François Coillard T.2 Missionnaire au Lesotho

III
guerre et expulsion
1865-1866

Situation politique du Lesotho. — Débuts de la guerre entre l’État libre d’Orange et les Bassoutos. — La situation à Léribé. — Une ambassade aventureuse. — La guerre à Léribé. — Un présent de Makotoko. — Grave maladie à Mékuatling. — Le docteur Casalis. — Mme Coillard accourt. — Attaque de Mékuatling. — Retour de M. et Mme Coillard à Léribé. — Ils sont expulsés. — Harrismith. — Pietermaritzburg. — Durban. — En Natalie. — Que faire ? — Au travail à Ifoumi. — Un anniversaire.

Le petit pays des Bassoutos, dont le roi Moshesh résidait sur la montagne de Thaba-Bossiou, confinait au sud et au sud-est à la colonie anglaise du Cap, à l’ouest et au nord à la république boer de l’État libre d’Orange, à la tête de laquelle était, en 1864, le président Brandt, à l’est à la colonie anglaise du Natal peuplée de Cafres et de Zoulous. L’État libre d’Orange et le Natal étaient eux-mêmes limités au nord par la république boer du Transvaal à la tête de laquelle se trouvait le président Prétorius.

Dès la fin de l’année 1864, la guerre menaçait de nouveau entre les Bassoutos et l’État libre ; des limites territoriales mal définies engendraient des disputes continuelles. Le pays contesté se trouvait dans le district de Léribé ; on avait eu recours à un arbitrage. Coillard écrivait déjà le 5 décembre 1864 :

« Le gouverneur du Cap, en qualité d’arbitre, a fixé les frontières du Lesotho et de l’État libre, mais, comme de juste, au détriment des noirs. Le président de l’État libre donna aux Bassoutos un mois pour évacuer une portion de leur pays où ils avaient déjà labouré et semé. Dans un pays où l’on n’a ni chemins de fer ni télégraphes, on a le droit de s’étonner de la rigueur d’un tel décret, car, avant que Moshesh en eût connaissance, qu’il pût rassembler tous les petits chefs du pays, avant que ceux-ci eussent le temps de retourner chez eux et de transmettre les ordres de Moshesh jusque dans les villages les plus éloignés, il ne restait que fort peu de ce mois de grâce accordé par le président. Encore nos pauvres Bassoutos, hommes du présent par excellence, ne prévirent-ils pas l’imminence du danger et n’obéirent-ils à leurs chefs que lorsque l’alarme se fut répandue dans tout le pays. Alors, sans se donner le temps d’emporter un peu de blé pour la route, ils désertèrent subitement leurs villages et vinrent chercher refuge de ce côté-ci du Calédon. Pendant plusieurs jours, ce n’étaient que des cavaliers chevauchant à bride abattue, des troupeaux de bétail qui remplissaient l’air de leurs beuglements, des femmes et des enfants qui tous cherchaient, sous les rochers de la montagne, un coin où se blottir. L’emplacement de la station porte le nom spécial de Magoana-Machuana, les petites cavernes blanches, à cause du grand nombre de ces cavités qui s’y trouvent. Aujourd’hui, il n’en est pas une qui ne soit habitée, même celles qui surplombent d’affreux précipices.

La famine se fait déjà cruellement sentir parmi ces pauvres fugitifs ; les enfants crient, les mères assiègent notre porte, pendant que les hommes, au risque de leur vie, vont chercher du blé dans les villages abandonnés. Pour comble de misère, la pluie tombe presque sans cesse ces jours-ci, et une pluie très froide. J’ai été visiter nos nouveaux paroissiens dans ces antres de la montagne. « Morouti, disait l’un, est-ce que tu ne donneras rien à manger à nos enfants qui pleurent de faim ? » — « Prête-nous un abri, disait l’autre, mon enfant est malade et il a froid. » Pauvres gens, ils croient vraiment que, chez le missionnaire (morouti), tout coule de source.

Trois de nos stations, Mékuatling, Mabolèla et Léribé, sont particulièrement touchées par les événements du jour, se trouvant les plus voisines de la nouvelle frontière, et, selon toute probabilité, sur le théâtre de la guerre. Pour ce qui nous regarde personnellement, que nos amis se rassurent. Nous ne quitterons notre poste que si les Bassoutos sont exterminés, ce que Dieu ne permettra pas encore. Nous sommes calmes et pleins de confiance en Celui qui règne dans les cieux et sur la terre, sachant que pas un cheveu de la tête d’un de ses bien-aimés ne peut tomber sans sa permission. »

31 décembre 1864.

« Molapo est animé de dispositions pacifiques, il fait autant qu’un Mossouto peut faire pour tenir ses gens en bride, c’est dire qu’il ne réussit qu’en partie. Malheureusement Lésaoanaa — le coquin ! — agit tout différemment ; c’est lui qui a lâché la bride à ses gens pour aller piller les fermes de son voisinage, sous prétexte, dit-il, d’aller espionner. J’ai fait tous mes efforts pour le ramener à son bon sens et l’engager à payer une amende. »

a – Neveu de Moshesh.

Peine inutile ! Lésaoana pilla les Boers et même porta ses pillages jusque chez les fermiers établis dans la colonie anglaise du Natal. Aussitôt, d’une part les Boers déclarèrent la guerre à Moshesh (5 juin 1865), le rendant responsable de ces actes individuels de pillage, et allèrent l’attaquer dans sa retraite inexpugnable de Thaba-Bossiou ; d’autre part, le gouverneur anglais de Natal demanda réparation ; les Zoulous de la Natalie étaient encore plus assoiffés de vengeance que les blancs. Les Bassoutos se trouvaient pris entre deux feux.

Théophile Shepstone était alors le secrétaire des Affaires des Natifs au Natal. Fils de missionnaire, élevé parmi les Zoulous, il avait acquis sur eux une influence très grande. A la tête d’une forte troupe composée de Zoulous et de blancs, il vint prendre position sur la frontière nord-est du Lesotho. Molapo et tout son peuple, à cette nouvelle, furent pris de panique ; une assemblée (pitso) eut lieu à laquelle assista Coillard ; il y fut décidé d’envoyer en ambassade Nathanaël Makotoko. Coillard consentit à l’accompagner comme interprète, et se trouva ainsi lancé, à contre-cœur, en pleine politique. Il partit du pitso, sans même avoir pu dire adieu à sa femme ; au début de cette équipée, qui dura trois ou quatre jours et qui n’était pas sans danger, il lui envoyait de Witsie’s Hoek les lignes suivantes tracées à la hâte sur un petit feuillet arraché à son carnet :

Juillet 1865.

« Ma bien-aimée, un petit mot par Molapo, dans le cas où il arriverait avant moi. J’espère que tu n’es pas trop inquiète à mon sujet. Quel temps sérieux ! Je pense à toi nuit et jour. Je prie pour toi. Que le Seigneur te garde et nous réunisse bientôt. Je ne crois pas avoir fait un faux pas en venant ici. Je l’ai fait pour l’amour de la paix, pour éviter l’effusion du sang et pour l’amour de ces pauvres Bassoutos si durs et si ingrats. Je vais trouver M. Shepstone aujourd’hui, et samedi dans l’après-midi, si tout va bien, je serai près de toi. Prie beaucoup pour moi. Oh ! si seulement je savais ce qui se passe à la maison ! Si les Boers viennent dans nos quartiers avant mon retour, je sais que tu n’as rien à craindre d’eux. Je sais aussi que, dans ce cas, tu ne te laisserais pas trop agiter. Le Seigneur nous donne toujours les forces qui nous sont nécessaires pour chaque circonstance. Confie-toi en lui, de tout ton cœur. Il est notre haute retraite et notre forteresse. Ce n’est pas un vain mot, nous en avons souvent fait la bonne expérience.

Tu sais, ma bien-aimée, combien je t’aime et que d’heureux moments nous avons passés ensemble. N’as-tu jamais regretté que ces moments passent ! Eh bien ! nous avons l’éternité devant nous, toute l’éternité. Adieu, ne sois pas trop inquiète. Je suis dans les mains du Seigneur et toi aussi. Adieu, je t’envoie mille baisers. Il faut donc que je m’arrête. Mais le cœur ne tarit pas. Tu le sais. Je suis à toi, tout à toi, après Dieu. »

L’ambassade se composait de Coillard, de Nathanaël Makotoko et de quelques Bassoutosb. Makotoko était porteur d’une lettre dans laquelle Molapo se désolidarisait des Bassoutos et demandait à se mettre, lui et son district, sous la protection de l’Angleterre. C’était en plein hiver, il fallait voyager de nuit pour n’être pas vu de l’ennemi ; les montagnes étaient couvertes de neige et l’on n’avait pas suffisamment de vivres et de couvertures ; les esprits étaient abattus. Le premier soir on rencontre un fourmilier, bête qu’on voit rarement de jour et que les Bassoutos considèrent comme un messager de malheur. « Le fourmilier, Morouti, le fourmilier, tu vois. » Tous, y compris le chef de l’ambassade, Makotoko, étaient d’avis de retourner sur leurs pas ; mais Coillard ne le leur permit pas, et leur rappela que, comme messagers de paix, ils avaient une escorte divine. Après beaucoup de difficultés, ils arrivèrent en vue du camp des Zoulous. Makotoko, qui avait été un adversaire redouté des Zoulous, craignait que ceux-ci ne profitassent de ce qu’il était sans armes pour le tuer. Il pria Coillard de ne pas l’appeler par ce nom de Makotoko, trop connu et peu aimé des Zoulous.

b – Ce récit est emprunté au volume de Mlle C.-W. Mackintosh (Coillard of the Zambezi, p. 126 et suiv. ) qui le tenait de Coillard lui-même.

M. Shepstone reçut les envoyés de Molapo avec courtoisie, leur offrit ce dont ils avaient grand besoin, le repas du soir, puis, après les avoir fait asseoir à ses côtés, il invita les Zoulous à exécuter une danse guerrière en l’honneur de ses hôtes. La troupe des Zoulous répondit avec joie à cette demande. « Donne-nous ces Bassoutos, que nous les dévorions ! » criaient-ils, tandis que leurs chefs rendaient leurs hommages aux blancs.

Durant la danse : « Qui sont ces Bassoutos ? » demanda un vieux guerrier à Coillard. — « Mes serviteurs. » — « Oui, vraiment ? Et cet homme qui chevauchait à tes côtés : il a l’aspect d’un serviteur ? » — « C’est mon ami, » répliqua Coillard. — « Et le nom de ton ami ? » — « Nathanaël. » — « Oh ! vraiment ? » Le Zoulou ne fit plus de questions, mais en prenant congé, il dit à Coillard : « Dis à ton ami Makotoko que je le salue. » — « Mon ami s’appelle Nathanaël. » — Le vieux chef alors s’approcha de Coillard et lui dit tout bas en souriant : « Dès le premier moment, j’ai su que c’était Makotoko ; mais c’est bien. Cette nuit vous êtes nos hôtes. »

M. Shepstone fit mener, par un Boer, l’ambassade jusqu’à une ferme où elle devait passer la nuit ; le lendemain, elle devait repartir. Coillard partageait la chambre du Boer. Vers 3 heures du matin celui-ci se leva, chargea ses armes et sortit à pas de loup ; on sut plus tard que, ne pensant pas que M. Shepstone aurait donné un sauf-conduit à cette ambassade, il avait été avertir les avant-postes de ne pas la laisser échapper. Heureusement Coillard, soupçonnant quelque chose, mit ses gens sur leurs gardes.

M. Shepstone donna à ses hôtes, avant leur départ, au nom du gouvernement, un sauf-conduit, et des mules chargées de provisions. La petite bande essuya plusieurs coups de feu, faillit tomber dans des pièges tendus sur sa route ; mais, grâce aux précautions prises, elle revint saine et sauve.

« Coillard s’était efforcé de détourner de Molapo la vengeance que les troupes du Natal avaient soif d’exercer ; il n’aurait pas réussi sans l’esprit fin et tolérant dont fit preuve M. Shepstone. La correspondance échangée, dans ces circonstances, entre ces deux hommes d’esprit si élevé est un splendide exemple de droit et de justicec. »

c – Sir Godfrey Lagden, The Basutos, Londres, 1909, 2 vol. in-8,. t. II, p. 357.

Bien loin de comprendre cela, Molapo, après avoir compté sur Coillard, lui garda rancune de ce qu’il n’avait pas obtenu tout ce qu’il désirait. Les négociations continuèrent entre Molapo et le gouverneur de Natal, tandis que la guerre faisait rage dans le reste du Lesotho, entre les Bassoutos et les Boers de l’État libre d’Orange. Coillard écrit à sa mère pour la rassurer ; mais sa lettre n’est plus tracée, comme les précédentes, en caractères d’imprimerie ; l’écriture en est cursive et, à la fin, très rapide :

4 septembre 1865.

« Ma bien-aimée mère, il ne se passe pas de jours que je ne pense à vous et à vos angoisses. Les nouvelles qui vous parviennent du Sud de l’Afrique ne sont pas de nature à vous calmer et je sais que, malgré les consolations de ceux qui vous entourent, vous pensez avec un cœur bien gros à vos enfants exilés. Je voudrais vous faire partager le calme, la paix et la confiance dont nous jouissons, ma chère mère. Jamais il n’est plus doux de se reposer sur le Sauveur qu’au milieu de ces tourmentes politiques ; jamais on ne le sent plus près de soi, plus tendre, plus fidèle, plus cher. Jamais ses promesses ne sont aussi précieuses. La guerre, dans un pays comme celui-ci, est une calamité dont nous n’avons pas d’idée en Europe. Rien n’est en sûreté, ni les individus, ni la propriété ; chacun abandonne son chez-soi emportant ce qu’il peut, cachant le reste ou le laissant à la merci de l’ennemi. Et, dans un pays de montagnes et de ravins où la guerre se fait en wagons attelés de bœufs, les événements ne marchent pas, comme en Europe, à pas de géants. De sorte que voilà plus de trois mois que la guerre sème partout la désolation et la mort, et nous ne savons ni quand ni comment la paix viendra mettre fin à tant de calamités.

Les Boers assiègent la montagne de Thaba-Bossiou depuis plusieurs jours et la cernent de si près que, si les Bassoutos ne font pas quelque acte de courage, ils ne pourront résister longtempsd. Malgré toutes ses fautes, Moshesh est un homme que j’aime sincèrement. Il m’écrivait encore dernièrement pour me faire part de ses difficultés. Pauvre vieux ! ses enfants l’abandonnent et je crains que le Seigneur ne le rejette aussi, car, au lieu de faire valoir les talents que le Seigneur lui a confiés, il a lutté contre la lumière de l’Évangile, encourage l’apostasie et ressuscite le paganisme avec toutes ses horreurs.

d – L’acte de courage qui devait sauver Moshesh fut accompli par Makotoko. Coillard l’a raconté dans une lettre du 29 septembre 1901, imprimée dans les Nouvelles du Zambèze, 1902, p. 13-14.

On dit que les Boers vont venir attaquer Molapo chez lui ; mais soyez sans souci : ils respectent les missionnaires et leurs propriétés. Nous serons abandonnés de tout le monde, mais nos vies ne sont pas le moins du monde en danger. »

19 septembre 1865.

« Ma chère, ma bien-aimée mère, la vie d’anxiétés et d’agitations que nous menons depuis quelque temps ne me permet pas de m’asseoir comme d’habitude pour vous faire une longue lettre en caractères que vous puissiez lire vous-même. J’en suis bien triste.

La guerre n’est pas encore terminée, tant s’en faut, et nul ne sait quand elle finira. Comme, dans ce pays, il n’y a ni télégraphes ni journaux, nous sommes réduits à guetter les passants pour leur demander les nouvelles. Souvent ces passants eux-mêmes les ont entendues par d’autres qui, eux-mêmes, les ont entendues de la même manière ; de sorte que les uns contredisent les autres et font continuellement se succéder, dans les esprits, la crainte et l’espoir. Cet état d’incertitude et de crise est extrêmement pénible ; mais je ne pense pas qu’il dure bien longtemps, car, quoique les Boers aient été deux fois repoussés devant Thaba-Bossiou, ils ne perdent pas courage. Leurs patrouilles vont marauder jusque dans les hautes montagnes, où la plupart de nos malheureux natifs ont cherché un refuge avec leur bétail, et jamais ces patrouilles ne rentrent au camp sans butin.

La désunion des Bassoutos et leur lâcheté sont quelque chose d’inouï. Moshesh est seul avec une poignée de gens sur sa montagne, assiégé et serré de fort près par l’armée de l’Etat libre ; son bétail, faute de pâture et d’eau, y meurt comme des mouches, après avoir dévoré les huttes que, dit-on, l’on a couvertes de peaux de bœufs. L’on dit aussi que le manque de combustible est tel que les malheureux Bassoutos ont enlevé le toit de la maison du missionnaire et en ont pris la charpente pour du bois à brûler. Ne croyez pas qu’ils aient démoli une seule de leurs huttes, ils s’en garderaient bien. Pour sauver une de leurs poules, ils sacrifieraient le bœuf de leur missionnaire. Vous voyez, ma bonne mère, quelle gratitude nous avons à attendre de ceux pour lesquels nous avons sacrifié nos vies ! Mais il ne faut pas que je me laisse aller sur ce sujet, j’aurais trop à dire. D’ailleurs, les jugements de Dieu s’apprêtent, et si terribles, que ces infortunés Bassoutos excitent encore plus notre pitié que notre indignation. Nous nous attendons d’un jour à l’autre à voir Molapo attaqué par les Boers de l’Etat libre et ceux de la république du Transvaal, qui viennent aussi de déclarer la guerre aux Bassoutose.

e – La république du Transvaal se joignit aux agresseurs parce que Lésaoana avait massacré un parent du président Prétorius et ses trois fils.

D’un autre côté, le gouvernement de la colonie de Natal n’a reçu aucune compensation pour l’invasion de Lésaoana, pour les déprédations et les meurtres qu’il a commis sur le territoire anglais. Bien plus, pendant que Molapo essayait de négocier avec les autorités de la Colonie et de détourner une guerre calamiteuse pour les Bassoutos, les gens de Lésaoana ont renouvelé leurs brigandages. Moshesh, lui, croit que tout est en règle parce qu’il a ordonné à Lésaoana de rendre le bétail, et persiste à fermer l’oreille à tous les conseils que ses meilleurs amis lui donnent, de sorte qu’il n’y a pas grand espoir pour cette tribu infortunée. Molapo, qui, dès l’abord, a protesté contre la conduite de Lésaoana et essayé, mais inutilement, de régler les affaires, se met maintenant en mesure d’offrir en hommage aux autorités anglaises quatre ou cinq mille têtes de bétail.

Nous espérons que, par ce moyen, lui et son peuple obtiendront la protection du gouvernement anglais, dût ce dernier commencer bientôt les hostilités. Moi, personnellement, j’ai donné un cheval et un bœuf. Je ne suis pas riche et cela fait bien un trou dans mon petit troupeau ; mais nous sommes dans une telle impasse que nous ferions tout pour en sortir. Dans le cas où le gouvernement anglais refuserait l’hommage de Molapo et le considérerait, aux termes de sa dernière communication officielle, comme solidaire du reste de la tribu, nous, personnellement, n’aurions rien à craindre.

Il y a quelque temps, je me suis rendu dans la Colonie au camp anglais, où M. Shepstone et d’autres officiers m’ont comblé d’égards. Depuis, j’ai reçu de lui plusieurs lettres très aimables. Nous avons été fort à court de provisions depuis le commencement de la guerre, les troubles politiques nous ayant empêchés d’aller chez les blancs nous approvisionner. Café, sucre, thé, tout était fini. On nous avait bien indiqué une plante des champs qui, disait-on, fait du bon thé, du son et du maïs rôti qui font d’excellent café ; mais ce sont d’affreuses tisanes et, en vérité, il faut être plus esclaves que nous ne le sommes, de thé et de café, pour se contenter de grimaces. Un verre d’eau vaut mieux que tout cela. Cependant, ma chère mère, le Seigneur ne nous a pas oubliés dans ces circonstances si gênées. Il nous a nourris comme Élie au désert. Il me serait difficile de dire exactement de quels côtés nous sont venues nos provisions ; toujours est-il que nous avons presque constamment eu quelque chose. Mais les chandelles ! voilà la misère. Comme les natifs se graissent plus ici qu’ailleurs, nous ne pouvons pas nous procurer du suif ; depuis longtemps notre huile et les chandelles achetées par nous étaient finies. Rachel nous faisait, de temps en temps, quelques chandelles avec du suif qu’elle augmentait du gras de la soupe. Aussi vous pouvez comprendre avec quelle joie nous avons reçu les six livres de chandelles, le café et le sucre que M. Shepstone vient de nous envoyer. Notre confiance est en Dieu. »

Coillard continue le récit des événements dans une lettre à M. Casalis commencée le samedi 23 septembre et continuée à plusieurs reprises.

« Aujourd’hui notre ciel est gros de nuages, de tonnerres et de foudres. Cette jolie chapelle, que nous bâtissions avec tant d’entrain et tant d’espoir, est encore un échafaudage et risque de n’être pas finie de si tôt, si jamais elle l’est ! »

25 septembre 1865.

« Ici les événements ont marché à grands pas depuis quelques jours. J’avais toujours espéré que les négociations avec Natal seraient menées à bonne fin, et pour cela je n’ai épargné ni temps ni fatigues. Les autorités anglaises ne pouvaient être mieux disposées ; mais l’éternelle lenteur de nos Bassoutos, leur terrible égoïsme, leur indomptable défiance et, par-dessus tout, leur idolâtrie passionnée pour leurs « dieux de fumier », le bétail, ont à peu près tout perdu ! Quand il fut d’abord question d’un hommage que le gouvernement anglais se montrait disposé à recevoir, mais qu’il n’avait pas exigé de Molapo, celui-ci prit une quinzaine de jours pour considérer l’affaire et savoir si, pour sauver la tribu, il pourrait, aidé de ses gens, diminuer ses troupeaux de 2000 têtes de bétail. Non, le Mossouto ne comprend pas le sacrifice. Molapo donna 150 ou 200 boeufs, disant que, comme c’était sa propriété personnelle, il ne demandait la protection anglaise que « pour sa tête et celle de ses enfants ». Plusieurs jours s’écoulèrent, et ses bœufs paissaient encore à Léribé que les autorités de Natal, ennuyées des délais inconvenants de Molapo, lui annoncèrent que, puisqu’il en était ainsi, comme Mossouto et comme chef, on le tenait responsable des actes du reste de sa nation. C’était briser les négociations. Cependant, d’une manière officieuse et indirecte, on lui conseilla, comme dernier moyen de sauver lui et son peuple, de payer, sans délai, 4000 têtes de bétail comme compensation du pillage de Lésaoana. Molapo prit l’affaire au sérieux et, comme preuve, donna les bœufs mentionnés plus haut, dont il tripla le nombre. Moi-même je fis le sacrifice d’un cheval et d’un bœuf ; mais tout fut inutile. Plusieurs jours furent perdus en messages, en discours, en fatigues, et nous obtînmes à peine 200 bœufs de tout le peuple de Molapo.

Lui était déjà au désespoir et parlait de se sauver seul et de se livrer au gouvernement anglais, quand une dépêche de celui-ci vint annoncer à notre chef que les gouverneurs du Cap et de Natal avaient envoyé leur ultimatum à Moshesh, exigeant immédiatement 10 000 gros bœufs et la punition « sommaire » de Lésaoana. En faisant cette communication à Molapo, on refusait de négocier davantage avec lui, mais on attendait que, par son moyen, satisfaction prompte fût donnée. Nous n’étions pas revenus de ce coup de foudre que le président de la république du Transvaal, campé avec de grandes forces à notre porte, annonce à Molapo qu’il lui accorde quatre jours pour donner à la république satisfaction des meurtres et déprédations commis sur ses citoyens par Lésaoana. Ce terme expiré, la guerre est déclarée. O mon cher Monsieur ! je ne puis pas vous décrire le reste. La panique s’empare de tout le monde : c’est un sauve-qui-peut ! C’était le samedi 23.

Dimanche, nous allâmes au village pour y prêcher ; à peine pûmes-nous rassembler quarante ou cinquante personnes désireuses de recevoir les consolations de l’Évangile et les adieux de leurs missionnaires. Plusieurs s’étaient déjà sauvés ; les autres, affairés, préparaient leurs paquets, chargeaient leurs bêtes de somme. Ceux-ci amenaient des chevaux, ceux-là chassaient du bétail, chacun criait, appelait, courait çà et là ; c’était une confusion navrante. Je pris Molapo en particulier et le conjurai, une fois encore, de faire la paix avec son Dieu ! Il m’écouta avec plus de déférence, je crois, que d’émotion, et nous nous séparâmes. Pour ajouter à l’horreur de ce jour, une pluie glaciale, la grêle et la neige nous surprirent en retournant à la station, et nous forcèrent de nous abriter sous un rocher où grelottaient de froid un vieillard et sa femme et une troupe de petits enfants. Ces infortunés avaient déjà passé des semaines entières sous ce rocher et devaient reprendre leur fuite. En les voyant accroupis autour d’un misérable feu de bouse de vaches et en pensant que ce petit confort-là leur serait bientôt refusé, mon cœur se serra comme s’il cessait de battre. Je voyais ces milliers de femmes et de petits enfants errant sans abri et sans nourriture dans les montagnes couvertes de neige. Oh que de misères ! que de maux ! Johanné — pauvre homme ! — me demandait en route, pourquoi Jésus avait dit : « Priez que votre fuite n’arrive point en hiver ! » Il s’étonnait qu’un tel mot fût dans la Bible et que le Sauveur sût ce que c’était que de fuir en hiver. Toute la journée d’hier s’est passée à recevoir les adieux de ceux qui nous affectionnent et nous respectent et à leur prodiguer nos dernières exhortations. De telles scènes ne se décrivent pas, plus tôt elles seront passées, meilleur ce sera.

Notre Ébénézer est devenu un Béthesda, le refuge de vieillards, d’infirmes, d’aveugles et de malades. Non seulement ils attendent de nous de la protection et des exhortations, mais, la plupart aussi, leur nourriture de chaque jour. Nous sommes, nous-mêmes, à petites rations ; nous n’avons pas encore un grain de blé indigène et nous aurions certainement sujet de nous tourmenter, si nous ne savions que nous sommes les enfants de Celui qui nourrit les oiseaux du ciel et revêt les fleurs des champs et qu’il connaît tous nos besoins. Il y pourvoira, nous le savons. Probablement qu’il s’écoulera bien des semaines, et, qui sait ? peut-être des mois, avant que je puisse vous écrire. Mais nous voudrions pouvoir dire à nos parents et à nos amis de ne pas s’inquiéter ; nous sentons puissamment la vérité de ce que disait le psalmiste : « Quand même je passerais par la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, car Tu es avec moi. » Et, tout en demandant les prières de nos amis, nous voudrions leur faire partager, sans ostentation, le calme intérieur dont nous jouissons. La paix des enfants de Dieu est une mer profonde dont les plus fortes tempêtes ne peuvent troubler que la surface.

La femme de notre brave Makotokof reste pour nous servir avec son petit garçon que nous avons, à sa prière, en quelque sorte adopté. C’est une marque d’affection et de confiance que nous n’aurions jamais attendue d’un Mossouto.

f – Makotoko s’était remarié peu après la mort, survenue en 1859, de sa première femme.

Une question bien naturelle se présente à nous : que deviendra la Mission ? Que deviendront les missionnaires ? Pour nous qui n’avons pas de famille et qui sommes jeunes, nous ne redoutons pas l’avenir. Si notre œuvre ici est finie, nous sommes tout prêts à suivre le Seigneur partout, fût-ce au Zambèze ! Mais nous pensons avec plus d’anxiété à nos frères aînés qui, comme les Daumas, les Keck, les Maitin, les Cochet, les Dyke, ont usé leurs forces au service de leur Maître dans ce pays, et dont la plupart ont une nombreuse famille. Nous avons plus d’anxiété pour eux que pour nous ; mais là aussi la foi résout la difficulté : « Remets ta voie sur l’Éternel et te confie en lui, et il agira. » Les Anglais disent dans leur poétique langage : Every cloud has a silver lining. Tout nuage a un bord d’argent. Le nôtre a le sien aussi, certainement, bien que nos regards, obscurcis par la tristesse, ne puissent pas encore le discerner. En tout cas, si nous ne le voyons pas, nous savons que la main de Dieu dirige tous les événements et que lui seul décide de la destinée des nations. »

4 octobre 1865.

« Je rouvre ma lettre que je croyais partie et qui me revient. Il me serait difficile, impossible pour le présent, de vous dire nos anxiétés des jours passés. Pendant qu’on parlementait avec Prétorius, comptant sur sa bonne foi et sur les quatre jours qu’il avait donnés à Molapo pour arranger les affaires, ce Prétorius fondit à l’improviste sur des villages bassoutos, tuant les individus et enlevant ce qu’il pouvait de bétail. Les Bassoutos ripostèrent et attaquèrent le camp de nuit, mais sans résultat décisif. Prétorius, hâtant sa marche, est venu, la nuit dernière, camper à quelques heures d’ici, pendant que l’armée de l’Etat libre qui assiégeait Thaba-Bossiou est déjà à Mparani et sur le point d’opérer sa jonction avec celle du Transvaal. Les tourbillons de fumée, qui s’élèvent dans le lointain, proclament leurs exploits et nous disent ce à quoi nous devons nous attendre. Brûler les huttes, passe encore, mais le blé ! La famine est déjà si grande que nos malheureux Bassoutos, dans d’autres quartiers, se disputent le mabélé, l’assagaie à la main. Et la saison des semailles est passée sans qu’ils aient pu en profiter.

Oh ! que l’avenir est gros de calamités et de misères quelle que soit l’issue de cette guerre ! Nous attendons donc les Boers aujourd’hui ou demain, mais sans trouble. Nous savons que, pour les circonstances extraordinaires, le Seigneur a aussi en réserve des grâces particulières pour ses enfants. Ceux qui s’attendent à l’Éternel sont comme la montagne de Sion qui ne peut être ébranlée. »

6 novembre 1865.

« Les Boers sont restés trois semaines ici, battant les montagnes, les rochers, les gorges, coins et recoins, incendiant les villages, brûlant le blé, et butinant sans trop de peine le gros et le menu bétail de nos Bassoutos. Nos oreilles tintent encore des atrocités qu’ils ont commises. Je me suis enquis soigneusement des détails et j’ai découvert que, dans presque tous les cas qui sont parvenus à ma connaissance, ces atrocités ont été commises par les noirs, sujets de l’État libre. Je m’en suis servi comme d’un argument pour calmer autant que possible l’exaspération de nos Bassoutos ; toutefois, je frémis à la pensée des excès de carnage auxquels ceux-ci menacent de se livrer s’ils font de nouvelles incursions dans le pays de leurs ennemis. Oh ! que le Seigneur confonde tous ces projets de vengeance et, dans sa miséricorde, mette fin à tant de calamités !

Nous avons, par trois fois, reçu la visite des Boers sur la station ; ils m’ont, tous réitéré l’assurance que les ordres les plus stricts avaient été donnés concernant la station, et ce sera pour vous, comme ce fut pour nous, un sujet de reconnaissance de savoir que ces ordres ont été fidèlement obéis et que les Boers n’ont pas brûlé une paille, pas détruit un grain de blé sur la station. J’osai même intercéder pour le blé de nos pauvres natifs ; le Seigneur a adouci leurs cœurs, car dans deux villages, près de la station, ils ne l’ont pas touché — bien que dans l’un de ces villages il ne fut pas enfoui dans la terre — et, même chez Molapo, ils ne détruisirent qu’une fort petite partie de ce qu’ils découvrirent. C’est, comme vous pouvez le croire, un sujet d’étonnement pour les gens. En partant d’ici, ils se rendirent à Thaba-Bossiou, se proposant de revenir un peu plus tard dans nos quartiers. Ils avaient, en un seul jour, pris plus de 13 000 têtes de bétail aux gens de Molapo. Mais des dissensions éclatèrent à ce sujet entre les Boers de la république du Transvaal et ceux de l’Etat libre, de sorte que les premiers, dit-on, ont repris le chemin de leurs foyers, tandis que ceux-ci se préparent à compléter ce qu’ils appellent la conquête du Lesotho. Les Bassoutos sont vaincus, disent-ils, il ne s’agit plus que de les piller… et de les soumettre, oublient-ils d’ajouter.

Molapo s’est retiré sur une montagne près de Magaga-Mafouberou, à deux heures de cheval d’ici, au pied des Maloutis. C’est une forteresse naturelle, bien autre encore que Thaba-Bossiou ; il en est fier à bon droit, car nos pauvres Bassoutos semblent aujourd’hui ne pouvoir se défendre que là où il faut peu de gens et encore moins de courage. »

Coillard reprend une seule fois son journal, au milieu de ces temps difficiles, et cela pour noter une joie :

13 décembre 1865. — Que j’enregistre ici le premier signe d’affection et de reconnaissance que j’aie reçu d’un Mossouto. Makotoko m’a prêté deux vaches à traire, pour sa femme et son fils qui sont chez moi, et m’a offert en présent un magnifique bœuf rouge. « La splendeur de son cœur, me disait-il, est le gage de la grande affection qu’il me porte et de la reconnaissance qu’il m’a vouée. » Et pourquoi ? Parce que j’ai consenti, à sa prière, à recevoir sa petite famille ici et à la protéger en ces temps de dangers. Mais sa femme est la meilleure domestique que nous ayons eue et nous lui sommes très attachés. Quant à son enfant, Samuel, c’est l’enfant le plus intelligent, le plus aimable que j’aie rencontré en Afrique. C’est comme notre enfant. De quoi parle-t-il donc, pauvre Makotoko, à propos de reconnaissance ? Oh ! que cela m’a touché et m’a fait de bien ! Sois béni de Dieu, mon cher Makotoko, non point seulement pour le bœuf lui-même, mais pour la splendeur dont il fait briller ton cœur, pour les sentiments dont il est l’interprète.

Le lendemain, Coillard quittait la station pour aller chercher le courrier, et ce n’est que le 19 janvier 1866, à Mékuatling, qu’il peut prendre la plume pour faire à sa mère le récit suivant :

« Ma mère bien-aimée, vous vous demanderez avec étonnement comment il se fait qu’en temps de guerre je me trouve ici, et vous serez plus étonnée encore quand je vous dirai que j’ai quitté Léribé depuis le jeudi 14 décembre. Je partais alors de la maison, à cheval et pour quelques jours seulement, plein de santé et de vie. Bien que l’armée de l’État libre fût dans ces quartiers-ci, je voulais m’y risquer, dans l’idée d’y trouver le courrier d’Europe que nous n’avions pas reçu depuis la Conférence en mai. Christina, toujours si triste quand je la quitte, s’était mis dans la tête qu’un petit voyage me ferait du bien, et cela, joint à l’espoir de recevoir enfin des lettres, fit qu’elle me vit partir avec beaucoup de calme.

Pensant arriver au camp de Molapo et y passer la nuit, je partis tard de Léribé et ne me pressai pas en route. Mais quel ne fut pas mon étonnement, en arrivant, de trouver Molapo parti pour Thaba-Bossiou. Le soleil allait se coucher, j’étais trop loin de Léribé pour songer à y retourner ; du reste, je n’avais pas atteint le but de mon voyage ; j’étais un peu plus près de Thaba-Bossiou ; mais aller là, c’eût été me compromettre aux yeux des Boers, et puis j’aurais pu y être assiégé. Coucher dans un village désert de Bassoutos me souriait d’autant moins que, le lendemain, les Boers m’auraient fermé le chemin de Bérée. Je me décidai donc, malgré les réflexions prudentes de mon domestique, l’heure avancée, les nuages et la possibilité de rencontrer l’armée des blancs, à continuer mon chemin et à arriver à Bérée le même soir. J’attachai un mouchoir au bout d’un long roseau en guise de drapeau blanc, et, n’augurant rien de fâcheux d’une rencontre avec les Boers, je galopai. L’obscurité et l’absence de Boers sur ma route rendirent cette précaution inutile. Mais j’arrivai chez nos bons amis Maitin mort de fatigue ; je crus que j’allais m’évanouir en entrant dans la maison. Eux-mêmes ne pouvaient revenir d’étonnement de me voir arriver chez eux dans de telles circonstances. Je pus à peine manger ; en revanche, nous parlâmes beaucoup, nous avions tant à nous raconter. Je fus heureux aussi de trouver le courrier, mais pas une ligne de vous. Je lus encore avant de m’endormir toutes les lettres qui m’étaient adressées, mais je réservai pour ma chère Christina le plaisir d’ouvrir les siennes.

Bien que j’eusse déjà atteint le but de mon voyage d’une manière si inattendue (car jamais nous ne recevons nos lettres par Bérée, mais toujours par Mékuatling), je n’avais pourtant pas renoncé à visiter ce dernier endroit, bien que les Boers fussent encore par là. Mais le Seigneur en avait ordonné autrement. Une indisposition que je n’attribuais d’abord qu’à la fatigue de la veille me força à gagner mon lit dans l’après-midi. C’était le vendredi 15 décembre. Dans la nuit, je fus saisi de douleurs si violentes dans les entrailles, que je pouvais à peine contenir mes cris. M. Duvoisin, qui occupait la même chambre que moi, alluma la chandelle et alla réveiller M. et Mme Maitin, qui furent tout effrayés de me trouver dans un tel état de souffrances. Ces bons amis passèrent le reste de la nuit à mon chevet. Le lendemain samedi, mon état empira tellement que tout ce que ces précieux amis essayaient ne produisait plus d’effet. Le dimanche (17 décembre), des symptômes si effrayants se manifestèrent que nos amis songèrent à appeler un docteur. Le plus près était à vingt-cinq lieues au moins : c’était M. Casalis ; mais comment le faire appeler quand les Boers étaient déjà partout ? Molapo se trouvait heureusement campé à quelques lieues de Bérée et on se hâta de lui faire connaître mon état, le priant de faire transmettre immédiatement une lettre au docteur Casalis. Sans perdre de temps, Molapo dépêcha deux hommes à Morija, malgré une pluie battante. Ces messagers y arrivèrent à 10 heures du soir et, chose étrange, les chevaux de M. Casalis s’étaient perdus et son domestique, qui les avait cherchés pendant plusieurs jours, venait d’arriver aussi à Morija. Il fut immédiatement dépêché chez son maître par mon ami Mabille.

Eugène Casalis se mit en route à 2 heures du matin et arriva le soir, vers 5 heures, à Bérée (18 décembre). Il fut alarmé de mon état et, bien qu’à ma prière l’on eût envoyé un messager pour appeler ma femme, il crut devoir en envoyer un second pour lui dire qu’à lettre vue, elle quittât le wagon et vînt à cheval. Malheureusement, ce deuxième messager arriva le mardi au milieu du jour, presque aussitôt que le premier. Ma pauvre femme n’avait eu le temps que de faire atteler la voiture et de se mettre en route au milieu des larmes de nos pauvres gens désolés. Naturellement, effrayée de ces nouvelles, elle laissa le wagon avec nos deux domestiques qui, pour toute protection, n’avaient qu’un drapeau blanc, et elle monta à cheval. Oh ! quel voyage elle fit ! Pensez, faire plus de vingt lieues en sanglots et avec la pensée que je n’étais plus ! La nuit la surprit, son guide s’égara et la fit errer pendant plus de trois heures parmi des ravins, sans avancer. Elle eut la prudence de faire desseller les chevaux qui n’en pouvaient plus et, se jetant à terre, sous un ciel chargé de nuages, elle épancha, sans contrainte, sa douleur devant son Dieu, son seul protecteur.

Elle arriva à 2 heures à Bérée et eut la joie d’apprendre que la crise avait pris une tournure favorable et que, le Seigneur ayant béni les moyens extrêmes qui avaient dû être employés, un mieux commençait à se manifester. Je ne puis pas vous dire ce que j’éprouvai en revoyant ma femme. J’avais conscience de mon danger et je priais continuellement mon Dieu de m’accorder de la revoir avant de mourir. Le wagon arriva le surlendemain, passant tout près du camp de l’armée des Boers sans être vu.

La bonté de Dieu et sa providence se montrent jusque dans les plus petits détails de ma maladie. C’est pour cela que je vous en parle au long. J’avais eu une inflammation d’entrailles et il s’était formé dans les intestins une tumeur qui pouvait produire les effets les plus graves, si graves, qu’après avoir expliqué à M. Maitin tous les symptômes qui pouvaient se manifester, M. Casalis, obligé de retourner chez lui, dit que, dans le cas où ils se produiraient, il serait inutile de l’appeler, parce qu’il arriverait trop tard. Ma pauvre femme pleurait et priait beaucoup.

Durant deux ou trois jours l’on me crut convalescent et l’on me mettait, couvert d’un drap, dans un fauteuil. L’on essayait de me faire manger, mais je n’avais pas d’appétit. Bientôt une douleur au côté se déclara ; elle augmenta si rapidement, m’empêchant par moment de respirer, que ma pauvre femme, effrayée, envoya un exprès (27 décembre) au docteur Casalis qui arriva le lendemain et me trouva de nouveau aux portes du tombeau. C’était une pleurésie au côté droit.

Je me croyais si bien près de ma fin que j’avais fait demander Mabille. Il me dit, en effet, que l’on conservait peu d’espoir et que je pouvais partir d’un moment à l’autre. Il m’assura qu’il rendrait à ma femme tous les services possibles, de sorte que j’attendis, avec calme, la volonté de Dieu. Ma bien-aimée, elle, ne perdait pas espoir comme les autres. Un ange du ciel, sans doute, était venu de nuit lui dire à l’oreille les paroles du Sauveur lorsqu’on lui annonçait la maladie de Lazare : « Cette maladie n’est point à la mort, mais pour la gloire de Dieu, » et, tout en pleurant, elle ne pouvait écarter la douce voix qui lui répétait ces paroles. Elle me le dit, et j’en fus d’autant plus frappé que bientôt, par suite d’un vésicatoire qu’on m’avait appliqué au bas de l’épaule, j’éprouvai du soulagement. Depuis lors, j’ai été de mieux en mieux. Les forces sont revenues si vite que, pour tous, ma convalescence est un aussi grand miracle d’amour que l’issue de la maladie elle-même.

Vous dire les bontés dont j’ai été l’objet pendant ma maladie me serait difficile. Mme Maitin a été comme une mère, j’allais dire comme un ange ; sa fille, M. Maitin, M. Duvoisin rivalisaient tous de zèle et de soins. Quelles fatigues, quelles anxiétés je leur ai causées ! Ces pauvres amis ! Eugène Casalis n’a pas craint d’exposer sa vie pour voler deux fois à mon secours, car on ne voyage pas maintenant sans danger, et, la première fois que ce cher ami retournait chez lui, il faillit être tué par des Bassoutos qui ne le connaissaient pas. Mabille est venu me voir deux fois. M. Daumas et sa fille aînée voulaient venir me voir, mais les Boers et le Calédon plein les en ont empêchés. Ces bons amis n’ont cessé d’envoyer des exprès pour s’enquérir de mon état, avec des lettres de Mme et de M. Daumas, remplies de la plus vive et paternelle affection. Les églises de Morija, de Mékuatling, de Bérée n’ont cessé de prier pour moi et de demander à Dieu de me conserver à son œuvre, à ma femme et à mes nombreux amis. Nos gens de Léribé étaient très affligés et Molapo, apprenant que j’étais en danger, envoya Makotoko pour me voir, bien qu’il lui eût alors donné le commandement de ses troupes pour diriger une attaque. Quand il me sut convalescent, il m’envoya, à Bérée, quatre beaux moutons : « Après une telle maladie, me faisait-il dire, tu dois être très faible ; nos cœurs étaient finis de tristesse à la crainte de te perdre ; maintenant que tu es mieux nous séchons nos larmes, mais nous désirons ardemment te revoir parmi nous. Accepte cette viande pour te fortifier, car la famine est grande. »

C’est terrible de tomber malade en temps de guerre, loin de chez soi, chez des amis au cœur chaud, mais dont les provisions sont épuisées, et dans un pays où on ne peut rien se procurer. Johanné, qui était resté à Léribé pour garder la maison, me fit demander la permission de venir me voir une fois à Bérée, et, à sa grande joie, ma femme le garda pour voyager avec nous.

Nous avons quitté Bérée lundi dernier, 15 janvier, et, après avoir passé un jour avec nos bons amis Keck, à Mabolèla, nous sommes arrivés ici, à Mékuatling, chez les Daumas, le mercredi. On nous a reçus comme les enfants de la maison. Tant de bontés m’humilient, ma chère mère. Cette maladie n’a donc pas été à la mort ; puisse la gloire de Dieu en être un des fruits ! Puisque le Seigneur me rend à la vie, mon œuvre n’est pas encore finie. Oh ! qu’il me donne la grâce d’être plus fidèle dans l’accomplissement de mon ministère, de me sacrifier sans réserve, et de vivre toujours en vue de l’éternité. »

Cette maladie marqua, en effet, un progrès dans la vie spirituelle de Coillard :

« Pendant ma maladie, j’avais conscience de mon danger, écrivait-il à M. Bergerie 22 janvier 1866 ; mais, après avoir confié ma chère femme au Dieu des veuves, j’envisageais avec calme, et même avec bonheur, le moment où mon Sauveur m’appellerait à lui.

C’est bien étrange de revenir à la vie après avoir été si près de la mort, si près du ciel qu’il me semblait déjà entrevoir, comme Moïse contemplait la terre promise du sommet du Nébo. Mais mon œuvre n’est pas finie, et, puisque mon Dieu, après m’avoir fait faire l’expérience cent fois répétée de son amour infini, me rend à ma chère femme et à la vie, oh ! qu’il me donne de le servir avec plus de fidélité, de m’offrir à lui chaque jour en sacrifice, et de n’avoir d’autre but que sa gloire et la conversion des âmes !

Nous pensons retourner demain à Léribé. Je me sens mieux, mais encore faible. J’ai pourtant pu dire quelques mots hier à l’église. Comment donc prêcher en plein air avec ma pauvre poitrine ? »

Le jour fixé par Coillard pour regagner Léribé, le 23 janvier 1866, de grand matin, la station de Mékuatling était attaquée par les Boers. Écoutons Coillard :

Mékuatling est dans le creux d’une colline qui a la forme d’un croissant dont les pointes descendent gracieusement en talus vers la plaine. Au petit jour, mon serviteur accourt livide à la porte de ma hutte : « Les Boers, les Boers sont sur nous ! » crie-t-il. Je me traîne hors de mon lit et regarde au dehors. L’horizon était noir de Boers qui se précipitaient des deux bouts du croissant et envahissaient la station. Je m’élançai à travers une pluie de balles ; providentiellement, je ne fus pas atteint. La terre était jonchée de morts et de mourants. Je me frayai un chemin jusqu’au commandant, un de mes amis personnels, et le suppliai d’arrêter le feu. « La guerre est la guerre, lui disais-je, et, si ces noirs faisaient feu, je ne dirais rien. Mais vous voyez, ils ne sont pas armés ; ils sont venus pour une fête d’église, c’est comme si vous abattiez des moutons. »

Le commandant répondit d’abord que les ordres qu’il avait reçus ne lui permettaient pas de tenir compte de cette circonstance. Voyant que mes supplications étaient inutiles, je me décidai à sauver, si possible, la vie de mes propres gens : « Vous voyez, repris-je, comme je suis faible et malade. Je ne peux atteindre ma propre station sans le secours de mes gens. Donnez-moi un sauf-conduit pour ces trois hommes. » — « Vous me demandez beaucoup, je ne peux vous l’accorder, » répliqua le commandant. J’insistai, enfin il fut touché ; voyant que j’étais près de défaillir, il me demanda leurs noms et écrivit un laissez-passer, ajoutant, cependant : « S’ils sont vus par quelqu’un des nôtres, on leur tirera dessus sans leur demander s’ils ont, oui ou non, un sauf-conduit. Allez à vos propres risques. » Ma femme et moi partîmes avec nos gens le plus vite possible. Nous voyagions de nuit pour éviter d’être vus. Oh ! les aperçus que nous eûmes en route : les villages réduits en cendres, les hauteurs retentissant des hurlements des chiens des Cafres, les ricanements nocturnes des chacals et des hyènes, qui nous avertissaient que nous traversions le théâtre de récents massacres !

Tandis que les autres missionnaires recevaient l’ordre d’abandonner leurs stations et d’évacuer le pays, sous peine d’être traités en ennemis (mars 1866), Coillard, croyait-on, pourrait rester à Léribé ; en effet, Molapo s’était désolidarisé, comme nous l’avons vu, des Bassoutos et de son père Moshesh et, après avoir essayé de se mettre sous la protection de l’Angleterre, il avait traité avec l’État libre, dont il acceptait la suzeraineté ; pour un temps du moins, le district de Léribé se trouva ainsi englobé dans l’État libre d’Orange ; mais de la duplicité de Molapo et des faux rapports qu’il adressa au président sur son missionnaire, il résulta qu’au milieu de mars, celui-ci reçut l’ordre de quitter le pays.

« Le gouvernement de l’Etat libre a pris, à notre sujet, deux mesures arbitraires que rien ne saurait justifier : il a intercepté nos lettres et nos journaux pendant de longs mois, et puis il nous a chassés du pays, nous refusant même la liberté de choisir notre prison. Je laisse les esprits éclairés et impartiaux juger si de tels actes font preuve de la force d’un gouvernement et de la justice de sa cause. Ce que nous avons souffert pendant ces longs mois d’isolement et de privations, au milieu d’alarmes continuelles, se peut mieux comprendre que décrire. Une ou deux fois seulement quelques lettres ont, par contrebande, trouvé le chemin prohibé de notre demeure, et c’était pour nous annoncer la mort de notre bien-aimée sœur, Mlle Kate Mackintosh.

Ce fut vers le milieu du mois de mars que le général de l’armée de l’Etat libre vint, au nom de son gouvernement, nous signifier l’ordre de quitter le Lesotho dans l’espace de six jours, sous peine de voir notre propriété confisquée et nous-mêmes prisonniers de guerre. Il ajouta qu’il lui en coûtait d’accomplir cette pénible mission, d’autant plus que j’étais personnellement bien connu et que je n’avais donné aux Boers aucune cause de soupçon. Ce fut en vain que je raisonnai et protestai ; tout ce que j’obtins, grâce à ma mauvaise santé, ce fut deux semaines au lieu de six jours pour faire mes emballages. Nous travaillâmes donc nuit et jour, aidés de Makotoko, le seul homme qui eût assez de courage et assez d’affection pour nous pour rester à la station. Mais nous n’avions pas assez de caisses, et que faire sans planches et sans clous ? Je dus mettre ma bibliothèque en pièces et démolir nos plafonds, et puis, à l’aide de quelques peaux de bœufs trempées dans l’eau, nous nous tirâmes d’embarras tant bien que mal.

Nous travaillions ainsi depuis trois jours, quand, en dépit de la parole qu’il m’avait donnée, le général me fit annoncer que le surlendemain — un lundi, notez ! — au point du jour, il enverrait l’escorte et les wagons chargés de nous enlever de Léribé. De nouvelles protestations de notre part nous valurent trois ou quatre jours de délai. Ce furent des jours très pénibles et, en les rappelant aujourd’hui à notre mémoire, si une chose nous étonne, c’est combien le Seigneur s’est tenu près de nous, ranimant notre courage et renouvelant nos forces physiques.

Au jour fixé, tout était prêt et nos caisses étaient entassées dehors malgré la pluie, mais personne ne parut. J’appris plus tard, en me rendant au camp, que notre départ était retardé jusqu’à l’arrivée du président qui venait terminer les négociations avec Molapo. Nous en fûmes d’autant plus contents que, puisque Molapo s’était soumis sans condition, nous espérions obtenir facilement du président qu’on nous laissât à notre poste. Nous nous trompions ; je ne pus pas le voir et, l’eussé-je vu, cela n’aurait rien changé à l’état des choses, j’ai tout lieu de le craindre. Molapo fut reconnu sujet de l’État libre ; on lui assigna, à ce titre, un coin du pays qu’il avait jusqu’alors occupé en maître (entre la Poutiatsana et le Calédon), on lui imposa quelques conditions qu’il est inutile maintenant de discuter ; on parla de lui donner un magistrat, une prison et que sais-je ? Mais les ordres furent renouvelés pour nous enlever immédiatement de notre station.

Ce fut le 2 avril que le commandant, M. de Villiers, chargé de ce soin, arriva à notre porte avec cinq wagons et une escorte de vingt à trente cavaliers. En quelques heures, tout fut fini, nos caisses étaient chargées, nous avions pris notre dernier repas dans notre demeure et nous avions dit adieu à nos quelques affectionnés.

Tout fut chargé en si grande hâte que Mme Coillard n’eut pas même le temps de sortir son pain du four. Nous dîmes adieu à notre troupeau en larmes ; nous partions exilés de notre seul home ici-bas et suivions les wagons où on avait, en hâte, entassé tout ce que nous possédions. « Faites pour le mieux, dit le commandant de Villiers, qui était un ami personnel et qui fit tout ce qu’il put pour nous égayer durant le trajet, mais ne laissez rien en arrière, car vous ne reviendrez jamais ici. »

On nous fit voyager de nuit comme de jour, si bien qu’en arrivant à Bethléem, nous étions plus morts que vifs. Des amis écossais qui, malgré notre impopularité, ne craignirent pas de nous combler de bontés, obtinrent quelques heures de repos pour nous, avec la promesse qu’on ne nous ferait plus voyager de nuit. Par contre, on nous fit faire un immense détour sous prétexte de rejoindre le camp. Nous le manquâmes. Figurez-vous notre position : six wagons, des centaines de têtes de bétail et à peine une vingtaine d’hommes armés, bivouaquant sur un coteau, en face d’un petit chef zoulou qui ne voulait pas entendre parler de paix et qui avait souvent attaqué les camps de nuit. Personne ne dormit, excepté nous. Mais le Seigneur veilla sur nous et nous arrivâmes sains et saufs à Harrismith.

Ce que je viens de dire ne doit pas faire douter des bonnes intentions de M. de Villiers, car, habitué à la vie des camps, il pouvait oublier que d’autres personnes, plus faibles, eussent besoin de quelques ménagements. Je tiens, au contraire, à ajouter qu’en somme l’ordre arbitraire du gouvernement de l’État libre a été exécuté avec beaucoup d’humanité. M. de Villiers et son parti nous ont entourés du plus grand respect et des plus grands égards tout le long du voyage, de sorte qu’au moment de les quitter, nous voyions en eux des amis plutôt que des officiers d’un gouvernement qui nous est antipathique.

Vous aurez remarqué qu’on nous notifia l’ordre de quitter le Lesotho quand Molapo avait déjà conclu un armistice et ouvert des négociations dont l’issue n’était pas douteuse, et que c’est après que ces négociations furent terminées, la paix conclue, le traité signé, et après que Molapo et son peuple furent dûment et définitivement reconnus sujets de l’État libre, que nous fûmes chassés sans merci. Il m’est pénible d’ajouter que, dans toutes ces affaires, la conduite de Molapo n’a fait qu’aggraver nos épreuves.

Avant de quitter Léribé, je réussis à avoir une dernière entrevue avec lui. Il se montra peu touché de notre départ et encore moins désireux de notre retour ; il ne reconnut ses torts envers nous que pour s’en glorifier et ne déguisa pas son intention de s’emparer de notre maison et de nos jardins du moment que nous serions partis. Je ne puis vous dire la douleur que j’éprouvai en lui disant adieu. Etre chassés du pays par les Boers, c’est pénible ; mais nous séparer ainsi de Molapo, il y avait là quelque chose de poignant. Comment ! Après huit années de travaux, d’épreuves et de sacrifices, nous n’avions donc pas fait un seul pas dans l’affection de ce cœur égoïste ?

Du moment que l’armistice fut conclu et que l’on sut que nous allions être chassés du pays, nos pauvres Bassoutos, prenant avantage de nos circonstances, tombèrent sur nous comme des nuées de vautours, se disputant la nourriture dans notre cuisine à toutes les heures du jour, s’emparant de tout ce qui pouvait leur tomber sous la main, et nous importunant de demandes auxquelles il ne nous était pas possible de satisfaire. Nous n’étions plus maîtres chez nous. Ils nous volèrent jusqu’à la dernière de nos chèvres ; dans une seule nuit, ils récoltèrent un vaste champ de maïs que j’avais fait semer et sarcler à grands frais pour subvenir aux besoins des vieillards abandonnés, des gens de la station et des jeunes gens et jeunes filles que nous avions reçus chez nous. De ce seul champ, j’espérais tirer cinquante ou soixante sacs de maïs. Je dus abandonner un autre champ presque aussi grand, mais dont le maïs n’était pas encore mûr, sans parler d’un autre de pommes de terre, de notre jardin où nos pertes ont été grandes ; dans la position où nous sommes, il est bon de savoir que le Seigneur pourvoira lui-même à tous nos besoins. Je pus faire mes tristes adieux à la tribu et distribuer une dernière fois la sainte Cène aux membres de notre troupeau. »

Les dernières paroles de Coillard à ceux-ci furent : « Aimez-vous et ne vous disputez pas »

Ainsi s’est terminé notre ministère pénible et ingrat parmi ces Bassoutos que nous aimions. Malgré beaucoup d’infidélités que Dieu veuille nous pardonner, nous avons semé avec larmes parmi eux, mais nous n’avons pas vu s’accomplir la promesse ; peut-être est-il réservé à d’autres le privilège d’y récolter avec chants de triomphe.

Ma santé est depuis lors tout à fait ébranlée. Aussi, dans les circonstances présentes, pensons-nous ne pas pouvoir mieux faire que d’aller à Pietermaritzburg. Là, nous attendrons vos instructions et les directions du Seigneur, et nous espérons qu’un changement d’air et le repos nous feront du bien à ma chère femme et à moi. »

Coillard continue son récit dans une lettre à M. Casalis datée de Pietermaritzburg, chef-lieu du Natal, 29 juin 1866 :

« A Harrismith où nous sommes arrivés au son du canon et en compagnie de plusieurs centaines de têtes de bétail prises sur les Bassoutos, nous avons été reçus avec beaucoup de cordialité par des amis. Nous aurions bien volontiers prolongé notre séjour sous leur toit hospitalier, d’autant plus qu’un peu de repos après tant d’épreuves nous paraissait très désirable ; mais, comme nous n’étions ni bien vus ni tolérés à Harrismith, force nous fut d’atteler notre voiture et de quitter ce pays ennemi. Après deux jours de marche, l’essieu des roues de derrière de notre wagon se brisa. Nous étions sur le sommet du Drakensberg. Il fallut mettre la tente du wagon à terre avec tous nos effets, toutes nos provisions et renvoyer les roues de la voiture au charron à Harrismith. Pendant ce temps, nous fûmes surpris par la neige, puis par la pluie. Nous avions avec nous deux familles de Bassoutos avec plusieurs petits enfants que nous abritâmes de notre mieux. La voiture revint enfin et nous nous remîmes en route. Mais, deux jours après, l’essieu neuf qui était fait de mauvais bois, probablement le seul que le charron eût à sa disposition, se cassa encore, et nous fûmes retenus trois ou quatre jours dans les champs. Cette fois nous étions dans la Natalie, avec un beau ciel bleu sur nos têtes, près d’une ville où je fis la connaissance d’un pasteur wesleyen et chez des fermiers hollandais pieux qui nous comblèrent de bontés.

Après le voyage le plus fatigant que nous eussions jamais fait, nous sommes arrivés ici, à Pietermaritzburg, le 15 mai dernier. Nous n’y connaissions personne, mais le Seigneur nous avait préparé le chemin. Un grand nombre de personnes, depuis la famille du gouverneur, les employés du gouvernement, les officiers de la garnison, jusqu’à de simples ouvriers, sont venus nous témoigner leur sympathie. Parmi elles, nous avons fait la connaissance de précieux amis qui semblent rivaliser de zèle pour nous faire aimer le séjour de leur ville.

Peu de jours après notre arrivée ici, ma chère femme est tombée malade. Une attaque de fièvre bilieuse l’a clouée sur son lit pendant plus de trois semaines et m’a causé de vives inquiétudes. Elle se remet maintenant, grâce à Dieu, mais sa constitution semble avoir reçu un choc dont elle ne se relèvera qu’à force de soins et de calme. En regardant en arrière, je frémis en pensant à notre vie du Lesotho, à toutes nos épreuves, à toutes nos privations, aux scènes dont nous avons été témoins. Est-il étonnant que nous subissions une réaction ? Le Seigneur a été bon envers nous, il a accompli en notre faveur Ésaïe.40.29-31.

Ma santé est toujours débile, mes forces ne reviennent pas aussi vite que je l’espérais, je ne me reconnais plus moi-même. L’autre jour, cédant aux instances de nos amis, je les accompagnai à quelques lieues d’ici à cheval : j’en ai été malade pendant trois ou quatre jours. C’est un sujet de tristesse pour moi, et pourtant je sais que, si le Seigneur me confie une œuvre, quelle qu’elle soit, il me donnera certainement aussi les forces pour l’accomplir.

Cette œuvre que le Seigneur nous réserve, quelle est-elle ? Nous nous le demandons souvent avec anxiété, car, de toutes nos épreuves, la plus dure à supporter est certainement l’inaction et l’incertitude. Tout est noir à l’horizon, toutes les portes nous semblent fermées. J’ai bien l’occasion de prêcher assez souvent en anglais, mais cela ne satisfait pas notre besoin d’activité. Comme Élie au désert, nous sommes plus ou moins abattus. Chacun a les mains pleines et paraît heureux ; nous, nous nous tenons en repos, attendant le Seigneur. Pourquoi nous en coûte-t-il tant de penser que nous ne sommes pas nécessaires au Seigneur, mais que c’est une grande grâce qu’il nous fait d’être quelque fois utiles, bien que souvent nous soyions plus qu’inutiles ? »

En juillet, M. et Mme Coillard arrivaient à Durban, où ils ne passèrent que peu de jours, ayant été invités par les missionnaires américains à aller visiter leurs stations. Le 30 juillet, Coillard écrivait d’Amazimtoti à sa mère :

« J’ai prêché hier à une nombreuse congrégation de Zoulous et ils étaient si intéressés qu’à la requête de leurs pasteurs, je prêchai encore l’après-midi. Les Zoulous ressemblent beaucoup aux Bassoutos ; mais, comme ils parlent une langue différente, je prêchai en anglais et un natif interpréta en zoulou.

D’autres missionnaires envoient leurs bœufs pour nous chercher, de sorte que, dès demain, nous allons quitter cet endroit pour aller plus loin. Mais, me demandez-vous, qu’allons-nous faire ? … et où nous fixer ? Nous n’en savons vraiment rien, ma chère mère. Nous ne pouvons pas retourner au Lesotho, voilà qui nous paraît sûr. Les Boers, après nous avoir chassés, nous calomnient autant qu’ils peuvent ; mais je puis dire que, parmi les Anglais de la Colonie, l’opinion publique est pour nous. Le Seigneur manifestera notre droit comme en plein midi. Les pasteurs hollandais ne nous montrent pas beaucoup de sympathie ; ils ont peur, sans doute, en le faisant, d’être impopulaires parmi leurs troupeaux. Ils ont même décidé, dans un de leurs synodes, d’envoyer un missionnaire à Léribé. Cela nous est allé au cœur et nous a fait plus de peine que toutes les indignités que nous avons souffertes du gouvernement. Mais pourquoi ? Nous avons semé et semé avec larmes à Léribé : qu’importe si quelque autre va récolter. Tout doit être pour la gloire de Dieu.

Ma santé n’est pas forte, la moindre agitation ou fatigue m’éprouve. Ma chère Christina se porte bien maintenant. Mais c’est une dure épreuve pour nous, pour elle surtout, d’être ainsi ballottés çà et là, sans demeure fixe et sans travail. Le Seigneur veut sans doute que nous apprenions à le glorifier « en nous tenant en repos » et comme des étrangers et des voyageurs. En Afrique et dans notre position actuelle, nous faisons beaucoup de connaissances, mais nous ne pouvons en cultiver que fort peu. Ce n’est pas comme en Europe. On se rencontre ici, on se quitte ; plus tard on entend indirectement prononcer quelques noms et l’on dit : « J’ai vu cette personne, » et c’est tout. On ne se sent pas chez soi. C’est une pensée pénible, mais, après tout, elle est salutaire à l’âme. Oh ! quand donc arriverons-nous chez nous ? Comme nous soupirons après notre « chez nous » ! Non pas notre chez nous d’Asnières ou d’Édimbourg, car de là encore il nous faudrait partir, mais notre « chez nous » du ciel où Jésus nous attend.

Et vous, ma bonne mère, comment allez-vous ? Quand donc recevrai-je de vos nouvelles ? J’en attends par chaque poste, mais en vain. Que le Seigneur vous garde ! Je prie souvent pour vous. Je n’ai pas besoin de vous dire que je vous aime et que je pense à vous. Je ne serais pas votre « petit garçon » si je ne le faisais pas. J’espère pouvoir vous envoyer nos portraits bientôt, mais je doute que vous me reconnaissiez. »

Éfafa, 28 août 1866.

« Nous avons beaucoup d’épreuves et de tracas ces derniers temps. Christina est mieux, mais parfois bien triste. Elle ne peut pas se consoler de la mort de sa sœur, ni prendre aisément son parti de ce que nous sommes fugitifs, sans demeure et sans travail. Nous essayons de nous répéter l’un à l’autre que le serviteur n’est pas plus que son Maître ; Jésus, lui, n’avait pas un lieu où reposer sa tête. Nous avons passé les quatre dernières semaines à visiter les stations des missionnaires américains parmi les Zoulous. L’Évangile a fait bien des progrès chez ceux-ci, et il y a de belles églises. Nous sommes maintenant chez M. Stone, aussi un missionnaire américain. De sa maison nous voyons l’océan, et entendons, nuit et jour, le bruit des vagues. Nous avons eu de la pluie pendant trois jours, c’est ce qui nous a empêchés de continuer notre voyage. Nous pensons passer quelque temps sur la station d’un missionnaire américain que sa santé oblige à voyager. Nous serons tout près de Port-Natal qu’on appelle Durban, tout près de la mer ; mais nous n’y resterons que jusqu’à ce que nous sachions où aller.

Nous ne savons pas encore où nous irons. Nos pauvres Bassoutos meurent de faim, ils nous ont écrit pour nous demander de la nourriture et me supplier de les visiter. Plusieurs personnes se sont converties depuis notre départ de Léribé, parmi lesquelles Makotoko dont je vous ai souvent parlé. C’est le père du petit Samuel. Ce petit Samuel est comme notre enfant. Son père nous le présenta à sa naissance. Nous l’avons pris avec nous pour l’élever et l’instruire, il a cinq ans et il pétille d’intelligence. Makotoko, en nous priant de l’emmener, pensait nous suivre bientôt pour demeurer avec nous ; mais son chef, l’ayant appris, lui fit dire que, s’il nous suivait, il lui ferait couper les « nerfs ». Il est encore au Lesotho, mais si nous n’y retournons pas, il n’y restera pas non plus.

Un autre enfant mossouto du nom de Joas nous a suivis dans notre exil ; c’est un jeune garçon de douze à treize ans. Son père, qui demeure à Thaba-Bossiou, nous a forcés, par ses instances, de le prendre pour l’instruire. Il écrit bien, fait de l’arithmétique, de la géographie et commence à lire passablement l’anglais. Il est avec nous depuis dix-huit mois à peu près ; il est si docile et si soigneux que nous ne lui répétons jamais deux fois la même chose, et le grondons rarement. Nous l’aimons beaucoup. Nous avons laissé près de Pietermaritzburg les deux familles que nous avions amenées avec nous du Lesotho. »

A quel travail Coillard allait-il se livrer ? Plusieurs alternatives se présentaient à lui : par moments, il semble avoir perdu tout espoir de retour à Léribé. Les uns le pressaient de se rendre à l’île Maurice cette « Île de France, avec sa belle langue française et ses milliers de païens pour lesquels rien encore n’a été tenté, sans parler des colons » ; d’autres le pressaient de se fixer dans la colonie du Natal, dans une location du gouvernement ; d’autres l’engageaient à commencer une œuvre dans l’Alfrédia, un coin de la Natalie. Il écrit au Comité de Paris (15 août 1866) :

« Ma chère compagne et moi n’avons pas de plus grand, de plus sincère désir que celui de suivre le Seigneur partout où il nous appelle. Nous sommes à lui. Nous ne sommes point venus en Afrique pour faire notre volonté. La vie est courte, nous le sentons ; la nôtre peut-être plus courte encore. Notre but et notre unique désir sont de travailler pendant que le Seigneur nous en donne les forces. Où que vous nous appeliez, Messieurs, soyez d’avance assurés que nous irons avec joie. »

Et plus tard encore (7 décembre 1866) :

« Nos yeux ne peuvent se détacher du Lesotho, après tous les travaux que vous y avez accomplis pendant tant d’années ; cependant le Sauveur l’a dit : « Le champ, c’est le monde, » et le missionnaire fidèle à sa vocation, bien loin de rétrécir ce champ, brûle d’un saint désir d’accomplir l’ordre de son souverain Maître : « Allez par toutes les nations ! » Mais ses forces sont peu de chose et sa vie est courte. En faire le meilleur emploi possible, tel est son devoir et celui de ceux qui le dirigent. »

Après avoir passé un mois à Pietermaritzburg, avec la famille Daumas expulsée de Mékuatling, Coillard s’installait à Ifoumi pour remplacer un missionnaire américain, « en attendant, écrit-il à sa mère (8 novembre 1866), que le Seigneur nous ait montré où nous devons aller ».

« Nous y avons consenti avec d’autant plus de joie qu’il nous était très pénible d’attendre, sans nous occuper régulièrement d’une œuvre quelconque. Ifoumi est un endroit charmant, la station est bâtie sur une colline élevée. Le jardin a des orangers de 40 pieds de haut, et toutes sortes de fruits du pays, que nous ne connaissons pas à Asnières. La maison est grande, fraîche et commode. L’église est un joli bâtiment en briques, deux fois aussi grande que celle d’Asnières. Derrière la maison se trouve le village des natifs ; il est petit encore, les rues en sont droites, et chacune de leurs chaumières est entourée d’un petit jardin. De la porte de la maison nous voyons l’océan à quelques lieues d’ici. Quelquefois nous le voyons, comme nous, très agité. Nous entendons le murmure des vagues que nous voyons se briser sur la plage. Nous voyons aussi, à l’œil nu, passer les vaisseaux qui viennent des Indes et d’Europe et, en les contemplant, ballottés sur cet abîme, nous ne pouvons nous empêcher de nous écrier que l’homme est petit et que Dieu est grand ! Quand nous sommes tristes et abattus, cette pensée-là nous console et nous réjouit parce que Dieu est notre Père. C’est lui qui a fait l’océan, c’est lui qui a créé le vent qui fait les tempêtes ; mais c’est lui aussi et lui seul qui peut calmer et les tempêtes de la mer et celles de la vie de ses enfants, et celles de la nôtre.

Ma bien-aimée mère, je vous envoie une pièce d’or cousue dans cette lettreg, elle vaut 12 fr. 50. »

g – Il y a, en effet, de nombreux trous d’aiguille dans le papier.

A la fin de 1866, Coillard eut à se rendre d’Ifoumi à Pietermaritzburg, pour aller chercher ses bagages ; en passant par Amazimtoti, le 26 novembre, il écrivit à Mme Coillard une lettre qui devait lui arriver pour son jour de naissance :

« Que notre bon Père céleste, ma chérie, te bénisse ! Ne sois pas trop triste de ce que je ne suis pas près de toi, et de ce que nous ne puissions pas aller sur le bord de la mer, comme nous allions, en pareille occasion, chercher des agates sur la rive du Calédon.

Peut-être dis-tu, en soupirant, que ces temps poétiques sont passés. Mais console-toi, la poésie n’est pas la réalité, et peut-être qu’après tout, notre vie est devenue plus vraie à l’école de l’épreuve et de l’adversité. Le jeune mousse, qui quitte pour la première fois le rivage natal, ne voit que poésie dans ces belles vagues écumantes et les mille et une merveilles de l’océan ; mais, quand il aura bravé les tempêtes et survécu même à des naufrages, il sera un matelot expérimenté et utile. La poésie existera toujours, mais une poésie utile et pratique. Elle est la nôtre aujourd’hui.

Oh ! par quelles épreuves le Seigneur nous a fait passer depuis le premier anniversaire de ta naissance que nous avons célébré ensemble ! Et par quelles voies mystérieuses il nous a appelés à le suivre depuis le dernier ! Où serons-nous dans un an ? Mais nous empiétons sur un avenir qui n’appartient qu’à Celui dont les pensées ne sont pas nos pensées, mais qui nous a promis que toutes choses doivent concourir ensemble au bien de ceux qui l’aiment. Asseyons-nous donc avec confiance et avec gratitude à ses pieds et comptons ses bénédictions et ses bienfaits. Les compter ! ma chérie, le pourrions-nous ? Réfléchis, ne pouvons-nous pas nous écrier, nous aussi, avec David : « Éternel, mon Dieu, tu as fait que tes merveilles envers nous sont en si grand nombre qu’il n’est pas possible de les arranger devant toi. Les veux-je réciter et dire, elles sont en si grand nombre que je ne saurais les raconter. » (Psa.40.6.) C’est ce que je sens vivement ces temps-ci. Comment nous sommes sortis de toutes les épreuves passées, c’est un mystère que l’amour seul de mon Dieu explique. Quand je regarde en arrière, je vois tout si sombre et si noir : c’est la vallée de l’ombre de la mort. Tout est noir encore devant nous, nous sommes encore dans la sombre vallée. Mais Celui qui nous a conduits est encore avec nous. « C’est pourquoi je ne craindrai aucun mal, car Tu es avec moi. »

Eh bien, ma chérie, je ne sermonne pas, je laisse tout simplement ma plume parler de l’abondance de mon cœur. J’écris ce que je dirais. La grande chose, l’affaire importante maintenant, c’est de prendre courage, regardant à Lui qui a promis d’être notre guide jusqu’à la mort ; ensuite c’est de croître dans la grâce. Que le Seigneur, ma bien-aimée, te bénisse, rafraîchisse ton âme et te donne beaucoup de foi. Tu sais que je pense à toi. Je voudrais être là pour te donner un bouquet, un baiser et une bénédiction à ton réveil. Mais si tu n’as pas les deux premiers, tu as au moins la dernière qui vaut tout. Sois bénie de Dieu. »

Au retour, Coillard écrit encore à sa femme, d’Amazimtoti, le 3 décembre 1866 :

« Nous avons trouvé l’Oumlazi débordé, nous avons perdu là deux heures à faire chercher et à attendre des natifs pour me passer à la nage. Ils ont failli me noyer ! Mais enfin, le Seigneur veillait sur moi et a eu pitié de toi ; je suis encore vivant et en bonne santé. »

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