Histoire de la Réformation du seizième siècle

5.2

Le combat semble fini en Allemagne – Eck le ranime – Débats entre Eck et Carlstadt – La question du pape – Luther répond – Sa foi et son courage – Refus du duc George – Opposition de l’évêque – Mosellanus et Érasme.

Tandis que le combat commençait au dehors de l’Empire, il paraissait presque cesser au dedans. Les plus fougueux soldats de Rome, des moines franciscains de Juterbock, qui avaient imprudemment attaqué Luther, s’étaient hâtés, après une vigoureuse réponse du réformateur, de rentrer dans le silence. Les partisans du pape se taisaient. Tetzel était hors de combat. Les amis de Luther le conjuraient de ne pas continuer la lutte, et il le leur avait promis. Les thèses commençaient à être oubliées. Cette perfide paix frappait d’impuissance la bouche éloquente du réformateur. La Réformation paraissait arrêtée. « Mais, dit plus tard Luther, en parlant de cette époque, les hommes projetaient des choses vaines ; car le Seigneur s’est réveillé pour juger les peuplesa. Dieu ne me conduit pas, dit-il ailleurs ; il me pousse, il m’enlève. Je ne suis pas maître de moi-même. Je voudrais vivre dans le repos ; mais je suis précipité au milieu du tumulte et des révolutionsb.

a – Dominus evigilavit et stat ad judicandos populos. (L. Opp. Lat, in Præf.)

b – Deus rapuit, pellit, nedum ducit me : non sum compos mel : volo esse quietus et rapior in medios tumultus. (L. Epp. I, 331.)

Eck le scolastique, l’ancien ami de Luther, l’auteur des Obélisques, fut celui qui recommença le combat. Il était sincèrement attaché à la papauté ; mais il semble avoir été dépourvu de véritables sentiments religieux, et avoir fait partie de cette classe d’hommes trop nombreux en tout temps, qui considèrent la science, et même la théologie et la religion, comme des moyens de se faire un nom dans le monde. La vaine gloire se cache sous la soutane du pasteur comme sous l’armure du guerrier. Eck s’était appliqué à l’art de la dispute selon les règles des scolastiques, et était passé maître dans ce genre de lutte. Tandis que les chevaliers du moyen âge et les guerriers du siècle de la Réformation cherchaient la gloire dans les tournois, les scolastiques la cherchaient dans les disputes syllogistiques, dont les académies offraient souvent le spectacle. Eck, rempli d’une haute idée de lui-même, fier de ses talents, de la popularité de sa cause, et des victoires qu’il avait remportées dans huit universités de Hongrie, de Lombardie et d’Allemagne, désirait ardemment avoir l’occasion de déployer contre le réformateur ses forces et son adresse. Ce petit moine, qui avait crû tout à coup jusqu’à devenir géant, ce Luther que jusqu’alors personne n’avait pu vaincre, offusquait son orgueil et excitait sa jalousieα. Peut-être, en recherchant sa propre gloire, Eck perdrait-il Rome… Mais la vanité scolastique ne se laisse pas arrêter par une telle considération. Les théologiens, comme les princes, ont su plus d’une fois immoler l’intérêt général à leur gloire particulière. Nous allons voir quelles circonstances fournirent au docteur d’Ingolstadt le moyen d’entrer en lice avec son importun rival.

α – Nihil cupiebat ardentius, quam lui specimen præbere in solemni ditputatione cum æmulo. (Pallavicini, tom. I, p. 55.)



Johann Eck (1486-1543)

Le zélé, mais trop ardent Carlstadt, s’entendait encore avec Luther. Ces deux théologiens étaient surtout unis par leur attachement à la doctrine de la grâce et par leur admiration pour saint Augustin. Carlstadt, enclin à l’enthousiasme, et possédant peu de sagesse, n’était pas un homme que l’adresse et la politique d’un Miltitz pussent arrêter. Il avait publié contre les Obélisques du docteur Eck des thèses où il défendait Luther et la foi qui leur était commune. Eck avait répondu, et Carlstadt ne lui avait pas laissé le dernier motβ. Le combat s’était échauffé. Eck, désireux de saisir une occasion si favorable, avait jeté le gant à Carlstadt ; l’impétueux Carlstadt l’avait relevé. Dieu se servit des passions de ces deux hommes pour accomplir ses desseins. Luther n’avait pris aucune part à ces débats, et cependant il devait être le héros de la bataille. Il est des hommes que la force des choses ramène toujours sur la scène. On convint que Leipzig serait le lieu de la discussion. Telle fut l’origine de cette dispute de Leipzig devenue si célèbre.

β – Defensio adversus Eckii monomachiam.

Eck se souciait assez peu de combattre Carlstadt, et même de le vaincre. C’était à Luther qu’il en voulait. Il mit donc tout en œuvre pour l’attirer sur le champ de bataille, et publia à cet effet treize thèsesc, qu’il dirigea contre les doctrines principales déjà professées par le réformateur. La treizième était ainsi conçue : « Nous nions que l’Église romaine n’ait pas été élevée au-dessus des autres Églises avant le temps du pape Sylvestre ; et nous reconnaissons en tout temps comme successeur de saint Pierre et vicaire de Jésus-Christ, celui qui a occupé le siège de saint Pierre et qui a eu sa foi. » Sylvestre vivait du temps de Constantin le Grand ; Eck niait donc par cette thèse que la primauté dont Rome jouissait, lui eût été donnée par cet empereur.

c – L. Op. (L.) XVII, p. 242.



A. Carlstadt (1486-1541)

Luther, qui avait consenti, non sans quelque peine, à garder désormais le silence, fut vivement ému à la lecture de ces propositions. Il reconnut que c’était à lui qu’on en voulait, et sentit qu’il ne pouvait avec honneur éviter le combat. « Cet homme, dit-il, nomme Carlstadt son antagoniste, et en même temps il se jette sur moi. Mais Dieu règne. Il sait ce qu’il veut faire résulter de cette tragédied. Ce n’est ni du docteur Eck ni de moi qu’il sera question. Le dessein de Dieu s’accomplira. Grâce à Eck, cette affaire, qui jusqu’à présent n’a été qu’un jeu, deviendra à la fin sérieuse, et portera un coup funeste à la tyrannie de Rome et du pontife romain. »

d – Sed Deus in medio deorum ; ipse novit quid ex ea tragœdia deducere voluerit. (L. Epp. I, 230, 232.)

Rome elle-même a déchiré l’accord. Elle a fait plus ; en donnant de nouveau le signal du combat, elle a engagé la lutte sur un point que Luther n’avait pas encore directement attaqué. C’était la primauté du pape que le docteur Eck signalait à ses adversaires. Il suivait ainsi le dangereux exemple que Tetzel avait déjà donné. Rome appela les coups de l’athlète, et si elle laissa dans le gymnase des membres palpitants, c’est qu’elle avait attiré elle-même sur sa tête son bras redoutable.

La suprématie pontificale une fois renversée, tout l’échafaudage romain s’écroulait. Le plus grand danger menaçait donc la papauté. Et cependant, ni Miltitz ni Cajetan ne faisaient rien pour empêcher cette nouvelle lutte. S’imaginaient-ils que la Réformation serait vaincue, ou étaient-il frappés de cet aveuglement qui entraîne les puissants dans leur chute ?

Luther, qui avait donné un rare exemple de modération en gardant si longtemps le silence, répondit sans crainte à la provocation de son antagoniste. Il opposa aussitôt de nouvelles thèses aux thèses du docteur Eck. La dernière était en ces termes : « C’est par de pitoyables décrétales des pontifes romains, composées il y a quatre cents ans et moins, que l’on prouve la primauté de l’Église de Rome ; mais cette primauté a contre elle l’histoire digne de foi de onze cents années, les déclarations des saintes Écritures, et les conclusions du concile de Nicée, le plus saint de tous les concilese. »

e – L. Opp. (L.) XVII, p. 245.

« Dieu sait, écrivit-il en même temps à l’électeur, que ma ferme intention était de me taire et que j’étais joyeux de voir enfin ce jeu terminé. J’ai si fidèlement observé le pacte conclu avec le commissaire du pape, que je n’ai pas répliquée à Sylvestre Prierias, malgré les insultes des adversaires et les conseils de mes amis. Mais maintenant le docteur Eck m’attaque, et non seulement moi, mais encore toute l’université de Wittemberg. Je ne puis permettre que la vérité soit ainsi couverte d’opprobref.

f – L. Epp. I, p. 237.

En même temps Luther écrivit à Carlstadt : « Je ne veux pas, excellent André, que vous entriez dans cette querelle, lui dit-il, puisque c’est à moi qu’il en veut. Je laisserai là avec joie mes travaux sérieux pour m’occuper des jeux de ces adulateurs du pontife romaing. » Puis apostrophant son adversaire : « Maintenant donc, mon cher Eck, lui crie-t-il de Wittemberg à Ingolstadt avec un superbe dédain, homme fort ! sois courageux et ceins ton épée sur ta cuisseh. Si je n’ai pu te plaire comme médiateur, peut-être te plairai-je davantage comme antagoniste. Non pas que je me propose de te vaincre, mais parce que, après tous les triomphes que tu as remportés en Hongrie, en Lombardie, en Bavière (si du moins nous devons t’en croire), je te fournirai l’occasion d’obtenir le nom de triomphateur de la Saxe et de Misnie, en sorte que tu seras à jamais salué du titre glorieux d’augustei. »

g – Gaudens et videos posthabeo istorum mea seria ludo. (Ibid., p. 251.)

h – Esto vir fortis et accingere gladiotuo super femur tuum, potentissime (Ibid.)

i – Ac si voles semper Augustus saluteris in ætternum. (Ibid.)

Tous les amis de Luther ne partageaient pas son courage, car personne jusqu’à cette heure n’avait pu résister aux sophismes du docteur Eck. Mais ce qui leur donnait surtout de vives alarmes, c’était le sujet de la querelle : la primauté du pape !… Comment le pauvre moine de Wittemberg ose-t-il s’en prendre à ce géant qui, depuis des siècles, a écrasé tous ses ennemis ? Les courtisans tremblent à la cour de l’électeur. Spalatin, le confident du prince et l’intime ami du réformateur, est rempli d’anxiété. Frédéric est inquiet ; le glaive même de chevalier du Saint-Sépulcre dont il a été armé à Jérusalem ne suffirait pas à cette guerre. Luther seul ne s’épouvante pas. L’Éternel, pense-t-il, le livrera entre mes mains. Il trouve dans la foi qui l’anime de quoi fortifier ses amis : « Je vous en supplie, mon cher Spalatin, dit-il, ne vous laissez pas aller à la crainte : vous savez bien que si Christ n’était pas pour moi, tout ce que j’ai fait jusqu’à cette heure eût dû causer ma perte. Dernièrement encore, n’a-t-on pas écrit d’Italie au chancelier du duc de Poméranie que j’avais bouleversé Rome, et qu’on ne savait comment apaiser le tumulte, en sorte qu’on se proposait de m’attaquer, non suivant les règles de la justice, mais par les finesses romaines (ce sont les expressions qu’on a employées), c’est-à-dire, je pense, par le poison, les embûches et l’assassinat ?

Je me modère, et, pour l’amour de l’électeur et de l’université, je garde par devers moi bien des choses que je ferais servir contre Babylone si j’étais ailleurs. Oh ! mon pauvre Spalatin ! il est impossible de parler avec vérité de l’Écriture et de l’Église sans irriter la bête. N’espérez donc jamais me voir en repos, à moins que je renonce à la théologie. Si cette affaire est de Dieu, elle ne se terminera pas avant que tous mes amis m’aient abandonné, comme tous les disciples de Christ l’abandonnèrent. La vérité demeurera seule, et triomphera par sa droite et non par la mienne, ni par la vôtre, ni par celle d’aucun hommej. Si je succombe, le monde ne périra pas avec moi. Mais, misérable que je suis, je crains de n’être pas digne de mourir pour une telle cause. Rome, écrit-il encore vers le même temps, Rome brûle du désir de me perdre, et moi, je me morfonds à me moquer d’elle. On m’assure qu’on a brûlé publiquement à Rome, dans le Champ de Flore, un Martin Luther en papier, après l’avoir couvert d’exécrations. J’attends leur fureurk. Le monde entier, poursuit-il, s’agite et chancelle ; qu’arrivera-t-il ? Dieu le sait. Pour moi, je prévois des guerres et des désastres. Dieu ait pitié de nousl. »

j – Et sola sit veritas, quæ salvet se dexiera sua, non mea, non tua, non illiui hominis… (L. Epp. I, 261.)

k – Expecto furorem illorum. (L. Epp. I, 280, du 30 mai 1519.)

l – Tolus orbis nutat et movetur, tam corpore quam anima. (Ibid.)

Luther écrivait lettre sur lettre au duc Georgem, afin que ce prince, dans les États duquel Leipzig se trouvait, lui permît de s’y rendre et de prendre part à la dispute, mais il n’en recevait pas de réponse. Le petit-fils du roi de Bohême, Podiebrad, épouvanté par la proposition de Luther sur l’autorité du pape, et craignant de voir naître en Saxe les guerres dont la Bohême avait été si longtemps le théâtre, ne voulait pas consentir à la demande du docteur. Celui-ci résolut alors de publier des explications sur cette treizième thèse. Mais cet écrit, loin de persuader le duc George, l’affermit au contraire dans sa résolution ; il refusa absolument au réformateur l’autorisation qu’il demandait de disputer, lui permettant seulement d’assister comme spectateur au débatn. C’était une grande contrariété pour Luther. Néanmoins il n’a qu’une volonté, celle d’obéir à Dieu. Il ira, il verra, il attendra.

m – Ternis litteris, a duce Georgio non potui certain obtinere responsum. (Ibid., p. 282.)

n – Ita ut non disputator sed spectator futurut Lipziam ingrederer. (L. Opp, in Præf.)

En même temps le prince favorisait de tout son pouvoir la dispute entre Eck et Carlstadt. George était dévoué à l’ancienne doctrine ; mais il était droit, sincère, ami du libre examen, et il ne pensait pas que toute opinion dût être accusée d’hérésie par cela seul qu’elle déplaisait à la cour de Rome. D’ailleurs l’électeur insistait auprès de son cousin, et George, affermi par les paroles de Frédéric, ordonna que la dispute eût lieuo.

o – Principis nostri verbo firmatus. (L. Epp. I, 255.)

L’évêque Adolphe de Mersebourg, dans le diocèse duquel Leipzig était situé, comprit mieux que Miltitz et que Cajetan le danger d’abandonner des questions si importantes aux chances d’un combat singulier. Rome ne pouvait exposer à de tels hasards le fruit du travail de plusieurs siècles. Tous les théologiens de Leipzig, non moins alarmés, suppliaient leur évêque d’empêcher la dispute. Adolphe fit donc au duc George les représentations les plus énergiques. Le duc lui répondit avec beaucoup de sensp : « Je suis surpris de voir un évêque avoir tant d’horreur pour l’antique et louable coutume de nos pères, d’examiner les questions douteuses dans les choses de la foi. Si vos théologiens se refusent à défendre leurs doctrines, mieux vaudrait, avec l’argent qu’on leur donne, entretenir de vieilles femmes et de petits enfants, qui sauraient au moins filer et chanter. »

p – Schneider. Lipz. Chr. IV. 168.

Cette lettre fit peu d’effet sur l’évêque et sur ses théologiens. L’erreur a une conscience secrète qui lui fait craindre qu’on n’examine, même quand elle parle le plus de libre examen. Après s’être avancée avec imprudence, elle se retire avec lâcheté. La vérité ne provoque pas, mais elle tient ferme. L’erreur provoque et s’enfuit. La prospérité de l’université de Wittemberg était d’ailleurs pour celle de Leipzig un objet de jalousie. Les moines et les prêtres de Leipzig suppliaient le peuple, du haut de la chaire, de fuir les nouveaux hérétiques. Ils déchiraient Luther ; ils le représentaient, ainsi que ses amis, sous les couleurs les plus noires, afin de fanatiser la classe ignorante contre les docteurs de la Réformationq. Tetzel, qui vivait encore, se réveilla, pour crier du fond de sa retraite : « C’est le diable qui pousse à ce combatr ! »

q – Theologi interim me proscindunt… populum Lipziæ inclamant. (L. Epp. I, 255.)

r – Das walt der Teufel ! (Ibid.)

Tous les professeurs de Leipzig n’étaient pourtant pas dans les mêmes sentiments ; quelques-uns appartenaient à la classe des indifférents, toujours prêts à rire des fautes des deux partis. De ce nombre était le professeur de grec, Pierre Mosellanus. Il se souciait assez peu de Jean Eck, de Carlstadt et de Martin Luther ; mais il se promettait un grand divertissement de leur lutte. « Jean Eck, le plus illustre des gladiateurs de plume et des rodomonts, écrivit-il à son ami Érasme, Jean Eck, qui, comme Socrate dans Aristophane, méprise les dieux mêmes, en viendra aux mains dans une dispute avec André Carlstadt. Le combat finira par de grands cris. Dix Démocrites y auront de quoi rires. »

s – Seckend., p. 201.

Le timide Érasme, au contraire, était effrayé à l’idée d’un combat, et sa prudence craintive eût voulu arrêter la dispute. « Si vous vouliez en croire Érasme, écrivit-il à Mélanchthon, vous vous appliqueriez plus à faire fleurir les bonnes lettres qu’à en poursuivre les ennemist. Je crois que de cette manière nous avancerions davantage. Surtout n’oublions pas dans la lutte que nous devons vaincre non seulement par l’éloquence, mais aussi par la modestie et la douceur. » Ni les alarmes des prêtres ni la prudence des pacificateurs ne pouvaient plus prévenir le combat. Chacun prépara ses armes.

t – Malim te plus operæ sumere in asserendii bonis litteris, quam in sectandis harum hostibus. (Corpus Reform. éd. Brelschneider. 1, 78, du 22 avril 1519.)

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