Jean Calvin, l’homme et l’œuvre

2.
Enfance et premières années d’études

La vénérable cité épiscopale de Noyon, située à une centaine de kilomètres au nord-nord-est de Paris, est bâtie sur la petite rivière de la Verse, à moins d’une lieue de l’endroit où cet affluent se jette dans l’Oise. Dans les conditions où se faisaient les guerres au moyen âge et même au xvie siècle, la situation de cette ville ne lui permettait pas de résistance bien sérieuse. Son principal avantage naturel fut toujours la grande fertilité du sol de ses environs. Sa population, sans avoir jamais été nombreusea, n’en possédait pas moins certains caractères distinctifs. Il en est fait mention pour la première fois comme d’un poste sur la route de Reims à Amiensb, et cela probablement dès le ive siècle de notre ère ; puis elle acquit une notoriété ecclésiastique lorsque, vers 531, saint Médard y transféra son siège épiscopal, tandis que jusqu’alors le chef-lieu du diocèse avait été la ville qui s’appela plus tard Saint-Quentin. Ses successeurs résidèrent aussi à Noyon, et cela jusqu’à la Révolution française qui mit fin à l’existence de cet évêché. L’importance acquise par cette cité au viiie siècle est attestée par le fait que Charlemagne y fut couronné comme roi des Francs en 768. Il est presque certain que ce fut également à Noyon que la même cérémonie fut célébrée pour Hugues, le premier roi capétien, en 987. Le développement politique, au xiie siècle, amena l’organisation, relativement paisible d’ailleurs, des citoyens en commune en 1108 ou 1109 ; mais vers la fin du siècle suivant le pouvoir ainsi conquis était en grande partie sorti des mains des bourgeois : l’autorité avait été ressaisie par le clergé ou avait passé entre les mains de fonctionnaires, représentant la puissance royale qui grandissait chaque jour. Les formes extérieures de la commune se maintenaient : au temps de Calvin on admettait de nouveaux bourgeois, on nommait un maire et des conseillers et ceux-ci conservaient quelques vestiges d’autorité.

a – Noyon compte actuellement environ 13 500 habitants.

b – Beaucoup des faits rapportés dans ce paragraphe sont pris dans l’Histoire de la ville de Noyon d’Abel Lefranc, Paris, 1887, et dans le Jean Calvin de Doumergue, vol. i.

Noyon avait, au début du xvie siècle, l’aspect d’une ville aussi cléricale qu’au moyen âge. Comme le commerce et l’industrie, si peu représentés de nos jours, l’étaient encore moins alors qu’aujourd’hui, l’élément ecclésiastique y avait le champ libre pour y faire valoir ses intérêts. Actuellement encore, plus d’un siècle après la suppression de l’évêché de Noyon, la situation dominante du clergé est rendue sensible par l’aspect spécial que présente la ville au point de vue architectural. Son imposante mais massive et sombre cathédrale, construite vers le milieu du xiie siècle, unit la force du style roman à quelques-unes des grâces du gothique qui commençait alors à se développer dans la région. Cet édifice demeure comme un témoin du zèle et de l’esprit de sacrifice de ceux qui l’ont élevé. A côté de ce monument principal de la piété médiévale, Noyon possède encore une élégante maison capitulaire du xiiie siècle où les chanoines de la cathédrale tenaient leurs séances, tandis que la bibliothèque, construite au xvie siècle, et quelques fragments encore existants de l’évêché attestent l’importance, maintenant disparue, des anciens prélats. D’autre part, le fait que le pouvoir civil n’était pas insignifiant est prouvé par l’Hôtel de Ville, curieux bâtiment de la Renaissance, construit en 1486. Les regards de Calvin durent fréquemment le contempler, de même que les autres édifices que nous venons d’énumérer.

Le plus notable de tous les habitants de Noyon au xvie siècle était l’évêque, de droit l’un des douze pairs de France et, en sa double qualité de comte et de seigneur spirituel, le plus grand propriétaire foncier de la contrée. Celui qui occupait ce poste important de 1501 à 1525, c’est-à-dire pendant l’enfance de Calvin, était Charles de Hangestc, d’une des meilleures familles nobles de Picardie. Il eut pour successeur son neveu Jean, dont l’épiscopat de 52 années se prolongea jusqu’après la mort de Calvin : sa nature batailleuse l’entraîna à des querelles avec son Chapitre, pour des raisons aussi insignifiantes que celle, par exemple, de son droit à porter une barbe ; d’autre part, son indifférence pour les questions religieuses du jour rendit son orthodoxie suspecte. Les rivalités n’étaient pas rares entre les évêques de Noyon et les cinquante-sept chanoines dont se composait le Chapitre. Ce corps possédait de nombreuses propriétés foncières et d’anciens droits qui lui permettaient de soutenir ses prétentions à termes égaux et parfois supérieurs. En outre, à côté des deux pouvoirs ecclésiastiques qui se groupaient autour de la cathédrale, Noyon se faisait remarquer par ses églises paroissiales, ses établissements monastiques richement dotés et par d’autres preuves tangibles de l’importance de ses intérêts ecclésiastiques. L’éducation n’était pas oubliée non plus : Noyon possédait une ancienne école, fondée en 1294 par le chanoine Robert Lefèvre, et que l’on surnommait l’école des Capettes, à cause du couvre-chef de ses écoliers. Calvin lui-même en fut élève. En se plaçant au point de vue du xvie siècle, Noyon devait être une ville agréable à habiter pour les gens d’Église et pour les laïques qui ne vivaient pas de commerce. Elle avait ses intérêts et ses conflits locaux, sans parler des préoccupations d’intérêt général qui y pénétraient du monde extérieur. La proportion de ses citoyens instruits et de position aisée devait être considérable. Les querelles qui y éclataient pouvaient être mesquines, mais elles devaient stimuler l’intelligence.

c – Sur la famille de Hangest voir A. Lefranc, La jeunesse de Calvin, Paris, 1888, p. 186 ; Doumergue, i, 18 et 536.

Noyon appartenait géographiquement à la Picardie et ses habitants possédaient les traits caractéristiques de la race picarde. Ardents, amateurs de controverses jusqu’au fanatisme, dogmatiques enthousiastes et tenaces, les Picards ont combattu sous tous les drapeaux dans les luttes qui ont divisé la France, mais n’ont jamais fait preuve de tiédeur ou d’indifférence. Ils sont capables de produire des chefs de partis et prêts à pousser leurs principes jusqu’aux limites extrêmes de la logique. Une province qui a donné naissance à Pierre l’Hermite, aux philosophes Roscelin et Ramus, aux révolutionnaires Desmoulins et Babeuf, pour n’en pas nommer d’autres, devait être favorable aux idées de réformation des débuts du xvie siècle. La Picardie fournit un contingent de noms importants, outre celui de Calvin, à la liste des réformateurs religieux de la France. Parmi eux figurent Lefèvre, Olivétan, Roussel et Vatable. Il était donc vrai, comme le disait déjà au xie siècle un évêque de Noyon, que c’était un « pays fertile en guerriers et en serviteurs de Dieu. »

La famille où Calvin devait naître s’était élevée sur l’échelle sociale pendant les dernières années du xve siècle. Elle n’était pas originaire de Noyon même, mais du petit village voisin de Pont-l’Evêque, où les Cauvin — c’est ainsi qu’ils prononçaient leur nom — étaient domiciliés depuis longtemps et d’où ils partaient pour exercer la profession de leurs ancêtres, celle de bateliers sur l’Oise. Le grand-père de Calvin, dont le prénom paraît n’avoir pas été conservé, passe pour avoir ajouté le métier de tonnelier à celui de batelierd. Peut-être aussi avait-il entrepris ce travail plus sédentaire quand, les années venant, une existence moins pénible lui convenait mieux. Mais ses fils, dont il n’est pas certain s’il y en eut deux ou trois, ambitionnèrent une plus large place au soleil, ou tout au moins voulurent devenir membres d’une communauté plus populeuse. Un de ces fils, Richard, et un second, Jacques, — si vraiment ils étaient troise, — vécurent à Paris comme ouvriers en fer. L’autre fils, Gérard, celui qui nous intéresse le plus, s’établit à Noyon, dès avant 1481 comme un homme de profession libérale plutôt que comme un travailleur manuel. Il se fit promptement une situation, grâce à son entente des affaires administratives et légales. A la position de greffier du gouvernement de Noyon, qu’il obtint en 1481, il ajouta bientôt la charge et les appointements d’avoué de la cour ecclésiastique, d’agent fiscal du comté, de secrétaire de l’évêché et de procureur du Chapitre de la cathédrale. En 1497, sa position d’homme important au sein de la communauté était suffisamment reconnue pour qu’il fût admis à la bourgeoisie ; il entrait ainsi dans un cercle réputé exclusif et acquit la possibilité de jouer un rôle politique. Nous pouvons facilement accepter l’affirmation de Bèze que Gérard Cauvin était un homme de jugement et de valeur, doué de qualités assez marquantes pour conquérir l’amitié de la puissante famille des Hangest. C’était la famille noble la plus influente de la région ; elle fournit deux évêques au diocèse de Noyon pendant la vie de Gérard Cauvin. Cette amitié a pu contribuer à sa rapide élévation, elle a pu aussi, quand la querelle entre l’évêque et le Chapitre s’envenima, devenir l’une des principales causes des difficultés qui marquèrent les dernières années de sa vie.

d – Le fait est discuté par Doumergue, i, 6, 7. Il paraît probable que Richard et Jacques étaient l’un le fils et l’autre le petit-fils du tonnelier-batelier de Pont-l’Evêque plutôt que tous deux ses fils.

e – Voir une généalogie de Calvin dans la Collection Dupuy, à la Bibliothèque Nationale, citée par Henry, Das Leben Johann Calvins, Hambourg, 1835-1844, iii, 174.



La Place au Blé à Noyon
A gauche, derrière le bâtiment blanc, on voit le toit de la maison de Calvin.

C’est à Noyon, à une date inconnue mais sans doute vers l’époque de son admission à la bourgeoisie, que Gérard Cauvin épousa Jeanne Le Franc, fille d’un hôtelier retiré des affaires, Jean Le Franc. Ayant fait une carrière fructueuse à Cambrai, celui-ci était venu se fixer à Noyon ; il fut reçu à la bourgeoisie en 1498 et peu après eut l’honneur d’être nommé membre du Conseil de la ville. On sait peu de choses de la mère du réformateur. En dépit des accusations et des calomnies sans fondement lancées plus tard contre elle par les adversaires religieux de son fils, elle paraît avoir été très pieuse suivant les idées catholiques romaines de l’époque et avoir passé pour une femme d’une beauté remarquable. Son influence sur l’éducation de ses enfants fut courte, car elle mourut avant qu’aucun d’entre eux eût atteint l’âge d’homme ; on ignore la date de son décès. Son mari se remaria ; mais la personnalité de la belle-mère du réformateur est encore plus nuageuse que celle de sa propre mère. Cette seconde femme mourut sans doute avant Gérard Cauvin, et son nom même ne nous a pas été conservéf.

f – Le Vasseur, p. 1152. Il n’est pas fait mention d’elle dans les actes de procédure qui suivirent la mort de son mari, ibid., p. 1169, et cités par Lefranc, pp. 201-203. Elle était veuve quand elle épousa Gérard Cauvin.

Gérard Cauvin et sa femme Jeanne habitaient une confortable maison de la Place au Blé où se trouvait aussi la demeure des Le Franc. Bien que la plus grande partie de cette maison des Cauvin ait depuis longtemps été remplacée par d’autres bâtiments, il paraît probable qu’à l’intérieur certaines parties sont demeurées intactes. Il est donc très possible que la chambre dans laquelle le futur réformateur vit le jour puisse encore être montrée aux visiteurs à Noyon. Il semble que, dans ces murs, cinq fils naquirent à Gérard et à Jeanne Cauvin ; trois d’entre eux atteignirent l’âge d’homme. Antoine et François moururent enfants. Charles, l’aîné des fils survivants, vécut comme prêtre à Noyon ou aux environs toute sa courte vie, jusqu’à sa fin tragique en 1537, comme nous aurons l’occasion de le dire plus tard. Le plus jeune des fils qui parvinrent à l’âge adulte — il fut le second à porter le prénom d’Antoine — accompagna à Genève son frère Jean ; il y vécut en citoyen respecté jusqu’à sa mort (2 février 1572), malgré les ennuis que lui causa, à lui et à sa famille, la conduite scandaleuse de sa première femme. Outre ces fils, Gérard Cauvin avait deux filles, sans doute de sa seconde femme, et par conséquent demi-sœurs de Jean Calvin. L’une d’elles, Marie, comme ses frères Jean et Antoine, finit par s’établir à Genève, et paraît s’y être mariée. L’autre demi-sœur, dont le nom est inconnu, épousa un habitant de Noyon.



Cour de la maison de Calvin
La chambre au premier étage, dont la fenêtre est entr’ouverte, est probablement celle où il est né.

[Dans sa Vie de Calvin (1565), Opera, xxi, 53, Nicolas Colladon donne quatre frères à Calvin. Le nom d’Antoine étant assigné à deux d’entre eux, l’un vivant encore et l’autre mort en bas-âge, on a souvent supposé que Colladon avait commis une confusion, et l’on n’a attribué que trois frères à Calvin au lieu de quatre ; voir Lefranc, Jeunesse, p. 7 ; Doumergue, i, 22. Mais il arrivait fréquemment que l’on donnât à un enfant le nom qu’avait porté un frère aîné décédé avant la naissance du cadet ; il n’y a donc pas de motif suffisant pour mettre en doute l’exactitude des données de Colladon.

Dans son testament en date du 25 avril 1564, Jean Calvin fait un legs à « Jeanne, fille de Charles Costan et de ma demi-sœur assavoir du costé paternel », version française, Opera, xx, 300 ; le texte de la version latine (ibid., xxi, 163) est moins précis et l’appelle simplement « affinis ». Mais le texte français est antérieur et a été imprimé par Bèze l’année de la mort de Calvin. La mention de « Maria Paludana » dans la lettre de Calvin du 18 janvier 1532, où Herminjard (Correspondance des Réformateurs, ii, 397) voit la forme latine du nom d’un mari supposé, ne se rapporte sans doute pas à elle. Il est probable que Marie n’était pas mariée quand elle vint à Genève avec Calvin en 1536, et son mariage avec Charles Costan eut probablement lieu pendant le premier séjour de Calvin dans cette ville, mais on ne sait rien de positif à ce sujet. Voy. Doumergue, iii, 676-679. Pour la sœur dont le nom reste inconnu, voy. Lefranc, pp. 8, 183. Il est probable que toutes les deux n’étaient que des demi-sœurs puisqu’il n’en est pas fait mention dans les actes par lesquels Charles, Jean et Antoine Calvin disposent de l’héritage de leur mère ; ibid., pp. 202, 205 ; Doumergue, III, 678. Il n’est pas exact que Calvin ait eu une sœur Catherine, femme de William Whittingham, doyen de Durham, comme on l’a maintes fois prétendu ; Doumergue, iii, 666-675.]



Cour et escalier de la maison de Calvin.

Jean Calvin, pour lui donner le nom sous lequel il est universellement connu, était le second fils de Gérard Cauvin et de Jeanne Le Franc qui parvint à l’âge d’hommeg. Né le 10 juillet 1509, il fut baptisé, peu après, sans doute dans la petite église de Sainte-Godeberte, paroisse de ses parents et qui s’élevait à cette époque sur la Place au Blé, en face de la demeure des Cauvin. Il eut pour parrain Jean de Vatines, l’un des chanoines de la cathédrale de Noyon ; il est probable que son prénom lui a été donné, suivant l’usage, par ce parrain, dont la position dans la petite cité épiscopale devait assurément être considérable. On a conservé peu de souvenirs de son enfance. Gérard Cauvin avait de l’ambition pour ses fils. Il était résolu à leur assurer la meilleure éducation possible. C’est pourquoi l’aîné, Charles, fut envoyé par son père à l’école des Capettes mentionnée plus haut. Jean et Antoine l’y suivirent, chacun à son tour. Il arrive parfois que la grande renommée, acquise par un homme au cours de sa carrière, réagisse sur les traditions relatives à son enfance, et il pourrait en être ainsi pour Calvin. Néanmoins on peut admettre comme à peu près correcte l’impression, constatée encore deux ou trois générations plus tard, que dès les bancs de l’école Jean Calvin manifesta un esprit si éveillé et une si bonne mémoire qu’il l’emportait sans peine sur ses jeunes camarades.

g – D’après la généalogie de la Collection Dupuy (Henry, iii, 174), Jean serait le troisième fils. Toutes les autres sources font de lui le deuxième. Voir Lefranc, p. 8.

Un élément tout aussi important dans la vie du jeune garçon que l’enseignement reçu à l’école des Capettes, ce furent les liens d’amitié qu’il contracta avec ses contemporains, notamment avec les fils de Louis de Hangest, seigneur de Montmor, et ceux de son frère Adrien, seigneur de Genlis. C’est à Claude, fils de ce dernier gentilhomme, que, bien des années plus tard, Calvin dédia son premier livre, alors que son ami était devenu abbé de Saint-Eloi de Noyon. Calvin était intimement lié avec ses condisciples, les fils du sire de Montmor, Joachim, Yves et un troisième frère, dont le nom ne nous a pas été conservé. Ses relations avec les familles de Montmor et de Genlis paraissent avoir été beaucoup plus étroites que de simples amitiés d’école. Il écrit plus tard à Claude avec reconnaissance en se dépeignant comme « un enfant élevé dans votre maison et initié avec vous aux mêmes étudesh ». Ces rapports étaient dus, pour une large part, à la haute estime de la famille de Hangest pour le père de Calvin. Pourtant, aucun des frères de Jean ne jouissant au même degré de cette amitié, nous pouvons en attribuer une part aux qualités personnelles du jeune garçon lui-même. Gérard Cauvin encourageait ces relations et le jeune homme lui-même y tenait beaucoup, d’autant plus que, n’ayant plus sa mère, il devait jouir doublement de l’atmosphère de famille qu’il rencontrait dans ces maisons amies. Mais si le père et le fils les recherchaient, ce n’était pas qu’ils prétendissent se faire aider pécuniairement par des personnes occupant un degré plus élevé dans l’échelle sociale. En effet, comme Bèze l’affirme positivement, l’éducation de Calvin était à la charge de son père, et jamais il n’oublia la modestie relative de ses origines, se décrivant lui-même, dans l’épître dédicatoire que nous venons de citer, comme un homme du peuple par contraste avec la noble maison de l’amitié de laquelle il jouissait. L’importance de cette amitié pour le futur réformateur ne peut être mise en doute. Elle détermina probablement son père à l’envoyer à l’université de Paris et permit à Calvin de connaître les usages de la bonne société comme peu de réformateurs en ont eu l’occasion ; cela à une époque où les manières des gens bien élevés et celles de la masse du peuple différaient bien plus profondément que de nos jours.

h – Voy. le De Clementia, dans les Opera, v, 8.

Gérard Cauvin, quoique d’une nature trop indépendante pour permettre à ses fils de solliciter les dons des gentilhommes de leurs amis, n’avait aucun scrupule à user de son influence auprès de l’évêque et du Chapitre de Noyon pour procurer à ses enfants des postes ecclésiastiques lucratifs afin de les aider à poursuivre leurs études. C’était un usage courant, et on ne le considérait nullement comme un abus, ainsi que nous le ferions aujourd’hui. Il faut en effet se rappeler que les jeunes bénéficiaires de ces postes n’étaient ni en âge, ni en position de remplir eux-mêmes les fonctions qu’ils assumaient nominalement, mais étaient obligés de s’en décharger sur des clercs plus âgés et qui faisaient la besogne pour une faible partie des émoluments. Gérard Cauvin procura d’abord ce genre de ressources à son fils aîné. Le 24 février 1519, Charles fut nommé chapelain de l’autel de « la Gésine » à la cathédrale de Noyon, puis, en novembre 1520, il échangea ce poste contre un autre semblable dans la même église. Jean obtint, deux ans plus tard, le 19 mai 1521, la charge précédemment confiée à son frère Charles ; il lui manquait près de deux mois pour avoir atteint l’âge de douze ans. Sans doute, il fut tonsuré ; c’est le seul signe extérieur de prêtrise que Calvin ait jamais reçu dans l’Église romaine. Il ne pouvait, en effet, être question d’ordination pour le bénéficiaire, dont les relations avec sa charge furent purement financières. Les revenus qu’avait ainsi le jeune écolier consistaient surtout en redevances sur les grains, payées par les territoires voisins de Voienne et d’Eppeville (Espeville). Jean Calvin obtint, le 27 septembre 1527, en sus de ce bénéfice dans la cathédrale de Noyon, la cure de Saint-Martin de Martheville, qu’il échangea le 5 juin 1529, probablement pour des raisons pécuniaires et de famille, contre celle de Pont-l’Evêque, la résidence des ancêtres des Cauvin, Jean renonça à ses droits sur l’autel de la Gésine, le 30 avril 1529, en faveur de son plus jeune frère Antoine, mais les reprit environ deux ans après, le 26 février 1531. Les trois frères eurent sous ce rapport les mêmes avantages : Charles devint curé de Roupy en 1527, et Antoine, curé de Tournerolle environ deux ans plus tard. Grâce aux ressources ainsi obtenues, Jean Calvin et ses frères purent poursuivre leurs études et entreprendre leur carrière.

Ce désir de faire le mieux possible pour l’éducation de ses enfants fut sans doute la raison primordiale qui poussa Gérard à envoyer Jean à l’université de Paris en août 1523, immédiatement après son quatorzième anniversaire. Mais certaines considérations spéciales vinrent à ce moment-là faciliter la décision paternelle. La peste ravageait Noyon, faisant de cette ville une résidence peu sûre. Les trois jeunes gens de la maison de Montmor allaient à l’université accompagnés d’un précepteur, dont l’enseignement et les conseils semblaient devoir profiter aussi à Jean Calvini ; son oncle Richard demeurant à Paris, le jeune homme était assuré d’une surveillance amicale pendant les débuts, toujours un peu difficiles, de sa vie d’étudiant. Sans doute Gérard, animé d’un esprit très indépendant, se félicitait de ce que son fils, tout en profitant des avantages de la société et des études de ses nobles amis, ne dépendît pas de leur père pour son existence. Il vivait en effet chez son oncle, près de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, en dehors de l’installation des Montmor.

i – Ce précepteur ne se montra malheureusement pas à la hauteur de sa tâche ; Calvin l’appelle homo stolidus ; Lettre à Cordier, Opera, xiii, 526.

Le départ pour Paris amena pour ce garçon de quatorze ans la séparation presque complète d’avec la ville où s’était écoulée son enfance. Dès lors, il ne fit plus à Noyon que de rares et courts séjours ; mais il conserva un vif intérêt pour tout ce qui touchait la cité et ses habitants, et ses relations avec ceux de ses amis qui continuèrent à y vivre montrent la profondeur et la fidélité de son affection pour le lieu de sa naissance.

L’université de Paris, où Calvin allait étudier, avait eu pendant longtemps, la réputation d’être le centre intellectuel le plus important de l’Europe. Elle n’avait pas conservé cette maîtrise du monde des esprits. Dans la période de transition que le développement des sciences nouvelles amenait dans l’éducation, elle s’était en général attachée aux anciennes méthodes que l’humanisme s’efforçait de révolutionner, et encore n’appliquait-elle qu’imparfaitement ces méthodes traditionnelles d’enseignement. Sans doute, quoiqu’elle ne méritât pas complètement le mépris que les humanistes affichaient pour son enseignement, pour son attachement au latin du moyen âge et pour une dialectique qui coupait les cheveux en quatre, leur dédain était motivé à bien des égards. Cependant une école qui, par le ministère d’un de ses maîtres, forma le style latin de Calvin et qui lui enseigna la dialectique dans ses salles de cours, ne pouvait être sans valeur malgré sa décadence. En dépit de l’opposition opiniâtre de l’université au nouvel enseignement, Calvin devait trouver dans son sein un représentant de la rénovation classique. Il n’en faut pas moins reconnaître que les apparences intellectuelles de cette célèbre école étaient sans contredit encore celles du moyen âge.

Si nous adoptons la division courante dans les temps modernes, nous dirons que l’université était le siège à la fois d’un enseignement secondaire et d’un enseignement supérieur. Sa Faculté des arts, où les étudiants commençaient leurs études, était partagée, suivant la provenance des étudiants, en quatre « nations » : France, Allemagne, Normandie et Picardie. Au-dessus de cette Faculté des arts, il y avait les Facultés supérieures, ou comme nous les appellerions aujourd’hui, les Écoles de théologie, de droit et de médecine. La première avait une grande puissance, car Paris était le centre important de l’enseignement théologique et philosophique, tandis que les deux dernières étaient plus faibles. Les « nations » de la Faculté des arts étaient des divisions administratives, le travail des étudiants se faisant surtout dans les « collèges », où le plus grand nombre d’entre eux demeuraient. Dans le principe, ces collèges étaient des fondations charitables destinées à venir en aide aux étudiants indigents, mais étaient utilisés à l’époque de Calvin par l’université dans son ensemble. Dans beaucoup de ces collèges la vie des étudiants se distinguait, en ce qui concernait la nourriture, par un ascétisme qui nous paraîtrait presque incroyable. L’étudiant était traité d’une façon autrement plus dure qu’aujourd’hui, quand on songe à la saleté, à l’emploi constant des punitions corporelles, aux heures rigoureuses d’étude et de récitation commençant à cinq heures du matin et se poursuivant jusqu’à huit heures du soir, avec seulement quatre heures d’interruption en tout, pour manger et se récréer. En une certaine mesure, comme externe vivant dans la maison d’un oncle, Calvin dut être protégé contre les tentations et les expériences physiques les plus pénibles qui assiégeaient alors la vie de l’étudiant, et nous ne voyons pas qu’il ait considéré son existence comme particulièrement difficile. Mais dans ce temps-là, le chemin de la science devait être tout au moins pénible.

Ce que Calvin avait appris à Noyon en fait de latin n’était qu’un commencement, et ne lui permettait d’entrer qu’en quatrième, où l’on enseignait les rudiments de cette langue. Mais il eut, en y entrant, un avantage inespéré. Il était et resta pendant un certain temps encore sous la direction du précepteur assez imparfait qui l’avait dirigé précédemment avec les jeunes de Montmor et les avait accompagnés à Paris. Or, le collège de la Marche, où il entra et qui ne jouissait pas d’une grande notoriété, avait du moins l’inestimable avantage d’avoir Mathurin Cordier comme l’un de ses deux « régents de grammaire ». De plus, ce même Cordier, qui avait jusqu’alors dirigé avec succès la première classe, c’est-à-dire la classe la plus avancée, dégoûté de l’insuffisance de l’enseignement des principes élémentaires du latin, s’était, l’année où Calvin vint à Paris, chargé lui-même de l’instruction des débutants de la quatrième.

Avoir Cordier pour professeur, c’était profiter du meilleur enseignement qu’un commençant dans l’étude du latin pût recevoir à cette époque-là en France. Cordier avait environ quarante-quatre ans quand Calvin devint son élève ; il avait été dans sa jeunesse prêtre à Rouen ; il était sans doute né dans cette région-làj, mais enseignait à Paris depuis dix ans. Convaincu que le premier devoir d’un professeur, surtout s’il a de très jeunes élèves, c’est d’exciter chez eux de l’intérêt pour leurs études, il laissait de côté les méthodes arbitraires et artificielles généralement en vogue. Il cherchait à faire vivre la langue dans l’esprit de ses élèves, au lieu de remplir leur mémoire d’une foule de détails appris machinalement. Pour y parvenir, il s’efforçait surtout de leur enseigner l’usage correct et élégant de la langue parlée et d’extirper les barbarismes si fréquents dans la bouche des étudiants. Sa bonté ainsi que son bon sens pédagogique l’amenèrent à s’opposer à l’usage constant des verges et à favoriser des relations amicales et familières entre maîtres et élèves ; il pensait, en effet, que le maître est responsable du développement moral autant qu’intellectuel des jeunes. Les relations qu’il entretenait avec eux étaient donc empreintes d’aménité et il put mettre en pratique les idées éclairées qu’il avait sur l’éducation, et qui procédaient de sa piété simple et sans affectationk.

j – Il était de la Normandie ou du Perche : Doumergue, i, 537.

k – Il a exposé ses idées dans De Corrupti Sermonis Emendatione, de 1531 ; voir aussi Doumergue, i, 60, 61.

C’était un homme aimable et toujours prêt à venir en aide ; au double point de vue religieux et intellectuel il a pu exercer une excellente influence sur le développement du jeune garçon confié à ses soins. Celui-ci trouva donc en lui un maître digne d’admiration et de respect. Calvin se souvint toujours avec affection du professeur avec lequel il commença ses études à Paris, et il attribuait à Cordier son initiation aux saines méthodes d’étude. Quand à son tour, treize ans plus tard, Cordier trouva qu’il était trop dangereux pour lui de rester en France, étant données ses convictions protestantes, il suivit son ancien élève en Suisse, où Calvin lui souhaita la bienvenue ; il enseigna à Neuchâtel, vécut ensuite à Genève, et mourut dans cette dernière ville, la même année que Calvin, à l’âge avancé de quatre-vingt-cinq ans.

Calvin ne resta d’ailleurs que quelques mois au collège de la Marche et ne fut ainsi que peu de temps l’élève de Cordier. Ses études se poursuivaient encore sous la direction du précepteur de ses trois amis de Hangest. Une décision de ce personnage — que Calvin qualifie lui-même plus tard de caprice — le fit passer au collège Montaigu. Toutefois il est possible que ce changement ait été résolu conformément aux intentions de son père, préoccupé de le préparer pour une carrière ecclésiastique, et aux désirs des chanoines de Noyon dont les faveurs lui valaient les bénéfices qui le défrayaient de ses études ; en effet le collège Montaigu était non seulement plus réputé, mais aussi plus entaché de cléricalisme que celui de La Marche. Ce collège, où Calvin se trouvait désormais immatriculé, portait le nom de Pierre de Montaigu, évêque de Laon, qui l’avait reconstitué en 1388, soixante-quatorze ans après sa fondation par Gilles Aiscelin, archevêque de Rouen. Sa célébrité au temps de Calvin était due surtout à Jean Standoncktl, qui l’avait amené à un état florissant.

l – Voy. sur ce personnage une importante étude de M. A Renaudet, dans le Bulletin de 1908.

Il lui avait donné une série de règles d’un ascétisme excessif et d’une grande rigueur scolastique, qui étaient entrées intégralement en vigueur l’année même de la naissance du réformateurm. Erasme y étudia, une quinzaine d’années avant Calvin, et après lui Ignace de Loyola vint s’asseoir sur les mêmes bancs. Le chef du collège Montaigu pendant les années où Calvin y étudia n’était pas au-dessous de la réputation de la maison. C’était Noël Bédier, qui remplissait ces fonctions déjà depuis bien des années : théologien réactionnaire jusqu’au fanatisme, il était l’ennemi juré de toute modification aux usages ou aux doctrines de Rome. C’est lui qui, en 1521, après avoir obtenu par ses intrigues la condamnation des écrits de Luther, avait dirigé contre Lefèvre les attaques qui s’étaient terminées par la condamnation en Sorbonne de ce savant humaniste. Celui-ci avait, en effet, soutenu que, contrairement à ce qu’enseignait l’Église, Marie Magdeleine, Marie, sœur de Lazare, et la femme pécheresse n’étaient pas une seule et même personne. Non content de ce triomphe, Bédier, cinq ans plus tard, attaqua dans ses écrits Lefèvre et Erasme. Il déploya un réel courage en défendant ses convictions de façon à attirer sur lui, par son fanatisme, l’hostilité du roi François Ier et à se faire exiler de Paris en 1533. Ce n’était donc pas un champion insignifiant et méprisable de la science et de la théologie du moyen âge qui dirigeait le collège Montaigu pendant que Calvin le fréquenta.

m – Félibien, Histoire de Paris, v, 726-740 ; comp. Doumergue, i, 66-73.

Un savant espagnol, dont le nom n’est pas connu, fut le premier professeur de Calvin à son entrée dans son nouveau collège. Son enseignement se donnait, bien entendu, en latin, car l’usage du français n’avait pas encore été admis. Ces leçons complétèrent si heureusement celles de Cordier qu’au bout de peu de temps Calvin dépassa ses condisciples dans leurs études élémentaires de grammaire et de rhétorique : il fut promu, sans doute après avoir passé l’examen d’usage, à l’étude des disciplines plus importantes, la philosophie et la dialectique, qui constituaient l’objet essentiel des études poursuivies à la Faculté des arts. La date de cet événement intéressant dans la carrière scolaire de Calvin ne peut être déterminée que par voie conjecturale. Si, comme il est probable, le jeune étudiant a suivi, depuis lors, les leçons de philosophie pendant les trois ans et demi considérés comme la durée normale de ce cours, sa promotion des études grammaticales aux études supérieures doit avoir eu lieu dès l’automne 1524, c’est-à-dire un peu plus d’un an après son entrée à l’université. Une aussi grande facilité à se rendre maître du latin faisait prévoir, non seulement que le jeune écolier aurait de brillants succès comme étudiant, mais qu’il remporterait en outre aisément des triomphes littéraires comme humaniste. On ne peut rien affirmer de positif sur sa vie de collège. L’institution était célèbre pour les savantes discussions auxquelles on s’y livrait ; il est probable qu’à cette école le talent d’argumentation de Calvin se développa et se fortifia, mais qu’en outre il se plaça au premier rang comme dialecticien de même qu’il l’avait déjà fait comme linguiste. Cet enseignement dut lui être fort utile, pour développer les dons de raisonnement et d’analyse dont il devait dans la suite faire un si remarquable usage. Ses études se poursuivirent au collège Montaigu jusque vers la fin de 1527, ou plus probablement jusqu’aux premières semaines de 1528 où il obtint le grade de licencié ès arts. Nous n’avons pas la preuve positive que ce diplôme lui ait été conféré ; mais il n’aurait pu, sans l’avoir obtenu, entreprendre les études ultérieures, et nous savons qu’il les commença immédiatement après cette daten.

n – Herminjard, n, 279, note. Il est qualifié de « magister » dans les registres du chapitre de Noyon, à la date du 30 avril 1529 ; Lefranc, Jeunesse, p. 199.

Si les détails nous font défaut sur les débuts de la carrière d’étudiant de Calvin, nous sommes heureusement mieux au courant des amitiés qu’il entretint et de celles qu’il forma alors et qui jettent un peu de jour sur son caractère. Venu à l’université avec les trois fils de la famille de Hangest, il conserva fidèlement ces relations commencées à Noyon. Il ne semble pas qu’aucun de ces jeunes gens ait fait des études remarquables, et deux d’entre eux moururent jeunes, ayant embrassé la carrière des armeso. C’est à leur cousin (Claude, alors abbé de Saint-Eloi à Noyon), le troisième membre du trio, que Calvin dédia chaleureusement son premier livre, ainsi que nous l’avons indiqué précédemment. Un plus jeune frère des deux premiers, devait, bien des années plus tard, rejoindre Calvin à Genève, et la famille de Hangest donna à la cause protestante un nombre assez considérable de ses membres.

o – Joachim et Yves furent tués au siège de Saint-Pol en 1537 ; Lefranc, Jeunesse, p. 68.

Outre ces compagnons de son enfance, Calvin se lia intimement avec la famille de Guillaume Cop, premier médecin du roi et membre distingué de la Faculté de médecine. Originaire de Bâle, la ville des humanistes, Cop était l’ami d’Erasme et de Reuchlin ; sa réputation était faite, non seulement parmi ses collègues, mais dans tout le monde des lettrés.

[Haag, France Protestante, 2e éd., iv, 615-617. La lettre de Calvin du 27 juin 1531 à François Daniel, Herminjard, n, 346, montre que ses relations avec les Cop étaient antérieures à son second séjour à Paris et datent très probablement du temps où il était étudiant. Müller, Calvins Bekehrung, p. 203, pense que Nicolas Cop peut avoir rencontré Calvin d’abord à Orléans ou à Bourges, ou encore que Wolmar a pu les mettre en rapport. Erasme appelait Cop, en 1498, Musarum cultorem ; Lettres, éd. Le Clerc, iii, i, 26.]

Les deux aînés des fils Cop étaient peut-être trop âgés pour être en grandes relations avec l’étudiant de Noyon, mais le troisième, Nicolas, lui était attaché par les liens de la plus étroite amitié. Il était de quatre ans l’aîné de Calvin et il avait fait de si brillantes études qu’il fut nommé, dès 1530, professeur de philosophie au collège Sainte-Barbe. Nous aurons l’occasion d’examiner plus tard le caractère de l’étroite intimité qui unissait Nicolas Cop à Calvin au moment de la crise que ce dernier traversa pendant ses années d’étude. Calvin était presque aussi lié avec le quatrième des fils Cop, Michel. Celui-ci suivit le réformateur à Genève et y devint pasteur. Un autre ami de Calvin à cette époque fut Pierre Robert, surnommé Olivétan, qu’il avait peut-être déjà rencontré à Noyon. De quelques années plus âgé que Calvin, il était non seulement son compatriote au sens le plus étroit du mot, mais encore fils d’un homme qui, comme Gérard Cauvin, était avoué de la cour ecclésiastique et uni à Calvin par des liens de parenté. Nous aurons l’occasion de parler de l’influence qu’il exerça plus tard sur le développement religieux de Calvin, mais si nous voulons nous faire une idée du cercle qui entourait Calvin à l’université, nous ne devons pas manquer d’enregistrer dès maintenant sa liaison avec Olivétan.

Il est probable que la qualité de membre de la « nation » de Picardie mit en outre Calvin en relations constantes avec tous les professeurs et étudiants originaires de la même province. Mais, comme il s’agit là de probabilités plutôt que de certitudes, il ne faut pas trop y insister. Il est évident néanmoins, d’après les amitiés décrites ci-dessus et qui étaient pour la plupart, sinon toutes, déjà formées alors, que le jeune étudiant parisien devait être doué d’un charme tout particulier et exercer un véritable attrait sur son entourage. Il fallait qu’un jeune homme de naissance plutôt obscure, et qui n’avait rien à offrir que lui-même, fût d’une nature sympathique pour conserver l’affection de jeunes nobles tels que ceux de la maison de Montmor-Hangest, qui n’étaient nullement obligés de continuer cette liaison si elle leur avait pesé. A bien plus forte raison devait-il en être ainsi pour qu’il pût conquérir l’estime d’un homme tel que Cordier, et gagner les bonnes grâces d’une famille aussi distinguée et aussi lettrée que celle des Cop. La valeur de ses amitiés n’est pas moins significative en ce qui touche à son caractère personnel. Il fallait avoir le goût de ce que la vie a de plus élevé et de plus délicat pour attirer un Cordier ou la famille Cop. Un étudiant qui aurait eu des pensées basses, des goûts peu raffinés, qui aurait été misanthrope ou de dispositions sauvages, n’aurait certes pu obtenir l’estime durable de tels amis, ou laisser la profonde impression que Calvin produisit sur ceux dont l’amitié était un honneur pour lui.

La légende nous a pourtant peint un portrait bien différent du jeune étudiant dont nous venons de raconter les expériences à l’université de Paris. On a attribué à Calvin une grande âpreté dans ses jugements sur ses camarades et un manque absolu de sociabilité. D’après une histoire que Le Vasseurp prête à François Baudouin, le brillant renégat qui avait été pendant un temps l’ami et le disciple, mais qui devint ensuite l’ennemi et le calomniateur de Calvin, celui-ci aurait reçu le surnom d’« accusatif » à cause de ses habitudes de dénonciation. Il ne servirait de rien de chercher à préciser jusqu’à quel point on peut admettre la véracité de Baudouin, puisque cette histoire ne figure pas dans ses écrits contre Calvin et n’émane par conséquent pas de lui. On pourrait toutefois la rapprocher d’une déclaration de Bèze sur l’ami dont il écrivait la biographie. Il raconte qu’étudiant à Paris, Calvin n’était pas seulement religieux, mais qu’il censurait impitoyablement les vices de ses condisciples (severus omnium in suis sodalibus vitiorum censor). La vie des étudiants de cette époque était souvent déréglée et vicieuse, comme on en a d’abondantes preuves, non seulement dans les satires de Rabelais, mais encore par les lettres plus modérées d’Erasme et de beaucoup de savants moins illustres : un jeune homme instruit, sérieux, religieux et de goûts raffinés comme l’était Calvin, ne pouvait avoir grande sympathie pour des excès aussi grossiers. Mais il n’existe pas de preuve évidente que ses camarades le regardassent avec aversion, ni qu’il fût misanthrope, ou qu’il ait eu un esprit malveillant. Les faits nous obligent à une conclusion opposée. A la fin de ses études à la Faculté des arts, à peine âgé de dix-neuf ans, il nous apparaît comme un étudiant d’un caractère élevé, excellent linguiste et promettant d’être un dialecticien de talent, sachant gagner et conserver des amis dont l’attachement était dû en première ligne aux qualités de son cœur et de son esprit. Le récit de ses succès à l’université avait dû plaire à ses anciens patrons, les chanoines de la cathédrale de Noyon, car en septembre 1527 ils ajoutèrent à ses bénéfices la cure de Saint-Martin de Martheville. C’était une augmentation de revenus considérable, et cette faveur ne pouvait être inspirée que par le désir de venir en aide dans ses études à un jeune et brillant concitoyen. Les relations de Gérard Cauvin avec le Chapitre étaient déjà telles que cette libéralité ne pouvait avoir été accordée par égard pour lui. Le jeune étudiant de Noyon était certainement bien traité par les amis qui l’avaient connu dans sa ville natale, et il devait, de son côté, posséder des qualités qui lui assuraient cette estime.

pAnnales de l’Église de Noyon, Paris, 1633, p. 1158 ; voir aussi Kampschulte, Johann Calvin, i, 225, et Doumergue, i, 73-75.

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