Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Chapitre 7
Farel prêche dans le grand auditoire du couvent de Rive

(Du 1er mars au 25 avril 1534)

7.7

Des huguenots dans le cloître de Rive – La foule arrive – Farel prêche – Deux effets contraires – Inspiration de Dieu, joie des évangéliques – Adieux des Bernois – Exécution de Portier – Les deux prédicateurs – Les Fribourgnois rompent l’alliance – Les trois frères de Farel en prison – Sollicitude du réformateur – Affections humaines

La démarche faite auprès du père gardien de Chambéry avait été inutile ; les temples demeuraient fermés. Les évangéliques ne pouvaient plus attendre ; la majorité des habitants était pour la Parole de Dieu, et pas une seule église ne leur était ouverte. Les murailles de Saint-Pierre, de Saint-Gervais, de Saint-Germain, de la Madelaine ne renfermaient plus que les formes extérieures et stériles du culte romain ; la vie et le mouvement n’y étaient pas ; ils avaient passé dans le cœur des hommes décidés, des femmes pieuses qui entouraient Farel. Ni la salle de B. de la Maisonneuve, ni les autres ne suffisaient aux amateurs de la Parole. Chaque jour, des auditeurs en grand nombre devaient rester dans la rue. « Ah ! disait-on, l’Évangile n’a dans Genève que des cheminées, et l’on ne peut y parler de la grâce de Christ que bien bas, et comme entre les dents. Il faut pourtant que la grâce soit publiée dans toute la ville, et même s’épande jusqu’aux bouts de monde. » On allait y travailler.

Le second dimanche du carême, 1er mars 1534, comme les évangéliques venaient d’entendre Farel dans une des salles ordinaires, vingt-neuf des plus notables huguenots ne sortirent pas avec l’assemblée, et se mirent à examiner ce qu’il y avait à faire : « Le conseil, rapporta l’un d’eux, a dit à Messieurs de Berne de prendre pour leur prédicateur la place qui leur plairait… eh bien ! prenons-la donc. Dieu veut qu’on publie l’Évangile ; or le pape et toute sa mesgnie (sa race) ne s’en soucient pas plus que le faisaient jadis les prêtres de Bacchus, de Vénus et de Jupiter. Sans plaider davantage, faisons ce que Dieu commande ! » A ces mots, de la Maisonneuve et les autres huguenots se rendirent au couvent de Rive. C’était là que le père Coutelier prêchait ; il venait de finir son sermon et la foule sortait de l’église. Le hardi Baudichon annonça aux moines que Farel allait prêcher chez eux, ce qui les étonna ; et qu’on allait sonner les cloches, ce qui ne les émut pas moins. En effet, deux ou trois huguenots montant au clocher, sonnèrent à toute volée, et à trois reprises durant une heure. Pendant ce temps, de la Maisonneuve prenait ses mesures. Au lieu de s’emparer de l’église, il choisit une autre place du couvent nommée le grand auditoire ou le cloître ; c’était cette partie du monastère qui, construite en forme de galerie, avait une cour au milieu ; plus spacieuse que l’église, elle pouvait contenir quatre ou cinq mille personness.

s – Froment dit (Gestes de Genève, p. 82), que Farel prêcha au couvent de Rive, au grand auditoire, sans entrer dans leur église. Le père Coutelier, dans son témoignage à Lyon (Procès inquisitionnel, p. 322), dit que Farel prêcha en la même église et chaire que lui. Mais au témoignage de Froment, témoin oculaire, se joint celui du Registre du Conseil de Genève pour établir que ce fut dans le cloître ou auditoire que l’assemblée eut lieu. Le père Coutelier a sans doute voulu dire que Farel a prêché dans le même édifice que lui, sans désigner exactement la place.

Cependant le son des cloches, insolite à cette heure, retentissait dans toute la ville. Chaque coup qui vibrait dans les oreilles des Genevois leur annonçait que cet Évangile, dont toute la chrétienté était alors émue, allait être enfin proclamé publiquement dans Genève. « Maître Farel, disait-on, va prêcher dans le cloître de Rive, » et la foule arrivait de divers côtés. Il s’y trouvait des gens de toute espèce ; des évangéliques, des huguenots politiques, des indifférents et des bigots. Certains prêtres grinçaient les dents et firent même quelques efforts pour détourner les arrivants ; mais c’était peine inutile ; la procession grossissait de moment en moment. Quelques moines franciscains, qui ouvraient de grands yeux, à la vue d’une multitude si extraordinaire, ne purent résister à l’envie de se rendre aussi dans le grand auditoire et d’y entendre ce qu’on dirait.

De la Maisonneuve donnait les ordres nécessaires pour faire placer les gens. L’assemblée, quoique respectueuse, était vivement agitée ; le lieu dans lequel on était réuni, les hommes de partis opposés qui s’y coudoyaient, la perspective d’entendre bientôt le fameux Farel, le but que cette réunion devait atteindre — changer la religion de Genève, — tout remuait profondément les esprits. Mais s’il se faisait quelque mouvement indiscret, de la Maisonneuve, placé en un lieu élevé, imposait silence de la main. Enfin le réformateur parut. Les catholiques, s’étonnèrent fort en le voyant : « Quoi, disaient-ils, point d’ornements sacerdotaux ! Il est vêtu comme un laïque, il a une cape à l’espagnole et un bonnet à rebordst. » Mais sous cette cape et ce bonnet se cachaient ce qu’on ne trouvait plus guère sous les robes des prêtres, une âme ardente, un cœur qui débordait d’amour, une éloquence telle que les auditeurs devaient s’écrier comme le fit une fois Calvin : « Tes foudres ont porté dans mon cœur un trouble inexprimableu » Farel prit la parole ; empruntant ses feux aux écrits de nos prophètes et de nos apôtres, dit un de ses biographes, il éclairait et enflammait les cœursv. Il fit naître dans plusieurs un vif sentiment de l’amour de Jésus-Christ. Dieu, comme parle Calvin, besognait (travaillait) dans les siens par le ministère du réformateur. Quelques-uns commencèrent à considérer, à savourer la grâce, qu’ils avaient auparavant avalée sans la goûter. L’assemblée était émue et ravie ; les âmes de plusieurs étaient enflammées par l’ardeur de l’Esprit divin.

t – Msc. du procès inquisitionnel de Lyon, p. 323.

u – « Sane me tam vehementer conturbarunt tua illa fulgura. » (Calv. Epp.)

v – Ancillon, Vie de Farel.

Parmi les franciscains qui écoutaient Farel, était Jacques Bernard, de l’une des meilleures familles de Genève et qui, vif, intelligent, savant et d’un esprit hardi, avait été longtemps le plus sincère adorateur de la Vierge. Il avait souvent parlé avec violence contre les réformateurs, et quelques jours auparavant, s’étant rencontré avec Farel et Viret, il leur avait dit avec une regard farouche : « Il y a déjà eu, dans le temps passé, assez de schismatiques, qui ont défendu de saluer la Vierge et de faire le signe de la croix ! » Puis, sans autre, il leur avait brusquement tourné le dos. Mais ce jour-là nul dans le grand auditoire n’était plus attentif que Jacques. Dieu lui donnait des yeux nouveaux et des oreilles nouvelles. On a dit que le couvent de Rive fut pour lui un chemin de Damas ; que là, ce nouveau Saul devint un nouveau Paulw. Cette première prédication de Farel contribua tout au moins à convertir Bernard, qui, bientôt, soutint avec courage les vérités qu’il avait tant attaquées.

w – M. Archinard, Édifices religieux de l’ancienne Genève, 108.

Mais cette lumière, qui en avait éclairé quelques-uns, en aveugla d’autres. La colère des hommes dévoués à la papauté ne connut plus de bornes ; ils se livraient à d’horribles emportements et leurs partisans portaient le feu dans toute la ville. L’incendie éclata le lendemain. A peine les Deux-Cents étaient-ils assemblés, que Nicolas Du Crest, les trois Malbuisson, Girardin et Philippe de la Rive avec plusieurs autres, se présentèrent et dirent : « Un prédicant a prêché hier la nouvelle loi au cloître de Rive ; nous voulons savoir si c’est avec votre consentement. » Mais au même moment les ambassadeurs de Berne arrivèrent et tinrent un tout autre langage : « Ce que nous avons si longtemps demandé, dirent-ils, s’est accompli par l’inspiration de Dieu, sans que nous en eussions même connaissance. La place que vous nous aviez refusée a été donnée par le Seigneur lui-même. Oui, c’est Dieu qui, par la seule inspiration dû Saint-Esprit a mis au cœur de vos citoyens de faire prêcher l’Évangile dans le grand auditoire. Permettez que le ministre continue ses prédications dans ce lieu et ne faites aucune fâcherie à ceux qui viendront l’entendre. »

En effet, quoique pour satisfaire les catholiques, le Conseil eût d’abord insinué aux Bernois que puisqu’ils retournaient chez eux, il était tout naturel qu’ils emmenassent avec eux leurs ministres, Farel continua à prêcher tous les jours à de nombreuses assemblées. Ses auditeurs étaient toujours plus convaincus des erreurs de Rome et de la vérité de la doctrine évangélique ; elles leur paraissaient claires comme le jour. Plusieurs sortaient de leur nonchalance ; leurs cœurs contrits recevaient avec joie le pardon du Sauveur, et « ne se souciant plus des choses frivoles, lesquelles les papistes avaient tant en estime, » ils s’adonnaient aux œuvres de vraie innocence et de vraie charité. Il y avait dans Genève une grande allégresse. Des bandes parcouraient la ville avec des chants de joie. Des groupes se formaient sur la place du Molard et s’entretenaient des choses extraordinaires qui se passaient. Les évangéliques ne doutaient plus de la victoire.

Un jeune Savoyard nommé Henri Percyn, s’approchant un jour de l’un de ces groupes, y reconnut Baudichon de la Maisonneuve, qui, entouré de plusieurs luthériens, « parlait à quelques catholiques, « aussi illic étant. » Ceux-ci soutenaient leur Église : « Ces trois prêcheurs de cheminée, disaient-ils, vaudraient-ils donc mieux que le pape, l’évêque, les chanoines, les prêtres, les moines ? » De la Maisonneuve répondit : « Je gage cent écus contre cinquante que le jour de Pâques prochain on ne célébrera aucune messe dans la ville de Genève. » Nul des catholiques ne voulut accepter la gageure. Baudichon se trompait, mais seulement de quelques moisx.

x – Msc. du Procès inquisitionnel de Lyon, p. 226, 227.

Le samedi 7 mars les ambassadeurs bernois assistèrent pour la dernière fois à l’assemblée évangélique. Ils laissaient Farel, Viret et Froment sans défense au milieu d’ennemis mortels et n’ayant pas de force pour les repousser. Aussi le culte étant fini, ils se levèrent et dirent : « Adieu, Messieurs de Genève, nous vous recommandons nos prêcheursy. — Ah, répondit un Genevois, il n’est pas nécessaire de nous les recommander ; nous savons à quels dangers ils s’exposent pour retirer ce peuple de la servitude dans laquelle il est tombé. » En sortant de la salle, Claude Bernard prit avec lui les trois évangélistes et les conduisit dans sa maison, où ils habitèrent dès lors.

y – Registre du Conseil du 6 mars 1534. — Froment, Gestes de Genève, p. 91. — Msc, de Gautier.

De la Maisonneuve partit presque en même temps que les Bernois, se rendant à Francfort pour ses affaires. A une date que nous ignorons, il conduisit à Lausanne Farel et Viret, pour semblablement séduire les habitants de cette ville ; mais les Lausannois, les prêtres et leurs amis (car les bourgeois étaient favorables à la réforme), chassèrent les prêcheurs. Il est peu probable que les deux réformateurs aient choisi pour s’absenter l’époque importante dont nous parlons ; un document du temps nous porterait pourtant à le croire. De la Maisonneuve, arrivé à Francfort, s’entretint avec des luthériens, communia même à ce qu’il parait selon le rite de Lutherz.

z – Msc. du procès inquisitionnel de Lyon, p. 199, 200, 204.

Peu après Portier, convaincu d’avoir conspiré avec l’évêque contre la liberté de la ville, fut condamné à avoir la tête tranchée. La loi ayant puni les coupables, la conscience publique fut satisfaite. Il faut que la justice règne parmi les peuples ; quand elle est foulée aux pieds et que le coupable est tenu pour innocent, il s’élève dans les âmes justes un cri, — un cri de douleur nous ne disons pas de vengeance. Cette condamnation eut des conséquences importantes pour Genève ; elle fut, dit un chroniqueur, « en épouvantement aux suppôts de l’évêque. » Portier n’ayant fait qu’exécuter les ordres de son prince, la condamnation du serviteur était celle du maître. Les agents épiscopaux commencèrent à comprendre qu’il fallait obéir aux lois et tenir compte des tribunaux laïques. La puissance de la faction épiscopale fut alors briséea.

a – Registre du Conseil du 10 mars 1534.

Farel redoubla d’énergie, et de son côté le prédicateur cordelier fit tout ce qu’il put pour soutenir la papauté chancelante. Ce n’était pas seulement dans le même pays que luttaient alors les deux systèmes contraires ; c’était dans la même ville, dans la même maison, le monastère des franciscains. Un jour le cordelier enseignait dans l’église, que « l’hostie cesse d’être du pain, et que la bouche reçoit le corps de Jésus-Christ ; » mais Farel disait dans le cloître : « Il est vrai que dans le corps de Christ est enclose la vie, mais nous n’avons de communion avec lui que par une vraie foi. La foi, telle est la bouche de l’âme pour recevoir le Sauveur. » Le cordelier encourageait dans l’église l’achat des indulgences, la pratique des pénitences, des satisfactions ; mais Farel s’écriait dans le grand auditoire : « Toutes nos dettes nous sont remises gratuitement. De quelle hardiesse donc les moines dressent-ils leurs satisfactions que la Parole de Dieu a foudroyéesb ? » Peu à peu le ton du cordelier baissait, la voix puissante de Farel le faisait taire : « Sachez, écrivait à son mari, alors à Francfort, Madame de la Maisonneuve, sachez que maître Guillaume fait bien son devoir en annonçant la Parole de Dieu. » Elle ajoutait : « On ne nous a point fait de défenses ; il n’y a personne qui contredise. Notre affaire multiplie grandementc. »

b – Msc. de Gautier. — Registre du Conseil du 18 mars 1534.

c – Elle datait sa lettre : De Genève, trois semaines avant Pâques, et signait : la toute votre femme chérie Baudichone. — Msc. du Procès inquisitionnel, p. 23, 24.

Le catholicisme romain tombait ; Fribourg accourut pour le soutenir. « Hélas ! répondirent les syndics à ses ambassadeurs, ce n’est pas nous qui faisons prêcher Farel, c’est le peuple. On arrêterait plutôt un torrent que d’empêcher les gens d’aller l’entendre. Quant à nous, avons-nous aboli quelque cérémonie ? avons-nous abattu quelque temple ? » Ainsi, à Genève, comme dans la puissante Angleterre, c’était la nation, bien plus que ses chefs, qui voulait la Réforme ; et il en était de même partout. Les Fribourgeois, calmes et réservés, s’avancèrent alors au milieu de l’assemblée du peuple, déposèrent froidement leurs lettres d’alliance devant le premier syndic et demandèrent celles de Genève : « Gardez-les ! » s’écriait-on de toutes parts ; mais en vain les citoyens se précipitaient-ils vers eux, leur prodiguant des marques d’affection et des prières ; Messieurs de Fribourg, se débarrassant de leurs étreintes, sortirent fièrement en laissant les lettres d’alliance sur la table.

Le Conseil, effrayé, résolut de tout faire pour apaiser les catholiques et les Fribourgeois. Il y avait chaque année, à Pâques, une grande procession, où les images et les reliques des saints étaient promenées dans la ville ; le Conseil ordonna qu’on leur rendit les honneurs accoutumés. Aimé Levet, ayant déclaré qu’il ne laisserait pas le Dieu vivant pour cette multitude de petits dieux, les syndics lui firent donner par le guet un ordre spécial. Mais les Levet, sans bruit ni provocation, laissèrent leur maison et leur pharmacie sans tentures, ouverte comme en un jour ordinaire. Aimé fut mis, pour cette faute, trois jours en prison, au pain et à l’eau.

Les ménagements dus à Fribourg avaient porté les magistrats à cet acte de rigueur, mais le mouvement évangélique n’en fut pas arrêté. Les assemblées chrétiennes se multiplièrent après Pâques. Farel poussait en avant avec énergie le char de la Réformation, et sa voix, tour à tour, effrayait comme les tonnerres de Sinaï, et consolait comme les béatitudes de l’Évangile. Cependant, au milieu de ces nombreux travaux, on le voyait quelquefois s’arrêter, accablé de tristesse. La persécution continuait en France ; trois cents luthériens étaient en prison à Paris. « Oh ! que de chevaux rétifs, s’écriait Farel, qui, au lieu d’avancer reculent ! Que d’adversaires s’élèvent contre le Rédempteur qui règne avec gloire dans le ciel ! Mais Dieu ne laissera point son œuvred. » Guillaume avait des douleurs plus vives encore ; ses propres frères, Daniel, Gauthier et Claude avaient été saisis par les ennemis, désireux de se venger sur eux du mal que faisait le réformateur ; l’un des trois, plus jeune que lui, avait été condamné à une prison perpétuelle, et sa mère, déjà veuve, versait des larmes amères. « Ah ! disait Guillaume, il y a longtemps qu’est en prison celui qui est né après moi, et qu’il doit endurer plus de tribulations que moi. » Le réformateur s’était adressé à des amis haut placés pour obtenir du roi la liberté de ses frères, mais les rigueurs de la prison en avaient été augmentées. « Je ne sais, dit-il le 23 avril 1534, qui a tellement attisé le feu… Plaise à Dieu seulement que le pauvre prisonnier pousse outre et déclare sans crainte ce qui doit être dit du bon Sauveur ! » Farel avait cette affection filiale qui, grave et respectueuse vis-à-vis du père, est tendre et douce pour la mère ; aussi s’écriait-il dans sa douleur : « Oh ! la pauvre veuve ! Oh ! mère pleine d’angoissee ! L’affection qu’il avait pour Christ avait augmenté en lui les affections de la nature.

d – Msc. du procès inquisitionnel de Lyon, p. 11 et 12.

e – Lettre aux fidèles de Paris. (Msc. du Procès inquisitionnel de Lyon.)

De la Maisonneuve, revenu à Genève après Pâques, allait repartir pour Lyon. Farel, sachant que son ami, le marchand de la Forge, de Paris, se rendait aussi dans cette ville, à cette époque de l’année, remit à de la Maisonneuve une lettre pour ses frères de Paris, alors si affligés, l’adressant au saint vaisseau de Dieu élu. « Jésus, dit-il à ce petit troupeau de la capitale, est la pierre de contradiction contre laquelle le monde a bataillé dès le commencement du monde et bataillera toujours ; mais tous ces efforts sont vains. Nul conseil ne peut tenir contre Dieu, et si les iniques lèvent leurs cornes, elles seront rompues. » Puis il sollicitait l’intercession des membres de l’Église en faveur de son frère : « Je vous prie, dit-il, de parler de mon frère là où vous savez mieux que moi qu’il est expédient de le faire. Quoi ! une si longue détention, la confiscation de ses biens, six cents écus que l’évêque a tirés de lui, n’est-ce donc pas assez ? Oh ! que le pauvre personnage soit mis en liberté ! Tous ceux qui craignent ici notre Seigneur vous prient de vous y employerf. » Tous les évangéliques de Genève s’intéressaient au sort des frères de leur réformateur. En même temps, Farel écrivit à de la Forge lui-même pour lui recommander aussi son frère, et connaissant les périls dont ce Parisien était menacé, il ajouta : « Si nous avons Jésus, ce trésor célestiel ne peut nous être ôté, marchons quand même tout se lèverait contre lui ! »

f – Genève, 25 avril 1534. (Ibid., p. 16, 17, 21, 23.)

Quand il s’agit de nos réformateurs, on s’occupe naturellement de leurs travaux, de leurs combats, de leurs écrits, de leurs épreuves ; il est bon pourtant d’entrer quelquefois dans le sanctuaire intime de leur cœur et de leur vie domestique. On est réjoui, touché d’y trouver en abondance les affections humaines les plus légitimes et les plus tendres. Ils furent à la fois des chrétiens et des hommes. Ce fait est un témoignage qui manifeste la sincérité de leur piété, il est en même temps comme une source d’eau vive qui, jaillissant sur un champ de bataille, rafraîchit et vivifie ceux que tant de luttes pourraient avoir fatigués.

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