Le Pédagogue

LIVRE TROISIÈME

CHAPITRE VII

La frugalité est sur la terre l’appui et l’ornement du Chrétien.

Les molles délices de la volupté perdent les hommes, qui n’ont plus bientôt aucun goût pour la vertu et pour les plaisirs simples et modérés qu’elle donne. Une mollesse honteuse dévore la gloire et la louange de leur vie. C’est en vain que l’excellence et l’élévation de leur nature les portent incessamment vers la connaissance et la possession de cette vérité unique et éternelle dont ils sont l’ouvrage, la volupté les en éloigne ; et leur vie, d’auguste et de sublime qu’elle eût dû être, n’est plus digne que d’opprobre, de ridicule et de mépris. Rien n’est plus éloigné de la vie divine que cet amour de la volupté et cette habitude de suivre tous les grossiers appétits du corps comme les plus vils animaux. Il n’y a que les hommes qui n’ont absolument aucune idée de ce qui est bon et honnête qui puissent croire que la volupté soit un bien. Un désir immodéré des richesses les écarte surtout des voies droites de la raison, car il leur persuade de dépouiller toute pudeur et de commettre les actions les plus honteuses, afin de pouvoir, sans obstacle et comme la brute, satisfaire leur gourmandise et leur lubricité. De là vient qu’il en est si peu qui parviennent à cet éternel bonheur que Dieu avait préparé pour tous. Pourquoi tant de mets différents ? N’est-ce point pour apaiser la faim d’un seul homme ? Les ordures qui sortent de nos corps après les jouissances du festin accusent assez la bassesse et la vile honte de ces jouissances. Pourquoi tant d’échansons occupés à verser tant de liqueurs différentes, lorsqu’il suffit d’un verre d’eau pour apaiser la soif ? Pourquoi encore tant d’habits magnifiques, de riches ornements, de meubles et de vases d’or ? Hélas ! Pour rassasier des hommes avares et corrompus dont les mains et les yeux sont insatiables. « Que l’aumône et la foi ne vous quittent point, » nous dit l’Écriture. Choisissons l’exemple du prophète Élie pour montrer tout le cas que le Seigneur fait de la frugalité. Ce saint prophète, assis sous un arbre dans le désert, attend sa nourriture du ciel. Un ange lui apporte un pain d’orge cuit sous la cendre et un vase rempli d’eau. Tel est le repas que Dieu lui envoie. Nous donc qui marchons avec ardeur dans les voies de la vérité, dépouillons-nous, pour l’atteindre, de tout inutile bagage. « Ne portez dans votre voyage, nous dit le Seigneur, ni bourse, ni sac, ni chaussure. » C’est-à-dire ne possédez point des richesses qui s’enferment dans une bourse. Ne remplissez point vos greniers de froment, mais distribuez-le aux pauvres. Enfin ne vous embarrassez point d’une foule de domestiques et de bêtes de somme qui, étant occupés à porter les bagages, sont appelés ici par allégorie la chaussure des riches. Nous devons donc rejeter cette quantité de meubles et de vases d’or et d’argent, cette foule inutile de domestiques, puisque notre maître divin nous donne de sûrs et d’honorables moyens de le suivre, en nous apprenant à nous servir nous-mêmes et à vivre contents de peu. Nous devons marcher dans la route qu’il nous a tracée de manière à mériter d’être reçus par lui quand nous arriverons ; et si quelqu’un de nous a une femme et des enfants, ils ne l’empêcheront point d’avancer dans cette route sainte ; mais il leur apprendra, au contraire, à y marcher avec la même constance que lui. La femme qui aime son mari doit être instruite et formée à le suivre. Le bagage qu’on doit prendre dans ce beau chemin qui conduit au ciel, c’est une frugalité qui ne se dément jamais, unie à une sage modération. Comme le pied est la mesure du soulier, ainsi ce que le corps exige nécessairement est la mesure exacte de ce que nous devons posséder. Tout ce que nous possédons au-delà, soit meubles, soit habits magnifiques, nous est un embarras dans ce voyage, au lieu de nous être un appui et un ornement. Le bâton sur lequel nous devons nous appuyer pour arriver au ciel, où l’on n’entre que par violence, ce bâton, dis-je, est la bienfaisance par laquelle nous acquérons l’éternel repos en le donnant, autant qu’il est en nous, à ceux qui l’ont perdu ici-bas. « Vos richesses, nous dit l’Écriture, doivent servir à racheter votre âme. » C’est dire assez que l’aumône seule fait le salut des riches. Comme les puits où l’eau est abondante se remplissent à mesure qu’on les épuise, comme le lait se porte plus abondamment vers les mamelles que la main vient de traire ou la bouche de sucer, ainsi les richesses que la bienfaisance verse autour d’elle, comme l’eau, se renouvellent sans cesse et s’accroissent de leurs pertes mêmes. Posséder Dieu, je l’ai déjà dit, c’est posséder tout, puisque Dieu est le principe de toute abondance. Ne me dites point que vous avez vu souvent un homme juste manquer de pain ; car cela est rare et n’arrive même jamais que là où il ne se trouve point un autre juste. Mais quand cela serait, rappelez-vous ces paroles de l’Écriture : « Le juste ne vit pas seulement de pain, mais de la parole du Seigneur, qui est le pain céleste et véritable. » Un homme vertueux qui place en Dieu toute sa confiance ne peut donc jamais tomber dans un extrême besoin. Il demande sa nourriture au père commun de tous les êtres, qui s’empresse de nourrir son fils. L’indigence n’a aucun pouvoir sur lui, il ne la sent point et ne peut la sentir. Les richesses que nous donne le Verbe exerçant en notre faveur le ministère de Pédagogue, n’excitent point l’envie, et font face à tous nos besoins. Celui qui les possède est l’héritier du royaume de Dieu.

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