Élie le Tishbite

26.
L’héritage

Ignorer qu’avant le jour du jugement dernier le royaume de Dieu aura sur la terre une période de triomphe, de sainteté et de gloire, c’est ignorer l’Ecriture, c’est du moins n’en point comprendre la partie prophétique. Ne point s’occuper de l’avenir de l’église, c’est s’appauvrir soi-même, et se mettre dans l’impossibilité de comprendre le passé et le présent ; car nul ne peut se rendre compte des actions d’un homme, s’il ne connaît les vues qui le dirigent et le but auquel il tend. Il est beaucoup de chrétiens qui ressemblent à ces mères de famille qui, du cercle où elles vivent, ne s’intéressent aux grands événement de l’histoire qu’autant qu’ils les menacent de passages de troupes et de quartiers militaires. Ces chrétiens, enfermés dans les limites de leur vie ascétique, s’inquiètent peu des progrès et de la marche du royaume de Dieu, et l’avenir de l’église sur la terre leur est chose indifférente, à moins qu’on ne leur prouve qu’il les concerne personnellement. Quelque éloigné que nous soyons de vouloir rabaisser ces natures de colombes à cause de leur vue peu étendue, il n’en est pas moins vrai que leur œil spirituel est faible, et que leur cœur pourrait être plus large, et l’intérêt qu’elles prennent à la glorification du nom de Jésus plus grand et plus vif. Ils se privent d’ailleurs par le peu de cas qu’ils font de la prophétie, d’un riche trésor de consolations, et se ferment par là la source de grandes joies dans la vallée des larmes. « Ne méprisez pas la prophétie ; n’étouffez pas l’Esprit, » a dit saint Paul (1 Thessaloniciens 5.19-20) ; et ce n’est point sans raison qu’il a lié ainsi l’une à l’autre ces deux sentences. Quel spectacle décourageant l’église chrétienne n’offre-t-elle pas aujourd’hui ! Dans la contrée la plus occidentale de notre continent, elle a pris le double masque du jésuitisme et de l’incrédulité voltairienne ; au sud elle est morte et attend les aigles qui rongent les cadavres ; au pied des Alpes, séduite par les fausses lumières d’un siècle superficiel, elle s’agite en tumulte autour de ses arbres de liberté ; sur les rives de la Seine, insensée et aveugle, elle rejette la vérité même avec les erreurs qui s’y étaient associées ; en Hollande elle ne fait guère que ruminer ce que lui donne le rationalisme allemand ; dans les régions à notre orient, elle ne se meut que sous les chaînes d’un formalisme sans vie ; dans le pays même que le Seigneur a choisi pour l’entrepôt de son royaume et de sa parole, elle se divise, dans de vastes districts du moins, en cent communions rivales, et cache sous le manteau d’apparat d’observances religieuses, l’athéisme le plus déclaré ; et enfin dans notre chère patrie allemande, elle se meurt de froid au souffle glacé du rationalisme, et vient à notre rencontre nous offrant un verre d’eau au lieu de la glorieuse coupe du Seigneur. — Vous me direz que ce n’est pas là l’église. Je le sais ; mais si nous fixons nos regards sur la vraie église, notre douleur ne fait que s’accroître plus encore. Alors toutes les contrées que nous venons de parcourir deviennent pour ainsi dire désertes, et la chrétienté dont les limites s’effacent, se confond avec le monde païen. Le Seigneur Jésus n’est plus sur la terre qu’un petit prince médiatisé, et le prince des ténèbres semble le souverain de la terre entière. Car combien y a-t-il de pays qui soient compris dans les limites de Sion ! et dans ces pays, combien Sion compte-t-elle d’enfants ? Et quand bien même le peuple des fidèles serait beaucoup plus considérable que plusieurs ne le pensent, sous quelle forme s’offre-t-il à nous, et où le trouvons-nous dans toute la plénitude de sa santé et de sa beauté spirituelles ? Ici des chrétiens de dimanche, là des chrétiens boiteux ; les uns soupirent et se plaignent sans relâche, les autres se mordent entre eux. Et en général, que les chrétiens de nos temps sont peu enracinés dans la parole ! qu’ils ont peu d’empire sur la chair et le péché ! combien peu ils sont dans le fond de leur être étrangers au monde ! qu’ils vivent peu dans l’élément évangélique du christianisme ! Que d’étroitesse de cœur et de froideur d’une part, et de l’autre que de faiblesse et de lâcheté ! O gracieuse église de la Pentecôte, qu’es-tu devenue ! Image vivante du Christ, colombe de Dieu aux ailes dorées, où te retrouverons-nous ? Le lien de la perfection t’enlace : nous sommes divisés. Tu fleuris comme une rose dans la vallée : nos feuilles sont malades. Tu étais féconde : et nous sommes stériles. Tu brillais avec éclat aux yeux de tous, et notre lumière est pâle. Dois-tu donc disparaître un jour, paradis de Dieu dans la vallée de la mort ? Dois-tu tarir et t’écouler, fleuve de vie où Christ réfléchissait sa figure avec une pureté que nous ne connaissons plus ?

Quel déchirant contraste entre les temps d’autrefois et les temps actuels ! Mais voici, la parole prophétique s’approche de nous comme un ange consolateur, et soulève le voile de l’avenir. Aussitôt nos chants de deuil auprès des tombeaux des temps apostoliques font place à un chant de résurrection, et celui qui demandait au Gardien d’Israël s’il sommeille, s’écrie : « Il vient, il vient. » L’histoire de l’église qui nous semblait un corps mutilé, reprend sa forme et sa vie. Oui, mes frères, cette terre verra le royaume de Dieu tout autre qu’il n’est maintenant : plus saint et pur, et plus étendu ; car ses étendards seront dressés d’un pôle à l’autre, et la connaissance de Dieu couvrira la terre comme l’eau couvre le fond des mers. — Quand sera-ce ? me demandez-vous. Quand l’église des premiers temps se relèvera-t-elle de ses ruines ? — « Bientôt, » répond la révélation elle-même. « Bientôt, » nous disent comme d’une seule voix les sentinelles de Sion. « Bientôt, » murmurent les âmes recueillies et attentives ; et d’une voix plus retentissante encore tous les signes du temps nous crient : « Bientôt, bientôt. »

Sans cette réjouissante perspective, mes frères, je ne me serais pas décidé à vous conduire auprès d’hommes tels qu’Élie et Élisée. Mais ces héros des temps anciens n’éveillent point en moi de regrets : l’éclat du passé nous prophétise la gloire de l’avenir.

2 Rois 2.13-15

13 Et Élisée releva le manteau d’Élie qui était tombé de dessus lui, et il s’en retourna et vint au bord du Jourdain. 14 Et il prit le manteau d’Élie qui était tombé de dessus lui, et il en frappa les eaux et dit : « Où est l’Eternel, le Dieu d’Élie, l’Éternel même ? » Il frappa donc les eaux, et elles se partagèrent çà et là, et Élisée passa. 15 Quand les fils des prophètes qui étaient à Jérico vis-à-vis, l’eurent vu, ils dirent : « L’esprit d’Élie s’est posé sur Élisée. » Et ils vinrent au devant de lui et se prosternèrent devant lui en terre.

Le testament d’Élie est ouvert, et Élisée se trouve l’héritier d’une succession telle qu’il n’y en a pas eu souvent de semblable, et qui consiste en de tout autres choses que de l’or et de l’argent. Approchons nous de l’heureux héritier, et voyons Élisée avec le manteau d’Élie, avec le Dieu d’Élie, avec l’esprit d’Élie, avec la charge d’Élie.

I

Le char de feu venait de quitter la terre, quand une main invisible détacha des épaules d’Élie son manteau de poils, qui tomba dans le désert tout près d’Élisée. Détail de peu d’apparence, mais d’un sens symbolique qui appelle notre attention.

Et d’abord, Élie déposait avec son manteau le fardeau de sa mission prophétique. Car dans le monde invisible il n’y a plus de docteurs, on y voit l’essence même de toutes choses ; là tout ce qui est digne d’être connu se révèle de soi-même, la lumière et la vérité est l’air qu’on y respire. Dans le monde invisible il n’y a plus de travaux et d’efforts ; des tabernacles de paix y attendent le guerrier après le combat, il s’y rassasie de Dieu et un repos parfait succède pour toujours à ses travaux.

C’est Élisée qui relève le manteau d’Élie, ce même manteau que dans le champ d’Abel-mehola Élie lui avait jeté pour un moment sur les épaules quand il l’avait appelé à le suivre. Maintenant Élisée en hérite ; c’est lui qui remplacera désormais le prophète dont il a été longtemps le fils et le disciple, c’est lui qui continuera l’œuvre de son maître. Mais ce manteau, qui en passant entre ses mains lui impose une si noble et sérieuse tâche, lui est en même temps un précieux encouragement ; car il est tout plein de souvenirs qui s’agitent dans ses plis, et si l’habit ne fait pas l’homme, du moins dans le combat la vue d’une bannière souvent victorieuse relève le courage d’une armée, et le guerrier se sent plus fort qui tient à la main l’épée d’un héros. Le souvenir à sa magie, et Élisée l’a sûrement éprouvé plus d’une fois en sentant sur ses épaules le rude manteau de son prédécesseur.

Cependant ce manteau qui descendait des cieux vers Élisée, n’était plus le même dans un certain sens ; et aussi Élisée était-il appelé à être un autre homme que son maître : un second Élie, mais un Élie transformé en un prophète évangélique. Les insignes de son prédécesseur lui arrivaient comme glorifiés : ce n’était plus seulement le redoutable manteau, porté par un prophète de Sinaï et teint dans le sang des prêtres de Bahal, c’était aussi le vêtement d’un bienheureux héritier des cieux, qui montait vers le paradis, porté sur les ailes de la grâce divine. Ce manteau tombait des cieux en terre tout brillant d’une mystérieuse lumière, tout pénétré de la miséricorde de Dieu pour les pécheurs, laquelle n’avait jamais encore été révélée au monde avec autant d’éclat. Il descendait tout chargé de promesses et d’espérances, et tout en facilitant à Élisée l’accomplissement de ces nouvelles fonctions par les souvenirs qu’il lui rappelait sans cesse, il lui imprimait le sceau évangélique d’un messager de paix, qui venait, comme l’arc-en-ciel après l’orage, annoncer de nouveau à la maison d’Israël la bonté de Jéhova.

Enfin, c’était d’en haut et du ciel ouvert qu’Élisée, à son entrée en fonctions, recevait le nouveau vêtement qu’il devait porter désormais. Il avait dans cette circonstance une preuve évidente que c’était le Dieu vivant qui l’appelait à sa charge. Ce manteau était donc pour le prophète, tout chargé de souvenirs, d’espérances, d’encouragements, qui réjouissaient de leurs doux murmures son oreille spirituelle.

Tous les manteaux de ce genre devraient être descendus par la même voie sur les épaules de ceux qui les portent, et les prédicateurs, les docteurs, les missionnaires, tous les ouvriers dans la vigne du Seigneur, devraient pouvoir dire avec Élisée. « J’ai reçu mon manteau des nuées, j’ai été investi de ma charge par Dieu. » Mais aujourd’hui on se fait d’ordinaire soi-même son manteau ; et l’on rougirait de croire qu’il puisse tomber du ciel autre chose que de la pluie et de la neige ; on envisage le ministère évangélique comme tout autre métier qu’on prend selon son bon plaisir pour vivre. L’enfant est encore au berceau que déjà ses bons parents disent : « Nous en ferons un pasteur. » Le jeune homme présomptueux qui sent en lui quelque peu de talents, n’hésite pas à se croire fait pour la chaire. La plupart des étudiants qui fréquentent les universités comme candidats en théologie, n’ont jamais eu la pensée de demander à Dieu s’il approuvait leur résolution et s’il pourra les employer dans sa vigne ; et nul homme n’appelle leur attention sur ce point capital, et ne s’enquiert si leur vocation vient d’autre part que de leur cœur charnel. Aussi l’église nous offre le spectacle à la fois déchirant et burlesque d’une société où tous les rôles sont changés ; ce sont les loups qui font les fonctions de bergers, et le collecteur d’anecdotes n’en trouve nulle part d’aussi piquantes et ridicules que chez les soi-disant ecclésiastiques. Qu’on ne s’étonne pas si en tels ou tels lieux les matelots se mettent au gouvernail que le pilote ne sait pas diriger, et ces furieux persécuteurs des conventicules devraient bien se dire qu’ils se mettent en campagne contre un enfant qu’ils ont, sans le vouloir, appelé à l’existence.

II

Élisée, après avoir relevé au nom du Seigneur le manteau d’Élie, revient sur ses pas vers le Jourdain. Il traverse le désert, ému mais consolé. Avec le manteau d’Élie, il possède le Dieu d’Élie : il n’en doute pas, mais où est la foi qui n’a besoin d’aucun sceau ? « Donne moi un signe de ta faveur, » dit le chantre royal (Psaumes 86.17), et il n’est pas de prière que les saints aient répétée plus souvent après lui. Ce n’est d’ailleurs pas le signe même qu’ils désirent proprement ; ce qu’ils veulent, c’est une nouvelle manifestation de l’amour de leur Dieu. Élisée, en approchant du Jourdain, sent se former en lui le désir d’un signe semblable. Non pas qu’il ne sache que le Dieu d’Élie est son Dieu ; mais est-il réellement aimé de Dieu d’un amour aussi grand que l’a été son maître ? Possède-t-il en effet les mêmes forces divines qu’Élie ? Il a de la peine à le croire, il faut que des faits le lui prouvent. Il doute, si vous voulez, mais comme doutaient les disciples après la résurrection : de joie. Que fait Élisée ? Il est arrivé sur la rive du fleuve dont les flots impétueux lui ferment le passage. Il saisit le manteau de poils, le plie et le roule comme avait fait son maître, et en frappe les eaux et s’écrie : « Où est l’Eternel, le Dieu d’Élie ? » — Il y a dans cette parole, dites-vous, de l’incrédulité. — Vous vous trompez ; brisez l’écorce, le noyau est entièrement sain. Il y a là une sainte hardiesse, une joyeuse confiance en Dieu, un intime besoin de recevoir une preuve incontestable de ce dont on est déjà convaincu. Les actions du fidèle ne craignent pas le scalpel anatomique. La superficie en est parfois si étrange, qu’un séraphin qui les jugerait d’après les règles de la cour des cieux, pourrait s’y tromper ; mais sous la rude écaille est la perle brillante que l’Esprit de Dieu sait présenter au Père.

Si Élisée invoque non son Dieu, mais le Dieu d’Élie, c’est, avons nous dit, que avec le manteau d’Élie il avait hérité du Dieu d’Élie. C’est ainsi qu’Isaac hérita du Dieu de son père Abraham, Jacob du Dieu d’Abraham et d’Isaac, et après lui tous les fidèles du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. C’était ce dernier nom que Jehova prenait en s’adressant à ses serviteurs, sur lesquels il transportait ainsi toutes les promesses qu’il avait faites aux patriarches. De là ce continuel refrain dans les prières des vrais Israélites : « Où est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ? » Ce Dieu, se disaient-ils, est aussi le nôtre, et ce sentiment les remplissait de confiance et de courage.

Et nous, mes frères, qui nommerons-nous notre Dieu ? Bienheureux sommes-nous d’avoir vu Dieu manifesté en chair ! Les saints d’Israël pressentaient à peine la joie et la force qui se trouvent auprès de lui, et tout ce que sa vie terrestre nous donne de consolations et d’encouragements. Notre Dieu a été, est toujours le Dieu des péagers et des pécheurs. Oh comme notre foi se fortifie, quand dans les angoisses de la repentance nous pouvons dire : « Où est le Seigneur, le Dieu du pauvre larron ? » Dans nos douleurs, quel encouragement n’y a-t-il pas à s’écrier : « où est le Seigneur, le Dieu de Marie, de Lazare et de Marthe ? » Après nos égarements, quel soulagement n’est-ce pas que d’oser en appeler du tribunal de notre conscience au Dieu de Pierre, au Sauveur de Magdeleine ? Et comme nos soucis se dissipent quand au milieu des détresses de la pauvreté nous demandons : « Où est le Seigneur, le Dieu qui remplissait de poissons les filets des disciples, et nourrissait cinq mille personnes avec cinq pains dont il restait douze corbeilles de morceaux ? » Voilà notre Dieu, le Dieu des pécheurs rachetés et pardonnés, Jésus-Christ qui est le même hier, aujourd’hui et éternellement.

Mais nous possédons un plus grand trésor encore, nous avons le privilège de pouvoir dire : « Où est le Seigneur, le Dieu et Père de Jésus-Christ ? » de prétendre à tout l’amour dont l’Eternel aime son Fils unique. Jésus-Christ nous l’a déclaré. Mais qui peut le comprendre. Nous oserions donc implorer, espérer, attendre de Dieu, comme si nous étions Christ ! Sublime privilège ! Retenez le ferme ; croyez que vous le possédez, et toutes choses vous seront possibles. Alors les dernières inquiétudes s’évanouissent, et déjà dans cette vie vous planez au dessus des hauteurs de la terre.

III

« Où est l’Eternel, le Dieu d’Élie ? » s’est écrié Élisée avec cet élan du cœur qui atteint jusques au ciel. Il faut que le Tout-Puissant lui réponde, ou Élisée jette le manteau d’Élie aux pieds de Jehova et retourne à sa charrue. Car à sa lettre d’investiture manquerait le sceau divin. Dans de tels moments critiques et décisifs, Dieu ne laisse pas les siens dans l’embarras. Il a égard sinon à leurs prières, du moins à leur position et à leurs détresses. A peine Élisée a-t-il frappé les eaux écumantes, que l’Amen céleste répond à sa prière. Le miracle du Tishbite se répète, l’eau se partage, et le prophète d’un pas ferme descend dans le lit à sec de la rivière. Ne me demandez point de vous décrire ce qu’il éprouvait alors. L’âme brisée qui doute encore que le Dieu de grâce arrête ses regards sur elle, et qui voit tout-à-coup une de ses prières extraordinairement exaucée, ou le jeune pasteur qui se demande avec inquiétude si Dieu l’a véritablement appelé à ses fonctions, et qui reconnaît dans une première et abondante pêche la divine réponse à tous ses doutes, serait dans de tels moments le mieux en état de comprendre et de nous décrire toute la plénitude de la joie d’Élisée s’étonnant de son propre miracle. On peut dire de lui comme des Israélites traversant la Mer rouge, qu’il a été baptisé dans le fleuve. Il sent avec ravissement près de lui le Seigneur ; une lumière pure et vive éclaire son âme entière qui est tout foi, tout espérance. Il sait maintenant dans quel vaste sens le Dieu d’Élie est devenu le sien. Il recueille les prémices des grâces qui lui ont été promises sous le ciel ouvert, et ces premiers dons lui sont un gage divin de la riche moisson qui l’attend dans le lointain.

Comme il mettait le pied sur la rive opposée, les fils des prophètes qui étaient restés cachés dans le voisinage, se montrent tout-à-coup à lui. Ils venaient d’être témoins de son miracle, et c’était pour cela que Dieu les avait fait sortir de Jérico. Dieu voulait leur désigner ainsi l’homme dont il avait fait choix pour être le successeur de leur maître, et leur présenter Élisée en pleine jouissance de tout ce qui pouvait lui donner droit au respect et à l’obéissance qu’ils avaient eus pour Élie. Ils avaient, semble-t-il, compris l’intention de Dieu : ils s’approchent de leur nouveau maître et se prosternent devant lui. — Comme ils sont étonnés de voir Élisée commencer sa carrière prophétique par le miracle qui a clos et couronné celle d’Élie ! « L’esprit d’Élie, disent-ils, repose sur Élisée. » « Élisée, veulent-ils dire, est un autre Élie, » et ils auraient dit plus encore s’ils eussent osé exprimer les pressentiments de leur cœur. Mais leur vénération pour Élie ne leur permettait pas de supposer qu’il fût possible de le surpasser. Et cependant Élisée était bien réellement plus grand qu’Élie, dans le sens que le Sauveur dit de Jean-Baptiste qu’il est le plus grand des prophètes, et du plus petit dans le royaume de cieux, qu’il est plus grand que Jean-Baptiste. — C’est une grande erreur de ne voir dans Élisée qu’une copie et une copie pâle de son prédécesseur, et dans son histoire qu’un écho confus de celle de son père spirituel. Jehova n’est point si pauvre d’idées qu’il doive se répéter dans ses créations morales et se mouvoir dans un même cercle. Dans l’humanité, toutes ses créations sont des originaux ; et s’il est des astres de même nature, si l’esprit d’un Moïse repose sur Élie, celui d’un Élie sur Élisée, sur Luther l’esprit de saint Paul et sur Mélanchton celui de saint Jean, chacun de ses astres a ses caractères propres et distincts, et tous ils glorifient « la sagesse infiniment diverse » de leur créateur. Élisée la douce lumière de la lune, les rayons fécondants du soleil au printemps ; Élie a l’éclat enflammé d’un météore. Élisée, qui a une double mesure de l’esprit d’Élie, et dont la carrière commence où finit celle de son maître, forme pour ainsi dire la seconde partie de la vie d’Élie, comme le Nouveau Testament le fait de la Bible.

Les fils des prophètes se prosternaient moins devant l’homme que devant l’Esprit divin qui reposait sur lui et agissait par lui avec puissance. Ils faisaient donc plus que de comprendre les choses divines, ils les discernaient et les saluaient avec amour et enthousiasme. Or « l’homme naturel ne comprend rien aux choses qui sont de l’esprit de Dieu. » Si notre cœur se réchauffe et s’enflamme à la vue des grands hommes chrétiens, c’est qu’il est au dedans de nous quelque chose qui leur ressemble, car le semblable seul comprend le semblable. Plusieurs d’entre vous connaissent ce qu’une ingénieuse tradition raconte d’un des plus grands peintres du moyen-âge. Tout jeune encore, à Rome, il était arrêté devant un tableau de Raphaël, dont la beauté le saisit et le plongea dans une muette admiration, et tout-à-coup il sort de son extase en s’écriant, le visage rayonnant de joie : « Et moi aussi je suis peintre. » Il rentre chez lui, mêle les couleurs, et crée des chefs-d’œuvre qui rappellent celui qui lui avait révélé son génie. De même nous pouvons nous réjouir si les saintes figures d’un Abraham, d’un Élie, d’un Paul, d’un Luther nous inspirent un pieux enthousiasme et allument en nous l’ardent désir que notre cœur ressemblât au leur ; et si dans de tels moments la pensée que nous aussi sommes des enfants de Dieu se présente avec vivacité à notre esprit, ne l’étouffons point : nous avons compris et admiré ces hommes, nous ne leur sommes pas à tous égards dissemblables. Jésus l’a dit : « Qui accueille un prophète parce qu’il est un prophète, recevra une récompense de prophète » ; car il se rend ainsi à lui-même le témoignage d’être spirituellement apparenté à celui qu’il accueille.

IV

Élisée en héritant de l’esprit d’Élie, lui succédait en même temps dans ses fonctions et dans son église. Élie avait commencé son ministère dans des circonstances bien moins favorables que lui ; il avait trouvé le champ inculte, il le laissait labouré, et même orné ça et là de plantations verdoyantes qui faisaient naître mille espérances pour l’avenir.

Ce n’est point un médiocre avantage pour un prédicateur de l’évangile, de trouver à son entrée dans une paroisse un groupe d’âmes fidèles. Quelque petit que soit leur nombre, elles sont le noyau autour duquel se forme un cristal de plus en plus considérable, le tableau qui explique ses prédications, et pour lui-même le foyer qu’il alimente et qui à son tour lui renvoie chaleur et lumière. Pour que le rossignol déploie toute la beauté et la force de sa voix, il faut un écho qui réponde à ses chants et leur donne des ailes ; il peut ainsi chanter jusqu’à mourir de fatigue ; tandis que ses accents se taisent bientôt quand ils se perdent dans l’espace muet. Ainsi le pasteur qui trouve dans son temple un écho vivant, sent son courage renaître sans cesse, et sa prédication devient pour lui comme une nacelle, qu’il envoie chargée d’or, et qui revient à lui avec un baume qui le restaure.

Les prédicateurs de votre vallée bénie, mes frères, reconnaissent avec actions de grâces qu’il n’est aucun d’eux qui, à son arrivée au milieu de vous, n’ait trouvé, comme Élisée, un champ bien cultivé et en plein rapport. Tous nous avons pu commencer notre ministère avec les paroles de Paul aux Corinthiens : « Je rends grâces à mon Dieu de la grâce qui vous a été donnée en Jésus-Christ, d’avoir été enrichis par lui en toutes choses dans la doctrine et dans la connaissance. » Et en portant les yeux sur plusieurs d’entre vous, nous pouvons ajouter encore : » Le témoignage de Jésus-Christ a été confirmé parmi vous, de sorte qu’il ne vous manque aucun don. » Nous vous avons trouvé riches dans la parole divine, et c’est en cela, je pense, que consiste la vraie richesse d’une église plutôt qu’en revenus, en legs, en donations. Une telle église porte entre les mains les clefs du monde invisible, le remède infaillible contre tous les maux, la verge miraculeuse qui fend les flots, l’arbre de vie dont les feuilles servent à la guérison. Et quand bien même ce magnifique trésor ne serait encore qu’un capital oisif, quand même la parole ne serait pas encore entrée au fond des cœurs, néanmoins bienheureuse est la paroisse qui possède la parole ; elle est semblable à un champ ensemencé qui n’a pas levé, mais qui n’attend qu’une douce pluie du printemps pour verdir.

Vos églises sont des champs qui dans plusieurs endroits sont déjà parés de riches épis. Dieu le Seigneur le sait, et aussi vous entoure-t-il comme d’un rempart que l’ennemi ne peut franchir. Le grand Pasteur de l’église le sait, et aussi envoie-t-il dans vos vallées des troupes d’évangélistes. Les saints anges le savent, et aussi veillent-ils avec amour sur vos maisons. Satan avec son armée le sait également, et aussi vous voit-il d’un œil d’envie et vous couvre-t-il de moqueries et de blasphèmes. Les frères des pays étrangers qui nous ont visités, le savent, et ils ne quittent pas cette contrée sans se sentir restaurés et rafraîchis. Si nous promenons nos regards sur nos assemblées dans le temple, nous y voyons un grand nombre de frères et de sœurs dont la présence nous réjouit. Si nous parcourons nos rues, il n’en est pas une seule qui ne nous offre çà et là un tabernacle de Dieu parmi les hommes. Il est même des quartiers dans notre ville où les tentes du Seigneur se touchent toutes. Combien de lys célestes y fleurissent inconnus de tous, si ce n’est du divin Jardinier qui les restaure de sa rosée, et de tel ou tel d’entre nous qui les découvrent accidentellement ! Si tous ceux qui craignent le Seigneur dans notre vallée, se réunissaient un jour, nous nous étonnerions, je le crois, de leur multitude, et nous reconnaîtrions avec actions de grâce que, en comparaison du moins avec mille autres paroisses, le troupeau du Seigneur est grand parmi nous ! Sans doute il y a dans notre Sion spirituelle des âmes de toutes espèces ; mais toutes sont nées de Dieu, comme la rosée naît de l’aurore. Sans doute il en est de toutes couleurs et de toutes figures ; mais elles ont toutes été lavées dans le même bain. Sans doute il en est de toutes langues ; mais toutes ont le même Esprit, la même foi, la même espérance. Sans doute elles ne sont pas extérieurement aussi intimement unies entre elles qu’elles devraient l’être ; mais au fond elles ne forment qu’un seul faisceau, car toutes sont une en Jésus-Christ.

Avec quelle joie ne nommons-nous pas ce champ notre champ ! Et quel précieux héritage nos devanciers nous ont laissé ! Nous n’oublions point que toute la gloire des bénédictions et des joies qui accompagnent notre ministère auprès de vous, appartient à Dieu seul. Mais cela ne nous empêche pas d’aller en quelque sorte aux tombeaux de vos anciens pasteurs, pour Lui présenter nos actions de grâces, et de faire de leurs monuments les autels où nous offrons au Seigneur les sacrifices de notre reconnaissance.

Nous avons perdu de vue Élisée, qui retourne à Jérico silencieux, avec les fils des prophètes. Il plie, tel qu’un arbre fruitier, sous le poids des dons que Dieu lui a faits.

Et cependant qu’est-ce que l’héritage que venait de faire Élisée, à côté de celui que Christ transmet aux siens ? Le manteau qu’il nous laisse est le vêtement royal du Salomon des cieux ; c’est la sainteté du vrai Melchisédec, c’est cette justice qui descend à nous des nuées comme la pluie, selon l’expression du prophète. Et ce manteau se transforme selon les circonstances en une armure dans le combat, en une tunique sacerdotale pour notre entrée dans le lieu très saint, en une cuirasse contre la mort, en un vêtement d’honneur pour le jour du jugement, en une robe de noce pour le grand banquet de l’Agneau. — Le Dieu que nous nommons le nôtre est un Dieu qui porte ses brebis dans son sein, qui ne semble vivre que pour elles, qui fait de ses puissants archanges nos ministres, et qui comprend dans un même amour et le Fils de sa dilection et nous pauvres pécheurs. — L’Esprit qui nous est communiqué, s’il ne partage pas les flots de la mer, apaise les tempêtes de la conscience, et s’il ne nous révèle pas l’avenir, nous donne du moins le témoignage que nous sommes enfants de Dieu. Il nous enseigne non à faire descendre le feu du ciel, mais à dire à Dieu : Abba, c’est à dire Père ; et s’il ne nous donne pas le pouvoir d’opérer des miracles, il fait de nos corps des temples du Dieu vivant. — Le ministère qui nous est confié est bien plus excellent que celui même d’Élisée ; car il consiste à annoncer la réconciliation, à crier aux pécheurs : « Vous êtes en Christ la justice de Dieu, » aux transgresseurs : « Il n’y a plus de condamnation en Christ pour vous, » aux cœurs froissés : « Le Seigneur ne vous brisera pas. » Nous sommes les messagers de Christ ; bien plus, nous le sommes à la place de Christ. Nous sommes envoyés comme le Père l’a envoyé. Nous agissons au nom du Fils de Dieu, et portons non seulement la bannière, mais aussi les clefs du royaume des cieux. — Voilà, mes frères, ce que l’homme de la croix nous a légué dans son testament aspergé de sang. Réjouissons-nous de telles richesses, et disons avec David : « Le sort m’est échu dans des lieux agréables ; l’Eternel même est mon héritage. » Amen.

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