de Lavaur, en Languedoc ; elle était composée d’environ sept ou huit mille personnes arrivées de toutes parts, de Nîmes, de Montpellier, de Castres, Puylaurens, Mazamet, d’Anglas, de Lacaune, de Roquecourbe, de Mazères, Saverdun et autres lieux : il y avait deux ministres, un proposant et deux chantres. Les ministres étaient en robe de docteur avec de grands collets. Ils ont demandé à l’assemblée, après leur avoir fait un assez long discours, s’ils voulaient faire la Cène : ils ont répondu que oui. Les ministres avec les deux chantres ont entonné et chanté plusieurs psaumes en musique, entre autres l’Exaudiat et le Te Deum ; ils ont ensuite prêché et publié dix-neuf bans de mariage. Après cette publication ils ont fait faire la Cène à ceux qui ont voulu. Ils ont été loger chez quelques particuliers qui les ont reçus à bras ouverts. J’ai leurs noms dans la lettre que je viens de recevoir. » Archives nationales. TT, 336-337. (Septembre 1744.)



L’assemblée au Désert

Les mêmes sentiments qui poussaient les protestants à ces réunions, leur faisaient accomplir leurs autres devoirs. Jusqu’alors, malgré les recommandations des pasteurs et les règlements des Synodes, ils avaient souvent fait baptiser leurs enfants et bénir leur mariage par les curés. Les infractions à la discipline établie étaient communes. Cette année on n’enfreignit plus la règle. A la fin de chaque prêche, les pasteurs baptisaient un grand nombre de nouveau-nés ; et donnaient la bénédiction à de jeunes et même à de vieux mariés. On vit ainsi célébrer l’un après l’autre le mariage du grand-père, du fils et du petit-fils. Les ministres ne pouvaient suffire à la tâche. Celui-ci dans le Poitou avait célébré jusqu’à trois cent quatre baptêmes ou mariages, celui-là quinze dans un seul dimanche.

Les actes d’apostasie avaient toujours répugné aux religionnaires. Ils ne s’y étaient résignés que comme à une dure nécessité. Lorsque les unions les plus saintes n’ont devant les magistrats aucune valeur, lorsqu’on ne peut ni tester, ni hériter, lorsqu’on encourt la note de bâtardise et de prostitution, et que d’un simple mot on peut éviter cette honte, il est facile de comprendre que, tout en rougissant de sa lâcheté, on succombe à une tentation si grande. C’est ce qu’avaient fait un grand nombre de réformés, les bourgeois principalement et les gentilshommes.

Mais aujourd’hui qu’une ère de tolérance semblait s’ouvrir, ils réparaient avec joie leurs fautes passées. Tout d’ailleurs s’accomplissait avec le plus grand ordre. Les baptêmes, devant témoins, se faisaient au Désert ; on inscrivait le nom de l’enfant et celui des parrains sur un registre ; puis, le registre était confié aux soins du pasteur. Pour les mariages, on publiait les bans dans deux assemblées consécutives, et s’il n’y avait ni opposition, ni protestation, on célébrait officiellement, en présence de l’assemblée, l’union des deux conjoints.

Voici un certificat de baptême :

« L’an mil sept cent quarante-quatre et le treizième septembre, j’ai baptisé Marie Labrac, née le huitième du courant, fille légitime de Jean Lebrac et à Jeanne Mourier, du lieu de Rouhr, paroisse de Gluiras. Le parrain a été Pierre Robert, et la marraine Marie Pestre, tous de la susdite paroisse. » Signé : Coste, ministre.

Voici encore un certificat de mariage, de date un peu plus reculée :

« Nous, ministre du St. Évangile, soussigné, certifions à tous ceux qu’il appartiendra, que le 31 octobre 1762 fut béni par nous, suivant la forme ordinaire de nos Églises protestantes et réformées, sans qu’il nous soit apparu aucun empêchement civil, ni canonique, après plusieurs publications, le mariage du sieur Pierre Chaudurié, fils légitime à Isaac Chaudurié et de demoiselle Catherine Lassabuire, habitants du village de Vesoux et de Laurenque, juridiction du Gévaudan, en Agenois, avec Mademoiselle Marie Daugean, fille légitime du sieur P. Daugean et de demoiselle Elisabeth Vergnol, habitants de Grossé, susdite paroisse, en présence de plusieurs fidèles et notamment des sieurs J. Delbosens, J. Raut, A. Labie et J. Froutin, ainsi qu’il appert par notre registre. En foi de quoi j’expédie le présent certificat, ce 3 février 1763. » — Signé : Boutiton, pasteur.

Les pasteurs en effet consignaient sur leurs registres les noms des nouveau-nés et ceux des jeunes mariés. Ils le faisaient avec un soin minutieux ; ne portaient-ils pas avec eux l’état civil d’un million de Français ? Les droits de tout un peuple se trouvaient dans ces cahiers — Le Synode national du 1744 ajouta ceci (article XXI) :

« Dans chaque Église, on sera exact à tenir un registre de baptêmes et de mariages ; et on y fera signer des témoins en nombre suffisant, savoir : deux aux baptêmes et aux mariages, autant que l’on pourra trouver ce nombre. »

« Ce qu’il y a de plus déplorable, écrivait un évêque, c’est que la plupart de ces nouveaux convertis qui fréquentaient les Églises et faisaient leur devoir de catholiques, n’y paraissent plus du tout ; ils négligent de porter leurs enfants à l’Église pour les y faire baptiser, et ils attendent pour cela quelqu’une de leurs assemblées. » (Archives nationales, TT, 336. 1744.)

C’est au milieu de ce concours d’heureux événements que le Synode national s’ouvrit au mois de juin.

« Je suis, écrivait Court, beaucoup occupé pour ce qui a du rapport à cette assemblée, et aux choses qui doivent s’y traiter. Il y aura des députés de Normandie, de Poitou, de Guyenne, du haut et du bas Languedoc, des Cévennes, du Vivarais et Dauphiné. Nous n’avons pas de nouvelles de tous, mais nous savons que ceux de Normandie sont en chemin depuis le 20 du mois passé, d’où nous jugeons que ceux des provinces éloignées en feront de même. J’inviterai à ce Synode des personnes de distinction et éclairées, quoiqu’elles n’aient point charge dans l’Église… » Les affaires étaient graves en effet, et l’assemblée importante. Il s’agissait de profiter de ce premier moment de liberté pour prendre les mesures nécessaires, réunir en un seul faisceau les forces disséminées, connaître dans le détail la situation, et voir ce qu’il importait de faire pour assurer l’avenir. Depuis longtemps déjà, depuis 1735, aucun Synode national ne s’était réuni. Le dernier s’était surtout occupé de la querelle de Boyer, et on n’y comptait que les représentants du Languedoc et du Dauphiné. Il restait à joindre à ces deux provinces les autres provinces du royaume, et à unir par un lien officiel tous les protestants de France. Pendant de longues années, et avec une admirable persévérance, de hardis missionnaires n’avaient cessé, à travers mille périls, de parcourir des pays d’où le protestantisme avait été presque entièrement banni. Il était juste de convoquer dans une assemblée solennelle tous les acteurs de ce drame, tous les héros de ces luttes. Le protestantisme français allait compter ses forces ; il allait présider lui-même à ses destinées.

Le 18 juin, dans une métairie, près de Ledignan, le Synode commença ses délibérations. Il était composé de vingt et un députés et de dix pasteurs. La Normandie avait envoyé Préneuf ; le Poitou, l’Aunis, l’Angoumois, la Saintonge et le Périgord : Jean Loire et deux anciens ; le haut Languedoc et la basse Guyenne : Michel Viala et sept anciens ; le bas Languedoc : Paul Rabaut et Simon Gibert, accompagnés de quatre anciens ; les Cévennes : Jean Roux et Jean-Pierre Gabriac, accompagnés de trois anciens ; le Vivarais et le Velay : Pierre Peirot et Mathieu Majal (Désubas), avec deux anciens ; le Dauphiné enfin : trois anciens et Jacques Roger.

Lorsque les membres du Synode furent réunis, on procéda à l’élection des membres du bureau. Viala fut nommé modérateur, Rabaut modérateur adjoint, Peirot secrétaire, et Roger secrétaire adjoint. C’est Antoine Court que le Synode avait d’abord choisi pour modérateur, mais il avait décliné cette dignité, craignant que son nom ne compromît auprès de la cour le succès que l’on attendait de cette réunion. Il n’avait consenti qu’à aider les députés de ses conseils, sans accepter d’autre titre que celui d’adjoint modérateur. En réalité, ce fut lui qui dirigea le Synode, proposa les divers articles, et les fit l’un après l’autre unanimement adopter.

Court dit quelque part qu’il n’était point seulement venu en France pour mettre fin au schisme de Boyer, mais encore pour enraciner chez les protestants les sentiments de fidélité au roi, et établir des liens uniformes entre toutes les provinces de France. C’est sous ces deux chefs qu’on peut ramener presque toutes les décisions du Synode.

Il fut résolu que les Églises célébreraient à la fin de l’année un jeûne solennel pour la conservation de Louis XV et le succès de ses armes, pour la cessation de la guerre et pour la délivrance de l’Église ; que tous les pasteurs feraient au moins un sermon chaque année sur les devoirs des sujets envers leur souverain ; enfin, que les fidèles seraient exhortés à souffrir patiemment les mauvais traitements auxquels ils pourraient être exposés pour leur religion.

Voilà pour le roi, voici pour l’union des Églises.

Aucune province, à moins d’affaires pressantes, ne devait écrire au roi ou à ses représentants, sans avoir au préalable consulté les pasteurs d’une autre province. Les Églises devaient toutes, pour observer l’uniformité, célébrer en plein jour le culte public. Elles ne pouvaient en outre se servir que de l’Abrégé du catéchisme d’Osterwald, et elles étaient invitées à acheter le livre des Réflexions composé par le même auteur. Lorsqu’une province avait besoin d’un pasteur, elle était engagée à le demander au Synode de la province qu’elle croyait en état de le lui accorder. Il était interdit à un pasteur de sortir de sa province pour aller exercer son ministère dans une autre, sans être muni de lettres de ses confrères. Le Vivarais et les Cévennes devaient prêter un de leurs ministres aux Églises de Guyenne et de Poitou ; le bas Languedoc et le Languedoc devaient suivre cet exemple pour la province et la ville d’Orange. Un registre serait tenu où l’on coucherait non seulement les articles des Synodes provinciaux, mais encore les lettres et les autres écrits qui pourraient être utiles à l’Église entière. Le bas Languedoc enfin serait chargé de convoquer pour un temps prochain un nouveau Synode national, et donnerait avis aux autres provinces du lieu et des matières que l’on y traiterait.

Mais cela ne suffisait point. Si la situation du protestantisme était prospère, elle était loin d’avoir atteint son apogée. Le sort des Églises dépendait toujours d’un caprice du gouvernement, et comme la tolérance dont on jouissait n’avait, pensait-on, d’autre cause que le bon vouloir du roi, ainsi ce même bon vouloir pouvait renverser l’échafaudage des espérances et faire renaître la persécution. Il fallait donc lier la volonté de Louis XV par un acte formel : le retrait des édits.

Pour atteindre ce but, la marche était simple, sinon sûre. On devait apaiser le clergé et gagner les sympathies du roi. Le Synode défendit donc aux pasteurs de s’occuper dans leurs sermons de points de controverse, et aux fidèles de répondre, sans autorisation, aux lettres de polémique. Il exhorta même les premiers à ne parler qu’avec beaucoup de circonspection des souffrances du protestantisme. D’un autre côté, il décida qu’on présenterait une requête à Louis XV au nom de tous les religionnaires du royaume, et qu’une apologie serait composée, où ils justifieraient leurs assemblées, leurs mariages et leurs baptêmes.

Il était en effet important pour les Églises de protester de leur dévouement à la monarchie. Le clergé les calomniait. Il leur faisait une guerre sourde, continue, pleine d’embûches. Tantôt il représentait les religionnaires comme prêts à se révolter, tantôt il parlait de leurs réunions au Désert comme de conciliabules où l’on complotait contre l’Etat et contre le roi. Il devait inventer encore de plus odieuses calomnies. A cet ennemi invisible, toujours sur la brèche, dont les réclamations étaient toujours accueillies et les plus grossiers mensonges sans cesse écoutés, il était nécessaire d’opposer la vérité, et surtout de l’exposer d’une voix si haute que les plus obstinés fussent obligés de l’entendre.

Cependant les actes des religionnaires étaient assez éloquents. Tandis que le Synode continuait ses délibérations, un bruit étrange se répandit : « Louis XV au milieu de ses succès militaires était tombé malade à Metz ; il se mourait. » L’assemblée, à cette nouvelle, dans un élan spontané, se jeta à genoux pour demander à Dieu le rétablissement de la santé du roi. Le même jour elle écrivit aux pasteurs.

« Messieurs et très honorés frères. La triste et affligeante nouvelle que nous venons de recevoir de la maladie du roi pendant la tenue du Synode national, a touché si vivement la vénérable assemblée, qu’elle a cru être de son devoir indispensable pour seconder les mouvements de son cœur, d’ordonner des prières publiques dans chaque Église. Ainsi nous espérons qu’animés d’un même esprit, vous aurez l’attention de vous conformer incessamment à ce qui a été arrêté là-dessus, en inspirant aux fidèles de redoubler leurs vœux et leurs prières pour le rétablissement de la santé de Sa Majesté » (N° 36, 371. 20 août 1744.)

La même douleur qui avait éclaté dans Paris et dans la France entière, éclatait ainsi au milieu de ces populations, dont presque un demi-siècle de persécutions n’avait pu lasser la patience. Et nulle politique n’avait commandé l’explosion de ces douloureux sentiments. Les protestants au dix-huitième siècle ne mirent jamais en cause la monarchie, ne lui attribuèrent jamais directement leurs douleurs ; ils la considéraient comme aveuglée, trompée, ignorant leurs maux. Lorsqu’à genoux, ils demandaient à Dieu la conservation de Louis XV, leurs prières, comme celles du peuple entier, étaient profondément sincères. Un même sentiment de crainte, de piété, de vénération animait la France.

Le Synode eut bientôt terminé ses travaux ; trois jours lui avaient suffi. Après avoir jeté sur le papier un projet de lettre au duc de Richelieu et au roi il s’ajourna à l’année suivante, et ses membres, pleins d’espérance et confiants en l’avenir, regagnèrent leurs provinces respectives.

Les autorités de la province avaient été prévenues de la tenue de cette assemblée, et piquées par la curiosité, ou cédant à un mouvement d’inquiétude, elles cherchaient secrètement à s’en procurer les résolutions.

Dans le Poitou, l’intendant ordonna de rechercher les noms de ceux qui s’y étaient rendus. Ce fut une vraie enquête. Il n’en résulta rien, sinon que le nombre des protestants était considérable. — Archives nationales, TT, 325.

Paul Rabaut l’apprit. Il fit aussitôt copier les actes du Synode, et l’acte de soumission de Boyer. Il envoya à l’intendant ces diverses pièces, et joignit à cet envoi une lettre pleine de déférence pour lui. Ayant appris, disait-il en substance, qu’il faisait rechercher leurs délibérations, il se faisait un devoir de les lui communiquer. Il ajoutait qu’il serait heureux de lui soumettre tout ce que les protestants décideraient à l’avenir, s’il ne craignait de l’importuner. Mais si Bernage consentait à laisser les religionnaires en paix, s’il permettait qu’ils se réunissent, et se mariassent librement, il entendait n’en rien savoir et surtout paraître l’ignorer. Cette lettre si humble dans la forme, était le comble de l’insolence. Bernage s’en indigna hautement. Il s’en inquiéta même. Comment les protestants avaient-ils connu son désir de posséder la teneur de leurs résolutions ? Un seul homme avait été dans sa confidence, et celui-ci ne s’était ouvert de sa mission qu’à l’évêque de Nîmes et à un catholique dont la discrétion était à l’épreuve. Les religionnaires avaient donc jusque dans son cabinet des affidés qui leur faisaient connaître ses ordres les plus secrets ! — Cette colère s’apaisa cependant. Bernage ayant communiqué ces pièces à la cour, le ministre lui manda, peu de temps après qu’il n’y avait rien trouvé de répréhensible, que les résolutions prises et les sentiments exprimés étaient fort louables, et qu’il était à désirer que les huguenots agissent et pensassent toujours de même. Pourquoi donc s’émouvoir, puisque la cour n’accusait pas son zèle et voyait ces choses d’un œil calme ? (Archives de l’Hérault. N° 43, 2e partie, ancien catalogue.)

Les espérances augmentèrent encore. « Craindre Dieu, avait dit Court tout récemment dans un sermon, et honorer le roi, c’est un précepte que l’Écriture donne et répète et qui ne saurait trop se répéter. » Les réformés connaissaient ce précepte ; depuis 1715 ils le pratiquaient. Persévérant dans la même conduite, ils continuèrent à prier pour le roi et pour la monarchie. Ils chantèrent en son honneur des Te Deum, et dans leurs assemblées ils crièrent : Vive le roi ! Des catholiques étaient souvent présents. Ils crurent ainsi par ces témoignages publics et peut-être un peu bruyants, de leur fidélité à Louis XV, ouvrir les yeux à la cour, et confondre leurs adversaires.

Et à vrai dire, leur but semblait atteint. La tolérance dont ils jouissaient depuis le commencement de l’année, ne s’était pas encore démentie. Leurs assemblées se multipliaient, les tracasseries des prêtres avaient presque cessé, leur Synode s’était, sans nul danger, tenu publiquement ; ils pouvaient croire, et ils croyaient, qu’ils seraient bientôt libres et que l’édit de 1724 allait être officiellement révoqué. Cela se passait au moment du départ d’Antoine Court.

Le clergé cependant commençait à s’irriter. Çà et là, les haines couvaient. Dans le Dauphiné et le Languedoc, on se livrait à des menaces répétées et on savait quelles bouches les proféraient. Les plaintes et les dénonciations recommençaient surtout.

Déjà, avant la tenue du Synode, au mois de mai, les prêtres du Dauphiné, pour noircir les protestants de cette province, avaient répandu un curieux mensonge. Ils avaient publié que le pasteur Roger, dans une assemblée, avait lu un édit signé de Louis XV, qui accordait aux réformés une complète tolérance. Cela avait fait grand bruit et était parvenu aux oreilles du roi. Louis XV fit aussitôt écrire de son camp devant Ypres au premier président du parlement de Grenoble :

« … Comme cette pièce est absolument fausse, supposée, et que le roi n’a jamais eu l’intention de déroger aux lois établies sur ces matières par le feu roi son bisaïeul et par Elle, l’intention de Sa Majesté est que vous désabusiez les peuples de l’impression que cette pièce aurait pu faire sur eux ; et qu’en démasquant l’imposture du prédicant, vous leur fassiez sentir les risques qu’ils courraient en se livrant à la conduite de pareils pasteurs » N° 5. Relation des principaux faits arrivés en France depuis quelque temps au sujet de la religion. — V. aussi Bulletin, t. III, p. 312.

Une enquête fut ouverte. Il en résulta que jamais Roger n’avait ni composé, ni lu un semblable édit. Quelque temps après, Roger indigné écrivit à d’Argenson :

Les auteurs de ces impostures nous noircissent pour nous rendre odieux et indignes du support de Sa Majesté ; mais ce n’est pas le seul motif de celui qui m’a accusé d’avoir supposé un édit de liberté de conscience. Sa malignité l’a porté à vouloir découvrir par cette indigne voie la façon de penser à Sa Majesté sur nos exercices de religion. Si sa maligne curiosité a été satisfaite à ce dernier égard, j’ose espérer qu’il ne triomphera pas longtemps de l’opprobre dont son imposture m’a couvert aux yeux de Votre Excellence, et qu’en voyant éclater mon innocence dans la procédure même qui a été faite pour prouver le crime affreux dont on me charge, vous rendrez à l’accusateur et à l’accusé la justice qui leur est due. » (N° 5. Relation des principaux faits, etc.)

Le dénouement de cette affaire aurait dû arrêter les plus intrépides calomniateurs. Il n’en fut rien. Comme il n’y avait pour eux, sous ce régime du bon plaisir, ni peine, ni même confusion à redouter, les haines et les imaginations se donnèrent carrière. Au mois d’août, pendant la tenue du Synode, on vit paraître, dans le bas Languedoc et se distribuer une pièce de vers contre le roi et contre la France.

O Dieu le fort, arbitre de la guerre !
Fais triompher les armes d’Angleterre.
Donne puissance et victoire à son roi
Le défenseur de ta divine loi !
Puisque c’est lui qui doit rompre la chaîne
Que nous portons, dès longtemps, avec peine,
Nous te prions de le favoriser
Par ton saint nom, et de l’éterniser.
Que rien ne puisse arrêter ses conquêtes,
Malgré l’effort des plus noires tempêtes.
Soutiens son bras de ta divine main
Pour accomplir son généreux dessein ! …

Ces vers se colportaient publiquement ; on avait vu, à Nîmes, un prêtre qui en offrait des copies. Qui les avait composés ? On répandit le bruit que l’auteur était protestant, et que cette pièce était un cantique dont les religionnaires chantaient les strophes dans leurs assemblées. Pure calomnie, et très habilement exploitée.

« … Vous me mandez, écrivait de Paris un correspondant de Court…, que la convalescence du roi a été un grand sujet de joie pour votre ville et pour les habitants de la province, sans distinction de religion, et que leurs prières ont été des plus ardentes. Il me paraît néanmoins que cette joie n’a pas été si universelle que vous le pensez, puisque j’ai reçu depuis peu une lettre de votre province, qui fait voir que tout le monde n’y pense pas comme vous. Je vous en envoie l’extrait avec un des cantiques que l’on chante publiquement, afin que vous puissiez décider vous-même, si on doit être assuré dans votre province d’une grande fidélité et d’un amour bien véritable pour notre roi »

Or, l’auteur était un catholique et un prêtre. Dès que ce cantique fut connu, les pasteurs du bas Languedoc, pleins de douleur, écrivirent à La Devèze.

Nous sommes calomniés, disaient-ils, nous ne pouvons nous défendre ; faites ouvrir une enquête. Et quelque temps après Paul Rabaut s’adressant au duc du Richelieu :

« … Nous vous jurons, Monseigneur, nous vous protestons devant le souverain Scrutateur des cœurs qui saura punir, un jour, les parjures et les hypocrites, que ce n’est point parmi les protestants qu’a été fabriqué l’exécrable cantique qu’on leur attribue. Leur religion ne recommande rien plus fortement que l’obéissance et la fidélité au souverain. Dans les discours que nous adressons à nos troupeaux, nous insistons souvent sur ces articles, comme peuvent en rendre témoignage un nombre considérable de catholiques que la curiosité a attirés à nos assemblées religieuses. Ceux-là peuvent dire s’ils ont entendu chanter cet abominable cantique, et si on fait quelque chose de contraire au bien de l’Etat. Ils ont été témoins des vœux pleins de zèle que nous adressons au Roi des rois en faveur de notre auguste souverain, de la reine son épouse, de monseigneur le dauphin et de toute la famille royale, aussi bien que pour tous les seigneurs et magistrats du royaume, et nommément en faveur de Votre Excellence… »

La calomnie fut une seconde fois démasquée, l’imposture percée à jour. Mais rien ne pouvait décourager la haine de quelques fanatiques obstinés. Un curé prétendit un jour que deux protestants l’avaient attaqué et blessé de coups de fusil. Le commandant de la ville voisine nomma aussitôt une commission, et fit une enquête. Or, le curé n’était point blessé, n’ayant jamais été attaqué. Cette fois le mensonge avait dépassé les bornes. On le vit bien. La Devèze témoigna un vif mécontentement, le curé dut prendre la fuite, et les prêtres reçurent l’ordre de ne plus se mêler des affaires des protestants. Ne s’avisa-t-on pas enfin de signaler à l’intendant la présence d’Antoine Court, et de soutenir qu’il venait en France pour exciter un soulèvement ? Ce bruit même, à peine répandu, trouva des esprits disposés à y ajouter foi. Il prit une telle consistance, qu’Antoine Court fut obligé de le démentir : il le démentit, dans une des plus belles lettres qu’il ait jamais écrites. (N° 36, p. 103. V. Pièces et documents, n° 11.)

Le clergé cependant ne se lassait point ; il s’obstinait dans la lutte qu’il avait entreprise. Après un demi-siècle d’efforts persévérants, et quand il se croyait arrivé au but, il sentait le fruit de son travail lui échapper des mains, et se voyait retomber à son point de départ.

« … Ne pouvons-nous pas avoir, écrivait un curé à La Devèze, quelque ordre pour faire tenir mes religionnaires dans l’obéissance qu’ils doivent à leur roi et maître ? Ils s’en sont totalement départis de cette obéissance. Ce qui est manifestement prouvé par les assemblées auxquelles ils assistent toutes les semaines. »

Non seulement les curés, mais encore les évêques, ceux de Lavaur, d’Uzès, de Toulouse, de Castres, de Nîmes, faisaient entendre les mêmes doléances. « Ces gens, disait l’évêque de Nîmes, ne gardent plus aucune mesure dans leurs façons d’agir et de parler. » Et la conclusion était toujours la même. Appliquez dans toute leur rigueur les édits, ou nous sommes perdus !

« … Dans la triste situation où se trouve mon diocèse, il n’y a que l’autorité du roi qui y puisse rétablir l’ordre. Les choses sont à un point, qu’elles deviendront irrémédiables si on tarde davantage. J’espère que vous ferez sur cela vos représentations au roi. La chose est des plus sérieuses pour la religion, et elle ne l’est pas moins pour la tranquillité du pays. » (Archives nationales, TT. 336. Oct. 17-14. Ce carton est rempli de documents semblables.)

Les intendants ne le niaient pas. Ils donnaient à Saint-Florentin les mêmes renseignements que le clergé ; mais en même temps qu’ils constataient le mal, ils découvraient aussi leur impuissance à l’extirperc. Au mois de juin, le 29, le comte de Maurepas vint à passer à Montpellier. Le même jour, une assemblée se tint presqu’aux portes de la ville. « J’en conférai avec M. le comte, écrit La Devèze, qui jugea à propos, comme moi, sans arrêter personne ni faire aucune violence, de faire promener des détachements autour de nos faubourgs. » Ils n’avaient point de soldats pour disperser les assemblées ; en auraient-ils eu, ils se demandaient encore s’il serait bon de les employer. « Il y a apparence par tout ce qu’ils disent, mandait La Devèze, que si on les laisse prier Dieu à leur mode, ils ne branleront pas… » Leur seule crainte était que les religionnaires fussent armés. Les bruits les plus étranges trouvaient auprès d’eux toujours créance sur ce point. Ils s’attendaient chaque jour à un nouveau soulèvement de Camisards. Réelles ou simulées, le clergé était parvenu à leur communiquer ses terreurs.

c – Archives nationales. V. la correspondance de Saint-Florentin et de La Devèze, TT, 336 (1744.)

Bien que la cour répugnât à sévir et qu’elle n’en eût pas d’ailleurs les moyens, tant de sollicitations cependant, tant de plaintes n’avaient pas été sans effet. Court avait à peine quitté la France, qu’en divers lieux, on sentit vaguement un changement de conduite chez les intendants et les commandants. Ce n’était encore qu’une sensation confuse, mais qui avait sa réalité. A Grenoble, les magistrats firent comparaître quelques religionnaires : « Vos ministres ne vous sollicitent-ils pas, leur dirent-ils, à user de violence, à enlever les enfants des couvents, à égorger les religieuses ? Ne vous ordonnent-ils pas de prier pour la reine de Hongrie et pour la prospérité des armes du roi d’Angleterre ? Quelles sont les maisons qui servent d’asile à vos ministres, lorsqu’ils ont prêché ? » La maréchaussée même, vers la fin de l’année, visita quelques-uns des lieux où se tenaient d’habitude les assemblées, mais plutôt par parade que dans des intentions hostiles. Il n’y eut qu’un très petit nombre de prisonniers.

Les choses suivaient leur cours. Antoine Court disait : « Les efforts des prêtres n’y changent rien ; » et les religionnaires continuaient de se nourrir d’illusions. En vain, du côté de Montauban, le clergé redoublait-il ses attaques, en vain l’évêque de Castres déclamait-il publiquement contre leurs assemblées, ils n’en concevaient aucune inquiétude. Telle était leur confiance, que deux protestants ayant été pris du côté de Montpellier, ils en écrivirent à la cour, persuadés qu’ils obtiendraient immédiatement leur grâce.

Ce qui entretenait ces illusions, c’était leur unanimité. Antoine Court, comme tous ses amis, était convaincu que la tolérance était désormais un fait acquis… « Si l’on réfléchit un peu, écrivait-il, sur la situation présente des affaires de l’Europe, sur la guerre dont elle est affligée, depuis quelques années, sur le peu ou point d’espérance de voir la paix rétablie, sur l’incertitude des événements à venir, qui ne sont connus que de Dieu seul, on pourra en tirer des conjectures probables que l’on peut espérer de jouir plus longtemps de cette espèce de tolérance qui règne, qu’on ne saurait s’en flatter. »

Cependant il ne se reposait point sur cette idée. S’il croyait aux intentions libérales de la cour, il pensait qu’on ne devait rien négliger pour les faire manifester officiellement. Aussi à peine arrivé, se hâta-t-il, en vertu des pouvoirs que lui avaient délégués les Églises, d’organiser des moyens d’action pour assiéger les oreilles des ministres et agir sur la volonté du roi.

Au mois de novembre, le prince de Hesse-Cassel venant à passer en Suisse, il se rendit auprès de lui, accompagné du professeur Polier et de M. de Montrond. Il lui exposa avec beaucoup de chaleur l’état de ses coreligionnaires et lui demanda son appui, pour obtenir de Louis XV un édit de tolérance. Le prince ne s’engagea pas, mais parut animé d’excellentes intentions.

Quelques jours après cette entrevue, il réunissait chez le professeur Maurice les Associés pour les secours des fidèles affligés. Là, d’importantes décisions furent prises.

N° 17, vol. Q. (1er nov. 1744.) « En 1745, Court dit (n° 7, t. VII, p. 75) : « Il y a de pareils comités secrets établis dans toutes les capitales des royaumes protestants. » Un M. Mourier était à la tête de celui du Danemark, et Serce de celui de Londres. Serce (sur Serce, V. chap. iii) avait pour collègues MM. Schaub et Vernon, qui défendirent plus tard Duplan avec beaucoup de chaleur. Enfin un M. Roger dirigeait le comité de la Haye.

On résolut d’attendre une époque plus favorable pour adresser une requête au roi, mais il fut convenu qu’on prierait immédiatement les puissances protestantes de s’intéresser à l’élargissement des galériens. On goûta fort aussi le dessein d’établir à Londres, à la Haye, à Berlin, Copenhague, Francfort, des comités composés de trois ou quatre hommes influents et sûrs, qui emploieraient leur crédit auprès de leurs cours respectives en faveur des protestants, et correspondraient avec le comité central résidant en Suisse. Une très curieuse proposition fut faite encore. Pourquoi, dit-on, n’aurait-on pas à Paris, dans la capitale même du royaume, un agent répandu dans le monde officiel, intelligent et dévoué, qui entretiendrait des relations avec la cour et donnerait avis de tout ce qui s’y tramerait contre les religionnaires ? On délibéra sur sur ce projet : il fut unanimement approuvé. Il ne restait qu’à découvrir l’homme. Enfin les membres de la conférence s]occupèrent de la position intérieure des Églises. L’argent y avait été rare jusqu’alors, les fidèles étant en général des paysans, des ouvriers, pauvres, et en outre accablés d’amendes. Elles ne pouvaient suffire à leurs propres besoins ; elles prenaient même pour l’entretien de leurs pasteurs, de leurs galériens et de leurs malheureux une partie des sommes que fournissait l’étranger. Heureusement leurs ressources s’étaient notablement accrues, depuis que la bourgeoisie avait commencé de fréquenter les assemblées. La conférence décida qu’elles pourvoiraient désormais à leurs dépenses soit par des collectes, soit par l’établissement d’un fonds auquel chacun contribueraitd. Les Églises eurent donc à payer leurs pasteurs et leurs proposants, à secourir les galériens et les prisonniers, à soulager les pauvres, à acquitter les amendes, à venir en aide aux malheureux dont les maisons étaient rasées par ordre de l’intendant et que ruinaient les confiscations arbitraires, les amendes, les frais de procédure. Quant au séminaire de Lausanne, la conférence qui s’en occupa beaucoup, ordonna d’affecter tous les secours de l’étranger à son entretien. Les ressources devenues ainsi plus considérables, elle fit augmenter le nombre des places et créa des bourses pour attirer les étudiants.

d – Ce projet avait été soumis au Synode national ; cependant il avait été abandonné. On craignait que ce fonds ne fût pris.

Mais le plus important, ce fut l’établissement à Lausanne d’un comité permanent d’action. Jusqu’alors, les protestants avaient fait plusieurs tentatives pour fonder un pouvoir central et remettre la direction de leurs affaires politiques entre les mains d’un petit nombre de personnes. Le conseil extraordinaire avait autrefois été un de ces essais. Aucun n’avait réussi. Toutefois, comme il s’agissait plutôt de réorganiser le protestantisme que de le diriger dans sa conduite extérieure, les inconvénients avaient été moindres. — Aujourd’hui que son organisation était parfaite, il fallait qu’il eût un chef pour imprimer à sa marche un mouvement régulier et empêcher qu’il ne se débandât. Antoine Court, grâce au prestige de son nom, à son influence légitime, peut-être aussi à son éloignement du théâtre des événements, parvint à constituer ce pouvoir. Il en établit le siège à Lausanne, autour de ce séminaire, son œuvre, et il en devint l’âme. C’est là que depuis quatorze ans déjà, affluaient l’argent des bienfaiteurs étrangers, les conseils et les officieuses recommandations ; c’est là qu’il invita toutes les Églises à s’adresser désormais pour leurs affaires extérieures et intérieures. Il les pria de lui mander tout ce qui se passerait dans leur sein, de lui faire part de leurs résolutions, de lui envoyer la liste des baptêmes et des mariages, de lui communiquer surtout la teneur de tous les règlements synodauxe. « Il faut trouver le temps, écrivait-il à Rabaut, pour m’écrire régulièrement tout ce qui se passe de tant soit peu intéressant. » C’est dans ce but encore, que craignant la négligence de ses correspondants, il voulut organiser dans les principales villes de France des comités spécialement chargés de le tenir au courant des événements et de recevoir ses ordres pour les transmettre aux fidèles. « Je serai, disait-il ailleurs, comme le centre où toutes les lignes de cette correspondance aboutiront. »

e – Quels étaient les membres du comité ? Nous ne savons. Nous ne connaissons que Polier et de Montrond.

Les comités de l’étranger l’informèrent ainsi des dispositions de leurs gouvernements, et ceux de France de l’état des esprits et des actes de la cour. Chaque jour il eut sous les yeux le récit des événements et il put, entouré de ses amis, les examiner, se rendre compte de leur portée, les faire tourner, s’il était possible, au bien de ses coreligionnaires. « Ah ! écrivait-il, des occupations j’en ai eu et j’en ai par-dessus la tête, et on m’en taille actuellement tant et plus. Mémoires, lettres et apologies, et cela pour un grand nombre de lieux, tout cela me tient à la chaîne et ne me donne point de relâche. Tout le monde ne sait pas ces choses, tout le monde ne doit pas le savoir et ceux qui les ignorent s’imaginent sans doute que je suis sans rien faire. » (N° 7, t : VI, p. 20. Dec. 1744.)

Cependant on approchait de la fin de l’année. Les intendants un peu inquiets, mais surtout harcelés par les prêtres, s’étaient décidés à faire acte d’autorité. C’était nécessaire, écrivait-on à Le Nain, « pour dissuader les peuples de l’idée de tolérance que les ministres avaient inspirée. » (Archives nationales, TT, 336. — V. Pièces et documents, n° 12.)

Les religionnaires, malgré tout et quoi qu’on fît, persévéraient dans leurs illusions. Les appréhensions momentanées qu’avaient inspirées les derniers incidents n’étaient pas complètement dissipées, mais du moins elles n’augmentaient pas. Le Dauphiné était tranquille. Du Languedoc, Rabaut faisait savoir que, si les cavaliers de la maréchaussée continuaient de visiter les lieux suspects où se tenaient ordinairement les assemblées, ils n’avaient aucune intention hostile. Loire obtenait dans le comté de Foix de grands succès et se préparait à partir pour le Poitou. Le vieux Corteiz venait de quitter les Cévennes et se dirigeait vers la Guyenne avec un jeune pasteur.

[N° 7, t : VI, p. 15. Il avait avec lui Pradon ; — Ce dernier nous donne de nouveaux et curieux renseignements sur le Poitou, à la date du mois d’août 1745. « J’ai découvert un grand nombre de protestants qui répondent fort bien à mes vœux, faisant paraître beaucoup de piété et de zèle, ne manquant pas une assemblée ; en un mot, je suis fort content des gens de ce pays-ci, gens affables, pieux, officieux ; aimant Dieu et travaillant à s’instruire à l’envi. » Il affirme de nouveau que le haut et le bas Poitou comptent 30 Églises, divisées en 12 arrondissements, et que chaque arrondissement forme une assemblée de 7 000 personnes. « Pour ce qui est de la jeunesse, je ne la reçois que lorsqu’ils ont quatorze ou quinze ans et qu’ils savent parfaitement leur catéchisme, surtout les matières qui regardent la sainte Cène. Pour ceux qui entretiennent un mélange de religion, qui vont tantôt à l’Église R. et tantôt a l’Église C., je ne les reçois pas à la sainte Cène, que lorsqu’ils ont fait un choix et qu’ils ont déclaré au Consistoire qu’ils veulent s’attacher à la religion protestante. » Il ajoute qu’aux assemblées le pasteur prêche en chaire ; que les hommes se mettent d’un côté et les femmes de l’autre ; que la classe bourgeoise et les gentilshommes montrent beaucoup de zèle. N° 1, t. XVII, p. 151.]

Préneuf de retour en Normandie fondait de nouvelles Églises. Viala avait le plus grand succès dans le Montalbanais.

Les espérances conçues au commencement de l’année restaient donc entières. Ces douze mois dont peu d’événements regrettables avaient troublé la tranquillité et qu’avaient au contraire marqués des bonheurs inattendus, paraissaient ouvrir une ère nouvelle d’apaisement, de sécurité, de tolérance. Qui eût alors pensé qu’une effroyable tempête se formait à l’horizon, et que ce comité de Lausanne spécialement établi pour réclamer la liberté de conscience, n’emploierait tous ses moyens d’action qu’à essayer de conjurer l’orage, réparer ses désastres, calmer les terreurs et retenir fermes dans la foi les religionnaires ébranlés !

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