Explication de l’Épître aux Éphésiens

3. Devoirs réciproques des esclaves et des maîtres.

6.5-9

5 Esclaves, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme à Christ ; 6 ne servant pas sous leurs yeux comme cherchant à plaire aux hommes, mais comme esclaves de Christ, faisant la volonté de Dieu du cœur, 7 servant avec bienveillance, comme (servant) le Seigneur et non les hommes, 8 sachant que tout le bien que chacun aura fait, il le recevra du Seigneur, soit esclave ou libre. 9 Et vous, maîtres, faites la même chose à leur égard, renonçant à la menace ; sachant que votre Maître, à vous aussi, est dans les cieux, et qu’auprès de lui il n’y a point acception de personnes.

Esclaves. C’est la traduction littérale du grec. En la remplaçant par celle de serviteurs, nos versions ont pris une liberté interdite à des traducteurs, et surtout à des traducteurs de l’Écriture sainte. A l’époque à laquelle saint Paul écrivait notre épître, le service était fait presque uniquement par des esclaves, tant chez les Hébreux, que chez les païens ; et c’est à la relation réciproque des esclaves et des maîtres que s’applique l’exhortation de l’Apôtre en cet endroit. Cela est également vrai de celle de saint Pierre dans sa première épître (2.18), bien qu’il s’y soit servi du mot de serviteur, au lieu de celui d’esclave, car là la traduction suivie par nos versions est exacte ; les serviteurs auxquels s’adresse saint Pierre sont encore des esclaves. On peut cependant, et l’on doit, étendre ces exhortations à la relation des serviteurs et des maîtres, telle qu’elle existe de nos jours dans nos mœurs, pourvu qu’on ait égard à la différence essentielle qui sépare le serviteur libre de l’esclave. Tandis que le second est la propriété de son maître, le premier s’appartient à lui-même ; il ne vend pas sa personne, mais ses services, et il en peut fixer comme il l’entend le commencement et le terme. Mais, tandis que son engagement dure, il est tenu d’observer les obligations de son état, qui sont les mêmes, pour le fond et pour l’esprit, que celles des esclaves, en sorte qu’il n’est rien dans notre texte dont ils ne puissent profiter. On peut ajouter qu’un principe de reconnaissance envers Jésus-Christ doit les rendre doublement attentifs à leurs devoirs ; car c’est à lui qu’ils doivent d’être libres ; sans l’Évangile, plus de la moitié de la société, et notamment la classe pauvre, serait encore dans l’esclavage.

L’abolition de l’esclavage dans les pays chrétiens s’est faite graduellement. Elle a été introduite par l’esprit de l’Évangile, mais non commandée par des préceptes directs ; car nous voyons ici, par exemple, saint Paul réglant les obligations des esclaves et des maîtres, sans condamner leur relation mutuelle. On reconnaît ici la sagesse divine de l’Évangile, qui opérait moins par des règlements que par des principes, et qui déracinait certains abus d’autant plus sûrement qu’il le faisait plus lentement et plus insensiblement. Une marche impatiente eût pu tout compromettre ; et interdire tout à coup l’esclavage, c’eût été vraisemblablement ou arrêter les progrès de l’Évangile, ou armer une moitié du genre humain contre l’autre. Cet exemple ne doit pas être perdu pour nous dans les efforts que nous faisons pour l’abolition de l’esclavage chez les peuples païens et dans les colonies. Cependant il ne faut pas perdre de vue, lorsqu’il s’agit de l’esclavage dans les colonies, que nous pouvons l’attaquer avec plus de liberté que Jésus-Christ et les apôtres ne s’en sont permis à l’égard de l’esclavage qui existait de leur temps ; et cela pour ces deux raisons. Tandis que l’esclavage contemporain de Jésus-Christ et des apôtres datait de toute antiquité, l’esclavage de notre époque a une origine comparativement récente ; et au lieu que le premier fut trouvé par le christianisme naissant tout établi chez les païens, le second a été introduit chez les païens par les chrétiens eux-mêmes ; en sorte que celui-ci est à la fois moins enraciné dans les mœurs et plus odieux que celui-là.

Obéissez à vos maîtres selon la chair. Voyez encore sur les devoirs des esclaves Colossiens 3.22 ; Tite 2.9, etc. ; 1 Timothée 6.1, etc. ; 1 Corinthiens 7.21-22 ; et 1 Pierre 2.18. Le complément selon la chair a pour objet de distinguer les maîtres terrestres d’avec le Maître céleste. Selon l’esprit, les esclaves n’ont qu’un Maître, Jésus-Christ, qui l’est de tous les chrétiens également ; mais selon la chair, c’est-à-dire selon l’ordre de la vie présente, ils ont des maîtres humains auxquels ils sont tenus d’obéir.

Avec crainte et tremblement. Saint Paul emprunte ces expressions aux mœurs établies, mais il leur donne un sens nouveau. A cette crainte qu’entretenait chez l’esclave le dégoût de la servitude et la peur du châtiment, doit succéder, chez l’esclave chrétien, une crainte d’amour et de respect (5.21, 33).

Dans la simplicité de votre cœur, c’est-à-dire avec cette droiture de cœur qui fait que les discours et les actions sont en parfaite harmonie, et ne font qu’un avec les sentiments intérieurs (2 Corinthiens 1.12 ; 11.3, etc.).

Comme à Christ. Voilà le point capital, qui répond de tout le reste. L’esclave doit voir dans son maître, comme la femme dans son mari, comme l’enfant dans son père, un représentant de Christ à son égard, et lui obéir ; pour l’amour de Christ, comme il obéirait à Christ. Ainsi, le même principe préside à toutes les relations de la vie domestique. On en peut dire autant des autres relations d’inférieurs et de supérieurs que saint Paul n’a pas traitées en cet endroit ; en particulier, de celle des peuples avec les rois et les magistrats (Romains 13.1 et suivants, etc.), de celle des fidèles avec les conducteurs de l’Église (Hébreux 13.17, etc.). Le chrétien voit Christ partout, dans les petites choses comme dans les grandes ; une seule pensée préside à sa vie tout entière.

Ne servant pas sous leurs yeux, comme cherchant à plaire aux hommes, mais comme esclaves de Christ, faisant la volonté de Dieu du cœur ; ou, ne servant pas pour être vus des hommes (Matthieu 6.1), mais pour être approuvés de Jésus-Christ, auquel ils appartiennent avant tout et auquel ils rapportent tout le travail de leur vocation. C’est la suite naturelle de la doctrine renfermée dans les mots « comme à Christ, » qui est reprise et développée dans ceux-ci : comme esclaves de Christ. Ceci n’a pas besoin d’éclaircissement ; mais que l’application en est importante ! C’est cette obéissance rendue en vue de Dieu, et par conséquent dans les choses qui n’ont que Dieu pour témoin, qui constitue le serviteur chrétien, et qui relève devant Dieu son humble, mais utile condition. Plus elle est humble, plus elle est grande, si elle est acceptée dans l’esprit de Jésus-Christ, qui a été le modèle des serviteurs en même, temps que celui des maîtres (Jean 13.14-15 ; Matthieu 20.28).

Du cœur. Ces mots, que Harless joint au participe servant (servant avec bienveillance, du cœur), nous paraissent, ainsi qu’à Olshausen, et à nos versions reçues, devoir être joints au participe faisant : Faisant du cœur la volonté de Dieu. La phrase est ainsi plus coulante, les deux expressions synonymes, du cœur et avec bienveillance étant séparées, et chacune d’elles affectée à l’un des deux participes faisant et servant. Il faudrait traduire pour être tout à fait littéral : de l’âme. Le mot âme est pris ici dans la même acception que dans cette locution française : « Aimer quelqu’un de toute son âme ; » et il est à peu près synonyme du mot cœur. Du cœur, c’est-à-dire sans contrainte, avec joie. Dans les relations mondaines, l’obéissance va de la personne à la personne ; mais, dans les relations chrétiennes, elle va du cœur au cœur. Le serviteur chrétien s’applique, du cœur, à contenter le cœur de son maître ; comme le cœur du maître, à son tour, se repose sur le cœur de son serviteur.

La volonté de Dieu. Pour l’esclave chrétien, la volonté de son maître est la volonté de Dieu, comme la volonté du père pour l’enfant, du mari pour la femme, par la raison qui a été déjà expliquée à l’occasion des mots comme à Christ (verset 5) ; toujours avec la restriction indispensable de Actes 5.29.

Avec bienveillance. On a coutume de traduire avec affection. Notre traduction, qui est pour le moins aussi littérale, a l’avantage de faire ressortir une pensée qui nous paraît indiquée par le terme que l’Apôtre a choisi : c’est qu’il y a une bienveillance de l’esclave pour le maître, comme il y en a une du maître pour l’esclave. Cette nuance intéressante relève la dignité de l’esclave chrétien.

Comme servant le Seigneur et non les hommes. Nous avons suivi une leçon différente de celle qui a été traduite par les versions reçues. Ce changement a pour lui l’autorité des meilleurs manuscrits, et il a été adopté dans toutes les éditions les plus accréditées. Au surplus, la leçon reçue exprime la même pensée, mais l’exprime dans un langage elliptique.

Tout le bien que chacun aura fait, il le recevra du Seigneur, soit esclave, ou libre (Rapprochez 2 Corinthiens 5.10 ; Galates 6.9, etc., et Colossiens 3.24). L’attente de cette rétribution future, qui se fera sans aucune acception de personnes (verset 9), égalise les conditions les plus différentes. Il ne faut que passer du point de vue du temps à celui de l’éternité, et cette différence disparaît.

Et vous, maîtres, faites la même chose à leur égard.. La même chose, bien entendu, non quant aux actes à accomplir, mais quant à l’esprit qu’on y doit apporter. C’est la même pensée que notre Apôtre exprime, dans Colossiens 4.1, en ces mots : « Maîtres, rendez à vos serviteurs le droit » (littéralement « le juste, » c’est-à-dire ce à quoi ils ont un juste droit), « et l’équité » (littéralement l’égalité). Nous voulons bien traduire, comme nos versions reçues, équité, d’autant que le mot latin œquitas, dont nous avons fait équité, signifie égalité. Mais nous pensons que saint Paul a choisi les termes dont il s’est servi, tant dans ce passage que dans celui que nous expliquons, pour que les maîtres, tout en maintenant leur autorité, ne perdent pas de vue que si les conditions sont inégales, les hommes sont égaux. C’est surtout au serviteur qu’il faut rappeler cette inégalité, et au maître cette égalité. Que chacun des deux soit pénétré surtout de son propre devoir et du droit de l’autre, et tout ira bien ; malheureusement, c’est le contraire qui a lieu en général. Rien ne concourt plus à former les bons serviteurs que les bons maîtres ; ni les bons maîtres que les bons serviteurs. Saint Jérôme remarque dans une note sur notre verset, que les mots la même chose font allusion à la bienveillance mentionnée au verset 7, et qui est également obligatoire des deux côtés. (Rapprochez, au reste, Matthieu 7.12.)

Renonçant à la menace ; ou « modérant la menace ; » car on peut traduire des deux manières, le verbe grec signifiant proprement relâcher, laisser aller. Mais, comme l’Apôtre entend parler évidemment de ce genre de menace qu’enfante la dureté ou la rigueur, il est naturel de supposer qu’il doit conseiller de l’abandonner, et non pas de la tempérer seulement. Je m’étonne que cette expression ait donné lieu à des opinions différentes entre les commentateurs ; elle me paraît fort aisée à comprendre. Olshausen suppose que par menace il faut entendre, non la menace en soi, mais la disposition qui l’engendre ; Bloomfield, que relâcher la menace signifie relâcher de la sévérité des peines dont on a menacé un esclave coupable, etc. Il me semble que : l’Apôtre a voulu tout simplement exhorter les maîtres à ne pas user avec leurs esclaves d’un ton menaçant, grondeur, et, par une suite naturelle, à s’abstenir de les punir par impatience ou avec une sévérité excessive.

Votre Maître, à vous aussi, est dans les cieux. Plusieurs manuscrits, et des plus considérables, lisent : le Maître et d’eux et de vous. Cette leçon, qui ne diffère de la leçon reçue que par un changement très léger, a été adoptée par Lachmann et par Harless ; elle est préférée par Olshausen.

Dans les cieux. Ceci indique sa puissance, et rappelle en même temps qu’il doit redescendre des cieux pour exercer le jugement (1 Thessaloniciens 4.16 ; Matthieu 24.30 ; 26.64).

Et qu’auprès de lui il n’y a point acception de personnes. Rapprochez Matthieu 22.16 ; Romains 2.11 ; et Colossiens 3.25 où la même pensée, présentée par son autre face, fait partie de l’exhortation adressée aux esclaves. Dieu ne se laisse ni gagner par la grandeur, ni fléchir par la petitesse ; et il veut que les juges de la terre résistent également à l’une et à l’autre influence (Deutéronome 1.17 ; Lévitique 19.15 ; Exode 23.3).

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