Histoire de la Réformation du seizième siècle

19.7

Prédication de Bilney – On l’arrête – Prédication et emprisonnement d’Arthur – Interrogatoire de Bilney – Lutte entre le juge et l’accusé – Chute de Bilney – Ses tourments – Deux disettes – Arrivée de la quatrième édition du Nouveau Testament – Grande joie

Tandis que ces passions agitaient les palais de Henri VIII, des scènes plus émouvantes, produites par la foi des chrétiens, remuaient alors la nation. Bilney, animé de ce courage que Dieu donne quelquefois au plus faible, semblait avoir perdu sa timidité naturelle, et prêchait depuis quelque temps avec une énergie apostolique. Il demandait à ses auditeurs de reconnaître d’abord leur condamnation, et puis d’avoir soif de la justice que Jésus-Christ donnea. Au témoignage rendu à la vérité, il joignait le témoignage contre l’erreur. « Depuis cinq cents ans, ajoutait-il, il n’y a pas eu un bon papeb ; il n’y en a pas eu cinquante dans tout le cours des siècles… Les papes prétendent avoir des clefs en leurs mains ; oui… je l’accorde, ils ont des clefs… mais ce sont celles de la simonie ! » A peine descendu des chaires de Cambridge, le pieux Bilney parcourait avec Arthur, son ami, les villes et les bourgs des environs. « Il y a longtemps, disait-il à Wilsdon, que les Juifs et les Sarrasins se seraient convertis sans l’idolâtrie des chrétiens, sans leurs chandelles et leurs images ! » Arrivé à Ipswich, où il y avait un couvent de franciscains, il s’écriait : « La robe de saint François, placée autour d’un mort, n’a pas la puissance d’ôter ses péchés… Ecce Agnus Dei tollit peccata mundi ! » Les pauvres moines, peu versés dans les Écritures, eurent recours à l’Almanach, pour convaincre la Bible d’erreur. Si saint Paul, dit le frère Jean Brusterd, n’a parlé que d’un seul médiateur, Jésus-Christ, c’est que de son temps il n’y avait pas de saints inscrits au calendrier. — Invoquons le Père au nom du Fils, répondit Bilney, cela suffit ! — Vous ne voulez entendre parler que du Père, toujours du Père, et jamais des saints, reprit le moine ; vous êtes comme un homme, qui à force d’avoir contemplé le soleil, ne voit plus que le soleilc !… » En disant ces mots le moine étouffait de colère. « Si je ne savais, continua-t-il, que tous les saints tireront de toi une vengeance éternelle, je te déchirerais de mes ongles et je t’arracherais la vie avec le sangd. » En effet, deux fois les moines escaladèrent la chaire et en précipitèrent le frêle Bilney ; on l’arrêta et on le conduisit à Londres.

a – Ut omnes primum peccata sua agnoscant et damnent, deinde esuirant et sitiant justitiam illam. (Foxe, 4 p. 634.)

b – These 500 years there hath been no good pope. (Ibid. p. 527.)

c – Look so long upon the sun, that he can see nothing else but the sun. (Fox, Acts, IV, p. 129.)

d – I would surely, with these nails of mine be thy death. (Ib. p. 630)

Arthur, au lieu de s’enfuir, se mit à visiter tous les troupeaux que son ami avait évangélisés. « Bonnes gens, leur disait-il, si l’on m’enferme aussi pour la prédication de l’Évangile, il y en a sept mille qui le prêcheront comme je le prêche… Bonnes gens ! bonnes gens ! (il répétait plusieurs fois ces mots avec l’accent de la douleure), si ces persécuteurs nous tuent, la prédication de l’Évangile ne sera pas arrêtée pour cela. Tout chrétien, même laïque, est un sacrificateur du Dieu vivant. Que nos adversaires s’appuient, pour prêcher, sur l’autorité du cardinal, d’autres sur celle de l’université, d’autres sur celle du pape ; quant à nous, nous nous appuierons sur l’autorité même de Dieu. Ce qui sauve une âme, ce n’est pas l’homme qui porte la Parole, c’est la Parole que l’homme porte. Ni évêques, ni papes, n’ont le droit de défendre à un homme de prêcher l’Évangilef, et s’ils le tuent, il n’est pas un hérétique, mais un martyrg. » Les prêtres s’indignaient de ces doctrines. Selon eux, il n’y avait point de Dieu hors de leur Église, point de salut hors de leurs sacrifices. On jeta Arthur dans la même prison que Bilney.

e – Therefore good people ! good people ! » (Which words he often rehearsed, as it were lamenting…) (Ibid., p. 623.)

f – There is neither bishop, nor ordinary, nor yet the pope, that may make any law to hinder any man to preach the Gospel. » (Fox, Acts, IV, p. 623.)

g – He is not there fore a heretick, but rather a martyr. (Collyer’s Church History, vol. II, p. 26.)

Le 27 novembre 1527, le cardinal, l’archevêque de Cantorbéry, un grand nombre d’évêques, de théologiens et de jurisconsultes, s’étant réunis au chapitre de Westminster, Bilney et Arthur furent amenés devant eux. Mais le premier ministre du roi croyait déroger à sa dignité en s’occupant de misérables hérétiques. A peine Wolsey avait-il commencé l’interrogatoire, qu’il dit en se levant : « Les affaires du royaume m’appellent ; vous contraindrez à l’abjuration quiconque sera trouvé coupable, et vous livrerez les rebelles au pouvoir séculier. » Après quelques questions faites par l’évêque de Londres, on reconduisit les deux accusés en prison.

L’abjuration ou la mort, tel était l’ordre de Wolsey. Mais c’était à Tonstall qu’il avait remis la direction du procès ; Bilney conçut quelque espoirh. « Est-il possible, se disait-il, que l’évêque de Londres, l’ami d’Érasme, donne gain de cause aux moines ?… Il faut que je lui dise que c’est le Testament grec de son maître qui m’a amené à la foi. » Là-dessus, l’humble évangéliste, ayant obtenu du papier et de l’encre, se mit à écrire à l’évêque, dans sa triste prison, des lettres admirables qui nous ont été conservées. Tonstall, qui n’était pas cruel, en fut profondément ému, et l’on vit alors une lutte étrange : un juge qui voulait sauver l’accusé, et un accusé qui voulait se perdre. Tonstall, en absolvant Bilney, désirait ne pas se compromettre : « Soumettez-vous à l’Église, lui disait-il, car Dieu ne parle que par elle. » Mais Bilney, qui savait que c’est dans son Écriture que Dieu parle, demeurait inflexible. « Eh bien, dit Tonstall en prenant en main les lettres éloquentes du prisonnier, pour la décharge de ma conscience, je remets ces feuilles à la cour. » Il espérait peut-être que ces lettres toucheraient ses collègues ; il se trompait. Il résolut donc de faire un nouvel effort. Le 4 décembre, Bilney étant de nouveau devant l’assemblée : « Abjurez vos erreurs, » lui dit Tonstall. Bilney ayant fait un signe négatif : « Passez dans la chambre voisine, continua l’évêque, et réfléchissez. » Bilney sortit, et peu après rentra ; la joie brillait dans son regard. Tonstall crut avoir remporté la victoire. « Eh bien, lui dit-il, vous revenez donc à l’Église ?… » Le docteur répondit avec calme : « Fiat judicium in nomine Dominii — Hâtez-vous, reprit l’évêque, voici le dernier moment, vous allez être condamné ! — Hœc est dies quam fecit Dominus, reprit Bilney, exultemus et lœtemur in eaj » Alors Tonstall, indigné, se couvrit et dit : « In nomin Patris, et Filii, et Spiritus sancti… Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejusk. » Puis, ayant fait le signe de la croix sur son front et sur sa poitrine : « Thomas Bilney, dit-il, je te déclare convaincu d’hérésie. » Il allait prononcer la peine… un dernier espoir le retint ; il s’arrêta. « Pour le reste de la sentence, nous renvoyons à demain. » Ainsi se prolongeait la lutte entre ces deux hommes, dont l’un voulait marcher à l’échafaud, et l’autre lui faire une barrière de son corps.

h – In talem nunc me judicem incidisse gratuler. Foxe, 4. p. 633.

i – Que le jugement se fasse au nom du Seigneur.

j – C’est ici la journée que le Seigneur a faite, égayons-nous et réjouissons-nous en elle. (Psaumes 118.24)

k – Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersé. » (Psaumes 68.2)

« Voulez-vous rentrer dans le sein de l’Église ? dit Tonstall le lendemain. — J’espère, répondit Bilney, n’en être pas sorti. — Allez, dit l’évêque décidé à sauver sa vie, consultez-vous avec vos amis, je vous donne jusqu’à une heure de l’après-midi. » L’après-midi, Bilney faisant la même réponse : « Je vous donne encore deux nuits, continua l’évêque ; samedi, 7 décembre, à neuf heures du matin, la cour attend votre réponse définitive. » Tonstall comptait sur la nuit, ses rêves, ses angoisses, ses terreurs, pour faire revenir Bilney.

Cette lutte extraordinaire en préoccupait plusieurs à la cour comme à la ville. Anne Boleyn, Henri VIII lui-même, suivaient avec intérêt les phases de cette tragique histoire. Qu’est-ce qui va avoir lieu ? disait-on. Cédera-t-il ? Le verrons-nous vivre ou mourir ? Un jour et deux nuits restaient encore ; tout fut mis en œuvre pour ébranler le docteur de Cambridge. On se pressait autour de lui ; on l’accablait d’arguments et d’instances ; mais une lutte intérieure, plus terrible encore que celle du dehors, agitait le pieux Bilney. « Quiconque voudra sauver son âme, la perdra, » avait dit Jésus. Cet amour égoïste de son âme, qui se retrouve même dans le chrétien avancé, ce moi, qui depuis sa conversion avait été, non absorbé, mais dominé par l’esprit de Dieu, reprenait peu à peu des forces dans son cœur, en présence de l’ignominie et de la mort. Ses amis, qui voulaient le sauver, ne comprenant pas que Bilney tombé ne serait plus Bilney, le conjuraient avec larmes d’avoir pitié de lui-même, et ces larmes amollissaient son cœur. L’évêque le pressait, et Bilney se disait : « Un jeune soldat tel que moi saurait-il mieux les règles de la bataille qu’un vieux guerrier tel que Tonstall ? Une imbécile brebis connaîtrait-elle mieux le sentier de la bergerie que le premier pasteur de Londresl ? » Ses amis ne le quittaient ni nuit ni jour, et leur funeste affection l’enlaçait ; il crut enfin avoir trouvé un compromis qui mettrait sa conscience en repos. « Je conserverai ma vie, dit-il, pour la consacrer au Seigneur. » A peine cette illusion s’était-elle emparée de son âme, que sa vue se troubla, sa foi se voila, le Saint-Esprit se retira, Dieu le livra à ses pensées charnelles, et sous prétexte d’être utile à Jésus-Christ pendant beaucoup d’années à venir, Bilney lui désobéit dans le moment présent. Ramené le samedi matin, 7 décembre, à neuf heures, devant les évêques, il tomba… (Arthur était tombé avant lui), et tandis que les faux amis qui l’avaient entraîne osaient à peine lever les yeux, l’Église vivante de Christ, en Angleterre, poussait un cri de douleur. « Si jamais, disait Latimer, vous êtes exposés à quel que persécution pour la cause de Dieu, abjurez toutes vos amitiés, sans en garder une seule ; car ce sont les amis de Bilney qui l’ont perdum. »

l – An old soldier or a young beginner, the chief pastor of London, or a poor silly sheep. » (Fox, Acts, IV, p. 638.)

m – Abjure all your friends. » (Latimer’s Sermons, p. 222.)

Le lendemain dimanche, 8 septembre, on plaça Bilney en tête d’une procession, et le disciple déchu, la tête nue, un fagot sur l’épaule, se tint debout à la croix de Saint-Paul, en présence du prédicateur qui l’exhorta à la pénitence ; après quoi on le reconduisit en prison.

Quelle solitude pour ce malheureux ! Tantôt les froides ténèbres de son cachot lui semblaient un feu dévorant ; tantôt il croyait entendre, dans le silence de la nuit, des voix accusatrices. La mort, cet ennemi qu’il avait voulu éviter, fixait sur lui son regard glacé, et le remplissait de frayeurn. Il cherchait à fuir l’horrible spectre, mais en vain. Alors les amis qui l’avaient entraîné dans cet abîme arrivaient, et ils s’efforçaient de le consoler ; mais s’ils lui faisaient entendre une douce parole de Jésus-Christ, Bilney reculait épouvanté et s’enfuyait au fond du cachot, en jetant un cri, comme s’il eût vu un ennemi armé d’un glaive se jeter sur lui pour l’égorger. Ayant renié la Parole de Dieu, il ne pouvait plus l’entendre. L’imprécation de l’Apocalypse : Montagnes, cachez-moi de la colère de l'Agneau ! était la seule parole de l’Écriture qui fût en harmonie avec son âme ; son esprit s’égarait, son sang se glaçait, il succombait à ses terreurs ; il perdait la connaissance, presque la vie, et demeurait inanimé dans les bras de ses amis consternés. « Dieu, s’écriaient ces malheureux qui l’avaient perdu, Dieu, par un juste jugement, livre aux tempêtes de leur conscience ceux qui renient sa vérité ! »

n – Had such conflicts with himself, beholding this image of death. » (Ibid.)

Ce n’était pas la seule douleur de l’Église. A peine Richard Bayfield, l’ancien hospitalier d’Edmondsbury, était-il arrivé chez Tyndale et chez Fryth, qu’il leur avait dit : « Disposez de moi ; vous serez ma tête, et moi je serai votre main ; je vendrai dans les Pays-Bas, en France, en Angleterre, vos livres et ceux des réformateurs allemands. » Bientôt, en effet, Bayfield s’était rendu à Londres. Mais Pierson, ce prêtre qui l’avait une fois rencontré dans Lombard Street, le découvrit de nouveau et le dénonça à l’évêque. Le malheureux fut conduit devant Tonstall. « Vous êtes accusé, lui dit le prélat, d’avoir affirmé que toute louange est due à Dieu seul, et non aux saints ou aux autres créatureso … » Bayfield l’avoua. « Vous êtes accusé d’avoir prétendu que tout prêtre peut prêcher la Parole de Dieu, en vertu de l’autorité de l’Évangile, sans la licence du pape et des cardinaux. » Bayfield l’avoua de même. On lui imposa une pénitence ; puis il fut renvoyé à son monastère, avec ordre de se représenter le 25 avril ; mais il passa la mer et courut chez Tyndale.

o – That all laud and praise should be given to God alone. (Foxe, 4 p. 682.)

Cependant les Nouveaux Testaments vendus par lui et par d’autres restaient en Angleterre. Les évêques contribuant alors pour supprimer les Écritures, comme on l’a fait plus tard pour les répandre, se procurèrent un bon nombre des exemplaires apportés par Bayfield et ses amisp. A la disette de la Parole de Dieu vint bientôt s’ajouter celle des vivres ; car le cardinal s’efforçant d’allumer la guerre entre Henri et l’Empereur, les navires flamands ne passaient plus la mer. Aussi, à peine Wolsey était-il revenu de son voyage en France, que le maire et les aldermen de la cité accoururent vers lui pour lui exprimer leurs appréhensions. — Ne craignez rien, leur dit-il ; « si j’ai trois mesures de froment, l’Angleterre en aura deux, m’a dit le roi de France. » Mais rien n’arrivait, et le peuple allait se livrer à quelque violence, quand tout à coup on vit paraître à l’embouchure du fleuve un grand nombre de voiles. C’étaient des navires allemands et flamands chargés de blé, où de bons habitants des Pays-Bas avaient en même temps caché des Nouveaux Testaments. Un libraire d’Anvers, nommé Jean Raimond ou Ruremonde, du lieu de son origine, avait imprimé une quatrième édition, plus belle que les précédentes, dont chaque page était encadrée en rouge, et qui était enrichie de références et de gravures sur bois. Raimond lui-même s’était embarqué sur l’un de ces navires avec cinq cents exemplaires de son Nouveau Testamentq. Vers Noël 1527, le livre de Dieu fut répandu en Angleterre avec le pain qui nourrit le corps. Mais des prêtres et des moines ayant découvert l’Écriture sainte parmi les sacs de blé, en portèrent plusieurs exemplaires à l’évêque de Londres, qui fit jeter Raimond en prison. Toutefois la plus grande partie de l’édition nouvelle lui échappa. On lisait partout le Nouveau Testament, et la cour elle-même était atteinte de cette contagion. Anne Boleyn, malgré son riant visage, s’enfermait souvent dans son cabinet, à Greenwich ou à Hampton-Court, et y étudiait l’Évangile. Franche, fière et courageuse, elle ne cachait point le plaisir qu’elle trouvait dans cette lecture ; sa hardiesse étonnait les courtisans et indignait le clergé. Dans la ville on faisait plus encore. On expliquait le Nouveau Testament dans de fréquents conventicules, surtout dans la maison d’un certain Russel, et il y avait une grande joie parmi les fidèlesr. « Il suffit d’entrer à Londres, disaient les prêtres, pour devenir hérétique ! » La Réformation s’établissait parmi le peuple avant d’arriver aux classes supérieures.

p – Contribute certain sums of money. (Bible Annals, l, p. 158.)

q – Fox, Acts, V, p. 27.

r – The N.T. was read with great application and joy. (Strype, I, 113)

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