Le jour éternel

I.
Les siècles à venir

Nous ne voyons pas très loin dans les siècles à venir ; je n’écris pas non plus comme si je pensais qu’il en fût autrement. « Nous connaissons en partie, » c’est-à-dire que notre connaissance est bornée et imparfaite ; d’où il suit que « nous prophétisons en partie, » nous bégayons de nos lèvres et nous écrivons d’une main chancelante.

« Nous voyons, maintenant, obscurément par un miroir, » comme si le livre de Dieu, semblable à un miroir que l’on place devant soi, était destiné à réfléchir les objets qui se trouvent au delà du voile. Toutes les promesses, tous les types, et toutes les institutions de l’Ancien Testament étaient des miroirs dans lesquels l’homme devait voir réfléchies les choses de Dieu, les choses des siècles à venir. Et ce qui nous arrive seulement par la réflexion, comme l’image d’une étoile sur la mer, ne peut être aussi distinct, ni aussi vif par son éclat que la présence de l’objet ou de la personne elle-même.

D’ailleurs, la faculté par laquelle nous percevons les objets est faible et bornée, alors même que nos yeux soient oints du collyre céleste (Apocalypse 3.18). Nous ne pouvons pas oublier qu’il y a des limites. Mais ces limites elles-mêmes sont merveilleuses ; ce rideau, qui voile à nos yeux tant de décrets, est déjà si beau que nous n’avons nullement envie de passer outre. Car, tout différent de ce qui se voit ici-bas, notre horizon ne se compose pas de nuages, mais de gloire. Ce n’est point un obstacle que notre œil rencontre, mais un lieu de repos.

Il est vrai, cependant, que le cercle de notre vision s’est considérablement élargi depuis que les yeux de notre entendement ont été éclairés, « afin que nous sachions quelle est l’espérance de notre vocation, et quelles sont les richesses de la gloire de notre héritage dans les saints » (Éphésiens 1.18). De là, l’apôtre Pierre avertit ses frères du grand péril auquel nous expose une vie stérile. « Celui en qui ces choses ne se trouvent pas, dit-il, est aveugle et ne voit pas de loin ; » comme si, par une telle expression, il eût voulu nous faire comprendre que le chrétien doit être clairvoyant et que l’obscurcissement de sa vue spirituelle vient de ce qu’il néglige les œuvres de piété ; car celui-là oublie « la purification de ses anciens péchés, » et oublie qu’il a été « délivré du présent siècle mauvais, » qui n’a qu’une connaissance oisive ou stérile.

Les saints, au temps de l’ancienne Alliance, étaient des hommes à longue vue. Le secret de l’Eternel était avec eux, et son alliance pour la leur donner à connaître (Psaumes 25.14). Il ne leur cachait pas ce qu’il avait l’intention de faire (Genèse 18.17). Il leur révélait son secret (Amos 3.7).

Enoc, septième homme après Adam, regarda dans les siècles à venir, et vit le Seigneur venant avec dix milliers de ses saints. Abraham vit le jour de Christ de loin, et s’en réjouit. Job lui-même, au pays des Gentils, avait les yeux fixés sur la gloire, et comme un homme qui voit les choses de loin ; il se consola dans son affliction en disant : « Je sais que mon Rédempteur est vivant et qu’il demeurera le dernier sur la terre » (Job 19.25). Il en est de même des fidèles qui sont venus quelques siècles après. Ainsi, Jean pouvait dire : « Voici, il vient avec les nuées, et tout œil le verra. » Un autre a pu dire encore : « Nous attendons aussi, selon sa promesse, de nouveaux cieux, et une nouvelle terre où la justice habite. »

Une vue bornée est donc le résultat de l’incrédulité, tandis qu’une vue fort étendue est le résultat de la foi. Aussi longtemps que notre vie est en odeur de sainteté, nous sommes en état de connaître tous les secrets de la Parole de Dieu ; mais lorsque nous sommes inconséquents, lorsque nous cessons nos rapports avec Dieu, lorsque nos cœurs deviennent paresseux, notre intelligence s’obscurcit, et dès lors aussi il nous est impossible de voir bien loin. Un saint homme ne ressemble pas seulement à quelqu’un qui, du haut de son éminence, peut étendre sa vue de tous côtés, et jusqu’aux frontières de Canaan ; mais c’est un homme qui, par la vigueur et la pureté de son intelligence spirituelle, peut tout d’un coup embrasser le royaume dont il est fait l’héritier.

Ainsi, notre perspective est assez vaste. Elle s’étend bien loin dans les régions de la vie immortelle ! Elle s’ouvre sur tous les points et s’étend infiniment au delà des ombres, car les collines et les cieux terrestres ne sont que l’ombre du tableau où se trouvent dépeints les nouveaux cieux et la nouvelle terre. Elle va au delà des espérances, des craintes, des tristesses présentes ; au delà du calme et de l’orage passagers de cette terre ; au delà des abîmes et des hauteurs des cieux ; au delà de l’étoile polaire ou des pléiades, ou même au delà du mystère de la Croix ; enfin, notre perspective s’étend jusqu’à la Jérusalem céleste.

Quand le divin Epoux se sert d’une expression comme celle-ci : « Avant que le vent du jour souffle et que les ombres s’enfuient, je m’en irai à la montagne de myrrhe et au coteau d’encens (Cantique des cantiques 4.6), il entend que l’Eglise doit recueillir ses paroles et le suivre dans ce lieu de félicité où il nous a précédés. Il est monté en haut, c’est-à-dire qu’il s’est retiré sur cette montagne de myrrhe, et lorsqu’il reviendra il portera en lui-même les indices du lieu même où il est allé, car « tous ses vêtements sont parfumés de myrrhe, d’aloès et de casse » (Psaumes 45.8). Or, c’est sur cette hauteur qu’il a voulu placer son épouse, car il l’a fait asseoir par la foi dans les lieux célestes (Éphésiens 3.6). Nous sommes donc assis sur cette montagne, bien au-dessus de la poussière et du bruit de la terre, respirant le doux parfum, et jouissant librement de tout ce qui nous est donné en perspective.

Quel avenir immense ne se déroule-t-il pas devant nous ! Et quelle réalité, quelle certitude de bonheur ! Ce n’est pas un mirage trompeur, ni un tableau fantastique apparaissant et disparaissant continuellement. C’est une perspective qui ne change pas. Par moment, elle peut être plus sereine, plus sensible que d’autres fois, mais elle paraît toujours dans ses grands traits ; elle ne perd jamais rien de son excellence, elle est toujours la même. Le temps où elle revêt son plus bel aspect, est précisément celui de la douleur. Car, comme en un jour brumeux les montagnes éloignées nous paraissent plus rapprochées et plus distinctes, de même, au temps de l’amertume et de la souffrance, les collines éternelles se présentent au regard de la foi plus réelles et plus magnifiques que jamais ; elles paraissent même très proches, si proches, qu’il n’y a, ce nous semble, qu’à traverser le faible ruisseau qui serpente au-dessous de nous, pour prendre possession de notre bel héritage.

C’est sur cette montagne, sur ce coteau d’encens que se recueillirent autrefois les saints, en attendant la fuite des ombres et l’apparition du grand jour éternel. Là, David se recueillait, et tandis qu’il considérait le péché et le travail de la terre, il raisonnait ainsi en lui-même : « Mais, moi, je verrai ta face en justice, et je serai rassasié de ta ressemblance quand je serai réveillé » (Psaumes 17.15). Là, Salomon se recueillait, et tandis qu’il contemplait le Roi dans sa beauté, il exprimait ainsi ses sentiments : « Mon bien-aimé, enfuis-toi aussi vite qu’un chevreuil ou qu’un faon sur les montagnes des essences aromatiques » (Cantique des cantiques 8.14). Là, Paul se recueillait, et, anticipant sur la résurrection des saints, il se consolait lui-même. Calme en présence de l’avenir, il pouvait dire : « Le corps est semé en corruption, il ressuscitera incorruptible ; il est semé en faiblesse, il ressuscitera en force ; il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel ; » et dans le triomphe de sa foi, il pouvait encore s’écrier : « O mort ! où est ton aiguillon ? O sépulcre ! où est ta victoire ? » (1 Corinthiens 15.42,55). Là aussi se recueillait l’apôtre Pierre, lui qui affligeait son âme juste à cause de l’impiété moqueuse et de l’apostasie des derniers jours ; il entretenait, comme tous les anciens, l’espérance d’une rénovation universelle ; il se consolait en attendant les nouveaux cieux et la nouvelle terre où la justice habite (2 Pierre 3.13). C’est encore là, « sur une grande et haute montagne, » que Jean se recueillait, lorsqu’il vit la gloire de la cité céleste, qu’il entendit la sublime proclamation : « Certainement, je viens bientôt, » et que, répondant à cette voix qui lui était si familière, il s’écria : « Oui, Seigneur Jésus ! viens » (Apocalypse 21.10 ; 22.20).

Il est vrai que nous ne connaissons qu’en partie, car nous voyons maintenant par un miroir obscurément. Mais, ce que nous voyons et ce que nous savons est très glorieux. La perspective, quelle qu’en soit l’imperfection, n’est ni fictive, ni douteuse, et le miroir qui la réfléchit est divin et par conséquent fidèle. Il nous dépeint les scènes de l’avenir avec chaleur et vérité comme n’aurait jamais pu le faire aucun miroir terrestre. Certes, nous devrions, les yeux fixés sur ce miroir, nous conduire plus saintement que nous ne faisons d’ordinaire. Dieu attend beaucoup de nous.

Il exige que nous soyons saints. Les objets qui s’offrent à nos regards ont pour effet de nous purifier. Ils impriment leur caractère sur celui qui les contemple. « Quels ne devons-nous pas être par une sainte conversation et par des œuvres de piété ? » L’Océan réfléchit l’azur du ciel ; en le regardant en face, il en emprunte la pureté et la ressemblance. Il faut de même que nous soyons assimilés aux objets célestes en y portant sans cesse nos regards et nos affections.

Il exige que nous soyons fermes. Les objets qui changent ou qui passent communiquent leur instabilité à tout ce qui les entoure. Ceux qui sont stables ont plus de ténacité et de force, et produisent par conséquent un effet contraire. Nous, qui avons devant les yeux un riche tableau des choses à venir, nous devrions subir leur influence au point d’être transformés à leur image, et revêtir ce caractère de fermeté qui leur est propre. L’inconstance et la vanité de notre vie disparaissant peu à peu sous cette impression vigoureuse qui est le signe de l’immutabilité de la vie divine, nous devrions présenter cette attitude calme et solennelle qui témoigne de la réalité du royaume auquel nous faisons profession d’appartenir. C’est ainsi qu’une vie faible devient forte par un examen attentif et persévérant de ce qui est fort ; c’est ainsi encore qu’une vie misérable acquiert un caractère de grandeur par la contemplation de ce qui est grand.

Il exige que nous soyons séparés du monde. La perspective qui attire nos regards n’a rien de charnel ni de terrestre. Il est vrai que, dans un certain sens, elle a du rapport avec la terre, car elle embrasse la « nouvelle terre » aussi bien que les « nouveaux cieux. » Quoi qu’il en soit, elle n’a rien de commun avec ce monde dont nous avons été délivrés. C’est Dieu qui en fait le sujet principal, et celui qui en étudie les rapports se trouve par cet exercice même attiré vers Lui et séparé de tous les objets et de toutes les scènes qui lui sont étrangers. Nous y portons nos regards comme ceux qui « cherchent une meilleure patrie, c’est-à-dire la patrie céleste. » Nous y fixons toute notre attention comme ceux qui, faisant profession d’être étrangers et voyageurs sur la terre, ne songent point à revenir en arrière, c’est-à-dire au pays d’où ils sont sortis, « alors même qu’ils eussent le temps d’y retourner. » Or, plus les choses futures nous occupent, et plus nous sommes heureux d’avoir rompu avec le monde, plus nous regardons aux choses invisibles, et plus aussi nous voulons vivre comme des étrangers ici-bas.

Il exige que « nous nous glorifiions dans les afflictions. » Car, quelque profondes que soient nos blessures, elles seront bientôt guéries. La maladie qui nous oblige de rester au lit nous fait penser avec sollicitude à cette nouvelle terre dont « les habitants ne diront plus : Je suis malade. » L’affliction qui vous prive de l’objet de votre attachement vous fait désirer l’héritage qui demeure à toujours. L’événement qui vient troubler votre tranquillité, qui vous amène la pauvreté au lieu des richesses que vous aviez, qui réduit votre demeure en un désert, qui vous enlève votre bonne réputation, qui met en guerre avec vous vos amis même ; cet événement, dis-je, cette cuisante épreuve, vous fait éviter des pièges dans lesquels vous auriez pu vous laisser fatalement entraîner. De cette manière, « Dieu met vos pieds au large. » Cette tribulation, qui vous détache d’un monde trompeur pour vous rendre plus sensible aux douceurs du « monde à venir, » est ce en quoi vous devez vous glorifier.

Il exige que nous croissions dans la foi. Car comme la foi saisit et agrandit la perspective, de même, à son tour, la perspective saisit et agrandit notre foi. La croyance de ce qui est faux anéantit la foi ; elle la détruit dans ce qu’elle a de plus vital. La croyance de ce qui est vrai porte avec elle sa récompense, car la foi qui accepte en reçoit une nouvelle force. Il y a un pouvoir salutaire qui est inhérent à la vérité, comme il y a une force corrosive qui est inhérente au mensonge ; en sorte que plus notre foi dans la vérité augmente, plus nous faisons l’expérience que cette foi gagne en force et en maturité, car elle est en soi la substance de ce qu’on espère. La foi du monde se rétrécit et devient chaque jour plus chancelante, parce qu’elle n’a égard qu’au temps présent ; notre foi mûrit et prospère malgré les coups de vent qui paraissent l’ébranler, parce qu’elle se repose sur un avenir certain, et un avenir que les désenchantements de cette vie ne peuvent rendre que plus réel et plus glorieux.

Il exige que nous ayons une espérance vive. Il y a une certitude d’espérance dans la perspective des siècles à venir. Plus l’espérance réalise son objet et plus elle en emprunte les couleurs. Le monde n’a de l’espérance que le nom. C’est un simulacre. Or, cette espérance trompeuse qui ne repose sur aucun fondement solide peut crouler d’un instant à l’autre, bien qu’en apparence elle promette beaucoup. Notre espérance, au contraire, n’étant bornée par aucune circonstance terrestre, et franchissant toutes les limites du temps, pénètre au dedans du voile ; elle s’étend jusque dans la région de l’éternité, et devient ainsi ce que Dieu veut qu’elle soit : « Une espérance vive, » une « bonne espérance, » une espérance « qui ne confond point, » une espérance qui, comme la lumière qui se lève au matin, doit « briller de plus en plus jusqu’à ce que le jour soit arrivé à sa perfection. » Les brillantes clartés de l’avenir ne font que rendre plus ferme et plus vive l’espérance que Dieu nous a donnée. A quoi peut-on comparer l’espérance du monde ? — A une vague, peut-être, que l’on voit paraître et disparaître sur la mer agitée jusqu’à ce que, tombant avec fracas au pied de ce rocher ou sur le banc de sable qui lui fait résistance, il ne lui reste plus que l’écume de sa vanité. Notre espérance, au contraire, ressemble à cette nuée blanche et pure qui s’élève dans les régions atmosphériques, et qui, dans sa course rapide et tranquille, s’éloigne de plus en plus des bruits confus et du tumulte de la terre, et qui va se perdre enfin parmi les étoiles, sur les rives de l’éternité.

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