Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Livre 6
L’Angleterre commence à s’émanciper de la papauté

Chapitre 1
La nation et ses partis divers

(Automne 1539)

6.1

Tendances religieuses diverses – Réformation évangélique et réformation légale – Création d’un protestantisme puissant – Élection d’un nouveau parlement – Alarmes des cléricaux – Les trois partis – La Société des frères chrétiens – Mouvement général à Londres – Repas et conversation des lords et des députés – Agitation dans le peuple

L’Angleterre dans l’époque qui va nous occuper commence à se séparer du pape et à réformer son Église. La chute de Wolsey divise dans l’histoire de ce pays les temps anciens et les temps nouveaux.

Le niveau laïque s’y élevait de plus en plus. Une certaine instruction y était donnée à l’enfant pauvre ; les universités étaient fort fréquentées par les classes supérieures, et le roi était peut-être le prince le plus savant de la chrétienté. En même temps, le niveau clérical baissait. Le clergé avait été affaibli et corrompu par ses triomphes mêmes, et les Anglais se réveillant avec le siècle, et ouvrant enfin les yeux, étaient dégoûtés de l’orgueil, de l’ignorance et des désordres des prêtres.

Tandis que la France, flattée par Rome qui l’appelait sa fille aînée, voulait, en réformant la doctrine, maintenir l’union avec la papauté, la race anglo-saxonne, jalouse de ses libertés, désirait former une Église nationale, indépendante, mais qui restât fidèle aux doctrines du catholicisme. Henri VIII est l’expression de cette tendance, qui ne disparut pas avec lui, et dont il ne serait pas difficile de trouver de nos jours quelques traces.

D’autres éléments propres à produire une meilleure réformation se trouvaient alors en Angleterre. La sainte Ecriture, traduite, étudiée, répandue, prêchée dès le quatorzième siècle par Wycleff et ses disciples, devint au seizième par la publication du Testament d’Érasme, et par les traductions de Tyndale et de Coverdale, le puissant instrument d’un vrai réveil évangélique — et créa la réformation scripturaire.

Ce n’est pas de Calvin que proviennent ces premiers développements ; il était trop jeune alors ; mais Tyndale, Fryth, Latimer et les autres évangélistes du règne de Henri VIII, formés par la même parole que le réformateur de Genève, furent ses frères et ses précurseurs. Plus tard, ses beaux écrits, les lettres adressées par lui au roi Edouard VI, au régent, au primat, à Sir W. Cécil et à d’autres encore, eurent une influence incontestable sur la réformation de ce pays. On y trouve des preuves de l’estime que les personnages les plus intelligents du royaume avaient alors pour cet homme simple, intime et fort, que des voix, qui ne sont pas protestantes, ont proclamé en France « le plus grand chrétien de son sièclef. »

f – Voir pour ces épîtres de Calvin, Bonnet, Lettres françaises de Calvin, I, p. 261, 305, 332, 345, 374. — Zurich Letters, II, p. 70, 785, etc.

Une réformation religieuse peut être de deux natures ; intérieure ou évangélique, — extérieure ou légale. La Réformation évangélique avait commencé, en Angleterre, à Cambridge et à Oxford, presque en même temps qu’en Allemagne. La Réformation légale allait se mettre en marche à Westminster et à Whitehall. Des étudiants, des pasteurs, des laïques animés du souffle d’en haut avaient inauguré la première ; Henri VIII et son parlement allaient, d’une main parfois un peu soldatesque, inaugurer la seconde. C’est par la Réformation spirituelle que l’Angleterre a commencé, mais l’autre avait ses motifs. Ceux que charme la Réformation de l’Allemagne affichent quelquefois du mépris pour celle de l’Angleterre : C’est un roi, dit-on, et un roi poussé par ses passions, qui en a été l’auteur. Nous avons mis au premier rang la partie scripturaire de cette grande transformation ; mais nous reconnaissons qu’au seizième siècle, pour qu’elle prît possession de ce peuple, il était nécessaire, comme parle un prophète, que « les rois fussent ses nourriciers et les princesses ses nourricesg. » S’il devait y avoir diverses réformes, si à côté de l’intimité allemande, de la simplicité helvétique et d’autres nuances encore, Dieu voulait fonder un protestantisme doué d’une main forte et d’un bras étendu ; s’il devait exister une nation qui avec une grande facilité et une grande puissance, portât l’Évangile jusqu’au bout du monde, il fallait des engins spéciaux pour former cette robuste organisation, et les forts du peuple, les communes, les lords, le roi devaient y avoir chacun leur part. La France n’eut rien de semblable ; les princes et les parlements s’opposèrent à la Réforme ; et de là vient surtout la différence entre ces deux grandes nations ; car la France eut dans Calvin un plus fort réformateur qu’aucun de ceux que posséda l’Angleterre. Mais, qu’on ne l’oublie pas ; c’est du seizième siècle que nous parlons. Dès lors, l’œuvre a progressé ; d’importantes évolutions se sont accomplies dans la chrétienté ; la société politique et la société religieuse doivent être toujours plus distinctes, toujours plus indépendantes ; et nous disons volontiers avec Pascal : « Bel état de l’Église quand elle n’est plus soutenue que de Dieu ! »

gÉsaie 49.23.

Deux éléments opposés, le libéralisme réformateur du peuple et la puissance presque absolue du roi se réunirent en Angleterre pour accomplir la réforme légale. On vit souvent dans cette île extraordinaire ces deux forces rivales marcher ensemble ; le libéralisme de la nation remporter certaines victoires ; le despotisme du prince en remporter d’autres ; le roi et le peuple tombant d’accord pour se faire de certaines concessions. Puis, au milieu de ces compromis, le petit troupeau évangélique, qui n’avait voix dans ces affaires, gardait religieusement le dépôt qui lui avait été confié, la Parole de Dieu, la vérité, la liberté, la vertu chrétienne. De tous ces éléments naquit l’anglicanisme. Étrange Église ! a-t-on dit. Étrange, en effet, car il n’en est aucune qui réponde si imparfaitement quant à la théorie, à l’idéal de l’Église, et aucune dont les membres accomplissent avec plus de puissance et de grandeur les buts pour lesquels Christ a formé son royaume.

A peine Henri VIII avait-il refusé d’aller à Rome plaider sa cause, qu’il ordonna l’élection d’un parlement (25 septembre 1529). L’impopularité de Wolsey l’en avait empêché, la force des circonstances y contraignait le roi. Au moment où il allait se séparer du pape, il sentait le besoin de s’appuyer sur le peuple. Nul pays ne peut faire un acte d’indépendance vis-à-vis de Rome, sans que la liberté y gagne quelque chose. La parole étant accordée en Angleterre à la sainte Écriture pour régler les choses religieuses, il était naturel qu’elle fût donnée au peuple et à ses représentants pour régler les choses de l’État. Tout se mit en mouvement dans le royaume, et divers partis s’y manifestèrent.

Le parti papal fut effrayé. Fisher, évêque de Rochester, déjà fort inquiet, se troubla quand il vit les laïques appelés à donner leur avis sur la situation religieuse. Les esprits s’agitaient dans les palais des évêques, les presbytères des prêtres et les cellules des moines. Les partisans de Rome se visitaient, s’entretenaient sur ce qu’il y avait à faire, puis se retiraient de ces conférences, ne prévoyant et ne rêvant que défaites. Du Bellay, alors évêque de Bayonne, plus tard de Paris, envoyé du roi de France à Londres, et qui était témoin oculaire de toute cette agitation, écrivait à Montmorency : « Je crois bien qu’à ce parlement les prêtres auront de terribles alarmesh. » Les ecclésiastiques ambitieux commencèrent à comprendre que le caractère clérical, jusqu’alors si favorable à leur avancement dans la carrière politique leur serait maintenant un obstacle. « Hélas ! s’écriait l’un d’entre eux, il nous faudra jeter le froc aux ortiesi. »

h – Le Grand, Preuves du Divorce, p. 378.

iIbid.

Cependant les clercs, décidés à rester fidèles à Rome, se relevèrent peu à peu. Un prélat se plaça à leur tête. Savant, intelligent, hardi, un peu fanatique, l’évêque de Rochester, Fisher, avait pourtant des convictions sincères, et il était décidé à tout sacrifier pour le maintien du catholicisme en Angleterre. Mécontent de la voie dans laquelle son auguste élève, le roi Henri, était entré, il ne désespérait pourtant pas de l’avenir et appliquait candidement à la papauté la parole du Sauveur, que « les portes de l’Enfer ne prévaudraient point contre l’Eglise. »

Un acte récent du roi augmentait les espérances de Fisher ; Thomas More avait été nommé chancelier. L’évêque de Rochester regrettait un peu que le roi n’eût pas donné cette charge à un ecclésiastique, comme c’était la coutume ; mais il se disait qu’un laïque entièrement dévoué à l’Église, comme l’était le nouveau chancelier, pourrait peut-être dans ces temps étranges, lui être plus utile qu’un prêtre. Avec Fisher dans l’Église et More dans l’État (More plus papiste et plus violent que Wolsey, en dépit de sa douce Utopie), la papauté avait-elle quelque chose à craindre ? Tout le parti romain se rangea autour de ces deux personnages, et se prépara à combattre avec eux la Réformation.

En face de ce parti hiérarchique, se trouvait le parti politique aux yeux duquel la volonté du roi était la règle suprême. Le duc de Norfolk, président du Conseil, le duc de Suffolk, vice-président, sir William Fitz William, lord Amiral et ceux qui marchaient avec eux étaient opposés à la domination du clergé, non par amour de la vraie religion, mais parce qu’ils croyaient les prérogatives de l’État menacées par l’ambition des prêtres, ou bien parce que, cherchant pour eux-mêmes les honneurs et le pouvoir, ils s’impatientaient de rencontrer toujours sur leur chemin d’insatiables clercs.

Entre ces deux partis, un troisième paraissait alors, sur lequel les évêques et les seigneurs ne laissaient tomber que des regards de dédain, mais auquel devait rester la victoire. Dans des villes et des campagnes de l’Angleterre, et surtout à Londres, on voyait des hommes simples animés d’une nouvelle vie ; de pauvres artisans, des tisserands, des relieurs, des boutiquiers, des peintres qui avaient cru à la Parole de Dieu et en avaient reçu la liberté morale. Ils travaillaient pendant le jour à leurs diverses vocations ; mais le soir, ils se glissaient dans quelque rue étroite, entraient dans quelque cour, montaient dans une chambre haute, où d’autres personnes étaient déjà réunies ; ils lisaient la sainte Écriture et priaient. Quelquefois même on les apercevait dans la rue, durant le jour, portant à quelques bourgeois bien disposés, certains livres, rigoureusement défendus par feu M. le cardinal. Réunis sous le nom de « Société des frères chrétiensj, » ils avaient à Londres un comité central, et partout des évangélistes, qui disséminaient les saintes Écritures et en exposaient avec simplicité les enseignements ; quelques prêtres de la ville et de la campagne étaient des leurs.

jThe Society of Christian brothers. (Roll’s House, msc.)

Cette fraternité chrétienne exerçait sur le peuple une action puissante et commençait à substituer aux idées légales et théocratiques de la papauté, les principes spirituels et vivifiants de l’Évangile. Ces hommes pieux demandaient une régénération morale, sollicitaient leurs auditeurs d’entrer par la foi au Sauveur dans un rapport intime avec Dieu, sans recourir à la médiation du clergé ; et ceux qui les écoutaient, ravis d’entendre parler de vérité, de grâce, de moralité, de liberté, de la Parole de Dieu, recueillaient ces enseignements. Ainsi commençait une nouvelle ère. On a prétendu que c’était par une porte bâtarde que la Réforme était entrée en Angleterre. Non, c’était bien la vraie porte qu’ouvraient ces évangélistes qui, même avant la rupture avec Rome, prêchaient la doctrine de Christk. En vain nous parle-t-on toujours des passions de Henri VIII, des intrigues de ses courtisans, des parades de ses ambassadeurs, de l’habileté de ses ministres, des complaisances de son clergé, des variations de son Parlement ; — nous en parlerons nous-même ; mais au-dessus de tout cela, il y avait autre chose et mieux, — la soif qui se manifestait dans cette île pour la Parole de Dieu et la transformation intérieure qui s’accomplissait dans les convictions d’un grand nombre de ses habitants. Ce fut là ce qui opéra une puissante révolution dans la société britannique.

k – « Certain preachers who presumed to preach openly or secretly, in a manner contrary to the catholic faith. » (Fox, Acts, IV, p. 677.)

Pendant le temps qui s’écoula entre l’ordonnance royale et la réunion du parlement, les sentiments les plus opposés se firent jour en Angleterre. Partout la conversation s’engageait sur les événements présents et futurs, et il y avait un pressentiment général qu’on était à la veille de grandes transformations. Les membres du parlement qui arrivaient dans la métropole, se réunissaient autour de la même table pour discuter ensemble les questions du jour. Les grands seigneurs se donnaient des dîners somptueux où l’on parlait des abus de l’Église, de la session prochaine du parlement, et de tout ce qui pouvait en résulterl. Un convive racontait des exemples frappants de l’avarice des prêtres ; un autre rappelait malicieusement le privilège étrange qui leur permettait de commettre sans gêne des péchés, qu’ils punissaient sévèrement dans les autres. Il y a même dans Londres, disait-on, des maisons de débauche pour l’usage des prêtres, des moines et des chanoinesm. — Et l’on veut nous contraindre à prendre de tels hommes pour nos guides dans le chemin du ciel !… » L’évêque Du Bellay, ambassadeur de France, homme de lettres, et qui même, tout évêque qu’il était, avait attaché Rabelais à sa personne en qualité de secrétaire, était fréquemment invité aux festins donnés par les grands, prêtait une oreille attentive et ne pouvait revenir des propos enjoués, quelquefois très mordants, lancés par les convives contre les prêtres et leurs désordres. Un jour une voix s’écria : « Puisque Wolsey est tombé, il faut régler incontinent l’état de l’Église et de ses ministres : Nous prendrons tous leurs biens… » Du Bellay, de retour chez lui, ne manquait pas d’écrire ces choses à Montmorency. « Vraiment, ajoutait-il, je n’ai pas besoin de mettre en chiffres ces paroles étranges, car ces nobles lords les crient en pleine table. Je crois qu’ils vont faire de beaux miraclesn. »

l – Le Grand, Preuves du Divorce. — Du Bellay à Montmorency, p. 374.

m – « Communis pronuba inter presbyteros, fratres, monacos et canonicos. » (Hall, Criminal Causes, p. 28.)

n – Le Grand, Preuves du Divorce, p. 374.

Les principaux députés des communes avaient entre eux de plus graves réunions. Ils se disaient qu’on avait assez parlé, que maintenant il fallait agir. Ils spécifiaient les abus dont il fallait réclamer la suppression, et préparaient les demandes de réforme qu’ils voulaient présenter au roi.

Bientôt ce mouvement descendit de la sphère des grands, dans celle du peuple, sphère en tout temps importante, et particulièrement quand c’est d’une révolution sociale qu’il s’agit. De petits marchands, des industriels, parlaient plus énergiquement que les lords. Ils faisaient plus que parler. Un sergent de l’évêque de Londres étant entré dans la boutique d’un mercier du quartier de Sainte-Bride, et ayant déposé sur sa table une citation pour le sommer de satisfaire à certaine exaction cléricale, le marchand indigné saisit son aune ; et là-dessus, l’huissier tira l’épée ; puis, soit peur, soit mauvaise conscience, il s’enfuit. Ce mercier le poursuivit, l’assaillit dans la rue, et lui brisa la tête. Les boutiquiers de Londres n’avaient pas tous encore bien compris le système représentatif ; sans attendre les discours des députés, ils faisaient usage de leurs bâtons.

Le roi tolérait cette agitation parce qu’elle venait à l’aide de ses desseins. On ne manquait pas de lui insinuer qu’il y avait quelque danger à laisser un libre cours aux passions du peuple ; et que les Anglais, joignant une grande force physique à un caractère décidé, pouvaient aller loin en fait de réformes, si le prince leur lâchait la bride. Mais Henri VIII, doué d’une volonté énergique, pensait qu’il lui serait facile d’arrêter, quand il le voudrait, cette ébullition populaire. Ne suffit-il pas à Jupiter de froncer les sourcils pour ébranler l’Olympe ?

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