Conférences apologétiques

La divinité de Jésus-Christ

Jésus — c’était à la fin de son ministère en Galilée — conduisit un jour ses disciples dans la solitude, et là il leur adressa cette question : « Qui disent les hommes que je suis, moi le fils de l’homme ? » Les disciples venaient d’accomplir leur première mission et de parcourir les campagnes de Galilée. Ils avaient entendu les jugements divers que l’on portait sur leur maître, et ils lui en rendirent un compte fidèle. Les uns l’envisageaient comme Jean-Baptiste ressuscité ; les autres, comme l’un des prophètes, Jérémie ou Élie ; tous, comme un simple homme, mais comme un personnage extraordinaire. Jésus invita, après cela, les apôtres à exprimer leur propre sentiment sur sa personne ; et Simon Pierre le formula dans une parole qui est demeurée comme la confession de foi de l’Église universelle : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Cette profession, Jésus l’accueillit avec joie et y donna son assentiment : « Tu es bien heureux, Simon, fils de Jonas ; ce n’est pas la chair qui t’a révélé cela ; mais c’est mon Père qui est dans les cieux !a

aMatthieu 16.13-16.

De même que ces jugements variés des contemporains de Jésus se superposaient les uns aux autres, et que le dernier seul atteignait à toute la hauteur de son objet, ainsi de nos jours encore s’étagent, si je puis ainsi dire, les opinions les plus diverses sur la personne de Jésus, et celle-là seule pourra prétendre à être reconnue comme la vraie, du moins dans l’Église, dont on pourra démontrer qu’elle est l’expression exacte de la conscience que Jésus-Christ a eue lui-même de lui-même.

Strauss et tout le groupe de penseurs qui gravite autour de lui, ne voient en Jésus que le plus grand génie religieux qui ait paru au sein de l’humanité, le produit le plus pur et le plus exquis de cette conscience morale dont nous sommes tous les dépositaires ; ce qui ne veut point dire qu’il en soit la plus haute expression possible. Au point de vue où se place cette manière de voir, la porte reste toujours ouverte à de nouveaux progrès. Jésus a été jusqu’ici le plus excellent des hommes, c’est tout ce qu’on peut dire ; mais il en peut venir à chaque instant un plus excellent encore. Vous connaissez ce point de vue ; nous l’avons entendu exposer récemment au milieu de nous.

Des savants de premier ordre qui, au point de départ de leur carrière, partageaient cette manière de voir, se sont vus forcés par une irrésistible logique morale de l’abandonner et de s’élever à une conception supérieure de la personne de Jésus-Christ. Profondément saisis à la vue de cette vie morale saine de part en part et qui tranche si complètement sur le fond de la corruption ou du marasme spirituel de tous les autres humains, ils se sont dit : Il y a entre cet homme et nous une différence, non seulement de quantité et de degré, mais de qualité. Il n’est pas seulement le meilleur des hommes. C’est l’homme, l’homme absolument bon, l’homme tel que Dieu seul a pu le concevoir, et qu’il ne saurait lui-même en vouloir un meilleur. On ne saurait faire mieux que d’aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même ; et on ne saurait plus parfaitement réaliser ce double amour que ne l’a fait Jésus. Comment s’expliquer un tel être, apparaissant au milieu d’une race tout entière rongée par le chancre du péché ? Une loi particulière doit avoir présidé à sa naissance ; car une apparition aussi exceptionnelle doit avoir une origine exceptionnelle. Que s’il en est ainsi, cette apparition a été voulue de Dieu ; cet être était prédestiné à une grande mission au sein de l’humanité. C’est l’élu de Dieu, choisi pour accomplir l’œuvre des œuvres au milieu des hommes. Telle est la conclusion à laquelle l’examen sérieux des faits a conduit plusieurs savants de nos jours, en particulier M. Keim, qui l’a exprimée de la manière suivante : « Il y a eu au milieu de nous un vrai homme, dans lequel la semence divine qui est déposée au sein de la nature humaine, par un miracle de la puissance divine, s’est parfaitement épanouie. La communion innée de l’homme avec Dieu a été consommée en lui, d’une manière unique et éternellement valable. C’est l’homme idéal, prévu et aimé de Dieu de toute éternité comme la couronne de la création ; dans la contemplation duquel tous les désirs d’amour du Dieu créateur sont satisfaits, parce que dans le cœur et dans le regard de cette personne humaine il se voit lui-mêmeb »

b – Der geschichtliche Christus, p. 198.

Cette conception suffit, n’est-ce pas, pour embrasser en Christ un Sauveur, et même pour lui rendre hommage comme à un Seigneur. Et, quand je considère qu’elle a été obtenue par le rude labeur du travail personnel ; que, pour y parvenir il a fallu se dégager de mille préjugés naturels ou scientifiques ; qu’elle a été conquise à la pointe de l’épée contre tous les dogmes de l’incrédulité et tous les statuts de l’orgueilleuse raison, mon cœur s’émeut en face du noble athlète qui, la sueur au front, m’apporte cette profession de sa foi ; je ne puis m’empêcher de lui serrer la main avec effusion, et, me rappelant cette parole de notre Maître : « Celui qui n’est pas contre moi, est pour moi », de le saluer comme un frère.

Et cependant, avec cela, avons-nous compris, possédons-nous toute la plénitude de ce qui nous est donné en Jésus-Christ ? Avons-nous mesuré la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur ? Lorsque vous gravissez une montagne, vous pouvez vous arrêter à mi-hauteur, sur l’un des gradins qui s’échelonnent sur la pente, et de là contempler déjà un admirable tableau. Est-ce à dire que l’on ne puisse s’élever plus haut ? Reprends ta marche, courageux ami du beau ! Au sommet seulement ton horizon sera libre, et tu contempleras dans toute leur majesté les œuvres de ton Dieu. Il en est de même du croyant. A plusieurs reprises il est dit des disciples : « Et ils virent, et ils crurent ». A chaque fois le degré atteint se changeait pour eux en un point d’appui pour s’élever à un degré nouveau. Qu’on se rappelle encore l’aveugle-né. Il a d’abord reconnu en Jésus un juste : « Nous savons, dit-il, que Dieu n’exauce pas les méchants » ; même un prophète : « Que dis-tu de lui, de ce qu’il t’a ouvert les yeux ? — C’est un prophéte. » Mais de cette conviction il est bientôt poussé à une conviction supérieure :

« Crois-tu au Fils de Dieu ? » lui demande Jésus.

– Qui est-il, afin que je croie en lui ?

– Tu l’as vu, et c’est lui qui te parle.

– Je crois, Seigneur.

Et il se prosterna devant luic »

cJean 9.38.

Quand celui que nous avons reconnu pour un prophète, nous déclare lui-même qu’il est plus qu’un prophète, il faut bien alors avancer ou reculer, nous élever à la hauteur du titre nouveau qu’il s’attribue, ou redescendre et lui retirer ce titre de prophète, et même celui de juste, que nous lui avions d’abord concédés.

Dans le sujet qui va nous occuper, tout dépend donc du témoignage de Jésus sur sa personne. Et sur ce point s’élèvent quatre questions que nous étudierons dans cette conférence :

I. Le témoignage de Jésus sur sa personne est-il un témoignage valable ?

II. Quel est le contenu réel de ce témoignage ? En d’autres termes : Jésus a-t-il vraiment affirmé sa divinité ?

III. A supposer qu’il l’ait fait, ce caractère divin qu’il s’attribue est-il compatible avec sa nature humaine, constatée par les faits et attestée aussi par lui-même ?

I

IV. Au point de vue pratique : En voulant trouver en Jésus un Dieu, ne perdons-nous pas un frère ? Et le mieux n’est-il pas, ici encore, l’ennemi du bien ?

Le témoignage d’un homme pécheur sur sa personne ne saurait jamais être absolument valable, car il peut être faussé par deux causes : les illusions de l’orgueil et les calculs de l’ambition.

Mais supposez un homme saint, tout dévoué à la gloire de Dieu et au bien du prochain. Dans cette disposition d’âme il n’est exposé ni à se surfaire lui-même dans son appréciation propre, ni à égarer les autres en exagérant à leurs yeux ses mérites. Tel a été Jésus ; son humilité et sa charité sont pour nous la garantie de la vérité de ses assertions sur sa personne. C’est le sentiment qu’il exprime lui-même dans cette parole à la fois simple et profonde : « Celui qui cherche la gloire de celui qui l’a envoyé, est digne de foi, et il n’y a pas d’injustice en lui » ; ainsi que dans cette autre déclaration : « Mon témoignage est véritable, car je sais d’où je suis venu et où je vaisd ». Quand on se contemple soi-même dans la pleine lumière de la communion de Dieu et dans le miroir d’une conscience parfaitement pure, on ne risque pas d’être ébloui par les faux reflets de l’amour-propre ; et quand on parle de soi dans l’élan de la charité la plus désintéressée, le mensonge est naturellement exclu. Moralement parlant, la validité du témoignage de Jésus repose donc sur sa profonde humilité, d’une part, sur sa tendre charité, de l’autre ; pour tout dire d’un mot : sur sa saintetée.

dJean 7.78 ; 8.14.

e – Voir la conférence sur La sainteté parfaite de Jésus-christ.

Mais Dieu a marqué d’un second sceau le témoignage de Jésus, sceau extérieur et plus lisible encore pour le grand nombre : sa résurrection. Nous croyons vous avoir démontré historiquement la réalité de ce fait ; nous avons constaté que le témoignage que les apôtres y ont rendu, et qui a formé le fond de leur prédication primitive, n’est pas explicable sans la réalité du fait qui en est l’objet. S’il en est ainsi, la résurrection est aussi certaine que la fondation même de l’Église par la prédication apostolique. Or Dieu n’eût certainement pas ressuscité un imposteur ou un fou ; et si la résurrection de Jésus est réelle, son témoignage sur lui-même ne peut être que véritable.

II

Nous concluons donc de ces deux faits à la validité de ce témoignage : la source en est pure, c’est le cœur pur de Jésus ; le sceau en est divin, c’est l’œuvre divine de sa résurrection.

Quel est le contenu du témoignage de Jésus sur sa personne ? Il se résume dans ces deux titres que Jésus s’est fréquemment attribués : le Fils de l’homme et le Fils de Dieu.

Le premier est un témoignage rendu à son humanité, non seulement dans ce qu’elle a de commun avec la nôtre, mais aussi dans ce qu’elle a eu d’exceptionnel. Si Jésus ne s’était désigné que comme fils d’homme, ainsi que Dieu désigne si souvent le prophète Ézéchiel, il se déclarerait par là membre de la race humaine, vrai homme, et rien de plus. Mais il s’est appelé le Fils de l’homme, et par là, il se pose comme le représentant normal de toute cette race humaine à laquelle il s’est voué, le vrai homme.

Si le titre de Fils de l’homme indique la participation de Jésus à l’humanité, il est naturel de penser qu’en vertu même du contraste, celui de Fils de Dieu désigne sa participation à la divinité.

On le nie cependant ; on rappelle que ce nom, dans l’Ancien Testament, est quelquefois appliqué aux anges ; que, dans le Nouveau, il est attribué à tous les fidèles ; et l’on pense qu’appliqué à Jésus, il est, comme on prétend que cela a lieu déjà dans les Psaumes et chez les prophètes, synonyme de celui de Messie, c’est-à-dire de Roi d’Israël.

Examinons avant tout le sens précis de ce nom de Fils de Dieu dans nos trois premiers Evangiles.

Il peut arriver sans doute que ce titre ne désigne qu’une relation personnelle mystérieuse entre le Dieu invisible et l’être visible qui le porte. C’est dans ce sens plus ou moins clairement déterminé qu’il est appliqué aux anges et aux fidèles. Mais remarquez que comme Jésus ne s’appelle pas seulement fils de l’homme en général, mais le Fils de l’homme, de même il ne s’appelle pas non plus fils de Dieu, comme tant d’autres, mais le Fils de Dieu, et même, tout court, le Fils. De là il résulte déjà qu’il se sait fils de Dieu dans un sens exceptionnel et supérieur à celui dans lequel tout autre personnage peut porter ce titre.

C’est ce qui ressort plus expressément des déclarations suivantes : « Quant à ce jour-là (celui de son avènement final), personne ne le connaît, ni les anges de Dieu, ni même le Fils, mais le Père seul ». N’est-il pas manifeste que dans ce passage, par ce nom le Fils, placé comme il l’est, Jésus s’attribue une position supérieure à celle des anges, et que par conséquent ce terme est pris dans un autre sens que lorsqu’il est appliqué à ces créatures célestes ? — Ainsi encore, de l’institution du baptême : « Allez, baptisez toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » ne résulte-t-il pas clairement que par ce nom le Fils, ainsi interposé entre les deux termes le Père et le Saint-Esprit, Jésus se place lui-même à une incommensurable hauteur au-dessus de tous les êtres qui doivent être baptisés en son nom de Fils aussi bien qu’en celui du Père, et qu’il prend position au sein même de la Divinité ?

Jésus s’attribue donc le nom de Fils dans un sens spécial, unique. Quel est ce sens ? Ce titre désignerait-il, comme on nous l’affirme, sa charge de Messie ? Serait-il synonyme de celui de Roi d’Israël ?

Essayez, dans les deux passages que nous venons de citer, de substituer le titre de Roi d’Israël à celui de Fils : « Quant à ce jour, personne ne le connaît, ni les anges, ni même le Roi d’Israël, mais le Père seul » « Allez ; baptisez toutes les nations au nom du Père, du Roi d’Israël et du Saint-Esprit ! » Que pensez-vous de cette substitution ? Ajoutez-y cette troisième parole de Jésus modifiée de la même manière : « Personne ne connaît le Roi d’Israël que le Père, et le Père que le Roi d’Israël, et celui à qui le Roi d’Israël voudra le faire connaître ! » Cela choque le bon sens assurément. Pourquoi ? Parce que nous comprenons instinctivement qu’il y a une corrélation étroite entre ces deux termes pris absolument l’un et l’autre : le Père, le Fils. Ce rapprochement nous prouve que le second ne saurait désigner ici une charge, un office quelconque, qu’il ne peut se rapporter qu’à une relation personnelle, à une communion de vie et d’essence comme celle qui unit un père et un fils. Si, comme l’affirme Jésus, la profondeur et l’intimité de cette relation sont insondables à toute autre personne que ces deux êtres si étroitement unis, qui y ont part, il est bien certain que la dignité de Roi-Messie est totalement étrangère au sens du mot Fils, dans ce passage.

Mais on allègue quelques passages où le nom de fils est joint à celui de Christ, de telle manière qu’il semble en être l’équivalent. Ainsi dans la confession de saint Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; ou dans la question du souverain sacrificateur : « Dis-nous si tu es le Christ, le Fils de Dieuf » Lorsqu’on ajoute un nom à un autre, ce ne peut être que dans le but, soit d’expliquer le premier, qui est obscur, par le second, plus connu et plus clair, soit d’ajouter, au moyen du second, une idée nouvelle à celle qu’exprimait le premier. La première de ces deux alternatives n’est pas applicable ici ; car le titre de Fils de Dieu, qui est placé le second, est beaucoup plus mystérieux et obscur que celui de Christ qui le précède, et qui était très usité chez les Juifs et parfaitement clair pour chacun. Le nom de Fils de Dieu a donc été ajouté à celui de Christ, dans ces passages, non pour expliquer ce dernier, mais pour le compléter, en ajoutant à la notion qu’il renferme une idée nouvelle. Et la gradation entre l’un et l’autre est facile à saisir. Le nom de Christ est un nom de charge ; il se rapporte à l’office de Jésus, celui de Messie. Le titre de Fils se rapporte à sa personne ; il désigne sa relation spéciale, personnelle avec Dieu, qui est la base sur laquelle repose sa qualité de Messie. Pierre, en disant : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » affirme donc, non pas une seule chose, mais deux : l’une que Jésus est ce Roi-Messie qu’attend Israël ; l’autre qu’il existe entre sa personne et Dieu un lien vivant et mystérieux qu’il ne cherche pas à définir. Et de même, le grand sacrificateur, en adjurant Jésus devant le sanhédrin de dire s’il est le Christ, le Fils de Dieu, l’interroge non pas sur un point, mais sur deux : « Quant à ton office, es-tu le Messie ? et quant à ta personne, prétends-tu être quelque chose de plus qu’un simple homme, comme beaucoup de tes paroles semblent le faire entendre ? »

fMatthieu 16.16 ; 26.63.

Ce qui prouve bien que c’est là le sens de sa question, c’est le récit de Luc, où les deux questions, réunies en une seule par Matthieu, sont complètement distinctes, séparées même : « Es-tu le Christ ? » demande d’abord Caïphe. Jésus répond et termine sa réponse par cette déclaration : « Le Fils de l’homme sera désormais assis à la droite de la puissance de Dieu » Et comme cette parole implique la participation à la divinité, le grand-prêtre ajoute alors cette seconde question : « Es-tu donc le Fils de Dieu ? » Ce mot donc prouve clairement que cette nouvelle question est provoquée par les derniers mots de Jésus dans la réponse précédente, et démontre ainsi la différence de sens des deux termes de Christ et de Fils de Dieu. Ce qui achève de prouver le vrai sens du titre de Fils de Dieu dans ce passage, c’est l’explosion d’indignation que provoque la réponse de Jésus : « Je le suis » et la sentence de mort qui, après ce mot-là, est immédiatement prononcée contre lui, en tant que blasphémateur. Il n’y avait aucun blasphème de la part d’un homme à se dire le Messie ; car cette charge était divinement instituée et l’homme qui devait la remplir attendu en Israël. Se l’attribuer faussement était une imposture, non un blasphème.

L’accusation de blasphème n’a donc pu porter que sur le titre de Fils de Dieu et sur la dignité divine que Jésus s’attribuait par là. Cela seul a pu paraître aux Juifs attentatoire à la majesté divine.

Si, de son côté, Jésus n’eût pas attaché lui-même cette portée au titre qu’il se donnait, c’eût été pour lui un devoir sacré de dissiper, par une prompte et catégorique explication, un si grave malentendu entre lui et les représentants de son peuple. N’était-ce pas en raison de ce titre de Fils de Dieu mal compris qu’ils allaient le condamner au supplice, et prononcer par là leur propre sentence de mort ? Jésus devait donc se hâter, sinon pour lui, du moins pour ses juges, de prévenir les conséquences de la fausse interprétation du titre qu’il s’attribuait. Il n’a rien fait de semblable ; il a donc certainement pris lui-même ce titre dans le sens où l’ont pris ses juges, dans celui où nous le prenons nous-mêmes.

Il est une autre parole de Jésus, rapportée uniformément par nos trois premiers évangélistes, et dont nous devons peser ici toute la portée. Elle fut prononcée quelques jours avant sa Passion, et probablement elle était, dans la pensée de Jésus, en rapport avec l’accusation dont il se savait menacé. C’est la question qu’il adresse aux Scribes :

« Que vous semble-t-il du Christ ? De qui est-il fils ? Ils lui répondirent : De David ; et il leur dit : Comment donc David l’appelle-t-il par l’Esprit son Seigneur, disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis ton marchepied. Si donc David l’appelle son Seigneur, comment est-il son filsg ? »

gMatthieu 22.41.

Les Scribes, avec toute leur sagacité, ne surent que répondre à cette question. Jésus voulait évidemment leur faire comprendre que, quoiqu’il descendit de David selon la chair et en vertu du lien qui l’unissait à la nature humaine, son existence avait en même temps une origine plus élevée, en vertu de laquelle il était le Seigneur de ce David dont il descendait. C’est ce que l’Apocalypse exprime, dans son langage symbolique, en appelant, Jésus à la fois la racine et le rejeton de Davidh Jésus voulait ainsi plaider d’avance, au point de vue scripturaire, la cause de sa divinité. Car il savait bien que ce serait là le prétexte de sa condamnation ; et il profitait du temps où il pouvait encore démontrer, discuter, en vue de celui où il ne pourrait plus que s’affirmer, puis se tairei.

hApocalypse 22.16 ; comparer Michée 5.2.

i – M. Réville (Histoire du Dogme de la Divinité de Jésus-Christ, p.14) prétend, à l’exemple de quelques autres écrivains rationalistes, que ce que Jésus veut prouver en argumentant ainsi, n’est pas qu’il est le Fils de Dieu, mais que, comme Messie, « il n’est pas nécessairement fils de David ». Il est des choses auxquelles on ferait trop d’honneur en les réfutant. Nous renvoyons à tous les passages du Nouveau Testament (Matthieu, Paul, Apocalypse), aux généalogies en particulier, où Jésus est posé expressément comme fils de David. Et Jésus voudrait prouver dans ce passage qu’il ne l’est pas !

A côté de ces déclarations, dont nous ne citons que les plus frappantes, il faut placer, comme preuve du sens qu’il attachait lui-même à son titre de Fils de Dieu, la position qu’il s’attribue dans nos trois premiers évangiles par rapport aux autres hommes. Non seulement, comme nous l’avons vu, il déclare que lui seul peut leur révéler le Père ; ils doivent être purifiés par le baptême en son nom ; il appelle Dieu son Père dans un sens dans lequel il n’autorise aucun autre homme à le faire en commun avec luij Mais surtout il ne cesse de réclamer pour sa personne des sentiments qui, d’après toute l’Écriture, ne doivent s’adresser qu’à Dieu seul. C’est ainsi qu’il réclame pour lui un amour supérieur à celui qui existe entre les êtres unis par les liens les plus étroits. « Si quelqu’un aime son père ou sa mère, son enfant, sa femme, lui-même plus que moi, il n’est pas digne de moi ». Un simple homme s’interposer entre une mère et son enfant, entre nous-mêmes et nous-mêmes ! — Puis, avec l’amour suprême, il demande ou autorise la confiance absolue. Il dit : « Croyez en Dieu et croyez aussi en moi ». Il dit : « Venez à moi, vous qui êtes travaillés et chargés, et je vous donnerai le repos de vos âmesk ». Les plus grands des prophètes ont-ils jamais rien dit de semblable ? Ils adressaient les hommes à Dieu ; ils eussent tous considéré comme un blasphème de les appeler à eux-mêmes.

jMatthieu 7.21, etc ; Jean 20.17.

kJean 14.1 ; Matthieu 11.28.

Les fonctions, enfin, que s’attribue Jésus ne sont pas moins remarquables que les sentiments qu’il réclame. Il est tellement la vérité incarnée qu’être persécuté pour lui, c’est l’être pour la vérité elle-même : « Vous serez bien heureux quand les hommes vous rejetteront et vous injurieront à cause de moi, le Fils de l’homme. Réjouissez-vous et tressaillez de joie, car votre récompense sera grande dans les cieuxl ». Il est même plus que la vérité, il est le bien, le bien moral incarné et personnifié, tellement que toute bonne action sur la terre s’adresse à lui personnellement. Il en est le réel objet ; il s’en constitue le débiteur dans l’éternité. L’engagement que prenait Jéhovah dans l’ancienne alliance : « Celui qui donne au pauvre prête à l’Eternel qui lui rendra son bienfait », il le prend sur lui sans hésiter : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me l’avez fait à moi-mêmem ». Et quand il formule la sentence qui éloignera à jamais les méchants de la sphère de la lumière et du bien, que dit-il : « Retirez-vous de MOI, vous qui faites métier d’iniquité !n » Dieu parlerait-il autrement ?

lMatthieu 5.11 et parallèles.

mMatthieu 25.40, 45.

nMatthieu 7.23 ; 25.41.

Un homme, se faire ainsi l’intermédiaire entre Dieu et l’âme humaine ; un homme, se poser comme la vérité et le bien incarné au sein de l’humanité ; un homme, prononcer cette sentence : « Retirez-vous de MOI, ouvriers d’iniquité ! » En vérité, je ne comprends pas comment les libres penseurs pourraient rester longtemps vis-à-vis de Jésus dans l’attitude qu’ils essaient de prendre, celle d’une admiration respectueuse. — Ou bien il n’est qu’un homme, et, par la position qu’il a prise, il a entraîné l’humanité dans une grossière idolâtrie, et n’a fait que substituer une nouvelle forme de paganisme aux anciennes. Lui, le plus humble de tous les hommes en apparence, il en a été en réalité le plus orgueilleux. Bien loin de mériter notre admiration, il doit devenir l’objet de notre indignation, de notre exécration, comme il a attiré celle des Juifs qui l’ont très justement condamné. Et il ne nous reste qu’à prendre parti pour eux contre lui, et non pour lui contre eux ; c’est la nouvelle alliance anti-évangélique qui se prépare sous nos yeux. — Ou bien la position qu’il a prise lui appartient en effet. Il est réellement ce qu’il a prétendu être ; et alors, vous le comprenez : l’admiration ne suffit plus. Il faut passer à la foi, dans le sens religieux du mot, à la foi qui n’est due qu’à Dieu ; il faut se livrer à l’amour dans le sens suprême du mot, à l’amour qui n’est dû qu’à Dieu. Il faut aller jusqu’à l’adoration. Du Thomas qui nie, du Thomas qui doute, il faut devenir le Thomas qui d’un bond s’élève jusqu’au faîte, et a le courage d’appeler Jésus son Seigneur et son Dieu.

Nous avons été conduits à ce résultat uniquement par l’étude de nos trois premiers Evangiles. Il est pleinement confirmé et corroboré par l’Evangile de saint Jean. C’est là que nous trouvons mise en relief, dans le témoignage de Jésus, la grande pensée qui forme l’arrière-plan de toutes les paroles précédemment citées d’après les trois premiers Evangiles ; nous voulons dire l’idée de la préexistence éternelle de Jésus-Christ, comme objet absolu de l’amour du Père. « Père, rends-moi la gloire que j’ai eue auprès de toi avant que le monde fût fait. Tu m’as aimé avant la fondation du monde ». « Que sera-ce quand vous verrez le fils de l’homme remonter là où il était auparavant ? » « Avant qu’Abraham fût, je suis ». Jésus parle ici comme celui qui dit dans l’Ancien Testament : « Je suis celui qui suis ». On se défie aujourd’hui, je le sais, de ces paroles ; on prétend que l’auteur du quatrième Evangile a fait parler Jésus à sa guise. Faire parler à sa guise celui qui est l’objet de sa foi ! Quelle contradiction morale !

Mais, quand nous ne posséderions plus aucune des paroles de Jésus dans lesquelles s’est exprimée la conscience qu’il avait de sa divinité, nous n’en pourrions pas moins tirer des conclusions certaines sur ce point, en partant de l’idée que se sont faite de lui ses apôtres.

Il y a dans tout cœur israélite une horreur innée pour tout ce qui tend à identifier le Créateur et la créature. Et pour que les apôtres aient pu arriver jusqu’à accorder à leur maître les titres et les attributs divins, il a fallu qu’ils eussent des raisons péremptoires, entre lesquelles la seule décisive n’a pu être que la manière dont ils l’avaient entendu s’exprimer sur sa personne. Rien en dehors de ce témoignage n’eût pu les amener à franchir la limite qui sépare la docilité et l’admiration de l’adoration. D’ailleurs n’avaient-ils pas vécu familièrement avec lui pendant trois ans, mangé à la même table, cheminé à ses côtés comme ses compagnons de voyage ? Ne l’avaient-ils pas contemplé exténué, souffrant de la soif et de la faim, interrogeant, priant, pleurant, gémissant, expirant… ? Quelle démonstration ne fallait-il pas pour amener ces Juifs, élevés dans la plus pure orthodoxie monothéiste, à voir dans un tel être Jéhovah lui-même, à l’invoquer et à le prêcher comme tel ! Cette conviction, nous pouvons néanmoins la constater chez ceux des apôtres dont les écrits nous ont été conservés.

L’Apocalypse est aujourd’hui en faveur auprès des écrivains rationalistes. Ils la reconnaissent presque tous comme l’œuvre de l’apôtre Jean, écrite en l’an 68o. Que trouvons-nous dans cet écrit ? Jésus y est appelé le premier et le dernier, l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. Il y est désigné comme « Celui qui sonde les cœurs et les reins » ; comme « l’Agneau qui a les sept yeux et les sept cornes (la plénitude de la toute-science et de la toute-puissance) ». Il y est appelé « le commencement (ou le principe) de la création de Dieu ». L’Agneau assis sur le trône partage avec Dieu lui-même l’adoration des intelligences célestes et des saints glorifiés ; et cela dans le même livre dans lequel un ange dit à Jean qui se prosterne devant lui : « Adore DIEU ! » Jésus enfin porte dans l’Apocalypse le même titre distinctif que dans l’évangile, celui de Verbe de Dieu, qui implique, dans l’un comme dans l’autre écrit, sa divinitép. M. Réville répond qu’il ne s’agit ici que d’une divinité acquise. Comme si Jésus n’était pas appelé le premier aussi bien que le dernier, le commencement aussi bien que la fin ! Comme si encore ces épithètes n’étaient pas celles par lesquelles Ésaïe décrit la gloire de Jéhovah ! D’ailleurs l’idée d’un Dieu devenu est incompatible avec l’intuition monothéiste des Écritures. « Un Dieu fait homme, dit avec raison M. Gess, c’est un miracle ; mais un homme fait Dieu, c’est une aventure (Abendteuer, accident magique) ».

o – La critique rationaliste n’est pas à l’aise à l’égard de cet écrit. D’un côté, il le lui faut pour constater le prétendu antagonisme entre les Douze et saint Paul (quoique cet écrit ne le constate nullement). Et de l’autre, il l’embarrasse ; car, comme on va le voir, il contient déjà toute la christologie de Paul et de Jean lui-même! Aussi le verrons-nous bientôt rejeté aussi bien que le 4ième Evangile.

pApocalypse 1.11 ; 2.23 ; 3.14 ; 5.6, 11-13 ; 19.13 ; 22.3, 9, 13 (je viens), comparé avec 1.8 (Le Seigneur qui est, qui était, et qui vient).

Saint Pierre, dans les premiers versets de sa 1ère épître, réunit Jésus au Père et au Saint-Esprit d’une manière qui rappelle expressément l’institution du baptême, et qui ne peut reposer que sur la même conviction de sa divinité sur laquelle repose cette institution elle-même.

Saint Paul s’exprime exactement comme saint Jean dans l’Apocalypse. Selon lui, Jésus « est avant toutes choses ; il est le premier-né de toute la création ou avant toute création ; il est celui par qui et pour qui sont toutes choses ». Il est ce « Rocher d’Israël » qui conduisait son peuple dans le désert. Avant de paraître ici-bas, il existait en forme de Dieu, c’est-à-dire dans un état divin ; c’est volontairement qu’il est devenu homme, après s’être anéanti lui-même pour prendre la forme de serviteur. C’est en lui que toutes choses, les visibles et les invisibles, subsistentq.

qColossiens 1.15-17 ; 1 Corinthiens 8.6 ; 10.4 ; Philippiens 2.5-7.

L’épître aux Hébreux, qui date d’avant la ruine de Jérusalem, puisqu’elle suppose le temple encore debout, et qu’elle annonce comme à venir la ruine de l’ordre de choses théocratique, consacre un chapitre entier, le premier, à établir la pleine et entière divinité de Jésus-Christ. Et ce n’est pas qu’elle nie son humanité. Aucun livre du Nouveau Testament ne l’affirme, au contraire, avec plus d’énergie, et ne l’applique avec une conséquence plus hétérodoxe en apparence. Ce sont là des témoignages assez clairs de la conviction qui régnait dans le cercle apostolique d’où ces écrits sont émanés.

Mais on objecte qu’il est souvent parlé, soit dans les évangiles, soit dans les Actes, de Jésus comme d’un simple homme ; ainsi quand saint Pierre, dans son reniement, dit de lui : « Je ne connais pas cet homme-là » ou quand, dans un de ses premiers discours dans les Actes, Jésus est appelé « Un homme approuvé de Dieu par les miracles et les prodiges que Dieu a faits par lui ». — Mais saint Pierre, parlant aux serviteurs du grand sacrificateur, aurait-il dû leur dire peut-être, et cela au moment même où il reniait Jésus : « Je ne connais pas ce Dieu-là ! » Et plus tard, quand les apôtres font leurs premières prédications devant le peuple juif, devaient-ils commencer par proclamer sa divinité ? Non, car cette vérité est celle qui a toujours le plus violemment heurté les oreilles juives. Bien plus, c’est une vérité qui ne peut être admise que par celui qui a déjà reçu Christ comme le Messie ou le Sauveur. Car on ne croit à sa divinité que sur la foi à son témoignage ; et pour admettre son témoignage sur un fait aussi difficile à croire, il faut avoir reconnu en lui l’envoyé de Dieu. Voilà pourquoi les apôtres ont dû commencer par proclamer les faits historiques de sa mort et de sa résurrection, que chacun pouvait constater, et qui suffisaient à prouver sa dignité de Messie. Ainsi devait se fonder la foi en Israël ; le reste devait être réservé au développement ultérieur.

D’ailleurs les apôtres eux-mêmes, tout en ayant la conscience du fait, n’en avaient pas encore la formule précise. Le sentiment de la divinité de celui qui était l’objet de leur foi, pénétrait leur cœur ; autrement comment Etienne réclamerait-il de lui le pardon de ses ennemis ? Comment lui adresserait-il, en rendant le dernier soupir, la même prière que Jésus expirant adressait à son Père ? Mais le souvenir de la vie terrestre de Jésus, de sa carrière comme simple serviteur de l’Eternel, était encore chez eux si présent et si vif, que la pensée de sa divinité ne se détachait pas encore distinctement pour eux de celle de son apparition terrestre, et se présentait plutôt à leur esprit sous la forme de la glorification divine accordée à sa personne humaine. Rien donc de plus conforme à la vérité historique que la manière dont Jésus est présenté dans les premiers discours des Actes. S’ils eussent été composés plus tard, on y verrait bien autre chose !

Il est intéressant de comparer, comme contre épreuve de la pensée des apôtres, la conviction des Églises fondées par eux, telle qu’elle s’exprime dans les plus anciens écrits chrétiens, les ouvrages du temps qui a suivi immédiatement la période apostolique. Il ne nous en reste qu’un très petit nombre ; mais ils suffisent pour attester la foi des Églises sur ce point capital.

Dans l’Épître de Clément Romain, écrite probablement vers la fin du Ier siècle, selon les uns un peu plus tôt, selon d’autres un peu plus tard, Jésus est appeléle sceptre de la majesté de Dieur. Dans une des lettres d’Ignace qui sont le plus probablement authentiques, et datent ainsi d’avant 115, on rencontre des expressions telles que celles-ci : « L’amour de Jésus-Christ notre Dieu » ; « Le sang de Dieus ». Dans une Épître attribuée sans doute par erreur à Barnabas, le compagnon de saint Paul, mais qui doit avoir été composée par un chrétien d’Alexandrie, vers la fin du Ier siècle ou le commencement du IIième, Jésus est représenté comme l’être avec lequel conversait le Père, lorsque, au moment de créer l’homme, il disait : « Faisons l’homme à notre imaget ». Dans le Pasteur d’Hermas, écrit un peu plus tard, vers 140-150, il est dit que le Fils de Dieu est antérieur à toute créature, tellement qu’il a assisté le Père dans la création du mondeu. Enfin dans l’Épître à Diognète, le chef d’œuvre de l’antique littérature chrétienne, nous trouvons ces paroles : « Comme un roi envoie son fils roi, ainsi Dieu nous l’a envoyé comme Dieu ». Demandez-vous peut-être si tous ces écrits ne procèdent point de la même contrée, et n’expriment pas la conviction d’une seule Église ? Nullement : Ignace représente l’Asie-Mineure ; l’auteur inconnu de la lettre de Barnabas, Alexandrie et l’église égyptienne ; Clément et Hermas, Rome ; l’Épître à Diognète, probablement la Grèce.

r – Chapitre 16.

sÉphésiens 1 ; Romains 1.

t – Chapitre 5.

u – Livre III, similitude 9, ch.12.

Ainsi, la même pensée sur Christ dans toutes les contrées de l’Église. Comment expliquer cette conviction, si elle ne reposait pas sur la prédication apostolique ? Et cette prédication apostolique, comment l’expliquer, si elle n’a pas pour fondement l’enseignement de Jésus lui-même ?

Un païen même, un homme éminent dans les sciences et dans les lettres, Pline le jeune, né en l’an 62, rend témoignage de la foi des chrétiens sur ce point capital. Il avait été nommé par l’empereur Trajan gouverneur de l’une des principales provinces d’Asie-Mineure. Là, il se trouve en face d’une nombreuse population chrétienne ; il hésite sur la manière d’appliquer la loi persécutrice qui les condamne. Il demande, dans une lettre qui nous a été conservée, des directions à son souverain et ami, Trajan ; et à cette occasion, il parle de la vie des chrétiens qu’il a sous les yeux. Dans cette description se trouve cette parole remarquable : « Ils chantent des cantiques à Jésus comme à un Dieuv ». Les faits réfutent donc cette assertion, que la conviction de la divinité du Sauveur ne s’est formée dans l’Église que dans le courant du second siècle, par l’exaltation spontanée des idées chrétiennes.

v – Il est à remarquer que cette expression fait partie des aveux que Pline avait arrachés à des chrétiens mis en face du supplice ; c’est donc la foi de l’Église elle-même qui s’exprime dans ces mots: Carmen Christo, quasi Deo, dicere secum invicem (prononcer tour à tour un hymne à Christ comme Dieu).

Le sentiment chrétien sur ce point a été invariablement fixé dès le premier jour. Mais il a été diversement formulé par ceux qui en ont été les organes. La formule de Pierre n’est pas celle de Paul ; celle de Paul n’est pas celle de Jean, ni celle-ci, celle de l’Épître aux Hébreux. Cette diversité d’expression montre qu’il n’y a pas ici copie, et qu’une seule et même conscience de la vérité se fait jour sous toutes ces formes d’une manière libre et indépendante. Il en a été de même plus tard dans l’Église, quant à la formule dogmatique qu’elle a si laborieusement cherchée. On avait beau se disputer à Nicée, tout le monde dans ce concile admettait la divinité du Sauveur. Les différences ne portaient que sur la manière d’en rendre compte.

III

M. Réville prétend encore que la loi générale du développement de ce dogme est celle-ci : « De deux partis en lutte, celui qui triomphe est régulièrement celui qui glorifie le plus la personne de Jésusw ». Cette loi est tracée d’après l’imagination, non d’après l’histoire. L’idée la plus exaltée que l’on se soit faite de la personne du Sauveur, est celle de ces docteurs appelés Docètes, qui, dès les derniers temps du Ier siècle, enseignèrent que le corps de Jésus n’avait été qu’une simple apparence et qui refusaient ainsi toute réalité à son existence humaine. Bien loin de prévaloir, cette opinion excessive a été énergiquement repoussée par l’Église. Elle est déjà condamnée dans la 1ère Épître de Jean : « Celui qui nie le Christ venu en chair, est un antéchrist ». Cette sentence est reproduite par Polycarpe, le disciple de Jean, dans son Épître aux Philippiens. L’Église a jeté hors de son sein, dans le cours du IIième siècle, les Basilide, les Valentin, les Marcion et tous les autres partisans de cette doctrine qui portait atteinte à la véritable humanité de Jésus. Un peu plus tard, l’Église n’a pas moins vigoureusement repoussé la doctrine d’Apollinaire, qui attribuait bien à Jésus un vrai corps, mais qui lui refusait une âme humaine ; puis celle qui ne voulait reconnaître en lui qu’une nature, la nature divine (la doctrine monophysite) ; enfin celle qui ne lui attribuait qu’une volonté, la volonté divine (la doctrine des Monothélètes). Tous ces faits démontrent combien peu l’Église était disposée à se livrer, à l’égard de la personne de Christ, à un entraînement spéculatif, comment elle est restée au contraire fermement assise sur le rocher inébranlable du témoignage historique, aussi bien quant à l’humanité que quant à la divinité de son chef. Emanée de la conscience de Jésus, l’affirmation de sa divinité a été répétée par les apôtres, reproduite par les docteurs de l’Église, chantée par l’Église tout entière, au milieu de la mer de feu de la persécution et du martyre ; et ce témoignage de Jésus nous revient à cette heure, répercuté par toutes ces voix de l’antiquité chrétienne, pour affermir notre foi, et nous rendre vainqueurs dans la grande crise où nous entrons. « Qui est celui qui remporte la victoire sur le monde, dit saint Jean, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? »

wHistoire du Dogme de la Divinité de J.-C., p.94.

Mais un prodige tel que celui de l’union de la nature divine et de la nature humaine en une seule personne, est-il possible ? Les perfections divines peuvent-elles cohabiter dans une même vie avec l’imperfection humaine ? La toute-science de l’esprit infini avec l’ignorance attachée à l’être fini ; la toute-puissance avec la faiblesse ; la toute-présence avec cette localisation en vertu de laquelle tout ce qui est corporel ne peut occuper qu’un seul lieu à la fois ?

L’état divin, je crois devoir le reconnaître, n’est pas compatible avec notre mode d’existence humaine actuel. Mais c’est précisément pourquoi l’Écriture enseigne deux choses :

  1. Que Jésus a dû déposer l’état divin, sa forme de Dieu, afin de se faire homme ;
  2. Que pour recouvrer son état divin, il s’est opéré dans son humanité une glorieuse transformation par l’Ascension.

Je dis : un dépouillement. Saint Paul décrit ce fait suprême en ces termes : « Lui qui était en forme de Dieu, il s’est anéanti lui-même, ayant pris la forme de serviteur ».

Nulle part il n’est dit que, pendant son existence terrestre, Jésus ait possédé la toute-science. L’histoire évangélique lui attribue bien un savoir surnaturel, égal, supérieur même sans doute à celui des prophètes. On en a la preuve dans ses entretiens avec Nathanaël et avec la Samaritaine, ainsi que dans plusieurs autres traits de sa vie. Mais la toute-science, il ne paraît point, d’après le récit sacré, l’avoir possédée. N’interrogeait-il pas, et cela sincèrement, en disant : « Où l’avez-vous mis ? Qui est-ce qui m’a touché ? » Enfin ne déclare-t-il pas qu’il ignore lui-même le jour de sa venue ? Or la toute-science ne se partage pas. Ou on l’a, et, dans ce cas, on l’a tout entière ; ou on ne l’a pas. Le savoir surnaturel que possédait Jésus était donc spécifiquement différent de la toute-science. Ce pouvait bien être un savoir divin, en ce sens qu’il était constamment et librement puisé en Dieu ; mais ce n’était pas l’attribut divin de l’omniscience.

Le récit sacré reconnaît encore à Jésus, pendant son séjour ici-bas, un pouvoir miraculeux. Mais ce pouvoir était-il la toute-puissance ? Dans ce cas, Jésus aurait-il donc dû tout obtenir par la prière ? Dirait-il : « Père, je te rends grâces, car je sais que tu m’exauces toujours ? » Dirait-il : « Les œuvres que mon Père m’a donné le pouvoir de faire ? » Non ; son pouvoir surnaturel, quoique supérieur à celui des prophètes, ne paraît pas avoir été la toute-puissance.

Jésus, pendant sa vie terrestre, pouvait agir à distance ; mais il ne possédait pas pour cela la toute-présence. Il se transportait réellement d’un lieu dans un autre ; il cheminait jusqu’à être exténué de fatigue, et ses amis étaient dans le cas de lui dire : « Si tu eusses été ici… »

L’on peut même étendre ce que nous disons ici à ses qualités morales, sa sagesse, sa sainteté, son amour. Les perfections divines ne croissent ni ne diminuent. Mais Jésus a crû en sagesse, aussi bien qu’en stature. « Quoique Fils, il a appris l’obéissance par les choses qu’il a souffertes ». Lui-même ne craint pas de s’exprimer ainsi : « Je me sanctifie moi-même ». Ce qui veut dire sans doute : J’imprime graduellement à tout ce qui constitue mon existence humaine le sceau d’une parfaite consécration. — Son amour, enfin, n’a-t-il pas grandi depuis l’enfance, où Jésus n’embrassait encore dans son affection que ses proches, à travers l’adolescence, où tout son peuple est devenu l’objet de son ardent amour, jusqu’à l’âge mûr, où son cœur s’est ouvert à la misère du monde entier, et où il s’est volontairement offert pour porter le péché de tout ce qui s’appelle homme ? — Ce n’est pas là la sagesse, la sainteté, l’amour immuables de Dieu ; c’est la sagesse, la sainteté, la charité croissantes d’un homme pur, qui grandit par la lutte et marche à la perfection.

Tout en maintenant l’identité de sa personnalité, Jésus s’est tellement dépouillé de son état divin, qu’il a même dû, pour faire place à une vie humaine réelle, perdre, pendant la première portion de son existence terrestre, la conscience de son existence divine et, si j’ose ainsi dire, de son glorieux passé. Autrement, comment eût-il pu être réellement, comme l’affirme l’Écriture, enfant, jeune homme, semblable à tous les autres, ne différant d’eux que par l’absence du péché ? Sans doute, il aura bientôt reconnu, par cette différence même, qu’il était dans une relation toute particulière avec Dieu ; et c’est dans ce sens qu’à l’âge de douze ans, il a pu déjà l’appeler son Père. Mais, si l’on pèse avec soin les expressions de l’Écriture, on est conduit à penser que ce n’est qu’à l’heure de son baptême que, par une communication divine, la conscience de son origine éternelle et de sa relation personnelle avec Dieu lui a été rendue. La déclaration divine : « Tu es mon Fils » n’a pas été une démonstration superflue. Elle a révélé Jésus à Jésus lui-même, et a été le fondement de la révélation qu’il a donnée de lui-même au monde. Il est rentré, dès ce moment, quant à sa conscience personnelle, dans le sein de son Père. Il n’a pas recouvré encore l’état divin, sans doute. Mais il a compris distinctement ce qu’il était pour Dieu, comme objet éternel de son amour, et comment Dieu était pour lui le Père, dans un sens unique. Et, tout en demeurant humblement dans l’état humain, qu’il avait librement accepté, il a pu désormais prononcer des paroles telles que celle-ci : « Personne ne connaît le Fils que le Père, ni le Père que le Fils ». « Avant qu’Abraham fût, je suisx »

x – Qu’il me soit permis de reproduire ici les admirables paroles de M. le pasteur Verny, que citait récemment M. de Pressensé dans les pages si intéressantes qu’il lui a consacrées (Verny et Robertson, p. 16) : « Si toute génération humaine, conçue et née dans le péché, engendre, enfante et forme à son tour une nouvelle génération pécheresse, et si le Sauveur est venu afin de rompre cette chaîne, il n’a pas dû en être lui-même un simple anneau. Pour la saisir d’une main puissante, pour la casser par le milieu, il a dû être placé, avoir son point d’appui et sa force en dehors et au-dessus d’elle. Pour guérir l’arbre malade de l’humanité, il n’a pas dû être lui-même un des rameaux, un des fruits de cet arbre, je dis le fruit le plus noble et le plus doux, car le plus noble et le plus doux porte encore au coeur un ver qui le ronge. Il n’a pas dû être amené sans le vouloir sur les flots du temps, sur ces flots qui charrient les générations humaines ; il n’a pas dû subir la condition qui nous est imposée de naître dans tel en tel siècle et d’être bon gré mal gré les enfants de notre siècle. Non, il a dû être un commencement à nouveau, le chef et le père d’une humanité, d’une histoire nouvelle, un autre Adam, comme l’appelle saint Paul ; il a dû venir librement, parce qu’il l’a voulu, et uniquement parce qu’il l’a voulu ».

Ce témoignage, il se l’est rendu, non pour le vain plaisir de se glorifier lui-même, — il savait bien au contraire que ce serait là ce qui lui coûterait la vie, — mais pour accomplir sa mission, qui était de glorifier Dieu sur la terre. Pour faire comprendre au monde combien Dieu est bon, il devait le révéler comme Père ; et pour révéler Dieu pleinement comme Père, il devait se révéler lui-même comme Fils. Pour faire sentir aux hommes combien Dieu les aime, il devait leur faire mesurer la grandeur du don que Dieu leur faisait ; et, pour cela, il fallait bien leur dire qui il était lui-même, et ce qu’il était pour son Père : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ». Pour nous faire apprécier enfin ce que nous sommes pour Dieu, et combien nous lui sommes précieux, il fallait bien lever le voile qui couvrait sa propre grandeur, et nous dire qu’en sa personne l’humanité est devenue la famille du Fils éternel, le domicile de la divinité elle-même. La révélation de lui-même était le seul moyen d’opérer pleinement celle de Dieu.

Mais ce dépouillement de son état divin ne devait pas durer à toujours. Destiné à faire place à une existence humaine réelle, il devait cesser, dès que celle-ci serait arrivée à sa perfection. Car cette humanité, accomplie en la personne de Jésus, devenait apte à être élevée en lui à la possession de la gloire dont il avait joui avant de se faire homme.

Ce retour, nous le contemplons dans l’Ascension. Déjà au moment de la Transfiguration, l’élévation de Jésus à la gloire était près de se consommer. Il n’y consentit point. Il y avait encore pour lui une tâche à remplir, celle dont il s’entretenait avec Moïse et Élie sur la montagne. Il voulait bien remonter, mais non pas en laissant l’humanité derrière lui, comme cela serait arrivé s’il fût rentré dans le ciel à ce moment-là.

Voilà pourquoi il refusa de retourner avec Moïse et Élie auprès du Père, qui semblait l’appeler du sein de la nuée. Il redescendit pour aller mourir à Jérusalem, ainsi qu’il le disait aux deux messagers célestes. Cette nécessité douloureuse a interrompu momentanément le cours de sa glorification commencée ; mais une fois cette condition de notre salut remplie, la marche ascendante a repris son cours. La Résurrection et l’Ascension en ont été les deux moments décisifs. Jésus a été réintégré dans l’état divin qu’il avait quitté. C’est ce qu’il avait demandé en ces termes : « Père, rends-moi la gloire que j’ai eue auprès de toi, avant que le monde fût fait ».

Mais ne croyez pas que, pour recouvrer l’état divin, il ait dû déposer sa nature humaine. Plutôt que de se séparer d’elle, il l’a exaltée et rendue capable d’être élevée en sa propre personne sur le trône. N’est-ce pas comme le Fils de l’homme glorifié qu’Etienne le salue, sur le seuil du royaume de gloire ? N’est-ce pas comme l’Agneau immolé que saint Jean le contemple sur le trône de la majesté divine, dans la vision apocalyptique ? Paul ne savait-il pas, par sa propre expérience, et pour avoir contemplé le Seigneur lui-même sur le chemin de Damas, que c’est corporellement que la plénitude de la divinité habite en luiy ? Jésus enfin ne dit-il pas lui-même que c’est comme Fils de l’homme qu’il reviendra pour juger les vivants et les mortsz ?

yColossiens 2.9.

z – Comparer Matthieu 26.64 ; Luc 21.36 ; Jean 5.27.

Comment notre existence humaine peut-elle être ainsi élevée en Christ à la dignité d’organe de la perfection divine ? Derrière le voile de cette nuée dont Dieu a enveloppé Jésus au moment de son élévation, s’est accomplie en lui une transformation en vertu de laquelle son humanité a pu être associée à la gloire divine. A cette heure seulement la création de l’humanité a été achevée, et le plan de Dieu envers l’homme réalisé. Il l’avait créé sans doute à son image ; mais ce premier homme n’était qu’une ébauche. Le vrai homme, celui qu’il voulait définitivement, est né à Bethléem, a grandi à la stature morale parfaite jusqu’à la croix, et a été consommé par l’Ascension. « Vous serez comme des Dieux » avait dit le tentateur. C’était bien le but ; mais il ne le montrait que pour faire dévier l’homme du chemin. Jésus a retrouvé le vrai chemin, l’obéissance, et en le suivant fidèlement, a réalisé pour nous le but. La sainteté était la condition de la gloire.

Le plan de Dieu une fois réalisé en un, que reste-t-il maintenant, si ce n’est que ce qui s’est fait en Un s’accomplisse en tous ? Or, c’est précisément là l’œuvre qui commence immédiatement à la suite de l’élévation de Jésus. Elle s’ouvre le jour de la Pentecôte et dure pendant toute l’économie où nous vivons, qui n’est, dans l’intention de Dieu, qu’une permanente Pentecôte. L’Esprit de Jésus nous associe à sa sainteté, et par là nous prépare à la possession de sa gloire. Il communique à chaque croyant cette humanité sanctifiée et glorifiée, réalisée en la personne de Jésus, et la substitue à la nôtre infirme et souillée. L’Esprit crée ainsi à Jésus, sur la terre, un corps spirituel, un ensemble de vivants organes, l’Église. Et quand ce corps aura atteint le degré de croissance spirituelle proportionné à la taille céleste de son Chef, qu’il sera parvenu, comme dit saint Paul, à la stature complète de Christ, alors ce Chef l’élèvera à lui, et l’associera à son état divin. C’est pour cela que Christ doit revenir. Son avènement sera pour l’Église ce que l’Ascension a été pour sa personne.

IV

Qu’on nous montre les contradictions que renferme un tel plan ! Qu’on nous dise quelles incompatibilités internes entre les éléments qu’il combine, le rendent inconcevable ! Une fois que vous avez cru que Dieu est amour, qu’un amour divin ne peut être qu’admirable en conseil et magnifique en moyens, que l’essence de l’amour est de se donner dans la mesure du possible, et que la mesure du possible, pour Dieu, c’est l’infini, qu’y a-t-il encore à objecter ? L’humanité n’a plus qu’à s’humilier et à rendre grâces. Quels torrents de lumière cette vue ne verse-t-elle pas sur la vie terrestre ! Qu’elle devient sainte, grande, à la clarté du terme qui lui est assigné : Dieu tout en tous, comme jadis tout en Christ ! Dieu fait homme en un homme, afin que par la foi en cet Un tous puissent être élevés à l’union la plus étroite et la plus immédiate avec Dieu lui-même !

Le but de Dieu, dans l’incarnation de son Fils, n’est donc plus pour nous un mystère ; et nous pouvons saisir maintenant le côté pratique de ce grand fait, l’événement capital de l’histoire du monde.

En statuant la divinité de Jésus-Christ, nous perdons, dit-on, un frère. La vérité est bien plutôt qu’en constatant ce fait de la divinité de notre Sauveur, nous obtenons Dieu lui-même pour notre frère, et que, par l’union à ce frère, nous devenons aptes à partager l’état divin.

Un homme de plus, semblable à tous les autres, sur cette terre, serait-ce un si grand gain pour l’humanité ? Une branche de plus sur un arbre touffu change-t-elle rien à la nature de cet arbre ? Mais une ente que vous y insérez, voilà ce qui peut en transformer et la sève et les fruits. Si Jésus n’est qu’un homme de plus à ajouter à tous ceux qui sont nés de femme, et dont le corps a été renouveler la masse du limon terrestre, je ne vois pas bien ce que cette existence renferme de décisif pour le sort de l’humanité et pour le mien propre. Mais si, en lui, un être d’un ordre supérieur, divin même, s’est assimilé notre nature, alors la grande pensée de Dieu à l’égard de l’humanité et envers moi se découvre à mes regards.

Pourquoi Dieu a-t-il voulu la nature ? Pour arriver à l’être libre, l’homme. Pourquoi a-t-il voulu l’homme ? Parce qu’il voulait aboutir à l’être saint, capable de soutenir une relation morale avec lui, de devenir son organe, son représentant visible, son libre et glorieux agent. Et ce but-là, en faveur de qui l’a-t-il conçu ? En faveur d’un seul ? Non, de tous. Il y a eu un Dieu-homme, afin qu’en lui nous tous, devenant ses frères par son incarnation, puissions être transformés en une famille de créatures en qui éclate l’amour paternel de Dieu, — en un certain sens, en une famille d’hommes-Dieux. Je n’oserais m’exprimer de la sorte, si saint Paul lui-même ne disait du Fils : « Afin qu’il soit comme un premier-né entre plusieurs frères ».

Ah ! pas plus que le christianisme libéral, nous ne prétendons marchander aux hommes le titre de fils de Dieu. Seulement ce titre nous paraît trop saint pour que nous consentions à le prodiguer, en le jetant à la face du premier venu. Nous ne saurions crier indistinctement à tout homme que nous rencontrons, de manière à exalter son orgueil : Tu es fils de Dieu ! Mais avec une humble et profonde reconnaissance, au nom de la Parole faite chair, nous pouvons vous dire à tous : Dieu vous appelle à devenir ses enfants, ses fils et ses filles. Ce que vous êtes tous par destination, vous pouvez tous le devenir en réalité. Seulement, pour que votre péché n’y mette pas obstacle, et que votre glorieuse destinée s’accomplisse, il faut laisser celui qui est Fils de Dieu par essence prendre vie en vous ; il suffit de saisir, comme croyants, celui par qui vous avez été saisis, comme hommes.

Pères, vous connaissez l’art d’élever votre enfant à la hauteur de votre vie morale : c’est de descendre au niveau de la sienne, et de vous abaisser à partager ses préoccupations, ses intérêts, ses plaisirs. C’est ainsi que vous l’élevez graduellement à la communion morale avec vous. L’amour vous a appris ce secret. C’est celui de Dieu envers vous. Il s’est abaissé vers vous, pour vous élever jusqu’à Lui. Ne veuillez donc pas être fils de Dieu, mais le devenir. Veuillez le devenir, non comme Christ, comme si vous pouviez gravir, à côté de lui et sur vos deux pieds, les marches du trône ! Devenez-le en lui, qui est le chemin, la vérité et la vie ; en lui, qui veut réaliser en vous l’union de la divinité et de l’humanité comme il l’a réalisée en lui-même. Jésus a tout résumé dans cette parole : « Toi en moi, Père, et moi en eux ». Voilà le christianisme de Jésus-Christ. Christ est l’échelle vivante qui nous transporte sur le trône. Dans son incarnation, sa mort, sa résurrection, son ascension, est offerte à chacun de nous la possibilité de parvenir « là où il est ». Allez : et que la tâche de votre vie soit de changer cette glorieuse possibilité en sublime, en éternelle réalité ! Acceptez la Pentecôte, et vous aurez l’Ascension.

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