Les prières de la Bible... et les nôtres

INTRODUCTION

Dites-moi pourquoi la lune gravite autour de la terre, pourquoi la fleur se tourne vers le soleil, pourquoi le poussin court se réfugier sous l'aile de la poule, pourquoi la main du tout-petit s'accroche obstinément au jupon de sa nourrice, pourquoi le blessé sur le champ de bataille tombe en criant « maman ! » et je vous dirai pourquoi l'homme prie.

La prière est à l'âme ce que le mouvement est au corps, ce que le souffle est à la poitrine : la manifestation de la vie. Un corps inerte est mort. Une poitrine sans souffle est inanimée. Une âme sans prière est une âme détachée des conditions spirituelles de son existence. Limitée aux circonstances de la terre, elle végète. C'est une grande mutilée. On pourrait dire aussi que, dans la floraison des âmes, c'est une fleur qui n'a pas encore noué.

L'humanité a compris cela, d'instinct; aussi les hommes prient-ils sous tous les cieux, parmi toutes les races. La prière établit entre les religions une parenté et parmi tous les adorateurs une fraternité qu'on aurait tort de méconnaître et que, seul, Dieu peut estimer à son prix, parce qu'il est le Père céleste qui reconnaît la voix de ses enfants quel que soit leur langage et retrouve son nom même en leurs bégaiements. Les milieux où la prière a perdu sa flamme sont ceux où une civilisation déformante a tout fait pour le cerveau, pour la jouissance matérielle, rien pour nourrir la conscience et le coeur. Mais, là même, la prière n'est pas éteinte : elle couve sous la cendre. Qu'une épreuve, secousse soudaine, y rouvre les sources profondes de l'âme : la prière jaillit, comme la lave du volcan.

Après cela, dire que la prière, chez l'homme civilisé, est un reste de barbarie, une infériorité morale, c'est fermer les yeux à l'évidence {1}. La vérité est que la prière vaut ce que vaut la divinité à laquelle elle s’adresse. Le sauvage africain implore son fétiche, le brigand des Abruzzes demande à la Madone de bénir son poignard, telle nonne prie son saint et le retourne dans sa niche, face au mur, s'il ne l'a pas exaucée... Prières de la superstition. Le guerrier prie pour la victoire, le financier pour son entreprise, le père pour le bien-être ou le succès temporel de son fils, le naufragé pour le sauvetage... Prière de l'intérêt. Mais Abraham priant pour son neveu ingrat, Moïse priant pour la grâce d'Israël, Etienne priant pour ses bourreaux, Monique pour le salut d'Augustin, Jeanne d'Arc au pied du bûcher, les martyrs huguenots sous la potence, Livingstone pour ses noirs, John Bost pour ses malades, Pasteur avant les expériences qui délivreront l'humanité de la rage, Adèle Kamm sur son lit de souffrance pour la conversion de ses amis et pour la soumission de son propre coeur... Peut-on concevoir des actes plus hauts, où la personnalité se montre avec autant de maîtrise, de désintéressement dans l'amour, de cohésion de son être moral, d'intrépidité dans l'espérance ? Peut-on concevoir une attitude par quoi l'homme s'éloigne autant de l'animalité ? L'homme qui prie, bien loin de se diminuer, se dépasse. Il met à son activité la rallonge divine ; il fait entrer Dieu dans sa vie et redevient lui-même à l'image de Dieu.

Ainsi, la prière nous apparaît comme le geste spontané de l'âme pour chercher le contact de l'être mystérieux dont elle se sent obscurément dépendre, qui manifeste sa puissance dans la splendeur des mondes et sa présence par la voix du devoir. Dans la prière « l'homme s'offre à Dieu comme la toile au peintre, ou le marbre au sculpteur ».

La nature, a-t-on dit, a horreur du vide. Pour l'univers physique, c'est faux, mais pour la nature spirituelle, c'est vrai. L'âme humaine a horreur du vide. Un silence qui dure l'épouvante. Il est peu de créatures assez dénaturées pour n'avoir pas soupiré au moins une fois dans leur vie : « Mon Dieu, si je pouvais prier ! »

Tu peux prier. Il est encore temps de rallumer en toi la flamme de l'oraison. Penche-toi sur la Bible. Avec humilité, recherche dans ses pages les caractères de la prière. Ecoute prier ses héros, et bientôt montera du fond de ton être l'invocation du psalmiste :

« Mon cœur dit de ta part : « Cherchez ma face ! » « Je cherche ta face, ô Eternel ! » (Ps. 27.8).

{1} Dans son livre : L'homme, cet inconnu, Paris, 1936, livre prodigieux par l'abondance des aperçus qu'il donne sur les ressources physiologiques, psychologiques et spirituelles de la nature humaine, le docteur Carrel, qui ne fait pas profession de christianisme, consacre un bref chapitre (p. 170-176) aux états mystiques, à la prière et aux guérisons miraculeuses. «Il faut entendre par prière, dit-il, non pas la simple récitation machinale de formules, mais une élévation mystique, où la conscience s'absorbe dans la contemplation du principe immanent et transcendant du monde. Cet état psychologique n'est pas intellectuel. Il est incompréhensible des philosophes et des hommes de science et inaccessible pour eux. Mais on dirait que les simples peuvent sentir Dieu aussi facilement que la chaleur du soleil, ou la bonté d'un ami. »

Parlant de la prière d'intercession, il écrit : « Ce type de prière exige comme condition préalable, le renoncement à soi-même, c'est-à-dire une forme très élevée de l'ascèse. Les modestes, les ignorants, les pauvres, sont plus capables de cet abandon que les riches et les intellectuels. Ainsi comprise, la prière déclanche parfois un phénomène étrange, le miracle.

« ...A la suite du grand essor de la science pendant le XIXe siècle..., il fut généralement admis que non seulement le miracle n'existait pas, mais qu'il ne pouvait pas exister... Cette attitude est encore celle de la plupart des physiologistes et des médecins. Cependant, elle n'est pas tenable en face des observations que nous possédons aujourd'hui. »

Après avoir énuméré quelques-unes de ses observations, le docteur Carrel conclut : « De tels faits sont d'une haute signification. Ils montrent la réalité de certaines relations, de nature encore inconnue, entre les processus psychologiques et organiques. Ils prouvent l'importance objective des activités spirituelles, dont les hygiénistes, les médecins, les éducateurs et les sociologistes  n'ont presque jamais songé à s'occuper. Ils nous ouvrent un monde nouveau. »

Ces quelques remarques, venant d'un homme que ses travaux et ses découvertes ont mis au premier plan parmi les savants de notre époque, suffisent à montrer que la prière, envisagée sous sa forme la plus élevée et analysée dans ses effets pratiques, offre un sujet éminemment actuel, non seulement à la méditation de tout homme qui croit, mais à la réflexion de tout homme qui pense.

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