Le comte de Zinzendorf

NOTE 3
Réflexions sur la conversion des malades.

Le traité composé par Zinzendorf pour le roi de Prusse est intitulé : Réflexions sur la conversion des malades. Nous le traduisons littéralement et en entier, tant à cause de sa valeur intrinsèque que parce qu’il nous présente très nettement toute la théologie pastorale de Zinzendorf :

Quand je vois un homme malade, ou opprimé, ou persécuté, ou triste, je n’aime pas à lui rien dire qui le puisse choquer. J’ai pitié de mon semblable… Si sévèrement que j’aie traité un homme lorsqu’il était heureux et en santé, dès qu’il est malade, je lui fais bon compte. Le brigand qui était à la droite de Jésus n’a pas eu à écouter une mercuriale, mais le Sauveur lui a promis immédiatement ce qu’il désirait.

Lors donc que je suis auprès d’un malade, quand il me dit et que je vois qu’il est tourmenté de sa misère et de ses péchés ; quand je puis en outre conjecturer autant que cela peut se faire qu’il ne relèvera pas de sa maladie (car dans le cas contraire il y a danger d’abuser de la Grâce) ; dans ce cas-là, dis-je, je ne suis pas en peine de son âme, car, si elle devait périr, le Saint-Esprit ne lui inspirerait pas cette tristesse. Mais j’examine pourtant d’abord si cette tristesse est réellement une souffrance de l’âme et non pas une mélancolie produite par la douleur ou par la peur de la mort. Si cette tristesse est véritable, si elle a pour objet le péché, alors je raconte à cette âme que toute sa vie, jusqu’à ce moment-là, s’est composée de deux périodes.

Dans la première période, la mauvaise éducation qu’elle a reçue et sa propre infidélité lui ont fait reperdre la Grâce qui l’accompagnait dès le sein de sa mère et qui l’avait déjà sauvée par le sang de l’Agneau. Or, du moment où le cœur a décidément renoncé à aimer le Sauveur, l’âme est tombée sous la malédiction et a été livrée au péché. Alors a commencé la seconde période, pendant laquelle l’homme n’a fait que danser les airs que Satan sifflait ; alors, quand il s’abandonnait à la concupiscence, à l’orgueil, à l’avarice, à la paresse, à la colère, à l’envie, etc., il croyait satisfaire ses propres désirs, mais en réalité, comme le dit Jésus (Jean 8.44), il ne faisait qu’accomplir les désirs de Satan.

Quand un particulier fait quelque mal, il fait ce mal, soit 1° à lui-même, — soit 2° à d’autres, sans qu’ils s’en doutent, — soit 3° de concert avec d’autres, — soit 4° à d’autres, malgré eux, — ou bien enfin, 5° il pèche contre le Sauveur seulement. Dans ce dernier cas, il est ce qu’on appelle un homme de bien, c’est-à-dire un homme qui ne fait tort à personne, si ce n’est à Celui qui est mort pour lui, car il ne croit pas en Lui et il ne l’aime pas. Quant aux pécheurs de la première classe (ceux qui ne font de mal qu’à eux-mêmes), ils peuvent obtenir grâce pour leur âme, mais il se peut que le corps que l’âme n’a pas su garder doive périr. Ceux de la seconde classe ont à s’humilier devant le prochain de ce qu’ils n’ont pas eu pour lui le respect, l’amour, la fidélité qu’ils lui devaient ; mais ils peuvent aussi obtenir grâce, tout uniment. Ceux de la troisième catégorie reçoivent gratuitement aussi le pardon du Sauveur, mais ils recherchent, autant qu’il est en eux, l’occasion de déclarer qu’ils ont scandalisé autrui et qu’ils en sont affligés ; ils s’efforcent aussi d’aider à se relever ceux qui se sont perdus avec eux. Les pécheurs de la quatrième classe sont dans des conditions plus fâcheuses : ils ont causé des soupirs auxquels ils ne doivent pas rester sourds. Eux aussi commencent par recevoir le pardon gratuitement ; mais dès qu’on a obtenu grâce de la part de Dieu, on demande aussi grâce aux hommes, et quand on conserve la vie, on a beaucoup à réparer, à restituer, à satisfaire ; mais le Sauveur dit à ceux qui ont été offensés : Soyez indulgents et pardonnez sept fois septante fois. » Le larron a été pardonné immédiatement, car il recevait dans ce monde le salaire de ses crimes (Luc 23.41) ; il ne lui restait plus à s’occuper que de ses offenses envers Dieu, et c’était pour celles-là que Notre Seigneur était en croix.

Si un particulier se trouve dans l’une ou l’autre de ces catégories, il peut voir par ce que j’ai dit à quoi il en est ; s’il se trouve dans toutes, tout ce qui précède s’applique à lui. Si c’est un souverain, c’est la même chose, à ceci près que les péchés des personnes de ce rang sont toujours imités par des centaines et des milliers d’hommes, et qu’un prince ne pèche jamais sans faire pécher et sans devenir par conséquent un professeur de péché ; d’où il suit que, quand il a reçu la Grâce, il lui faut plus de temps non seulement pour s’humilier, mais pour réparer le mal qu’il a fait, autant du moins qu’il lui est possible de le connaître. Cette considération fait trembler ceux qui ne connaissent pas la puissance de la Grâce ; aussi je connais un souverain qui a dit plus d’une fois qu’un prince ne pouvait être sauvé ; et l’on doit répondre : Quant aux hommes, cela est impossible, mais, quant à Dieu, toutes choses sont possibles (Matthieu 19.26).

Quelle que soit la vérité de tout ce qui précède, ma méthode n’est pourtant point de porter le trouble dans la conscience ; mais dès que je vois une pauvre âme alarmée et tremblante, je lui raconte comment elle est arrivée au péché ; puis je lui dis qu’elle est perdue éternellement ; ensuite je lui raconte que Dieu a donné son Fils unique, et il faut qu’elle me dise si elle peut le croire ou si son cœur pense différemment. Je lui dis que le Fils a été offert en sacrifice pour le péché de tout le monde, pour le sien aussi ; je donne à cette pauvre âme l’absolution en son Nom, par ses Plaies, d’après son Commandement, et je lui déclare que, pourvu seulement qu’elle le veuille, elle est sauvée en dépit du diable.

Dès que le pauvre pécheur — mendiant ou prince (cela ne fait rien à l’affaire) — obtient sa grâce et l’accepte, il se réjouit comme un enfant, il est au ciel, il aime l’Agneau comme s’il l’avait devant les yeux. Mais, au bout de quelques jours, il est confus, il devient pensif et se dit : Quoi ? j’aurais la Grâce, et pourtant j’ai fait telle et telle chose ! (suit une liste de péchés à faire peur). — Réponse : Tes péchés te sont pardonnés. — Mais y a-t-il quelque chose que je puisse encore changer ?… J’aurais pourtant à demander pardon … Ah ! oui, je veux le faire ! … Et qu’y a-t-il encore ? … — Telle et telle chose. — Alors il n’est plus question de savoir si cette chose-là est peut-être justement celle à laquelle on tient le plus, une chose que personne auparavant n’aurait osé signaler à un prince ; non, la Grâce possède le cœur, la disposition qui existait auparavant n’existe plus, les montagnes de la volonté propre ont été écartées, les pierres d’achoppement ont été ôtées du chemin, tout cela a disparu. A bas ceci ! à bas cela ! j’ai le Sauveur, j’ai la vie éternelle ! Alors on travaille joyeusement à réparer tout. Le Sauveur prête son secours au pécheur qui vient de recevoir sa grâce, les anges sont prêts à lui aider à nettoyer toute une monarchie des péchés dont il est la cause et qu’aucun pouvoir humain ne pourrait arrêter. Le souverain devient, par son exemple, un prédicateur de l’Évangile, autour de lui et au loin. Alors il y a joie au ciel, alors il y a paix sur la terre ; alors le pécheur s’étonne de la puissance de la Grâce.

Si l’on trouve la force d’exécuter les saintes résolutions qu’on a prises, mais toutes, sans exception, la Grâce n’est pas une illusion, mais une vérité. S’il n’y a ni force pour réparer tout ce qui doit l’être, ni volonté de le faire, la prétendue grâce n’a jamais existé ou s’est perdue. Voilà pourquoi j’ai dit plus haut qu’il est dangereux d’apporter la paix à un homme qui est dans la détresse et qui, selon toute probabilité, se tirera d’affaire. Car les émotions trop répétées endurcissent le cœur, quand elles n’aboutissent à rien ; et lorsque pendant longtemps les attraits de la Grâce ont été inutiles, alors il arrive d’ordinaire que le pécheur ne reçoit plus d’avertissements, mais que la patience du Seigneur fait place à sa justice : alors l’homme est, sans qu’il y pense, appelé tout d’un coup dans l’éternité et paraît devant son Juge, souvent même avant d’avoir eu conscience du danger.

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