Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Chapitre 14
La liberté d’examen et la liberté de prédication au seizième siècle

(1532)

6.14

Le danger d’une nation prospère – Lambert et le libre examen – Principes de Luther – Les images ou la Parole de Dieu – La liberté de prédication – Saint Paul brûlé par l’évêque – Latimer dégoûté de la cour – Plus de voleurs que de pasteurs – Un don Quichotte du catholicisme – Latimer cité à Londres – Sa fermeté – On veut le surprendre – Ses refus – Expédient des prélats – Sa conformité avec Luther le sauve

Il se trouve des écrivains qui attribuent sérieusement la Réformation d’Angleterre au divorce de Henri VIII, et puis passent sous silence la Parole de Dieu et les travaux des hommes évangéliques, qui ont véritablement fondé le christianisme protestant au milieu de ce peuple. Autant vaudrait-il oublier que c’est du soleil que provient la lumière. L’Église d’Angleterre avec son roi, ses ministres d’État, son parlement, ses prélats, ses cathédrales, ses liturgies, sa hiérarchie, ses rites, eût été, sans la foi des Bilney, des Latimer, des Tyndale, un pompeux navire pourvu de mâts, de voiles, de cordages, conduit par d’habiles marins, mais privé du souffle céleste. L’Église eût péri. C’est dans les parties humbles du royaume de Dieu que se trouve sa véritable force. « Ceux que le Seigneur a élevés en grands états, dit Calvin, le plus souvent viennent à déchoir petit à petit, ou sont ruinés tout à coup. » Il fallait à l’Angleterre avec ses richesses et ses grandeurs un contre-poids spirituel, la foi vivante des pauvres de ce monde. Si un peuple atteint un haut degré de prospérité matérielle, s’il surmonte avec énergie les forces de la nature, s’il oblige l’industrie à lui prodiguer ses trésors, s’il couvre les mers de ses navires, les pays les plus éloignés de ses fermes et de ses comptoirs, et fait arriver dans ses villes et dans ses châteaux les produits de tous les bouts de la terre, alors de grands dangers l’environnent. La matière menace d’éteindre dans son sein le feu sacré. Et si l’Esprit n’oppose à ces envahissements une salutaire énergie, ce peuple, au lieu de remplir un rôle moral et civilisateur pourrait bien n’être plus qu’une immense et bruyante machine, destinée à satisfaire des appétits vulgaires. Pour qu’une nation remplisse une vocation haute et glorieuse, il faut en elle la vie de la foi, la sainteté de la conscience et l’espérance de biens incorruptibles. Il y avait alors en Angleterre des hommes, dans le cœur desquels Dieu avait allumé une sainte flamme, et qui allaient devenir les organes les plus importants de sa transformation morale.

Sur l’un des navires qui faisaient le commerce entre Anvers et Londres, se trouvait vers la fin de 1531 un jeune ministre, John Nicholson dit Lambert. Chapelain de la maison anglaise à Anvers, connaissant les écrits de Luther et des autres réformateurs, lié avec Tyndale, il avait prêché l’Évangile avec force. Un nommé Barlow l’ayant accusé d’hérésie, il avait été saisi, lié, envoyé à Londres. Isolé sur le navire, où on l’avait jeté, il repassait dans sa mémoire les principaux événements de sa vie : comment à Cambridge il avait été converti par le ministère de Bilney ; comment à Londres, mêlé à la foule autour de la croix de Saint-Paul, il avait entendu l’évêque de Rochester prêcher contre le Nouveau Testament ; comment, effrayé de l’impiété des prêtres et brûlant du désir d’acquérir la connaissance de Dieu, il avait traversé les mers. Arrivé en Angleterre, Lambert fut mené à Lambeth, où il subit une première interrogation ; puis il fut conduit a Otford, où l’archevêque avait un palais somptueux, et y fut laissé quelque temps dans un triste réduit et presque sans nourriture. Il parut enfin devant le primat, et dut lui répondre sur quarante-cinq points différentsa.

a – « At Otford, before the Archbishop, having 45 articles ministered against him. » (Fox, Acts, V, p. 181.

Lambert pendant son séjour sur le continent, s’était surtout pénétré des principes de la Réformation. Il croyait que c’était en examinant tout librement, que l’on parvenait à se convaincre de la vérité. Mais il n’avait pas erré sans boussole sur le vaste océan des opinions humaines ; il l’avait parcouru, la Bible à la main, croyant fermement que toute doctrine qui s’y trouve est vraie, et que tout ce qui la contredit est faux. En face du système ultramontain qui ne veut ni de la liberté religieuse, ni de la liberté de la presse, ni même de la liberté de lire, se posait devant lui le protestantisme, qui veut que tout homme soit libre d’examiner l’Écriture et de se soumettre à ses enseignements.

L’archevêque, entouré de ses officiers, ayant pris place dans la chapelle du palais, Lambert parut et l’interrogatoire commença : « Avez-vous lu les livres de Luther ? lui dit le prélat. — Oui, répondit Lambert, et j’en rends grâces à Dieu, car par ces livres le Seigneur a manifesté, non seulement à moi, mais à une grande multitude, une si vive lumière, que les ténèbres s’enfuient partout devant elle. » Puis, rendant témoignage à la liberté d’examen, Lambert ajouta : « Le plus grand désir de Luther est que, non seulement ses écrits, mais encore ceux de ses adversaires soient traduits, et lus dans toutes les langues, en sorte que chacun puisse savoir ce que l’on dit des deux côtés et décider où la vérité se trouveb. S’il est des livres qui détournent de la Bible, d’autres y ramènent. Ce ne sont pas des centaines seulement, pas des milliers, qui lisent ainsi le pour et le contre ; ce sont des pays entiers, les grands et le peuplec… Mais, ajouta-t-il, en Angleterre, nos opulents prélats sont trop plongés dans les voluptés de la vie pour étudier la sainte Écriture ; ils haïssent, comme la mort, la libre manifestation des opinions religieuses, sans alléguer d’autre raison que cette parole de Sardanapale : Sic volo, sic jubeo. Sit pro ratione voluntasd. »

b – « That all people may see and know what is said of every part. » (Fox, Acts, V, p. 184.)

c – « By whole cities and countries, both high and low. » (Ibid., p. 185.)

d – « Ainsi je veux, ainsi je commande ; que ma volonté vous tienne lieu de raisons. »

Lambert voulant faire comprendre ces choses au peuple, dit : « Quand vous voulez acheter du drap, vous ne vous contentez pas de la marchandise du premier marchand que vous rencontrez ; vous allez à un second, du second à un troisième, afin de trouver ce qui convient pour couvrir votre corps. Serez-vous plus négligents pour votre âme ? Quand vous entreprenez un voyage, de

peur de vous égarer, vous demandez le chemin, d’abord à un homme, puis à un autre ; Chrysostome lui-même vous enseigne ces chosese ; et vous ne feriez pas ainsi pour le chemin du ciel ?… Lisons les livres de Luther et ceux de tous les autres — bons ou mauvais, n’importe ! — Aucune loi ne nous le défend, si ce n’est celle des pharisiens… »

e – Chrysostome, in Opere imperfecto. (Fox, Acts, V, p. 185.)

Warham, aussi opposé à la liberté de la presse que les papes le sont à cette heure, ne voyait dans le libre examen qu’un immense chaos : « Les images suffisent, dit-il, pour rappeler Christ et ses saints. » Mais Lambert s’écria : « Qu’avons-nous à faire d’une pierre insensible, d’un bois stupide, taillés par la main des hommes ?… La Parole, sortie du cœur même de Jésus-Christf, nous révèle parfaitement la pensée du Seigneur. »

f – « That word, which came from the breast of Christ himself. » (Ibid., p. 203.)

Warham ayant demandé à Lambert le nombre de ses adhérents : « Un grand nombre d’âmes, répandues dans tous les royaumes, répondit-il, pensent comme moi, et leur multitude forme environ la moitié de la chrétientég… » Lambert fut reconduit en prison. Thomas More ayant rendu les sceaux au roi et Warham étant décédé, le héraut de la liberté et de la vérité, Lambert, vit tomber ses chaînes. Un jour pourtant il devait mourir par le feu, et, oubliant toute autre controverse, s’écrier au milieu des flammes : « Rien que Jésus-Christ ! »

g – « The multitude mounteth nigh unto the one half of Christendom. » (Ibid., p. 225.)

Il y avait à Londres un ministre de la Parole de Dieu, qui irritait les amis de Rome plus que ne pouvaient le faire de simples chrétiens ; c’était Latimer. La cour de Henri VIII, qui était mondaine, magnifique, adonnée aux plaisirs, à l’intrigue, aux raffinements dans la parure, les meubles, les repas, à la recherche dans le langage et les manières, n’était pas un milieu favorable à l’Évangile. « Il est bien malaisé, disait un réformateur, que des apprêts magnifiques, des banquets solennels, les excès de l’orgueil, un débordement de joie et de dissolution ne traînent beaucoup de maux à leur suite. » Aussi les prêtres et les courtisans ne pouvaient supporter les discours de Latimer. Si Lambert était pour la liberté d’examen, le chapelain du roi était pour la liberté de prédication ; son zèle allait quelquefois jusqu’à l’imprudence, et son humeur mordante, son extrême franchise ne ménageaient point ses supérieurs. Un jour, d’honnêtes marchands qui avaient faim et soif de la Parole de Dieu, lui demandèrent de venir prêcher dans une église de la ville. Trois fois le chapelain refusa ; il se rendit enfin à leurs requêtes. La mort de Bilney et des autres martyrs l’avaient profondément ulcéré. Il savait que les bêtes sauvages, quand elles ont une fois goûté du sang, en veulent toujours plus, et craignait que ces tueries, ces meurtres ne rendissent les adversaires plus farouches. Il résolut de frapper de ses sarcasmes les prélats persécuteurs. Étant monté en chaire, il prêcha sur ces paroles de l’Épître du jour, Romains ch. 6 : Vous n’êtes pas sous la loi, mais sous la grâce. « Quoi ! dit-il, saint Paul enseigne aux chrétiens qu’ils ne sont pas sous la loi… Que veut-il dire ? Oh ! oh ! plus de loi ! Saint Paul engage les chrétiens à violer la loi !… Vite, qu’on accuse saint Paul, qu’on le saisisse, qu’on le mène devant Monseigneur l’évêque de Londres !… Le bon apôtre doit être condamné à porter un fagot à la croix de Saint-Paul. Quel beau spectacle ce serait que de voir saint Paul avec un fagot sur le dos, devant Monseigneur en personne, siégeant sur son siège épiscopal… Mais non ! je me trompe, Monseigneur ne se fût pas contenté de si peu de chose… il aurait brûlé saint Paulh ! »

h – « Oh! it had been a godly sight, to have seen St. Paul with a faggot on his back… Nay, verily, I dare say, my Lord should sooner have burned him ! » (Latimer. Remains, p. 326.

Ces paroles ironiques devaient coûter cher à Latimer. En vain le chapelain avait-il parlé dans l’une de ces églises qui, dépendant d’un monastère, n’étaient pas sous la juridiction épiscopale ; chacun autour de lui le condamnait et lui rendait la vie amère. Les courtisans s’entretenaient de son discours, levaient les épaules, se le montraient quand il approchait, et lui tournaient le dos. La faveur de Henri VIII, qui avait peut-être souri de cette incartade homilétique, avait peine à le protéger. La cour devenait toujours plus insupportable à Latimer, et, souvent retiré dans son cabinet d’étude, il y poussait de profonds soupirs. « Quel supplice que celui que j’endure, disait-il ; quel monde que celui dans lequel je dois vivre ! La haine sans cesse à l’œuvre ; les factions soulevées les unes contre les autres ; la folie et la vanité menant la bande ; la dissimulation, l’irréligion, la débauche, tous les vices marchant tête levée… C’en est trop. Encore si j’y pouvais quelque chose !… Mais je n’ai ni le talent, ni l’influence qu’il faut pour combattre ces monstres… Je suis las de la cour ! »

Latimer avait été nommé récemment recteur de Westkington dans le diocèse de Salisbury. Voulant maintenir la liberté de la chaire chrétienne et voyant qu’elle n’existait plus à Londres, il résolut d’aller la chercher ailleurs. « Je pars, dit-il à l’un de ses amis ; je vais résider dans ma paroisse. — Que dites-vous ? s’écria celui-ci ; Cromwell, qui est au faîte des honneurs et a de profonds desseins, se propose de faire pour vous de grandes choses… Si vous quittez la cour, on vous oubliera, et vos rivaux s’élèveront à votre place. — La seule fortune que je désire, répondit Latimer, c’est d’être utile. » Il partit, tournant le dos à la crosse épiscopale que son ami lui avait fait entrevoir.

Latimer se mit à prêcher avec zèle dans le Wiltshire et non seulement dans sa paroisse, mais dans les contrées d’alentour. Son zèle était si infatigable, sa prédication si puissantei, que ses auditeurs devaient croire à la parole qu’il annonçait ou se soulever contre elle. « Quiconque n’entre pas dans la bergerie par la porte qui est Christ, disait-il, fût-il prêtre, fût-il évêque, fût-il pape, est un larron. Il y a dans l’Eglise beaucoup plus de voleurs que de pasteurs, et plus de boucs que de brebisj. » Ses auditeurs étaient ébahis. L’un d’eux, le docteur Sherwood, lui dit : « Quel sermon ! ou plutôt quelle satire ! A vous entendre, le chanvre de toute l’Angleterre ne suffirait pas pour pendre tous ces voleurs d’évêques, recteurs et vicairesk… Ce sont sans doute des hyperboles ; je le sais ; mais des hyperboles téméraires, audacieuses, impies. » Les prêtres cherchaient quelque vaillant champion de Rome, prêt à combattre en champ clos pour la querelle de l’Église.

i – « His diligence was so great, his preaching so mighty. » (Fox,Acts, VII, p. 454.)

j – « Plures longe fures esse quam pastores. » (Ibid., p. 479.)

k – « Quibus, latronibus suffocandi ne Angliæ totius canavum sufficere prædicabas. (Ibid., p. 478.)

Un jour on vit arriver dans le village un vieux docteur d’un aspect étrange, monté sur un cheval, sans chemise, vêtu d’une longue robe qui tombait jusqu’aux sabots de la bête, et qui, comme c’est la coutume des vêtements d’un saligaud, dit un chroniqueur, était toute couverte de tachesl. Ce clerc ne s’inquiétait pas des choses du corps, afin qu’on le crût d’autant plus adonné à la contemplation de celles de l’âme. Il descendit gravement de cheval, annonça son intention de se livrer au jeûne, et commença de longues prières. Ce personnage, nommé Hubbardin, Don Quichotte du catholicisme romain, parcourait tout le royaume, en exaltant le pape aux dépens des rois et même de Jésus-Christ, et en déclamant contre Luther, Zwingle, Tyndale et Latimer.

l – « A long gown down to the horse’s heels, all bedirted, like a slobber. » (Strype, I, p. 245.)

Un jour de fête étant arrivé, Hubbardin se revêtit d’un habit sacerdotal plus propre que ne l’était sa robe ordinaire, monta en chaire et entreprit de prouver que la nouvelle doctrine venait du diable, — ce qu’il démontra par des contes, des fables, des songes et des dialogues amusants. Il gesticulait, sautait, dansait ; on eût dit un véritable histrion et son sermon un intermèdem. Ses auditeurs étaient étonnés, divertis… et Latimer indigné. — « Vous mentez, lui dit-il, quand vous appelez la foi de l’Écriture une nouvelle doctrine, à moins que vous ne vouliez dire par là qu’elle fait de ceux qui la reçoivent de nouvelles créatures »

m – « He would danse and hop and leap and use histrionical gestures in the pulpit… a sort of interlude. » (Strype, I, p. 245.)

Hubbardin ne pouvant par ses jongleries fermer la bouche de l’éloquent chapelain, les évêques et les nobles des environs se décidèrent à dénoncer Latimer. Un messager lui remit une dépêche qui le citait à comparaître en présence de l’évêque de Londres, pour répondre touchant certains excès et crimes commis par luin. Latimer, posant le papier qui contenait ce message menaçant, se mit à réfléchir. Sa position était critique. Il souffrait alors de la pierre et de douleurs dans la tête et dans les entrailles ; et l’on était au plus fort de l’hiver ; de plus, il était seul à Westkington, sans un ami pour lui donner conseil. D’un caractère généreux, hardi, il se jetait facilement au milieu de la mêlée, mais il s’abattait aisément. « O miséricorde de Jésus ! s’écria-t-il, quel monde que celui où nous sommes ! que de peines au-dessus de mes forces ; que de tourments pour avoir prêché un simple et pauvre sermon… Mais c’est avec souffrance que l’on entre dans le royaume de Christo. »

n – « Crimina seu excessus graves personaliter responsurus. » (Fox, Acts, VII, p. 455.)

o – « Oportet pati et sic intrare. » (Latimer, Remains, VII, p. 351)

La terrible citation était là sur sa table ; Latimer la prenait, la lisait, la relisait. Il n’était plus ce brillant chapelain de la cour, qui captivait par son éloquence un bel auditoire ; c’était un pauvre ministre de campagne, abandonné de tous. Il était chagrin. Je m’étonne fort, disait-il, que Monseigneur de Londres qui a un diocèse si vaste, où il doit prêcher la Parole en temps et hors de tempsp, ait assez de loisir pour venir me troubler dans ma petite cure, moi misérable, qui lui suis étranger… »

p – « Tempestive, intempestive ; privatim, publice. » (Ibid.)

Il en appela à son ordinaire. Mais l’évêque Stokesley entendait qu’il ne lui échappât point, et aussi habile que violent, il demanda à l’archevêque de citer Latimer devant son tribunal, comme primat d’Angleterre, et de le charger lui, évêque de Londres, de l’examiner. Les amis du chapelain, effrayés, le conjurèrent de quitter l’Angleterre ; mais il se mit en route pour Londres.

Le 29 janvier, une cour composée d’évêques et de docteurs du droit canon, présidée par le primat Warham, était réunie dans l’église de Saint-Paul. Latimer s’étant présenté, l’évêque de Londres lui remit un papier et lui dit : « Signez ceci. » Le réformateur prit la feuille et la lut. Il y avait seize articles, sur la foi au purgatoire, l’invocation des saints, les mérites des pèlerinages, enfin sur la puissance des clefs, qui, était-il dit, appartenait aux évêques de Rome quand même leur vie était mauvaiseq, » et autres articles semblables. Latimer rendit le papier à Stockesley et dit : « Je ne puis signer cela. » Trois fois par semaine il dut comparaître devant ses juges et chaque fois la même scène se répéta ; des deux parts, on était inflexible. Alors les prêtres ayant recours à une autre tactique, se mirent à taquiner Latimer, à l’embarrasser par d’innombrables questions ; à peine l’un avait-il fini qu’un autre commençait ; c’étaient des sophismes, des détours, des divagations interminables. Latimer voulait forcer ses adversaires à rentrer dans le cercle dont ils s’éloignaient, mais on ne l’écoutait pas.

q – « Etiam si male vivant. » (Latimer, Remains, p. 466, et Fox, Acts, VII, p. 456.)

Un jour, au moment où Latimer entrait dans la salle d’audience, il remarqua quelques changements dans la disposition de cette chambre. Il y avait une cheminée, où l’on faisait du feu ; ce jour point de feu, point de cheminée ; une tapisserie en cachait la place, et la table, autour de laquelle les juges étaient assis, se trouvait au milieu de la salle. On fit asseoir le prévenu entre la table et la cheminée. « Maître Latimer, lui dit un vieux évêque, qu’il croyait l’un de ses amis, parlez, je vous prie, un peu haut ; j’ai l’ouïe très dure, vous le savez. » Latimer, étonné de cette apostrophe, ouvrit l’oreille et crut entendre sous la cheminée, le bruit que lait une plume quand on écritr. Oh ! oh ! se dit-il, ils ont caché quelqu’un là derrière, pour écrire mes réponses. » Il répondit avec sagesse à des questions perfides ; et les juges parurent fort embarrassés.

r – « I heard a pen walking in the chimney, behind the cloth. » (Latimer, Sermons, p. 294.)

Latimer était indigné, non seulement des ruses de ses ennemis, mais encore de leur agitation tracassières ; de ce qu’en le retenant à Londres, ils l’obligeaient ainsi à négliger ses devoirs et surtout de ce qu’on lui faisait un crime de prêcher la vérité. Aussi l’archevêque, voulant le gagner par des marques d’estime et d’affection, l’invita à venir le voir. Mais Latimer s’excusa ; il ne voulait à aucun prix renoncer à la liberté de la prédication. Les réformateurs du seizième siècle n’entendaient pas par là que toutes les doctrines fussent prêchées du haut de la même chaire, mais que la vérité évangélique pût être partout librement annoncée. « J’ai désiré et je désire encore, écrivit Latimer à l’archevêque, que notre peuple apprenne la différence qui se trouve entre les doctrines que Dieu a enseignées et celles qui ne relèvent que de nous-mêmes. Allez, dit Jésus, et prêchez toutes les choses… Quelles choses ?… Toutes les choses que je vous ai commandées, dit-il, et non pas toutes celles qu’il vous semble bon de prêchert. Ainsi, courage ! Faisons effort pour annoncer tous d’une seule voix les choses de Dieu. J’ai cherché non mon gain, mais le gain de Christ ; non ma gloire, mais la gloire de Dieu. Et tant qu’il me sera laissé un souffle de vie, je ne cesserai pas de le faireu. »

s – Much grieved with their troublesome unquietness. » (Fox, Acts, VII, p. 455.)

t – « Non dicit onmia quæ vobis ipsis videntur parædicanda. » Acts, III, p. 747.)

u – « Donec respirare licebit, stare non desinam. » (Ibid.)

Ainsi parlait le hardi prédicateur. C’est par cette inébranlable fidélité que les grandes réformations s’accomplissent.

Latimer se refusant à toutes les instances, il ne restait qu’à recourir aux flammes d’un bûcher. La cause fut donc déférée à la convocation de Canterbury, et le 15 mars 1532 il parut devant elle à Westminster. Les quinze articles lui furent présentés. « Hugues Latimer, lui dit l’archevêque, le Synode vous requiert de signer ces articles ! — Je m’y refuse, » répondit-il. — Tous les évêques se mirent à le presser vivement. « Je m’y refuse entièrement, » répondit-il pour la seconde fois. Quelques-uns de ses juges éprouvaient une vive peine. Warham, l’ami des lettres, ne pouvait se résoudre à condamner l’un des plus beaux génies de l’Angleterre. « Ayez pitié de vous-même, lui dit-il. Pour la troisième et dernière fois, nous vous conjurons de signer ces articles. » Latimer comprenait qu’un non serait probablement l’échafaud ; mais il répondit avec fermeté : Je m’y refuse absolumentv. »

v – Tertio requisitus ut subscriberet, recusavit. » (Wilkins, Concilia, III, p. 747.)

La patience de la convocation était à bout. — « Hérétique ! hérétique obstiné ! crièrent les évêques. Nous l’avons entendu de sa bouche. Qu’il soit excommunié ! » La sentence d’excommunication fut prononcée, et Latimer conduit dans la tour des Lollards.

L’agitation fut grande à la cour et à la ville. Déjà les créatures des prêtres chantaient des vers dont le refrain étaitw :

w – « Werefore it were pity, thou shouldest dye for cold ! » (Strype, Records, p. 180.

Quel malheur, si tu mourais de froid !…

Ah ! disait Latimer, dans la tour des martyrs, si « l’on me demandait de confesser que j’ai trop facilement employé le sarcasme, je serais prêt à le faire, car le péché est un pesant fardeau. O Dieu, je crie à toi pour que tu me laves par le sang de Jésus-Christ ! » Il attendait la mort, sachant qu’on ne sortait guère de la tour des Lollards que pour marcher à l’échafaud. Que faire ? se disaient Warham et les évêques. Plusieurs d’entre eux eussent voulu remettre le prisonnier au magistrat, pour qu’il fit selon la coutume, mais le règne de la papauté commençait à prendre fin en Angleterre, et Latimer était chapelain du roi. Un prélat habile suggéra un moyen de tout concilier : « Il faut obtenir de lui quelque chose, tant peu que ce soit, et dire partout qu’il s’est rétracté. » Quelques clercs se rendirent vers le prisonnier : « Ne céderez-vous rien ? lui dirent-ils. — J’ai été trop violent, répondit Latimer, et je m’en humilie. — Mais le mérite des œuvres, ne le reconnaissez-vous pas ? — Non. — Mais l’invocation des saints ? — Non. — Le purgatoire ? — Non. — La puissance des clefs données au pape ? — Non, » vous dis-je. Il vint aux clercs une idée lumineuse. Luther enseignait qu’il n’était pas seulement permis, mais louable, d’avoir le crucifix et les images des saints, pourvu que ce fût pour se les rappeler et non pour les invoquer. Il avait ajouté que la Réformation devait non abolir les jeûnes, mais chercher à en avoir de véritablesx. Latimer déclara penser de même.

x – Luther, Wieder die himmlisehen Propheten, et Explication du sixième chapitre de saint Matthieu.

Les députés coururent porter cette nouvelle aux prélats. Les plus fanatiques de ceux-ci ne pouvaient se résoudre à se contenter de si peu. Quoi, pas le purgatoire ! pas la vertu des messes ! pas l’invocation des saints ! pas le pouvoir des clefs ! pas les œuvres méritoires ! C’était une défaite signalée ; mais ces évêques savaient que le roi ne permettrait pas la condamnation de son chapelain. La convocation, après de longs débats, décida que si maître Latimer signait les deux articles, il serait absous de la sentence d’excommunication. En effet, le 10 avril, l’Eglise retira la condamnation qu’elle avait déjà prononcéey.

y – « Fuit absolutus a santentia excommunicationis. » (Wilkins, Concilia, III, p. 747.)

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