Éthique chrétienne générale

III
La Vertu

1. L’idéal de la personnalité humaine. Christ notre idéal

§ 71

La perfection seule peut représenter et définir la vertu : cette force personnelle qui rend l’homme capable de concourir à l’avènement du Royaume de Dieu, à la réalisation du souverain bien. La vertu chrétienne ne peut être que celle de l’homme nouveau. Impossible à l’homme naturel, elle ne devient et ne se fait que pour celui qu’a non seulement émancipé mais régénéré la grâce de l’Évangile. Aussi longtemps quelle ne procède que de l’homme émancipé mais non régénéré, elle ne se différencie pas de la vertu païenne. Comme elle alors, elle n’a d’autres facteurs que l’esprit et la nature, la raison et les sens, et comme elle encore, elle cherche à soumettre ce qui est le moins élevé à ce qui l’est le plus, en d’autres termes, à réconcilier l’homme avec lui-même, à faire l’harmonie entre ces deux forces contraires, les sens et la raison. Mais par contre, pour l’homme racheté et régénéré, les deux facteurs premiers sont la liberté et la grâce. La différence entre la vertu chrétienne et celle qu’on peut dire naturelle, suppose une différence plus grande encore. Nous voulons dire, celle qui oppose l’homme qui vient de naître à la vie nouvelle et en accepte toutes les conséquences, à l’homme ancien qui ignore ou repousse cette nouvelle naissance. La personnalité moderne, émanation d’une humanité plus librement émancipée, comparée à l’humanité antique, possède une profondeur d’intensité et en même temps une force d’expansion universelle que le paganisme antique ne pouvait pas même pressentir. La personnalité moderne, en effet, a pour facteur non seulement le Christianisme mais la réformation et la révolution et toutes les influences émancipatrices qui en sont les conséquences nécessaires. Pour toujours affranchie des entraves dans lesquelles la retenait un nationalisme étroit, elle n’a plus à redouter les oppressions que faisaient peser sur elle l’esprit de caste, le faux ordre hiérarchique et le despotisme politique. En possession de tous les droits de l’homme, elle jouit de toutes les libertés. Elle peut croire, douter, critiquer, pratiquer ou ne pas pratiquer le culte à sa convenance, et nul ne peut apporter la moindre entrave à la libre manifestation de sa conviction ou de son caprice. Grâce à cette universelle émancipation, on a vu se produire une moralité plus grande et plus parfaite que celle que connaissait l’antiquité. Et cependant, à méconnaître son origine chrétienne, elle se prive d’un avantage incontesté : tandis que que l’humanité païenne retient toujours un idéal, elle ne sait plus où retrouver le sien. Abstraction faite du Christianisme, l’idéal fait défaut non seulement à l’humanité mais à l’homme moderne. Les Grecs avaient un idéal à eux. Les Romains avaient le leur. Et dans le héros qui à Rome comme à Athènes provoquait l’admiration, inspirait la vertu de tous, on pouvait bien certes regretter l’empreinte trop visible d’une nationalité jalouse, mais cette imperfection bien loin de contredire à l’influence du héros national, ne faisait que la rendre plus expressive et plus féconde. Telle elle resta aussi longtemps que la philosophie n’eut pas répandu le scepticisme, ce ver rongeur, auquel ne purent résister ni les dieux ni les héros. Cette œuvre de dissolution, il serait injuste de l’imputer tout entière à la philosophie ; même alors qu’elle fut devenue la casuistique des sophistes, une part très grande en revient à Socrate lui-même, leur grand adversaire. Ce fut lui qui éveilla la conscience et le besoin d’un idéal véritablement humain et par conséquent affranchi des distinctions et des restrictions d’un nationalisme païen. Le Christianisme, il est vrai, nous a bien donné en la personne du rédempteur un idéal véritablement humain, mais l’homme moderne qui méconnaît ou qui ignore le rédempteur, ne connaît plus ni pour l’homme ni pour l’humanité un idéal qu’il puisse invoquer, et c’est en vain qu’il le cherche. Une des contradictions et non la moins douloureuse de notre civilisation contemporaine et qu’elle ne veut pas voir, c’est que tout en évoquant sans cesse l’idéal humain, elle ne le trouve nulle part, elle le demande à tous les âges et à toutes les civilisations, à toutes les langues et à toutes les contrées, et ne peut que constater l’inutilité de ses recherches, l’impuissance de son effort. Les héros qu’on lui propose possèdent tous quelques parties, quelques éléments de l’idéal entrevu, mais aucun d’eux ne parvient jamais à le réaliser d’une manière absolue. Et à la place de l’idéal personnel et vivant, il faut bien de guerre lasse, et malgré toutes protestations contraires, substituer cette chose abstraite et insaisissable qui s’appelle le progrès. Mais après tout le progrès, l’éternel progrès, cet idéal au rabais, pour lequel s’affole et se tourmente l’opinion d’aujourd’hui restera toujours une conception singulièrement nuageuse et froide. Celui qui ne connaît encore que l’émancipation et qui ne s’est pas élevé jusques au bienfait de la rédemption, se trouve donc condamné à chercher un idéal qui toujours inquiète et tourmente sa pensée, mais ne se retrouve nulle part. Que de conquêtes, que de trésors entassés, que de savoir et de chefs-d’œuvre ne possède pas la génération actuelle ! Et cependant, cette puissance qui incessamment peut conquérir ce savoir qui sait tout comprendre, tout amoindrir, tout réduire en poussière, grâce à la critique contemporaine, jusqu’à ce jour, n’a pu nous donner que l’impression de l’amertume et du vide, et d’un vide qui va sans cesse grandissant au cœur de l’homme qui ne croit ni en Dieu ni en Christ !

Aussi plus que jamais, l’homme d’aujourd’hui ignore ce qu’est le bonheur. Il peut bien parfois, à l’heure de l’insouciante rêverie, se représenter un avenir idéal que, grâce au progrès, il se complaît à parer des plus séduisantes couleurs, et cependant ce progrès toujours entrevu, toujours poursuivi, ne sait plus inspirer l’espérance qui relève ! Il y a trop de scepticisme et de critique dans notre tempérament moderne pour que nous sachions véritablement espérer, et nous avons connu trop d’illusions pour n’avoir pas conscience de la distance qui sépare le rêve de la réalité. A ne voir que l’existence individuelle, cet affranchissement tant vanté ne serait que le plus pernicieux de tous les dons pour l’homme généreux qui connaît les légitimes susceptibilités de la nature humaine mais ignore l’Évangile. A lire dans le secret des cœurs, on n’a pas de peine à découvrir, se dissimulant sous les dehors d’une activité toujours riante et satisfaite, toute une légion d’inquiétudes de soucis, de tourments, de passions mal apaisées. Nul ne s’en doute au dehors, nous sommes trop les hommes du monde pour nous permettre la moindre incorrection dans notre propos, et moins encore dans notre attitude. Mais intérieurement, il est un feu que rien ne peut éteindre et qui toujours dévore et lentement se consume. Si toutes ces consciences qui souffrent, toutes ces existences qui s’aigrissent pouvaient exprimer tout haut la pensée qui les oppresse, on les entendrait demander qu’on les délivre au plus tôt de cette liberté qui ne sait rien leur donner et dont elles ne savent que faire. Qu’elles seraient heureuses si on leur donnait un maître auquel elles pussent entièrement se livrer, et une affection qui devînt pour elles leur véritable affection ! Nous le croyons fermement, celui qui a des oreilles qui entendent, de ce monde de douleurs entend monter vers le ciel le cri qui appelle cette bienheureuse transformation dont parle l’apôtre saint Paul quand il s’écrie : « Pour moi, par la loi je suis mort à la loi pour vivre pour Dieu » (Galates 2.19). Aujourd’hui il reste toujours le même, le besoin de cette transformation, seulement il ne demande plus de mourir à la loi mais à la liberté afin de revivre par elle à Dieu dans l’amour et l’obéissance. Les poètes ont souvent décrit les hontes de la servitude qui déshonorent et avilissent tout un peuple, lui ravissent son âme et à la place, lui donnent un cœur d’esclave qui préfère le mal au bien et les chaînes à la liberté. Ils ont aussi glorifié l’affranchissement et les luttes magnanimes, les héros et les peuples qui se lèvent et brisent le joug détesté et conquièrent la liberté et ses douloureux bienfaits. Le roman social, lui aussi, à sa manière, a chanté la gloire de la liberté. Lorsque dans l’âpre violence de revendications injustes ou dans le légitime ressentiment d’abus odieux, le tribun socialiste dénonce à la vindicte populaire les institutions, les mœurs, les puissances du jour, on sent qu’il les tient pour les seuls coupables des maux qu’ont à souffrir leurs victimes prétendues. Il nous semble qu’il aurait mieux à faire et qu’il eût plus utilement servi la sainte cause de l’humanité, en nous faisant entendre que la liberté, si pleinement conquise soit-elle, laissera toujours après elle des douleurs inconsolées, des désirs inassouvis et des oppressions toujours renaissantes. Cette dure vérité, Byron l’avait entrevue et dans ses chants, on n’a pas de peine à en recueillir le douloureux pressentiment. Mais ici, pour lui, la plainte revêt un accent de tristesse si profonde et si intimement personnelle, que l’on pourrait croire que c’est sa douleur à lui, le lord et le poète, qu’il laisse éclater. Et cette douleur si humaine, volontiers on se laisse aller à la prendre comme la dure rançon que toujours doit acquitter le génie pour expier la grandeur qui l’élève au-dessus du commun des hommes. Cette vérité qu’il nous importe aujourd’hui d’entendre, mais qu’impérieusement appelle le jour de demain, il faudrait pour la dire un poète qui, comme Gœthe, pût embrasser d’un regard impartial et souverain toutes les réalités humaines et les comprendre et les expliquer à la lumière de l’Évangile. On dirait que cette poésie n’est pas sans avoir déjà rencontré quelques précurseurs dans notre littérature moderne. Çà et là s’élèvent des voix isolées, hier encore hésitantes, mais aujourd’hui plus fortes et mieux inspirées, pour accuser avec une conviction toujours plus ferme la plaie profonde qu’en l’absence du sentiment religieux, la liberté laisse au cœur de la civilisation moderne. Elle n’est pas, quoi qu’en disent ses admirateurs, cette lance d’Achille qui guérissait les blessures qu’elle venait de faire. Nous voyons, au contraire, que les douleurs qu’elle provoque grandissent et s’irritent en proportion des progrès et des conquêtes qu’elle remporte. Ses partisans les plus prévenus sont eux-mêmes obligés de le reconnaître. Et l’on dirait que pas plus que nous ils ne se font illusion. Car, il faut bien qu’ils le reconnaissent, si quelque part on célèbre le triomphe de la liberté et qu’en son honneur on proclame les droits de l’homme, là plus qu’ailleurs, ce sera la liberté, non point la liberté déesse en carton-plâtre, la déesse qu’on exalte, mais la liberté en chair et en os, humaine et vivante qui devra faire les frais de la fête.

Pour parler sans figure, voyez, dans tous nos pays libres, que d’existences qui avortent, que de caractères indistincts aux traits confus et indéchiffrables ! Que d’hommes qui ne savent trouver leurs voies, qui errent çà et là, distraits, oisifs, ne sachant se fixer nulle part, portant toujours sur eux le fardeau d’un travail incessant et, dans le cœur, la soif inextinguible du jouir. Ces hommes toujours plus nombreux sont tout autant de témoins pour attester que la liberté ne peut pas se suffire à elle-même. Ils nous disent qu’elle n’est que le moyen et qu’elle ne saurait être le but ; qu’elle porte en elle-même l’irrépressible besoin de dépendance et de soumission, son origine première. Et mieux qu’aucune autorité ne saurait le faire, ils nous obligent à reconnaître qu’il n’y aura pour elle de repos que quand elle saura retrouver cette dépendance qui reste sa véritable nature. Il n’y a dans la société humaine qu’une seule puissance véritablement capable de délivrer l’homme de sa liberté, et cette puissance, c’est l’Évangile. Lui seul peut nous apporter l’idéal vers lequel montent les désirs et les souffrances de l’homme, et auquel tout entier il peut se donner dans l’obéissance et dans l’amour. C’est en lui seul que l’âme émancipée avec ses pensées confuses et troublées, ses désirs inassouvis, pourra trouver le lieu de son repos et sa paix. Là seulement se possède l’appui inébranlable et ferme sur lequel peut s’assurer l’existence tout entière. Car ce n’est que dans la personne sainte du rédempteur que l’homme peut reconnaître son véritable idéal. N’est-il pas la seule puissance qui soit au monde, non pour se faire servir mais pour servir ? Tandis que les pouvoirs de la terre ne s’affirment qu’en opprimant, qu’en absorbant ceux qui les servent, le Seigneur Jésus ne veut régner qu’en abdiquant au profit de ses serviteurs en les faisant asseoir sur son trône. L’Évangile est donc l’asile qui toujours accueille celui qui est fatigué et chargé, mais pour le relever et lui inspirer des forces nouvelles, des inspirations toujours plus pures. Dans cet asile, il peut se retremper pour la lutte et se reprendre pour mieux se posséder afin de mieux se donner à l’existence qui ne doit être que pour aimer et pour servir. Aussi seul l’Évangile, par l’action de l’Eglise, peut devenir le sel de la vie sociale et la préserver contre les atteintes de la dissolution et de la corruption.

§ 72

L’idéal moral est-il nécessaire ? Autant nous demander s’il faut qu’il y ait dans l’histoire une personnalité humaine, que nous ne puissions pas rencontrer, sans nous sentir à son aspect liés par son commandement et subjugués par son exemple ? Poser cette question, c’est demander si l’homme a besoin d’un sauveur. Ceux, en effet, qui croient que l’homme peut lui-même accomplir son salut, répondent sans hésiter que le seul idéal dont nous ayons besoin est celui que nous portons en nous-mêmes et que nous pouvons contempler dans l’intimité de notre conscience. Cet idéal, pour eux, est le seul que nous ayons à réaliser par notre effort personnel et sous la forme qui répond le mieux à la dignité de notre personnalité. Avant de chercher à réaliser cet idéal, la question qui s’impose la première est pour nous demander quel il est. A cette question, l’expérience et la philosophie sont obligées de répondre en confessant leur propre impuissance, douloureusement attestée au reste par les fins contradictoires qu’elles ont assignées à l’existence de l’homme. Mais devant cet aveu de l’impuissance humaine, les disciples du Seigneur Jésus sont unanimes pour confesser que ce n’est qu’en Christ qu’ils ont connu la véritable humanité, l’homme tel qu’il doit être devant Dieu, que ce n’est qu’en lui qu’ils ont compris la véritable personnalité, et que ce n’est que par sa grâce qu’ils ont pu comprendre comment il peut se faire qu’étrangers et rebelles à Dieu, ils se sentent cependant attirés vers lui et malheureux sans lui. Et de plus, il est un fait certain, c’est que jamais nul n’a pu croire que Christ fût le véritable idéal, sans croire aussi qu’il était le véritable sauveur. Nul non plus jamais n’a pu le suivre que celui qui par une foi personnelle a trouvé en lui la force et la grâce du salut. Aussi on peut affirmer sans la moindre hésitation que l’Évangile peut s’appeler la mère de la vertu. Si Christ n’était que le modèle sans être en même temps le sauveur, son apparition au milieu des hommes, au lieu d’être notre salut, ne serait que notre condamnation. Elle attesterait, en effet, le souverain bien, elle nous le montrerait pleinement réalisé dans une existence humaine. Celui qui ne verrait pas dans cet idéal le sauveur qui fait grâce et qui pardonne serait donc obligé de le subir, comme le témoin qui accuserait l’humanité et qui la condamnerait sans merci. Ce n’est qu’à le reconnaître comme notre idéal et notre sauveur, qu’elle s’efface la distance qui nous sépare de sa sainteté pour faire place à l’attrait qui nous fait nous unir à lui dans une communion toujours plus personnelle et vivante. Ce n’est donc que quand il est pleinement et tout à la fois pour nous notre sauveur notre idéal, qu’il est aussi notre souverain bien ; en lui alors nous trouvons renfermées la plénitude du Royaume de Dieu et la perfection du bonheur à venir.

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