Histoire de la Réformation du seizième siècle

4.10

Fuite de Luther – Admiration – Désir de Luther – Le légat à l’Électeur – L’Électeur au légat – Prospérité de l’université

Luther continuait, avec son guide, à fuir loin d’Augsbourg. Il pressait son cheval et le faisait aller aussi vite que le permettaient les forces du pauvre animal. Il se rappelait la fuite réelle ou supposée de Jean Hus, la manière dont on l’atteignit, et l’assertion de ses adversaires, qui prétendirent que Hus ayant, par cette fuite, annulé le sauf-conduit de l’Empereur, on avait eu le droit de le condamner aux flammesp. Cependant, ces inquiétudes ne firent que traverser le cœur de Luther. Sorti de la ville où il a passé dix jours sous la main terrible de Rome, qui a déjà écrasé tant de milliers de témoins de la vérité et fait rejaillir autour d’elle tant de sang, maintenant qu’il est libre, qu’il respire l’air pur des champs, qu’il traverse les villages et les campagnes, qu’il se voit admirablement délivré par le bras du Seigneur toute son âme bénit l’Éternel. C’est bien lui qui peut dire à cette heure : Notre âme est échappée, comme l’oiseau, du filet des oiseleurs. Le filet a été rompu, et nous sommes échappés… Notre aide soit au nom de l’Éternel qui a fait les cieux et la terre (Psaumes 124.2-8) Le cœur de Luther est ainsi rempli de joie. Mais ses pensées se reportent aussi sur de Vio : « Le cardinal, se dit-il, aurait aimé m’avoir entre ses mains et m’envoyer à Rome. Il est sans doute chagrin que je lui aie échappé. Il s’imaginait qu’il était maître de moi à Augsbourg ; il croyait m’avoir : mais il tenait l’anguille par la queue. N’est-ce pas une honte que ces gens m’estiment à un si haut prix ? Ils donneraient plusieurs écus pour m’avoir, tandis que notre Seigneur Jésus-Christ a été vendu à peine trente pièces d’argentq. »

p – Weissmann, Hist. Eccl. I, p. 1237.

q – L. Opp. (L.) XVII, p. 202.

Luther fit ce premier jour quatorze lieues. Le soir, arrivé à l’auberge où il voulait passer la nuit, il était si fatigué (son cheval avait un trot très dur, nous dit un historien), que, descendu de cheval, il ne put se tenir debout et il s’étendit sur la paille. Il goûta néanmoins quelque repos. Le lendemain il continua son voyage. Il trouva à Nuremberg Staupitz qui y visitait les couvents de son ordre. Ce fut dans cette ville qu’il vit pour la première fois le bref que le pape avait envoyé à Cajetan à son sujet. Il en fut indigné, et il est bien probable que s’il avait pu lire ce bref avant son départ de Wittemberg, il n’eût jamais comparu devant le cardinal. « Il est impossible de croire, dit-il, que quelque chose de si monstrueux soit émané d’un souverain pontifer. »

r – Epp. I, p. 166.

Partout sur la route Luther était l’objet de l’intérêt général. Il n’avait cédé en rien. Une telle victoire, remportée par un moine mendiant sur un représentant de Rome, remplissait d’admiration tous les cœurs. L’Allemagne semblait vengée des mépris de l’Italie. La Parole éternelle a été plus honorée que la parole du pape. Cette vaste puissance, qui depuis tant de siècles dominait le monde, a reçu un formidable échec. La marche de Luther fut un triomphe. On s’applaudissait de l’opiniâtreté de Rome, dans l’espoir qu’elle amènerait sa chute. Si elle n’avait pas voulu conserver des gains honteux, si elle avait été assez sage pour ne pas mépriser les Allemands, si elle avait réformé de criants abus, peut-être, selon les vues humaines, tout fût-il rentré dans cet état de mort duquel Luther s’était réveillé. Mais la papauté ne veut pas céder ; et le docteur se verra contraint d’amener à la lumière bien d’autres erreurs, et d’avancer dans la connaissance et dans la manifestation de la vérité.

Luther arriva le 26 octobre à Grafenthal, situé à l’extrémité des forêts de la Thuringe. Il y rencontra le comte Albert de Mansfeld, le même qui l’avait si fort dissuadé de se rendre à Augsbourg. Le comte rit beaucoup en voyant son singulier équipage. Il s’empara de lui, et l’obligea à devenir son hôte. Bientôt Luther se remit en route.

Il se hâtait, désirant être à Wittemberg le 31 octobre, dans la pensée que l’Électeur s’y trouverait pour la fête de tous les saints, et qu’il pourrait l’y voir. Le bref qu’il avait lu à Nuremberg lui avait révélé tout le danger de sa situation. En effet, déjà condamné à Rome, il ne pouvait espérer ni de demeurer à Wittemberg, ni d’obtenir un asile dans un couvent, ni de se trouver quelque autre part en paix et en sûreté. La protection de l’Électeur pourrait peut-être le défendre ; mais il était loin d’en être assuré. Il ne pouvait plus rien attendre des deux amis qu’il avait eus jusqu’alors à la cour de ce prince. Staupitz avait perdu la faveur dont il avait longtemps joui, et quittait la Saxe. Spalatin était aimé de Frédéric, mais il n’avait pas sur lui une grande influence. L’Électeur lui-même ne connaissait pas assez la doctrine de l’Évangile pour s’exposer, à cause d’elle, à des périls manifestes. Cependant Luther pensa qu’il n’avait rien de mieux à faire que de retourner à Wittemberg, et d’y attendre ce que le Dieu éternel et miséricordieux déciderait de lui. Si, comme c’était la pensée de plusieurs, on le laissait tranquille, il voulait se donner tout entier à l’étude et à l’enseignement de la jeunesses.

s – L. Opp. (L.) XVII, p. 183.

Luther fut de retour à Wittemberg le 30 octobre. Il s’était hâté inutilement. Ni l’Électeur ni Spalatin n’étaient venus pour la fête. Ses amis furent tout joyeux en le revoyant parmi eux. Il s’empressa d’annoncer le même jour son arrivée à Spalatin : « Je suis revenu aujourd’hui à Wittemberg sain et sauf, par la grâce de Dieu, lui dit-il ; mais combien de temps j’y resterai, c’est ce que j’ignore… Je suis rempli de joie et de paix, en sorte que je m’étonne fort que l’épreuve que j’endure puisse paraître si grande à tant de grands personnages. »

De Vio n’avait pas attendu longtemps, après le départ de Luther, pour exhaler auprès de l’Électeur toute son indignation. Sa lettre respire la vengeance. Il rend compte à Frédéric de la conférence, avec un air de confiance : « Puisque le frère Martin, dit-il en terminant, ne peut être amené par des voies paternelles à reconnaître son erreur, et à demeurer fidèle à l’Église catholique, je prie Votre Altesse de l’envoyer à Rome, ou de le chasser de ses États. Sachez bien que cette affaire difficile, méchante et pleine de venin, ne peut durer longtemps encore ; car dès que j’aurai fait connaître à notre très saint seigneur tant de ruse et de malice, on en aura bientôt fini. » Dans un post-scriptum, écrit de sa propre main, le cardinal sollicite l’Électeur de ne pas souiller honteusement son honneur et celui de ses illustres ancêtres, pour un misérable petit frèret.

t – L. Opp. (L.) XVII, p. 203.

Jamais peut-être l’âme de Luther ne fut remplie d’une plus noble indignation, que lorsqu’il lut la copie de cette lettre que l’Électeur lui envoya. Le sentiment des souffrances qu’il est destiné à endurer, le prix de la vérité pour laquelle il combat, le mépris que lui inspire la conduite du légat de Rome, remplissent à la fois son cœur. Sa réponse, écrite dans cette agitation d’âme, est pleine de ce courage, de cette élévation, de cette foi, qu’on retrouve toujours en lui dans les époques les plus difficiles de sa vie. Il rend compte, à son tour, de la conférence d’Augsbourg ; il expose ensuite la conduite du cardinal puis il continue ainsi :

« Je voudrais répondre au légat à la place de l’Électeur :

Prouve que tu parles avec science, lui dirais-je ; qu’on couche par écrit toute l’affaire : alors j’enverrai le frère Martin à Rome, ou bien je le ferai moi-même saisir et mettre à mort. Je prendrai soin de ma conscience et de mon honneur, et je ne permettrai pas qu’aucune tache vienne souiller ma gloire. Mais aussi longtemps que ta science certaine fuit la lumière et ne se fait connaître que par des clameurs, je ne puis ajouter foi aux ténèbres.

C’est ainsi que je voudrais répondre, très excellent prince.

Que le révérend légat, ou le pape lui-même, spécifient par écrit mes erreurs ; qu’ils exposent leurs raisons ; qu’ils m’instruisent, moi qui désire être instruit, qui le demande, qui le veux, qui l’attends, tellement qu’un Turc même ne refuserait pas de le faire. Si je ne me rétracte pas, et ne me condamne pas, quand on m’aura prouvé que les passages que j’ai cités doivent être compris autrement que je ne l’ai fait, alors, ô très excellent Électeur, que Votre Altesse soit la première à me poursuivre et à me chasser ; que l’Université me repousse et m’accable de sa colère… Il y a plus, et j’en prends à témoin le ciel et la terre, que le Seigneur Jésus-Christ me rejette et me condamne !… Les paroles que je dis ne me sont pas dictées par une présomption vaine, mais par une inébranlable conviction. Je veux que le Seigneur Dieu me retire sa grâce, et que toute créature de Dieu me refuse sa faveur, si, lorsqu’on m’aura montré une meilleure doctrine, je ne l’embrasse pas.

S’ils me méprisent trop, à cause de la bassesse de mon état, moi pauvre petit frère mendiant, et s’ils refusent de m’instruire dans le chemin de la vérité, que Votre Altesse prie le légat de lui indiquer par écrit en quoi j’ai erré ; et s’ils refusent cette faveur à Votre Altesse même, qu’ils écrivent leur pensée, soit à Sa Majesté Impériale, soit à quelque archevêque de l’Allemagne. Que dois-je, que puis-je dire de plus ?

Que Votre Altesse écoute la voix de sa conscience et de son honneur, et ne m’envoie pas à Rome. Aucun homme ne peut vous le commander ; car il est impossible que je sois en sûreté dans Rome. Le pape lui-même n’y est pas en sûreté. Ce serait vous ordonner de trahir le sang d’un chrétien. Ils y ont du papier, des plumes et de l’encre ; ils y ont aussi des notaires en nombre infini. Il leur est facile d’écrire en quoi et pourquoi j’ai erré. Absent, il en coûtera moins de m’instruire par écrit, que, présent, de me faire mourir par ruse.

Je me résigne à l’exil. Mes adversaires me tendent de tous côtés des pièges, en sorte que je ne puis nulle part vivre en sûreté. Afin qu’il ne vous arrive aucun mal à mon sujet, j’abandonne, au nom de Dieu, vos États. Je veux aller où le Dieu éternel et miséricordieux veut m’avoir. Qu’il fasse de moi ce qu’il voudra !

Ainsi donc, Sérénissime Électeur, je vous salue avec vénération ; je vous recommande au Dieu éternel, et je vous rends d’immortelles actions de grâces pour tous vos bienfaits envers moi. Quel que soit le peuple au milieu duquel je demeurerai à l’avenir, je me souviendrai éternellement de vous, et je prierai sans cesse avec reconnaissance pour votre bonheur et pour celui des vôtresu… Je suis encore, grâce à Dieu, plein de joie, et je le bénis de ce que Christ, le Fils de Dieu, me juge digne de souffrir dans une cause si sainte. Qu’il garde éternellement Votre Altesse illustre ! Amen. »

u – Ego enim ubicumque ero gentium, illustrissimæ Domitationis tuæ munquiam non ero memor… (L. Epp. I, 187)

Cette lettre, si pleine de vérité, fit une profonde impression sur l’Électeur. « Il fut ébranlé par une lettre très éloquente, » dit Maimbourg. Jamais il n’eût pensé à livrer un innocent entre les mains de Rome ; peut-être eût-il invité Luther à se tenir quelque temps caché, mais il ne voulut pas même avoir l’apparence de céder en quelque manière aux menaces du légat. Il écrivit à son conseiller Pfeffinger, qui se trouvait auprès de l’Empereur, de faire connaître à ce prince le véritable état des choses, et de le supplier d’écrire à Rome, qu’on mît fin à cette affaire, ou du moins qu’on la fît juger en Allemagne par des juges impartiauxv.

v – L. Opp. (L.) XVII, p. 244.

Quelques jours après, l’Électeur répondit au légat : « Puisque le docteur Martin a paru devant vous à Augsbourg, vous devez être satisfait. Nous ne nous étions pas attendu à ce que, sans l’avoir convaincu, vous prétendriez le contraindre à se rétracter. Aucun des savants qui se trouvent dans nos principautés ne nous a dit que la doctrine de Martin fût impie, antichrétienne et hérétique. » Le prince refuse ensuite d’envoyer Luther à Rome, et de le chasser de ses États.

Cette lettre, qui fut communiquée à Luther, le remplit de joie. « Bon Dieu ! écrivit-il à Spalatin, avec quelle joie je l’ai lue et relue ! Je sais quelle confiance on peut avoir en ces paroles, pleines à la fois d’une force et d’une modestie si admirables. Je crains que les Romains ne comprennent pas tout ce qu’elles signifient ; mais ils comprendront du moins que ce qu’ils croyaient déjà fini, n’est pas même commencé. Veuillez présenter au prince mes actions de grâces. Il est étrange que celui (de Vio) qui, il y a peu de temps encore, était moine mendiant comme moi, ne craigne pas d’aborder sans respect les princes les plus puissants, de les interpeller, de les menacer, de leur commander, et de les traiter avec un inconcevable orgueil. Qu’il apprenne que la puissance temporelle est de Dieu, et qu’il n’est pas permis d’en fouler aux pieds la gloirew. »

w – L. Epp. I, p. 198.

Ce qui avait sans doute encouragé Frédéric à répondre au légat sur un ton auquel celui-ci ne s’était pas attendu, c’était une lettre que l’université de Wittemberg lui avait adressée. Elle avait de bonnes raisons pour se prononcer en faveur du docteur ; car elle florissait de plus en plus, et elle éclipsait toutes les autres écoles. Une foule d’étudiants y accouraient de toutes les parties de l’Allemagne, pour entendre cet homme extraordinaire, dont les enseignements paraissaient ouvrir à la religion et à la science une ère nouvelle. Ces jeunes gens, venus de toutes les provinces, s’arrêtaient au moment où ils découvraient dans le lointain les clochers de Wittemberg ; ils élevaient alors leurs mains vers le ciel, et ils louaient Dieu de ce qu’il faisait luire de cette ville, comme autrefois de Sion, la lumière de la vérité, et l’envoyait jusqu’aux contrées les plus éloignéesx. Une vie, une activité, inconnue jusque-là, animait l’université. « On s’excite ici à l’étude à la manière des fourmis, » écrivait Luthery.

x – Scultet. Annal. I, p. 17.

y – Studium nostrum more formicarum fervet. (L. Epp. I. p. 193.)

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