Contre Marcion

LIVRE IV

Chapitre XLII

En effet, après l’avoir conduit devant Pilate, ils commencent à l’accuser « de s’être donné pour Roi, » sans doute pour le Christ, Fils de Dieu, qui « s’assiéra à la droite du Très-Haut. » D’ailleurs, en les supposant incertains s’il s’était donné pour le Fils de Dieu, ils lui eussent imputé tout autre grief, s’il n’avait prononcé : Vous le dites, comme une attestation qu’il était ce qu’ils disaient. A Pilate aussi, qui lui demande : « Vous êtes le Christ, » il se contente de répondre : « Vous le dites, » de peur que la crainte de la puissance ne parût lui en avoir arraché davantage. Voilà donc le Seigneur mis en jugement. « Le Seigneur est debout pour juger les peuples. Il est entré en jugement avec les vieillards et les princes du peuple, suivant Isaïe. Dès ce moment, il accomplit de point en point tout ce qui était écrit sur sa Passion. « Les nations se sont rassemblées en tumulte ; les peuples ont médité de vains complots. Les rois de la terre se sont levés, les princes se sont ligués contre le Seigneur et son Christ. » Les nations, c’étaient les Romains qui étaient avec Pilate ; les peuples, c’étaient les tribus d’Israël. Les rois désignent Hérode, et les princes, les grands-prêtres. Car, envoyé en présent par Pilate à Hérode, il justifia l’oracle prophétique d’Osée, qui avait dit du Christ : « Ils le conduiront enchaîné comme un présent offert au Roi. » Hérode put enfin se réjouir de sa vue, mais il n’entendit pas un mot de sa bouche : « Il a été muet comme une brebis devant celui qui la tond, parce que le Seigneur lui avait donné une langue éloquente, afin de savoir quand il devrait parler ; » cette même langue qu’il disait avec le Psalmiste, « s’être attachée à son palais, » en ne parlant pas.

Un scélérat chargé de crimes, Barabbas, obtient la vie, comme s’il était homme de bien ; mais le Juste par excellence, le Christ, on demande sa mort, comme si c’était un meurtrier. De plus, deux criminels sont crucifiés à droite et à gauche avec lui, « afin qu’il fût placé parmi les scélérats. » Marcion, à cause de la prophétie du Psalmiste, a supprimé le vêtement, tiré au sort et partagé entre les soldats. « Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort. » Retranche donc aussi la Croix elle-même. Toutefois, le même Psaume ne reste pas muet sur cette circonstance : « Ils ont percé mes mains et mes pieds. » Tous les détails de sa mort s’y lisent : « Des chiens dévorants m’ont environné ; le conseil des méchants m’a assiégé. Tous ceux qui me voient m’insultent. Le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête, en disant : Il a mis son espoir en Dieu ; que Dieu le sauve ! » A quoi bon désormais le témoignage des vêtements ? Garde-les comme une proie digne de ton imposteur ; le Psaume tout entier est le vêtement de mon Christ.

Mais voilà que les éléments s’ébranlent. C’est le maître des éléments qui souffrait. D’ailleurs, à la mort d’un antagoniste, le ciel eût brillé plus volontiers de tous ses flambeaux, le soleil l’eût plutôt insulté par l’éclat de ses rayons, le jour lui-même se fût arrêté pour contempler à loisir le christ de Marcion suspendu à un gibet. Ces arguments eussent encore plaidé en ma faveur, quand même ils n’auraient pas été prédits : « Je couvrirai le ciel d’un voile de ténèbres, dit Isaïe. » Ce sera le jour ainsi désigné par Amos : « En ce jour-là, dit le Seigneur, je ferai disparaître le soleil en plein midi, (Tu as ici la signification de la sixième heure) et au milieu de la lumière, les ténèbres s’épaissiront sur la terre. Le voile du temple fut déchiré par le départ de l’ange qui abandonnait la fille de Sion comme la hutte après la saison des fruits, comme une cabane dans un champ de concombres.

Mais quelle invariable constance à rendre jusque dans le Psaume trentième tous les traits de mon Christ ! « Il pousse un cri vers son père, » afin qu’en mourant, sa dernière parole fût encore l’accomplissement d’une prophétie : « En disant ces mots il expira, » Qui ? L’esprit s’exhala-t-il lui-même, on la chair exhala-t-elle l’esprit ? Mais l’esprit n’a pu s’exhaler lui-même. Autre est celui qui exhale, autre celui qui est exhalé. Est-ce l’esprit qui est exhalé ? il faut nécessairement qu’il le soit par un autre. Que si l’esprit avait été seul, on dirait : il s’est retiré, de préférence à : il s’est exhalé. Qui donc l’exhale hors de soi sinon la chair ? De même qu’elle respire quand elle l’a, de même l’expire-t-elle quand elle le perd. Enfin, si au lieu de la chair, le Christ n’eut jamais que le fantôme de la chair ; si le fantôme fut un esprit ; si l’esprit s’exhala de lui-même et se retira en s’exhalant, sans doute le fantôme se retira lorsque se retira l’esprit qui était un fantôme ; et le fantôme ne reparut plus nulle part avec l’esprit. Il ne resta donc rien sur la croix ! rien ne demeura suspendu à ses bras après qu’il eut rendu l’esprit ! rien ne fut redemandé à Pilate ! rien ne fut détaché du gibet ! rien ne fut enveloppé dans un suaire ! rien ne fut enfermé dans un sépulcre neuf ! Quelque chose demeura, me réponds-tu. Qu’était-ce donc ? Le fantôme ? mais alors le Christ y était encore. Le Christ s’était-il relire ? donc il avait emporté avec lui le fantôme.

L’impudence de l’hérésie n’a plus qu’une ressource, c’est de nous dire qu’il restait le fantôme du fantôme. Mais que répondra-t-elle à Joseph qui savait que le corps du Christ était réel, et qui le traita si respectueusement, à ce Joseph qui n’avait pas consenti au crime des Juifs : « Heureux l’homme qui n’est pas entré dans le conseil de l’impie, qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs, ni assis dans la chaire empoisonnée ! » Il fallait que l’homme qui ensevelirait le Sauveur eût également sa prophétie, et dès-lors sa bénédiction méritée.

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