Stromates

LIVRE PREMIER

CHAPITRE XV

La philosophie grecque est puisée en grande partie dans la philosophie barbare.

Telles sont les époques ou vécurent les sages et les philosophes les plus anciens de la Grèce. Est-il besoin d’ajouter que la plupart d’entre eux furent d’origine barbare, et qu’ils eurent des barbares pour maîtres ? Nous l’avons vu, Pythagore était de Toscane ou de Tyr. Antisthène était phrygien ; Orphée, odryssien ou thrace. La plupart des historiens rapportent qu’Homère était égyptien; on dit que Thalès, originaire de Phénicie, eut des entretiens avec les sages d’Égypte. Il en est de même de Pythagore. Il reçut en outre de la main de ces sages la circoncision, afin de pénétrer dans les sanctuaires d’Égypte, et d’être initié dans leur philosophie mystique. Il fréquenta les plus illustres d’entre les Chaldéens et d’entre les Mages, et le lieu qu’il nomme Homacaeon (omôs acoéion, lieu où tous écoutent ensemble) représente indirectement le lieu que maintenant nous nommons Église (ecclesia, assemblée). Platon ne nie pas qu’il ait reçu des barbares ce que sa philosophie renferme de plus beau ; et il avoue qu’il est allé en Égypte ; c’est pourquoi il écrit dans le Phédon que le philosophe peut recueillir en tous lieux quelque avantage.

« La Grèce est grande, ô Cébès, dit-il, et elle renferme des hommes doués de mille qualités : les peuples barbares sont nombreux aussi. »

Platon pense donc que les barbares aussi possèdent quelques philosophes. Épicure, au contraire, croit que les Grecs seuls peuvent se livrer à la philosophie. Mais Platon, dans le Banquet, louant les barbares pour avoir excellé dans la philosophie, leur rend justice aussi bien qu’aux Grecs; il montre les honneurs qu’ils ont reçus de leurs dignes successeurs. Il est certain que les barbares ont environné des plus grands hommages leurs législateurs et leurs maîtres, car ils les ont appelés dieux. Ils pensent, s’il faut en croire Platon, que les âmes vertueuses, après avoir abandonné la région qui est au-dessus des cieux, ont bien voulu descendre sur cette terre, dans ce tartare, et y revêtir un corps, et prendre leur part de tous les maux attachés à la condition mortelle, et que, chargées de veiller sur le sort des hommes, ce sont elles qui ont fondé les lois, et ont enseigné la philosophie, le plus grand des biens que les hommes aient reçu ou recevront jamais. C’est aussi, je crois, pour avoir compris la grandeur des bienfaits qu’ils tenaient des sages, que les Brachmanes, les Odrysiens et les Gètes leur rendirent les honneurs divins; c’est par le même motif que la nation égyptienne les mit au rang des dieux ; comme aussi les Chaldéens et les Arabes, surnommés heureux, et tous les peuples qui habitèrent la Palestine, et une grande partie des Perses, et des milliers d’autres nations. Platon ne fait pas mystère de l’estime qu’il porte aux barbares. Il se souvenait que lui et Pythagore tenaient des barbares une suite de vérités les plus belles et les plus élevées de la philosophie. C’est pour cela qu’il nomme ces peuples, nations de philosophes barbares. Il fait voir dans son Phèdre qu’il connaît le roi égyptien, et il nous le montre plus sage que Toth, qu’il sait être une sorte de Mercure. De plus, il paraît, d’après ce qu’il dit dans son Charmide, avoir connu quelques Thraces qui passent pour croire l’âme immortelle. On rapporte que Pythagore eut pour maître Sonchis, le premier des sages égyptiens ; Platon, Sechnuphis d’Héliopolis ; et Eudoxe de Cnide, Chonuphis, également égyptien. Dans le dialogue sur l’âme, Platon parait encore reconnaître le don de la prophétie ; car il introduit un prophète qui proclame les arrêts de Lachésis, et qui prédit l’avenir aux âmes désignées par le sort. Pour venir sur la terre dans le Timée, il nous montre le sage Solon recevant des leçons d’un barbare. Telles sont les paroles qu’on lui adresse :

« Ô Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours enfants. Il n’y a pas un vieillard parmi vous, car vous n’avez aucune doctrine que le temps ait rendue vénérable. »

En effet, Démocrite a composé des traités sur la morale babylonienne, et l’on dit qu’il a joint à ses écrits l’interprétation des hiéroglyphes gravés sur la colonne d’Acicarus. On peut s’assurer au fait par les ouvrages mêmes de ce philosophe : or, voilà ce qu’écrit Démocrite parlant de lui-même, et se glorifiant de son érudition :

« Parmi les hommes de mon temps, c’est moi qui, pénétrant jusqu’aux peuples les plus reculés pour en étudier les traditions, ai parcouru le plus de contrées, moi qui ai vu le plus de régions aériennes ou terrestres, moi qui ai entendu le plus d’hommes érudits ; et pas un ne m’était comparable pour disposer des digues et résoudre les problèmes ; pas un, même parmi les Égyptiens, nommés Arpédonaptes. J’ai vécu comme hôte pendant quatre-vingts ans avec tous ces différents sages. »

En effet, il parcourut la Babylonie, la Perse et l’Égypte, et se fit le disciple des mages et des prêtres. Pythagore s’inspira de la philosophie de Zoroastre, mage de la Perse ; ceux qui partagent l’hérésie de Prodicus se glorifient de posséder des livres apocryphes de ce mage. Alexandre, dans son ouvrage sur les symboles pythagoriciens, rapporte que Pythagore fut le disciple de l’assyrien Nazaratus (quelques-uns pensent que cet assyrien est Ézéchiel, nous prouverons plus tard qu’ils se trompent ) ; Alexandre veut encore que Pythagore ait en outre entendu les Galates et les Brachmanes. Cléarque le péripatéticien nous dit qu’il connaissait un certain Juif qui avait eu des relations et des entretiens avec Aristote. Héraclite prétend que les paroles de la Sybille n’émanaient pas d’une intelligence humaine, mais bien plutôt de l’inspiration divine. Aussi dit-on que dans la salle des délibérations, à Delphes, on montrait une pierre qui, selon la tradition, avait servi de siège à la première Sybille, laquelle était venue de l’Hélicon, après avoir été élevée par les Muses. Quelques-uns la disent venue de Malée, et fille de Lamie de Sidon. Dans un poème, Sérapion dit que la Sybille n’a pas cessé de prédire, même après sa mort, et que ce qui s’est alors exhalé d’elle dans les airs constitue la faculté divinatrice des augures et des présages ; et que son corps, après s’être changé en terre, ayant fait, comme de raison, pousser de l’herbe, les entrailles de tous les bestiaux qui la broutaient à l’endroit même où elle croissait, donnaient aux hommes une connaissance parfaite de l’avenir. Il croit enfin que le visage que nous présente la lune est l’âme de cette Sybille. Voilà ce que nous apprennent d’elle les traditions anciennes. Numa, roi des Romains, était pythagoricien ; c’est d’après ce qu’il apprit dans les livres de Moïse, qu’il défendit aux Romains de représenter Dieu sous l’image d’un homme ou de tout autre être vivant. Aussi, dans les cent soixante-dix premières années, on ne voit dans leurs temples aucune statue ni peinture. Numa leur montrait ainsi, d’une manière allégorique, qu’on ne peut atteindre au souverain bien que par l’intelligence. Ainsi donc la philosophie, cette science si utile, fleurit autrefois chez les barbares, et brilla au milieu des nations. Plus tard, elle pénétra aussi chez les Grecs. Ceux qui la professèrent furent en Égypte, les prophètes ; en Assyrie, les Chaldéens ; en Gaule, les Druides ; en Bactriane, les Samanœens ; parmi les Celtes, les philosophes ; en Perse, les mages (ces derniers annoncèrent aussi la naissance du Sauveur, avant qu’elle fut connue, et vinrent en Judée, conduits par une étoile) ; dans les Indes, les Gymnosophistes, et d’autres philosophes barbares. Ils sont de deux sortes : les uns se nomment Sarmanes, les autres Brachmanes. Parmi les Sarmanes, ceux que l’on nomme Allobiens, n’habitent pas les villes, n’ont pas de maisons, se revêtent d’écorce d’arbres, se nourrissent de fruits, et boivent de l’eau qu’ils puisent dans leurs mains ; ils ne connaissent ni le mariage, ni les enfants, de même que les hérétiques de nos jours, auxquels on donne le nom de Continents. Parmi les Indiens, il en est qui suivent les préceptes d’un certain Butta, que sa grande vertu leur fait honorer comme un Dieu. Anacharsis aussi était scythe, et des historiens l’ont placé au-dessus d’un grand nombre de philosophes grecs. Hellanicus rapporte que les Hyperboréens habitent au delà des monts Ryphées, qu’ils sont élevés dans la justice, qu’ils se nourrissent, non de chair, mais de fruits. Ils conduisent les sexagénaires hors des portes de la ville, et les retranchent du milieu d’eux. Chez les Germains les femmes sont des êtres sacrés; elles interrogent l’agitation des fleuves, les sinuosités et le bruit des flots, et, d’après ce qu’elles ont vu ou entendu, elles devinent et prédisent l’avenir. Ce sont elles qui empêchèrent d’engager le combat contre César, avant la nouvelle lune. La nation juive est beaucoup plus ancienne que tous ces peuples, et le pythagoricien Philon prouve, par de nombreux exemples, que leur philosophie écrite est antérieure à la philosophie grecque ; Aristobule le prouve également, et bien d’autres encore ; mais je ne veux pas m’arrêter à les désigner tous par leur nom. L’écrivain Mégasthènes, contemporain de Séleucus Nicator, s’exprime en ces termes, dans le troisième livre de son ouvrage sur les Indiens :

« Toutes les choses qui ont été dites par les anciens sur la nature, l’ont été aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, savoir : en partie dans l’Inde, par les Brachmanes ; en partie en Syrie, par ceux qu’on appelle Juifs. »

Dans un récit plein de fables, des historiens rapportent que les Dactyles Idéens ont été primitivement des sages. On attribue à ces anciens Dactyles l’invention des lettres dites éphésiennes et du rythme musical. C’est de là que les dactyles de la musique tirent leur nom. Or, les Dactyles Idéens étaient Phrygiens et barbares. Hérodote rapporte que le célèbre Hercule était devin, qu’il s’occupait à contempler la nature, et qu’il reçut d’Atlas, phrygien et barbare, l’idée des colonnes du monde. Cette fable signifie qu’il fut instruit par Atlas, dans la science des choses célestes. Hermippe de Berytium appelle sage le centaure Chiron. C’est de Chiron que l’auteur de la Titanomachie dit :

« Il est le premier qui ait conduit les mortels à la justice, après leur avoir enseigné les formules des serments, les cérémonies des sacrifices propitiatoires, et la science des figures célestes. »

Il fut l’instituteur d’Achille, qui combattit au siège de Troie. Hippo, fille du Centaure, ayant épousé Eole, le forma à la contemplation de la nature, science qu’elle tenait de son père. Euripide rend aussi témoignage à Hippo :

« C’est elle la première, dit-il, qui prédit la volonté des dieux, soit d’elle-même et par une faculté divinatrice, soit en interrogeant le lever des astres. »

Ulysse, après la prise de Troie, reçut l’hospitalité de ce Éole. Remarquez bien les dates, pour comparer le temps de Moïse, avec l’époque de la plus ancienne philosophie.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant