François Coillard T.1 Enfance et jeunesse

I
première enfance
Asnières 1834-1846

Souvenirs huguenots à Asnières-lès-Bourges. — La famille Coillard. — La mère Bonté. — Les colporteurs. — De l’influence du chant. — La veillée. — A Beauregard. — Retour à Asnières. — Ami Bost. — Marie Bost. — Première exécution du Gloria et du Magnificat. — Un arbre de Noël. — Au marché de Bourges. — A douze ans.

Je suis un enfant du Berryd. Je suis né au cœur même de la France, dans un grand village qui n’a jamais été érigé en commune distincte, mais qui fait partie de la banlieue de la ville de Bourges. C’est Asnières. Paysan, fils de paysan, je possède pourtant un de ces titres de noblesse dont je me suis toujours senti fier : je suis issu de la vieille roche huguenote. C’est à Bourges que Calvin a professé le droit. C’est là que son influence s’est d’abord fait sentir, et qu’elle a donné naissance à la petite église où j’ai droit de cité. On montre encore, sur le Moulon, petite rivière qui serpente à travers les ombrages des ormes et des saules, un vieux pont que franchissait souvent le futur réformateur dans ses promenades à la campagne, ou en allant visiter et instruire les humbles villageois d’Asnières. Pour cette raison sans doute, on lui a donné, parmi la population catholique et bigote, le nom de « Pont-du-Diable » et on l’a entouré de légendes à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais, parmi nous, enfants de la Réforme, c’est plus qu’une relique, c’est un témoin d’un glorieux passé, que l’on ne considère et ne franchit pas sans sentir le cœur palpiter et sans chercher inconsciemment un rayon de l’auréole dont notre affection l’entoure. C’est le pont de Calvin !

d – L’unique document sur l’enfance de François Coillard étant son autobiographie, c’est elle qui remplit presque en entier les trois premiers chapitres. (Ed. F.)



Pont de Calvin à Asnières

C’est donc à Asnières que, sous les soins du docte professeur, s’est formé un des premiers noyaux protestants, ainsi qu’à Sancerre, à sept lieues de là, petite ville devenue célèbre dans l’histoire du protestantisme. Les liens qui, de tout temps, ont uni les deux églises, ont été des plus intimes ; de fait, ces liens étaient des liens de famille. Les protestants de Sancerre et d’Asnières s’entre-mariaient, si bien que la parenté qui embrassait les protestants d’Asnières s’étendait à ceux de Sancerre, et, sans plus se connaître, on était encore « cousin ». Dans mon enfance, c’eût été un manque de respect entre protestants que de ne pas s’appeler cousins.

C’était à Sancerre que résidaient les pasteurs. Ils faisaient à Asnières des visites périodiques qui s’annonçaient à l’oreille et de proche en proche, comme cela se pratiquait dans les Cévennes pour les pasteurs du Désert. Alors, au jour, plutôt à la nuit fixée, dans quelque taillis retiré du bois de Contremoret, on se réunissait sans bruit pour le prêche, pour l’administration des sacrements et la célébration des mariages. Plus tard, on eut plus de liberté ; ma mère m’a montré un petit bois, puis une chambre haute et me disait : « Quand j’étais jeune c’était là notre temple. » Elle me racontait aussi une tradition qui s’était encore conservée parmi les protestants d’alors. Quand je lui demandais comment nos aïeux avaient échappé aux massacres de la Saint-Barthélemy : « Des officiers de la maréchaussée, disait-elle, étaient un jour venus dans la ville et on avait observé qu’ils avaient marqué à la craie toutes les maisons protestantes. Pour des gens toujours traqués, mais toujours en éveil, cela ne disait rien de bon. Aussi, dès qu’il fit assez sombre, quelques-uns de ces braves villageois, qu’on prend aisément pour des simples d’esprit, s’avisèrent de marquer de la même manière toutes les maisons catholiques des environs. Lorsque le tocsin sonna, quelle ne fut pas la stupéfaction des catholiques de trouver que leurs précautions n’avaient pas abouti et que tous étaient exposés au même danger de la part d’une soldatesque et d’une populace qui avaient reçu le mot d’ordre du massacre ? Du reste, bon nombre de familles étaient partie catholiques et partie protestantes ; en pareilles circonstances, les sentiments naturels se réveillèrent et protestèrent intérieurement contre les horreurs des persécutions dont mes pères, eux aussi, ont été honorés. Un grand feu de joie fut immédiatement allumé à mi-chemin de la villee. La soldatesque se dit : « Bravo ! La besogne est achevée ! » et elle rentra chez elle. Ainsi, dit la tradition, passa la Saint-Barthélemy à Asnières. »

e – Ce feu fut allumé, suivant la tradition, sur la route de Bourges à Asnières, au nord du pont sur le Moulon, à un carrefour où s’élève aujourd’hui une croix. (Ed. F.)

Ce n’est pas à dire pourtant qu’il n’y ait pas eu de martyrs. La tradition, que personne n’a sérieusement songé à recueillir et à conserver, mais qui vivait encore toute palpitante dans le cœur de ma bonne mère, parlait, comme ailleurs, de nobles confesseurs brûlés à petit feu, torturés ; leurs noms, ceux des familles existantes alors, n’ont pas franchi les limites de leur petit monde et sont inconnus à l’histoire ; mais, soyez-en sûrs, ils sont écrits au livre d’or du ciel — le Livre de vie — et ont leur place parmi cette multitude que personne ne peut compter, de toutes langues, de toutes nations, qui formeront au ciel la garde d’honneur du Roi des rois. (Apocaypse 7.9 et suiv.)

Le Berry est une des provinces de France les plus asservies au joug de Rome. Bourges même regorge de petits et grands séminaires, couvents et autres institutions de ce genre. C’est une des citadelles de la papauté. En maints endroits, un protestant était un être inconnu et représenté par les prêtres sous des couleurs telles que les pauvres campagnards le croyaient sérieusement un phénomène vivant, avec un œil au milieu du front, des cornes, un démon incarné. Dans ce milieu-là, nos pères maintenaient pure la foi de leurs enfants. Pour eux, pour nous, le pape c’était l’antéchrist et nous ne concevions pas de plus grand malheur que celui de devenir un apostat et de passer au catholicisme. Je n’en ai connu qu’un seul cas et, bien que le sujet n’occupât pas une bien haute place dans l’estime des honnêtes gens, il produisit une grande commotion. Je me souviens de l’étrange impression que j’éprouvai en me trouvant pour la première fois dans une église catholique où se disait la messe. Il me semblait que le parquet brûlait sous mes pieds et le rouge me montait au front. Le village lui-même était partagé en deux quartiers bien tranchés : le quartier catholique et le quartier protestant. Mais, tout de même, nos rapports de bon voisinage ne laissaient rien à désirer. Souvent telle voisine, qui avait fait dire une messe, apportait à ma mère un morceau de pain bénit qu’elle recevait par courtoisie. Mais, en le mangeant, je me demandais si c’était bien, et je cherchais à découvrir quel singulier goût la bénédiction du prêtre et l’eau bénite pouvaient lui avoir donné.

Mes parents étaient des propriétaires fort à leur aise, des vignerons comme tous nos villageois, et une des principales familles de l’Église ; elle déployait un grand zèle pour les intérêts de la petite communauté protestante. Vers 1836, un ingénieur en chef, de fortune et surtout d’une grande piété et d’un grand cœur, M. Dutens, se trouvait, avec sa famille, résidant à Bourges. Il s’intéressa à ces épaves de l’œuvre locale de Calvin ; une place de pasteur fut créée et, par son infatigable activité, son inépuisable libéralité, un pasteur y fut élu à poste fixe, un temple fut construit à Bourges, un presbytère et un vaste bâtiment d’école furent élevés à Asnièresf. J’étais très jeune, c’est un de ces souvenirs qui se perdent pour moi dans la brume de l’horizon lointain, mais je vois encore les voitures charriant les pierres pour l’érection d’un bâtiment que longtemps je crus monumental. Il y avait de l’entrain et de la vie.

f – Le temple d’Asnières est plus ancien, il fut inauguré en 1816. (Ed. F.)

Un autre souvenir contemporain de celui-là, c’est une foule de gens qui, pleurant et sanglotant, entouraient un cercueil dans notre maison. Ce cercueil était celui de mon père. C’était le jour du nouvel-an 1837. J’étais né le 17 juillet 1834. A deux ans et demi j’étais orphelin !

J’étais le plus jeune d’une famille de huit enfants. Deux de mes frères et une de mes sœurs étaient mariés et avaient une famille. Je suivais la plus jeune de mes sœurs, Françoise, à neuf ans de distance. C’est la seule que j’aie jamais tutoyée. Aussi, dans le langage de ces bonnes gens du Berry, m’appelait-on « le trop tard venu ! » Trop tard venu ! hélas ! ce n’était pas sans raison qu’on le disait. Mon père, d’une grande respectabilité dans notre petit cercle protestant, était, au dehors, ce qu’on appelle dans le monde, un bon vivant, c’est-à-dire un homme de cœur et de sentiments généreux qui se fait de nombreux amis à son détriment. Sa mort fut une calamité pour ma mère. Elle découvrit, seulement alors, qu’il s’était porté caution pour des sommes considérables, et elle eut bientôt après elle toute une meute de créanciers qu’il fallait satisfaire à tout prix. C’étaient de sombres jours que ceux-là ; elle versa des larmes bien amères. C’était une nouvelle phase de sa vie, le commencement de dures expériences. Elle avait alors cinquante ans.

Je compris plus tard qu’elle aurait pu légalement se soustraire à certaines obligations et sauver de cette catastrophe au moins ce qui était sa propriété personnelle. Elle ne le fit pas. C’est sa propriété personnelle qui y passa d’abord, pour sauver les intérêts de ses enfants. Champs, vignes, prés furent vendus, pièce après pièce ; puis vint le tour de la maison, avec ses quelques dépendances, alors une des meilleures maisons du village. Quand tout fut liquidé, nous occupions une toute petite chaumière où ma mère avait entassé, ou plutôt arrangé avec goût, les débris de son mobilier : ses lits à quenouilles ou à baldaquin, avec d’épais rideaux de couleurs, et si élevés qu’il fallait se servir d’une chaise pour y monter, son armoire, son bahut, son pétrin, toutes pièces qui avaient leur histoire respective. La chaumière, où étaient réunies ces reliques d’une prospérité passée, avait un immense foyer, une toute petite fenêtre, une petite écurie pour une vache et une chèvre, un grenier, un poulailler, un cellier et une grange en commun avec les voisins : voilà le palais où j’ai grandi. Après la débâcle, il restait encore à ma mère des pièces de terre, des vignes et une prairie. Mais ces terres et ces vignes, il fallait les faire cultiver ; pour cela il fallait de l’argent ; les années étaient souvent mauvaises. C’était, d’année en année, une lutte constante et désespérée. Mais ma mère comprit ses nouvelles circonstances et, se ceignant de courage et de force, elle fit face sans murmurer. De riche, car tout est relatif, elle était devenue pauvre ; son état était voisin de la misère. N’importe : « Pas de honte à gagner sa vie » disait-elle, et, malgré de dures humiliations, elle la gagnait pour elle et pour son petit « trop tard venu ». Elle allait travailler à la journée : ici laver la lessive, là travailler dans les vignes, et, sous par sous, elle ramassait ainsi, à la sueur de son front, de quoi payer ses impôts et faire cultiver ce qui lui restait de bien foncier que mes frères, eux-mêmes dans la gêne, ne pouvaient pas cultiver pour elle. Ah ! ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas eu parfois des orages dans son cœur et des nuages sur son front. Je l’ai vue souvent, le soir, fondre en larmes au coin de cette grande cheminée où fumait une mèche de résine, la chandelle des pauvres, qui ajoutait sa lueur enfumée à notre désolation. Mais, le matin, les larmes étaient essuyées, et, rassérénée, elle partait pour son travail.

Tant de malheurs touchèrent deux familles riches qui venaient occasionnellement à Asnières, à l’époque des grandes fêtes chrétiennes. L’une, une famille anglaise (Kirby), résidant en Sologne, prit un de mes frères à son service, et l’autre (Pillivuyt), plus près de nous, se chargea, au même titre, de mes deux sœurs non mariées. Et je restai seul avec ma bien-aimée mère. Qui dira la lutte pour l’existence de cette veuve réduite ainsi à la misère, lutte de chaque jour, lutte, sans répit comme sans espoir de soulagement, pour le pain quotidien !

Les sympathies ne lui manquèrent pas. Ma mère, dans une position aisée, avait su gagner l’estime générale de la communauté ; elle ne la perdit pas en devenant pauvre. Au contraire, ses malheurs émurent tout le monde, et son courage héroïque, si l’on me permet de me servir de ce mot dont on a tant abusé, lui assurèrent une considération, un respect dont elle jouit jusqu’à la fin de ses jours.

Il est de coutume, dans nos villages, de donner des sobriquets qui s’attachent à un nom comme l’estampille de l’opinion publique. Jamais, que je me souvienne, si ce n’est peut-être par des étrangers, je n’ai entendu appeler ma mère par le nom de mon père ; pour tous elle était la « mère Bonté ». Elle devait être singulièrement bonne, même dans la pauvreté, dans un milieu où chacun est si connu, la femme à qui, d’un commun accord et de son vivant, on avait décerné ce beau titre et rendu cet hommage comme personnifiant l’idéal que ces bonnes gens se faisaient de la bonté. A plusieurs lieues à la ronde, en ville comme à la campagne, ma mère était la « mère Bonté ». Je me sens fier de cette appréciation, due à un public très compétent, de la plus excellente des femmes et de la meilleure des mères. Elle méritait le titre que l’opinion publique lui avait décerné ; elle l’a porté avec dignité, pendant ses jours de prospérité, pendant les longues années de son très dur veuvage et jusqu’à la fin de sa vie, comme une couronne que les détresses et les angoisses de la pauvreté n’ont jamais flétrie. Comment ne sentirais-je pas le privilège d’être le fils d’une mère si bonne, la « mère Bonté » ! Et quand j’aurai conté mon histoire, je laisserai mes lecteurs juger par eux-mêmes si cette femme à qui, après Dieu, je dois tout, même ma vocation, n’était pas digne du plus beau des titres qu’on puisse décerner à une femme, d’un titre qu’envieraient les plus grands philanthropes du monde. Je suis sûr que, loin de le lui contester, mes lecteurs seront unanimes à reconnaître en ma mère la « mère Bonté ».

Notre intérieur, tout humble qu’il était, devint bientôt un petit centre. L’excellent pasteur Duvivier, qui avait connu ma mère en de meilleurs temps, la visitait fréquemment et lui prodiguait les consolations de l’Évangile. C’est chez nous aussi que les colporteurs avaient leur pied-à-terre. Leur arrivée était toujours un événement. On se doute peu de l’influence que ces humbles évangélistes exercent sur le peuple, dans des localités comme la nôtre : chaque soir, notre chambre se remplissait de gens qui prenaient intérêt aux choses de Dieu et la soirée se passait en chants et en conversations sérieuses. Ces pionniers missionnaires furent les premiers à introduire le chant des cantiques, car, jusqu’alors, on ne connaissait que les Psaumes de David et les Paraphrases. Mais les Chants de Sion de César Malan avaient paru ; ils faisaient leur chemin, ils pénétraient partout, portant avec eux leur semence de vie, et leurs accents si pleins de fraîcheur, d’espérance et de joie.

C’est ainsi que, sur les genoux d’un de ces hommes de Dieu, ou assis à ses pieds, pendant qu’il tirait de son accordéon des sons qui me paraissaient sublimes, j’apprenais à fredonner :

Non ce n’est pas mourir que d’aller vers mon Dieu !

et

C’est toi Jésus que recherche mon âme !

Sans doute, je ne saisissais pas la portée de ces sublimes paroles, mais c’était une semence jetée dans le terrain vierge de mon âme. Que de souvenirs doux, et pour moi sacrés, se rattachent à ces cantiques !

On a remarqué que chaque réveil a ses cantiques. Les vieux, tout vénérables qu’ils sont, ne suffisent plus ; il faut une expression nouvelle pour rendre des expériences nouvelles pour nous, lors même que d’autres les aient, avant nous, déjà senties et exprimées. C’est à ce besoin que les Chants de Sion, les Chants chrétiens, les Chants du Réveil, pour ne parler que des plus connus en France, et les Chants et Solos de Sankey dans le monde entier, doivent leur popularité. Et plus j’avance dans la vie, après trente-cinq ans de ministère, plus je suis frappé de l’importance du chant comme moyen d’évangélisation. Pour moi, le programme de l’éducation chrétienne en pays païens et en pays civilisés, dans une certaine mesure, est bien simple : mettez à la base l’enseignement biblique, cela va sans dire, puis en première ligne la lecture, puis l’écriture, puis le chant, et le reste viendra petit à petit et de soi. Mais le chant, voilà un puissant moyen de modeler les jeunes âmes. Ce sont des canaux qui portent au loin les vérités de l’Évangile. Voyez donc cet arbre du Zambèze chargé d’un fruit qui ressemble à une petite poire. Il n’est pas comestible, ce fruit, mais étudiez-le : il renferme une leçon. Parvenu à sa maturité, vous l’entendez, par une de nos belles nuits d’hiver, éclater avec une détonation qui rappelle celle d’un coup de fouet. A l’intérieur, dans ses quatre cellules charnues, se trouvent autant de graines munies de longues ailes. Le vent les emporte, qui sait où ? Dans quelque forêt lointaine, un cotylédon sort de terre, grandit, d’arbuste devient arbre. D’où vient-il ? Celui-là seul le sait qui a donné des ailes à la graine, et fait souffler le vent pour l’emporter à destination. Tel est le chant, tels sont les cantiques que vous enseignez à l’enfance qui vous est confiée. Oh ! chantez donc avec les enfants, chantez avec joie, chantez avec foi, semez ainsi au vent, et, un jour, là où vous vous y attendrez le moins, vous trouverez que la semence a germé à la gloire de Dieu et pour le salut d’une âme !

Vous étonnez-vous maintenant qu’à la distance où je suis, je me reporte vers la chaumière de ma mère comme vers un Béthel ? Ce mystérieux instrument dont s’accompagne l’homme de Dieu, ces mélodies si douces et si belles, ce sont de ces souvenirs sacrés qui touchaient mon cœur et mon intelligence d’enfant et me faisaient croire que c’était là la porte du ciel.

Je me disais et je disais souvent à ma mère : « Quand je serai grand, moi aussi, j’aurai un accordéon, et je vous chanterai des cantiques. » C’était une grande ambition. Et je n’oublierai jamais le jour où je venais de loin, pour passer mes vacances à la maison maternelle. Je marchais d’un pas allègre, courant même et tout essoufflé, portant à la main une précieuse petite boîte. Et le soir, quand nous eûmes longtemps causé, ma mère me dit : « Et qu’as-tu dans cette boite-là ? » « Oh ! lui dis-je, vous allez voir. » Et l’ouvrant, je sortis mon instrument, je me mis à jouer et à chanter quelques-unes de nos vieilles mélodies. L’émotion et la joie de ma mère furent ma plus grande récompense, la seule que je désirasse.

Les visites fréquentes de ces braves colporteurs, secondant le zèle et l’activité de notre digne pasteur M. Duvivier, avec d’autres éléments d’une grande importance locale, fomentèrent un réveil général. Un jeune homme, M. Peaudecerf, converti par le moyen de ces colporteurs, devint colporteur lui-même, et, pendant de longues années, il fut un des meilleurs ouvriers de la Société biblique. A Asnières, son nom était, à tous les foyers, entouré d’un grand respect et d’une grande affection.

Ces simples apôtres avaient aussi créé le goût, la faim et la soif des choses de Dieu et un intérêt tout nouveau pour les progrès du royaume de Dieu dans le monde. C’est ainsi que ma mère recevait régulièrement la Feuille religieuse du Canton de Vaud et le Journal de l’Unité des Frères. Et ces doyens de tous nos journaux religieux étaient lus avec avidité et circulaient parmi la communauté réveillée. C’étaient de nouveaux horizons, pour ces simples gens, et un nouvel aliment.

C’est dans cette atmosphère de labeur et de lutte, adoucie par les puissantes consolations de l’Évangile et illuminée par les premières lueurs de l’aube d’un réveil et d’une ère nouvelle, que s’est écoulée ma tendre enfance. L’on venait de créer une salle d’asile — cela aussi une bien grande nouveauté — et c’est là que se passaient mes journées. Le soir, rentrée de son travail, ma mère me faisait répéter ce que je savais, et je lui chantais nos simples chants et nos cantiques, pendant qu’elle tricotait, raccommodait, tillait le chanvre à la lumière désolante d’une chandelle de résine. Je suppose que cet article a dès longtemps disparu du commerce, mais ce serait dommage qu’il restât complètement inconnu à la génération actuelle : c’était, tout bonnement, une grossière mèche de coton enduite de résine. Pas besoin n’était de chandelier : on fichait une cheville de bois dans le mur, on y faisait dégoutter, sur le bout, un peu de résine brûlante, on y fixait le bâton résineux, c’était tout. Et là il brûlait rapidement, répandant sa lumière jaune, sa fumée noire et son odeur dans toute la chambre. C’était une pétrelle dans notre langage villageois. Ça se vendait en paquets de douze, à dix centimes le paquet. Ce n’était pas cher, ça l’était assez.

Deux familles, la famille Pillivuyt et la famille Théremin, dont nous ne faisions qu’une seule, nous autres, étaient venues se fixer à Foëcy, un gros bourg près de Mehun-sur-Yèvre, et prendre la direction d’une importante fabrique de porcelaine. Mme Louis Pillivuyt était une personne pieuse, et, je crois, son mari aussi. Privés de la prédication de l’Évangile dans le milieu tout catholique où ils vivaient, ils venaient assez souvent à Asnières passer quelques jours à l’occasion des grandes fêtes chrétiennes. Mme Pillivuyt était très bonne pour ma mère et la visitait souvent. Elle avait pris à son service une de mes sœurs, Marie-Jeanne, pour laquelle elle avait conçu une affection toute maternelle. Nous partîmes un jour à pied, ma mère et moi, pour aller la visiter. C’était à cinq lieues, partie par une belle route, partie le long du canal du Berry bordé de peupliers. Je n’étais pas fort, j’étais un enfant débile ; la petite vérole, que j’avais eue au berceau, avait laissé des traces dans ma constitution, et souvent j’ai entendu des personnes, me caressant, dire d’un ton de pitié : « Pauvre petit ! »… Le trajet nous prit deux jours. Que de choses nouvelles pour moi dans cette première sortie dans le vaste monde, en dehors de la coquille maternelle !

Le château de Foëcy, tout à côté de la grande fabrique, existait encore avec son beau parc, avec ses talus, ses fossés et ses tourelles. A un kilomètre de là, se trouvait la ferme du château, une grande et belle ferme dont tous les bâtiments et dépendances formaient une vaste cour, un quadrangle, où l’on entrait par une porte cochère, et, pour les piétons, par une petite porte ordinaire. C’était la ferme de Beauregard. Mme Pillivuyt y conduisit ma mère. Au retour ma mère me dit : « Mon enfant, c’est là que nous allons venir vivre ! » En effet, ma mère afferma tout son bien, loua notre chaumière, et nous quittâmes Asnières pour nous établir à Beauregard. Ma mère y dirigeait le grand ménage, et moi je fus, tout petit et débile que j’étais, promu à la garde d’un troupeau de dindes, car, moi aussi, je devais gagner mon pain.

Plus d’école pour moi ! Et l’école avait été la succursale de la maison maternelle ; jamais je ne m’y étais ennuyé. Un enfant a une puissance extraordinaire de s’adapter à toutes les circonstances. Je me fis aussi aux miennes. Je lisais dans les champs, car je savais déjà lire, j’avais six ou sept ans (1841 environ) ; je lisais et relisais le seul livre que je possédasse, un Évangile. La pieuse Mme Pillivuyt réunissait tous les dimanches, dans la salle à manger du château, une dizaine de personnes, les unes protestantes, les autres catholiques, auxquelles elle lisait un sermon. A une autre heure, elle rassemblait les enfants, nous étions cinq ou six, elle nous faisait une école du dimanche. C’est une œuvre à laquelle la chère dame avait mis son cœur, et tous nous répondions à ses efforts avec affection. Elle visitait les pauvres, s’intéressait aux employés. Tout le monde aimait et respectait ces deux familles, et Mme Pillivuyt surtout. Parmi ces foules d’ouvriers, c’était une mère. Elle prenait à moi personnellement le plus grand intérêt ; c’est elle qui me donna les premiers livres que j’ai possédés. C’est aussi à elle que ma mère communiquait toutes ses peines et ses soucis. Elle avait des deux. Ma mère était d’un naturel trop indépendant pour ne pas souffrir cruellement de la position subalterne qu’elle occupait. Elle s’y fût soumise malgré tout. Mais son grand sujet de préoccupations c’était cet enfant qui grandissait là, dans un milieu où l’idée de Dieu semblait complètement absente. Que deviendrait cet enfant, sans instruction et sans aucun moyen de l’acquérir ? Elle prit une grande résolution : elle renonça à sa position et retourna à Asnières (1843). Nous n’en avions pas été plus de deux ans absents ; cependant, bien des changements avaient déjà eu lieu. Le bon pasteur Duvivier s’était marié et puis avait quitté Asnières pour aller à Saumur. Sa place était occupée par une famille qui a laissé des marques profondes dans l’histoire des églises de France. Cette famille c’était la famille Bostg. Pour moi c’était un monde tout nouveau.

g – Ami Bost (Mémoires pour servir à l’histoire du réveil religieux, Paris, 1854 et 1855, 3 vol. in-8, t. II) et sa famille arrivèrent à Asnières le 28 avril 1843. (Ed. F.)

Ma mère reprit sa chaumière, ses terres et ses vignes, c’est-à-dire ce gros fardeau que tout le monde disait disproportionné aux forces de la mère Bonté, et moi j’allai à l’école. Le maître n’avait pas changé. C’était un homme qui savait inspirer à ses élèves le respect et l’affection parce que lui-même les aimait et prenait sa tâche au sérieux. C’était un M. Viéville, homme modeste, parlant peu, entretenant des rapports très intimes avec les hommes qui formaient la partie vivante de l’Église. Sa femme, plus vive, très active, d’un bon cœur, trouvait moyen de faire des visites et du bien autour d’elle.

J’étais dans mon élément. J’aimais l’école, j’y restais tout le jour, même en dehors des heures ; je ne rentrais que le soir, pour être là quand ma mère reviendrait de son travail. Quelquefois, avant de partir, elle me disait : « Mon petit enfant, quand tu sortiras de l’école, tu mettras cette potée de haricots sur le feu, c’est notre souper. » Et je n’y manquais jamais. De ma nature je n’étais pas joueur. Les jeux de mes camarades ne m’attiraient pas et je ne m’y mêlais pas, excepté quand j’y étais contraint ou entraîné par eux. Alors je faisais ma partie de barres, ou de toupie, ou de saute-mouton, et puis c’était fini. Je préférais prendre un livre et lire.

Ces dispositions et les circonstances de ma bonne mère ne pouvaient pas manquer d’attirer l’attention de notre digne maître d’école, qui me prodiguait ses soins, et surtout celle de M. Bost et de sa famille. Deux de ses fils, encore trop jeunes pour le lycée, fréquentaient l’école du village : l’un, un peu plus âgé, Théodore, l’autre, un peu plus jeune que moi, Élisée. Je me liai d’amitié avec eux, j’eus ainsi entrée dans cette famille où chacun me témoignait de l’affection. Là aussi j’étais le petit Coillard ; dans le village, chez les protestants, j’étais le petit cousin et ma mère m’appelait toujours son petit enfant. Petit, je devais l’être, puisque tout le monde s’accordait à me donner cette épithète.

Un mot sur cette famille Bost qui m’ouvrait son foyer et me permettait souvent de m’y asseoir. M. Ami Bost père, cette figure austère et pourtant enjouée, qu’il suffisait de voir une fois pour ne jamais l’oublier, nous faisait peur. Il avait trouvé l’Église de nouveau assoupie sous le long ministère de M. Duvivier ; il sentit qu’il avait affaire à des natures molles ; il me fait l’effet, à distance, d’une puissante batterie appliquée à nos lourds vignerons. Il ne pouvait tolérer ni laisser-aller, ni irrégularité. Je l’ai vu s’arrêter au milieu d’un sermon, s’arrêter tout court, et tourner en ridicule tel ou tel dormeur en l’interpellant par son nom. L’individu ne dormait plus après cela. M. Bost s’était mis à ne prêcher que dix minutes pour que ces pauvres vignerons, appesantis par une semaine de lourds travaux dans les champs, pussent l’écouter sans céder au sommeil. Mais cela ne satisfaisait pas nos gens d’Asnières, habitués à de longs sermons, et ils quittaient l’église, branlant la tête et tout ébahis. Pour corriger ses ouailles de leur irrégularité, M. Bost adopta une méthode de son cru. On sonnait, à une demi-heure d’intervalle, trois coups de cloche. Le premier était le signal ; le second, la réunion des enfants de l’école. Au troisième, on fermait sans pitié les portes à clef, même au nez des retardataires, de ceux qui étaient dans la cour du temple et sur le point d’entrer ; le pasteur était déjà en chaire et le service commencé. Ce fut une révolution dans les habitudes de ces pauvres villageois. Ils avaient cru d’abord que ce n’était qu’une menace. Mais, quand ils virent la mesure mise à exécution, ils commencèrent à comprendre qu’il s’agissait d’une réforme sérieuse et nécessaire. La première fois que la porte fut ainsi fermée à clef, je suis sûr qu’il n’y avait pas vingt auditeurs dans le temple. Mais au dehors, dans la cour, les retardataires allèrent s’accumulant jusqu’à la fin du service. Ils se regardaient tout étonnés, tout pétrifiés ; car, parmi eux, se trouvaient des diacres, des anciens même, des gens très religieux. Ce coup de foudre produisit son effet. Les indifférents de tous les degrés commencèrent à se réveiller, même ceux qui mettaient rarement les pieds au temple. C’était le sujet de la conversation de tout le monde, catholiques et protestants. Et, le dimanche matin, vous entendiez des femmes, vaquant encore à leur ménage, crier à leur voisine : « Hé, dites donc, la cousine, est-ce que c’est déjà le deuxième coup de cloche ? » On ne demandait pas si c’était le troisième, car on savait que, dans ce cas, on arriverait trop tard. Les hommes, eux, dans leurs blouses de dimanche, dès le premier coup pressaient le pas et allaient former de petits groupes sous les arbres de la place, et il n’était pas difficile de deviner le sujet de leurs conversations animées. Au bout de quelques dimanches, au troisième coup, chacun était à sa place et le pasteur en robe montait en chaire au milieu d’un auditoire compact et recueilli.



Ami Bost (1790-1874)

Je n’ai pas ici à tracer la silhouette du « père Bost », c’est une personnalité de notre temps trop bien connue parmi nos églises. Il aurait voulu être notre Oberlin et notre Félix Neff. Il trouvait partout matière à réforme. Les habitations de nos paysans étaient quelque chose de pitoyable ; l’état des chemins surtout était déplorable : ce n’étaient que bourbiers partout. Et puis, chaque petit propriétaire qui possédait une vache et un cheval avait aussi, devant sa porte, un tas de précieux fumier qui ne contribuait pas précisément à améliorer les abords de sa demeure. Un affreux souvenir m’est resté du chemin qui conduisait au petit cimetière protestant de la Chaume. En temps de pluie, on y enfonçait jusqu’à mi-jambe. Souvent le pasteur en robe devait se détourner, sauter un fossé et longer les champs voisins ; tant pis pour la dignité de la robe ! Pour ceux qui portaient le cercueil, il n’était pas si facile de sortir d’embarras. Maintes fois je les ai vus s’arrêter avec leur précieux fardeau, délibérer, chercher des endroits moins fangeux et, en définitive, patauger résolument dans les mares et les bourbiers, s’enfonçant à mi-jambe dans la boue. Le cortège, lui, se dispersait à droite et à gauche, sautant les fossés, comme le pasteur, ou affrontant les cloaques à la suite de la bière. Le cortège se formait de nouveau sur un terrain plus élevé et plus sec, et le chant solennel du cantique qui ne semblait réservé que pour ces douloureuses occasions : « A celui qui nous a sauvés…), ramenait la solennité des pensées ; les larmes coulaient au milieu des sanglots étouffés de cette famille affligée, car l’Église entière ne formait qu’une seule famille et on recueillait silencieusement les dernières exhortations qu’inspirait à l’homme de Dieu cette fosse ouverte.

Le père Bost s’appliqua à remédier, autant que faire se pouvait, à ce déplorable état de choses. Je ne sais pas toutes les démarches qu’il fit ou ne fit pas auprès des autorités locales, ni jusqu’à quel point lui revient le crédit des améliorations postérieures. Mais, je l’ai vu nous rassembler ses fils et moi, et travailler avec nous à la route qui traverse le village, et jusque dans le quartier catholique. Peu après, la municipalité prit l’affaire en main, construisit une belle route et s’occupa des chemins vicinaux.

La population catholique ne savait que peu de gré à M. Bost de tous ses efforts pour le bien public. Il lui arrivait rarement de passer dans le quartier catholique sans qu’on le huât et qu’on lui jetât de la boue et des pierres. J’en sais quelque chose personnellement, tout jeune que j’étais encore. La haine que les catholiques avaient conçue pour cet homme de Dieu se comprend. M. Bost raconte dans ses Mémoires comment il avait été amené à s’occuper de controverse avec l’archevêque de Bourges. Ces controverses, il les faisait connaître par des feuilles qui étaient très répandues et lues avec avidité et avec des sentiments divers selon le camp auquel appartenait le lecteur. Les protestants, d’abord fiers de leur pasteur, trouvèrent bientôt que c’était un casseur de vitres et commencèrent à se plaindre de sa sévérité.

Mais, en revanche, on admirait sa belle famille ; on aimait sa modeste femme, et catholiques comme protestants « adoraient », qu’on me passe l’expression, sa fille unique, Mile Marie Bost. Toute jeune qu’elle était, elle avait gagné tous les cœurs, et les catholiques les plus bigots, qui croyaient faire une œuvre pie en insultant son père, se découvraient devant cette jeune fille et recevaient ses visites comme celles d’un ange. Pour elle, pas de barrières ; son ministère d’amour s’étendait à tous et n’exceptait personne. C’est surtout de la jeunesse de l’église qu’elle s’occupait, je veux dire des enfants des écoles et des jeunes filles. Elle avait sur eux une influence extraordinaire qui tenait de la fascination. On aurait fait tout pour elle. Elle avait des réunions bibliques et des réunions de chant qu’on suivait avec un intérêt qui tenait de l’enthousiasme. On se disait : « Tu sais ! Mademoiselle va enseigner un nouveau cantique ! … Tel jour nous allons faire une promenade ou un pique-nique avec elle ! » Et toutes ces jeunes filles d’accourir à l’heure fixée ou de s’endimancher pour le pique-nique. C’était une nouvelle vie pour l’église d’Asnières. On appelait Mlle Bost « Mademoiselle le pasteur ». On me pardonnera de m’étendre sur cette personnalité angélique. Je n’ai vu d’influence pareille nulle part. Car, notez, il n’y avait rien de morose, rien qui sentît la mélancolie, dans cette piété puissante. Au contraire, tout y était joie et pureté. Et aucune influence n’a plus contribué à me faire aimer les choses de Dieu et à préparer ma vocation missionnaire.

Missionnaire ! toute la famille l’était à des degrés divers ; mais elle, elle l’était au superlatif. C’est alors et par elle que j’ai entendu tout d’abord parler de missions et que je m’y suis intéressé. Elle nous captivait par ses récits ; ceux qui en avaient, donnaient de leurs sous. Je n’en avais pas, moi, et je ne pouvais pas en demander à ma mère qui n’en avait pas non plus. Aller aux réunions et ne rien donner, c’était une tristesse pour moi et une humiliation, l’une autant que l’autre, et il m’arrivait souvent d’en pleurer. Un jour, je remarquai que notre digne instituteur, un père pour moi, plantait des choux. Il avait ramassé dans une brouette, sur le chemin devant sa maison, de la bouse dont il fumait ses plates-bandes. Ce fut un trait de lumière. Si je prenais la brouette et ramassais moi-même la bouse, peut-être pourrais-je avoir un sou à donner, pour la collecte de Mademoiselle ? Le cher et digne homme me comprit, il me remit sa brouette ; je ramassais le fumier, et il me donnait des sous ! Ce bonheur de donner, brille, dans mon enfance et à travers tous les brouillards de mes lointains souvenirs, avec une pureté que j’aime encore à contempler et, laissez-moi le confesser, que j’envie. Si seulement les parents et les instructeurs de la jeunesse pouvaient réaliser l’indicible jouissance qu’ils procurent aux enfants et le bien durable qu’ils leur font, en sapant en eux le principe si vivace de l’égoïsme et en développant l’esprit du sacrifice volontaire et joyeux !

C’est dire que je suivais avec assiduité toutes ces réunions qui n’étaient que pour des jeunes filles. Quelques-uns de mes camarades se moquaient bien de moi, mais cela ne me touchait guère. Dans tout le cours de ma vie, j’ai remarqué que j’ai fait exception à quelque règle. Une indulgence générale m’a toujours entouré comme d’une atmosphère, et j’ai passé là où d’autres ont échoué.

La plus grande des attractions, c’étaient les réunions de chant de Mlle Bost. Toute la famille était musicienne, on le sait. J’ai vu maintes fois, le soir, le père Bost enlever son habit et s’asseoir au piano avec sa fille. Et je laisse à penser quels accents, quels accords rendait l’instrument sous de telles mains. J’étais émerveillé, et il n’y a là rien de surprenant. Bien des gens du monde cultivé eussent envié le petit coin que j’occupais dans l’humble salon de cette cure de campagne, pour jouir à satiété de ces ravissants concerts.

A cette époque, en France comme en Écosse, l’esprit huguenot comme l’esprit puritain ne s’édifiait que du chant des psaumes de David et des quelques paraphrases du psautier. On commençait, comme je l’ai dit, à chanter des cantiques, ceux de Malan et d’autres, mais seulement dans des réunions privées. Les chanter au culte public, c’eût été une innovation révolutionnaire. Cette innovation, M. Bost la tenta. L’avait-on pressentie ? je ne sais. Mais on en parlait d’avance. « Où allons-nous ? disaient les vieux ; ces cantiques-là ne sont pas inspirés, ils ne sont pas dans le psautier ! C’est du catholicisme ! » M. Bost ne tint pas compte de ces anxiétés. Sa fille étudia longtemps avec nous un des cantiques de son père, et, un beau dimanche, M. Bost annonça, au second chant, un cantique au lieu d’un psaume ! Je vois encore l’ancien qui d’ordinaire entonnait et conduisait le chant, fermer de dépit son psautier, enlever ses lunettes et baisser la tête. Le chœur se leva et se mit à chanter. L’effet fut magique. Nous étions sur une tribune au fond du temple. Tous les regards se tournèrent vers nous, comme fascinés : « Tout de même c’est bien beau ! » chuchotaient les braves gens. Mais l’ancien, lui, et les vieux, étaient toujours là, têtes baissées, et il fallait voir avec quelle puissance de poitrine ils entonnèrent le psaume qui fut ensuite indiqué ! Ils semblaient nous dire : « Vos chants c’est de l’enfantillage ; mais les psaumes de David, voilà du cru ! C’est là ce qu’ont chanté nos pères ! » Si on leur avait parlé d’orgue ou d’harmonium, alors, ils se seraient sauvés du temple comme de la Babylone papiste.

Un des plus beaux souvenirs de cette époque se rapporte à une fête de Noël (1844). M. Bost père avait dû faire une assez longue absence. Sa fille mit ce temps à profit pour lui préparer une surprise. Jour après jour, pendant des semaines, elle nous réunissait et nous enseignait, avec toutes ses voix, le sublime chœur bien connu de son père, et que, je crois, il n’avait jamais encore entendu exécuter, le Gloria et aussi le Magnificat. Il revint pour les fêtes de Noël ; nous étions prêts, mais personne ne trahit le secret. La famille, de son côté, nous préparait une surprise. Pendant plusieurs jours, le père, la mère, la fille et quelques intimes qui étaient dans le secret, s’enfermèrent dans notre grande salle d’école. Nous nous demandions ce qu’ils y faisaient. Enfin le jour arriva. Le soir, un coup de cloche, et tout le monde se pressait impatient aux abords du grand bâtiment. Enfin les portes s’ouvrent. Quel éblouissement ! Quelle illumination ! Quel éclat ! Des centaines de bougies scintillent, comme des étoiles tombées du firmament, parmi le feuillage sombre d’un sapin chargé, non pas de givre, mais de bonbons et de mille choses indescriptibles. C’était comme un reflet de la gloire qui brilla sur les bergers dans cette nuit mémorable où les anges, de leurs chants, escortaient jusqu’aux confins de la terre le Sauveur des hommes ! Un arbre de Noël ! Chose inconnue jusqu’alors chez nous ! Il fallait voir le ravissement des bonnes vieilles gens et le nôtre ! Mais quand, sur un signe, nous nous levâmes et entonnâmes le Magnificat, un profond silence succéda à l’agitation, l’émotion gagna ces bonnes gens de proche en proche, et tous fondirent en larmes. Suivit la distribution de prix et même des cadeaux. M. Bost crut clore cette belle cérémonie par quelques paroles heureuses et pleines d’opportunité. Lui aussi avait le cœur plein ; l’exécution de son Magnificat l’avait pris par surprise et l’avait transporté. D’ailleurs, il nous le disait, il ne nous aurait jamais cru capables de ce tour de force musical ; je le crois en effet. Il venait de s’asseoir, quand, spontanément, toute la jeunesse se lève, et, sous la direction de sa fille, avec la coopération de ses fils, nous chantons, comme par inspiration, son morceau sublime entre tous : le Gloria ! … Un moment il resta comme ébahi. Rêvait-il ? Lui semblait-il revoir la vision des bergers de Bethléhem ? Recueillait-il les échos lointains du chœur céleste des anges ? … Son âme fut remuée jusque dans ses profondeurs. De longs instants, il prêta l’oreille, le regard fixe, immobile comme une statue ; puis, baissant la tête, se couvrant le visage de ses mains, lui aussi fondit en larmes, et une fois encore l’émotion saisit l’assemblée.

Quelle belle âme ! quels beaux dons que les siens ! Il disait souvent qu’il ne pouvait pas s’empêcher de composer, même dans ses voyages, et que les cahotements de la voiture battaient la mesure pour lui ! Et maintenant que ce Hændel de nos églises de France a passé dans les rangs de l’Église triomphante, qui dira le ravissement avec lequel il se joint aux chœurs des élus, et avec quels transports il fait vibrer les cordes de sa harpe d’or, à la gloire de Dieu, et chante le nouveau cantique de l’Agneau ?

C’est dans ce milieu et sous ces influences que se sont passées les plus belles années de mon enfance. J’aime à y reporter souvent mes pensées.

Ma bonne mère, avec les économies qu’elle avait pu réaliser à Beauregard, faisait valoir « son bien », comme on dit au pays, et elle était à l’abri de la misère, mais toujours dans la gêne, surtout à l’époque où elle devait payer ses impôts. Tout son amour maternel semblait s’être concentré sur moi, le plus jeune, le seul qui restât avec elle. Elle mettait bien en pratique toutes les leçons qu’elle me donnait sur la paresse : « Mon enfant, disait-elle, ne mange jamais le pain de la paresse. » Nous avions même une bonne chèvre et une vache laitière qui étaient une grande ressource, car ma mère faisait du beurre et du fromage qu’elle vendait au marché d’abord, et à des particuliers ensuite. Je l’accompagnais quelquefois le samedi, en ville, et j’étais fier de porter son panier. Elle faisait ses provisions. C’était modeste : des abatis dont elle faisait un grand fricot, un maquereau, une carpe, un morceau de morue, puis un paquet de chandelles, etc., et nous rentrions les gens les plus heureux du monde. Aux approches de Noël, ma mère généralement trouvait le moyen de remonter ma garde-robe : blouse neuve, pantalons neufs de droguet, sabots neufs, chapeau neuf, je n’avais rien à envier à qui que ce fût. C’est ma bonne sœur Marie-Jeanne qui me faisait tout cela, quand elle était près de nous. Mais elle se maria (1842), et avec son mari elle alla vivre à La Ferté-Imbault, au service d’une famille anglaise dont j’aurai à parler plus tard.

Le bonheur domestique dont je jouissais était rendu plus intense par la présence d’une nièce qui n’avait que deux ou trois ans de plus que moi et qui était comme ma sœur. Elle était très dévouée à sa grand’mère et faisait pour elle, dans son ménage, bien des choses que je ne pouvais faire ; elle était très gaie ; nous aimions les choses de Dieu, nous suivions les réunions ensemble, nous chantions ensemble les nouveaux cantiques devenus si populaires ; elle était l’amie de Mademoiselle, c’est tout dire.

Quant à ma mère, elle avait tout mon cœur et toutes mes pensées. Je cherchais à deviner ce qui pouvait lui faire plaisir. L’idée me vint, un jour, que je pourrais bien aller au marché à sa place. Bonne mère ! elle sourit. Mais, comme je la suppliai avec instances, elle finit par consentir. Un vendredi soir, elle prépara sa corbeille : il avait des œufs, de petits fromages de chèvre, du fromage blanc, du beurre, le tout bien arrangé sur une serviette et recouvert d’une autre, toutes deux blanches comme la neige. Ma mère me dit les prix de chaque chose, et, de grand matin, je partis. J’avais une lieue à faire. Comme j’allais d’un pas allègre ! C’était la première fois que je faisais quelque chose pour ma mère et que j’avais une responsabilité. Je dépassai, sur la route, bien des voisines qui s’en allaient tout doucement de compagnie, en causant. En me voyant passer, ces braves femmes s’arrêtaient tout court : « Oh ! le petit cousin ! où vas-tu donc sans la mère Bonté ? La mère Bonté est-elle malade ? » « Non, elle n’est pas malade, ma mère. Mais je vais au marché pour elle ! » Et je pressais le pas. Un des premiers sur la place, je m’installai, payai le péage, et étalai ma marchandise. Mon jeune âge, ma petite taille et je ne sais quoi d’autre, attirèrent des chalands sympathiques. Je ne savais pas surfaire ma marchandise. Ma mère m’avait dit ses prix, je m’y tins et je les eus. Avant midi j’étais de retour. Ma mère n’en croyait pas ses yeux : « Mon enfant, disait-elle, tu as mieux réussi que moi. Le bon Dieu est bien bon pour nous ! »

Cet essai m’encouragea et, toutes les fois que ma mère pouvait éviter d’aller faire ses petites provisions, j’allais à sa place et je devins un des habitués du marché. Je me fis une petite clientèle qui ne me laissait pas longtemps sur la place. Et j’entendais qu’on disait autour de moi : « En a-t-il de la chance, le petit cousin ? C’est la mère Bonté qui va être contente ! » J’eus bientôt mes pratiques que je servais à domicile. Quelquefois telle dame, émue sans doute de pitié, par une matinée d’hiver, me faisait entrer et, près d’un bon feu, à la cuisine, me régalait d’une tartine et même d’une petite tasse de café, pour moi un régal inouï qui ne convenait qu’aux riches. Un jour, un bouquet de jonquilles me valut deux sous. Ce fut une idée. Ma nièce et moi nous commençâmes à cueillir des fleurs des champs, à en faire des bouquets avec tout le goût dont nous étions capables, et puis nous les portions au marché. Un officier, une fois, acheta tout ce que j’avais. Il me conduisit dans une cour, devant une grande et belle maison. C’était chez un général. On me fit entrer dans le vestibule, une dame vint, elle admira mes fleurs, me donna, avec une caresse, de l’argent blanc que je n’avais pas encore possédé, elle me demanda de qui j’étais l’enfant : « Je suis l’enfant de la mère Bonté » ; il me semblait que tout le monde connaissait la mère Bonté ; elle sourit et me dit de revenir toutes les semaines. C’est ma mère qui fut étonnée quand je lui remis l’argent blanc ! « C’est le bon Dieu ! » disait-elle. Je n’allai plus porter mes fleurs au marché pendant toute la saison. Je pouvais avoir environ douze ans alorsh.

h – Tout cela se passait durant le ministère d’Ami Bost à Asnières, soit durant les années 1843 à 1846. (Ed. F.)

C’est ainsi que s’écoulèrent quelques années les plus douces, les plus belles de ma vie. Souvent, à cinquante ans de distance, je reporte mes pensées sur cette époque, si riche en souvenirs ineffaçables. Il se peut qu’à travers la brume du long intervalle qui m’en sépare, certains souvenirs prennent des proportions qui, pour d’autres, sembleront exagérées. Mais ils sont si vivants que je me fais violence pour ne pas les multiplier.

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