L’épître de Jacques en 25 sermons

Riches et pauvres

Que le frère qui est dans la bassesse se glorifie dans son élévation, que le riche, au contraire, s’humilie dans sa bassesse, car il passera comme la fleur de l’herbe. Car comme, un soleil brûlant étant levé, l’herbe sèche, sa fleur tombe, et son éclat périt, ainsi le riche se flétrira dans ses entreprises. Heureux est l’homme qui endure la tentation ! car quand il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment.

Jacques 1.9-12

Saint-Jacques a parlé des épreuves dont nous devons nous réjouir, mais qui trop souvent produisent en nous le découragement, le doute, « l’inconstance dans toutes nos voies. » — Parmi ces épreuves qui deviennent si aisément des tentations, en est-il de plus redoutable que la pauvreté ? Combien les privations et les humiliations de l’indigence battent en brèche la confiance en Dieu et la sérénité de l’esprit ! Cette épreuve était le lot des lecteurs de Saint-Jacques. Nous pouvons, d’après son épître, nous rendre compte de leur état social : ils ont formé une Église hors de Palestine ; mais cette Église s’est surtout recrutée parmi les petits et les pauvres. En général les riches et les puissants sont restés hostiles à l’Évangile ; aussi les chrétiens pauvres ont-ils doublement à souffrir de leur part : comme pauvres et comme chrétiens. Retrait de travail, retenue de salaire, dénis de justice, citations devant les tribunaux : voilà autant d’« épreuves diverses » auxquelles ils sont exposés. Aussi ne nous étonnons-nous pas d’entendre Saint-Jacques parler de murmures, d’impatience, de colère et même de malédictions.

Voilà donc l’écrivain sacré appelé à traiter, lui aussi, la question sociale, ce terrible nœud gordien, que tant d’hommes ont vainement essayé de dénouer, que tant d’autres voudraient trancher violemment. Comment Saint-Jacques s’y prendra-t-il ? Il vaut la peine de l’écouter avec attention, et d’examiner avec soin la solution qu’il propose. Nous verrons d’abord la consolation qu’il donne aux pauvres, puis l’avertissement qu’il adresse aux riches, et enfin le but suprême vers lequel il dirige les uns et les autres.

I

« Que le frère de condition humble » : c’est le chrétien qui se trouve dans une position modeste, qui fait cause commune avec les petits et les pauvres. On sait que souvent celui qui est pauvre ne possède pas grande influence. On l’ignore, et lui-même se fait petit pour éviter le mépris et les humiliations. Loin de se pousser en avant, comme font les ambitieux, il vit caché, car il a vu maintes fois qu’on ne se souvient des faibles que pour les opprimer et les dépouiller. — Mais qu’est-ce que la pauvreté et l’obscurité, en regard de l’indigence et de la mendicité ? Quelle humiliation, quelle rougeur au front, quand il faut faire appel à la charité de son prochain, et tendre la main pour recevoir l’aumône ! Comment Saint-Jacques va-t-il s’adresser à ces malheureux ; que leur dira-t-il pour essayer de les encourager et de les relever ? « Que le frère de condition humble se glorifie de son élévation ! » De son élévation ? De quoi est-il ici question ? N’est-ce pas une dérision de parler d’élévation et d’honneur à des hommes ignorés, méprisés, vivant de privations, mal vêtus, mal nourris, spoliés, persécutés ! Non, Saint-Jacques ne se trompe pas : ce « frère de condition humble » est un frère des plus excellents apôtres, un enfant de Dieu, un héritier de son Royaume ; et Christ lui-même, le Seigneur de gloire, n’a pas honte de l’appeler « son frère ». Encore un peu de temps, et cet homme pauvre et méconnu sera couronné de gloire et d’honneur, car Christ l’a fait « roi et sacrificateur ». Oui, ce pauvre, sur lequel les riches de ce monde jettent un regard de pitié et de dédain, ce pauvre frère possède un trésor de grand prix ; il est « riche en Dieu » ; il n’est pauvre qu’en apparence et pour l’accessoire ; mais il est riche en réalité, puisqu’il a l’essentiel. Oh ! relève la tête, toi que le monde froisse et méprise ; tu peux sans crainte affronter tous les regards : car tu as plus de gloire et de richesse que les plus puissants et les plus fortunés de la terre. Ton Dieu t’a promis (et il est fidèle) un tel trésor et une telle gloire, que désormais la terre avec toutes ses richesses et ses honneurs ne doit plus t’apparaître que comme une ville de la plaine vue du sommet d’une montagne élevée ; tu la domines de si haut que toute sa splendeur a disparu à tes yeux.

Te plaindrais-tu peut-être de ce que ces biens célestes ne sont que promis, et dirais-tu que leur possession future compense mal ta misère présente ? Mais Dieu ne nous a-t-il pas donné les arrhes de son Esprit, et enrichis des trésors de sa grâce ? N’est-ce rien que la joie du salut, la paix et la consolation du cœur, le calme de la conscience, la satisfaction du devoir accompli, l’espérance de la vie éternelle ? Oui, un jour nous serons riches au delà de toute expression ; mais nous le sommes déjà, dès ici-bas, puisque « nous avons tout pleinement en Christ ».

Te plaindrais-tu derechef de ce que plusieurs de tes frères, chrétiens comme toi, sont dans une meilleure position matérielle que toi, et dirais-tu que tu ne sais pas pourquoi Dieu te tient rigueur plus qu’à eux ? Mais ne vois-tu pas que, par ton humble condition, tu ressembles davantage à ce Fils de l’homme qui, étant riche, s’est fait pauvre pour nous, tellement qu’il n’avait pas même un lieu où reposer sa tète. Partageant plus complètement son abaissement, tu participeras plus sûrement à sa glorification !

Oui, que le frère de condition humble se glorifie de son élévation. Que non seulement il ne se laisse pas abattre par les épreuves, les humiliations, les froissements, mais qu’il fasse paraître au dehors les marques de sa grandeur : un roi cache-t-il sa couronne ? Un millionnaire craint-il de montrer sa richesse ? Frères, ne craignez pas, à ceux qui vous entourent et peut-être vous plaignent ou vous dédaignent, de parler des honneurs et des richesses dont votre Dieu vous a comblés déjà et vous comblera encore. Oui, au lieu de vous lamenter et d’envier autrui, bénissez Dieu, de ce qu’il s’est servi de votre abaissement pour vous conduire plus sûrement au salut et à la gloire éternelle. Que d’autres se vantent de leurs richesses terrestres ; pour vous, tressaillez de joie à la pensée que « votre trésor est dans les cieux », sûrement gardé, à l’abri de la rouille et des larrons. Et quel trésor ! Le malheureux qui reçoit inopinément un héritage considérable, contemple avec éblouissement le monceau d’or, de titres et de billets qui s’étalent devant lui. « Héritiers de Dieu », ne serons-nous pas saisis, remués jusqu’au plus profond de notre être, en songeant aux richesses incalculables de la gloire de Dieu qui seront un jour notre partage ! Oui, que le frère de condition humble se glorifie de son infinie grandeur.

II

Le pauvre est relevé, consolé. Saint-Jacques a fait briller à ses yeux la sublime élévation dont il peut se réjouir dès ici-bas. Il se tourne maintenant vers le riche : « Que le riche, s’écrie-t-il, se glorifie de son humiliation, car il passera comme la fleur de l’herbe. » Comme la fleur s’ouvre, puis se dessèche sous l’ardeur du soleil, « ainsi le riche se flétrira dans ses entreprises ». Quel langage dur et menaçant ! N’oublions pas que Saint-Jacques n’a pas dit : « que le frère riche se glorifie de son humiliation ». Il oppose au contraire, dans toute sa lettre, le pauvre, fidèle, pieux, persécuté, au riche impie, orgueilleux et persécuteur. « Laissez-le, s’écrie-t-il dans une mordante ironie, que l’apôtre des Gentils emploiera aussi, laissez-le tirer sa gloire de ce qui fera sa confusion » ! Il dresse la tête d’un air superbe ; il étale avec complaisance sa richesse et son luxe, et il méprise ses inférieurs ; il se rit de l’avenir : « Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve, mange, bois et te réjouis ! » Insensé ! toute cette gloire et cet éclat ne serviront qu’à mesurer son abaissement. Il a mis sa confiance et son orgueil en des biens aussi fragiles et éphémères que l’herbe des champs. L’herbe et sa fleur sont de courte durée ; au matin elle fleurit ; mais le soleil se lève, le vent du désert se met à souffler, et sous l’action de cette chaleur brûlante, l’herbe se flétrit, la fleur penche la tête et s’effeuille ; et, à la place de cette plante aux vives et fraîches couleurs, vous ne voyez plus qu’une tige jaunâtre et desséchée. Le riche et sa richesse sont aussi de courte durée. Le souffle de l’adversité se lève, un rayon de ce soleil de justice qui vivifie, mais qui consume aussi, vient frapper cet homme heureux, au milieu de son activité ou de ses plaisirs. Et le voilà soudain arrêté, brisé, ruiné. Il a passé comme la fleur des champs. Que reste-t-il de lui ? Rien qu’un souvenir fugitif des splendeurs passées : rien qu’une âme vide et désolée que Dieu va juger ! — Qu’elle est terrible la ruine et la mort du mauvais riche, dont toute la richesse était trompeuse. S’être cru possesseur d’une grande fortune et être précipité soudain dans la misère la plus noire : quel sort affreux ! — Il y avait deux hommes, dont l’un était riche et se traitait fort bien ; et l’autre à sa porte mourait de faim. Mais l’égoïste ne songeait pas même à soulager une telle infortune. Au bout d’un certain temps, le pauvre mourut et fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi et il fut jeté dans un lieu de tourment où une flamme le consumait, où une soif ardente le dévorait. — Que le mauvais riche se glorifie, s’il l’ose, de ce qui causera sa ruine. Veut-il s’élever jusqu’au ciel, il sera précipité dans l’abîme.

En suivant les paroles du frère du Seigneur, nous n’avons vu jusqu’ici que deux classes d’hommes : les bons pauvres et les mauvais riches. Il convient d’y ajouter ces deux autres : les mauvais pauvres et les bons riches. Oui, malheureusement, tous les pauvres ne ressemblent pas au pieux Lazare de la parabole ; et, heureusement, d’autre part, tous les riches ne suivent pas les traces du « mauvais riche ». — Ah ! plaignons les malheureux qui se trouvent dans un dénuement à la fois matériel et moral : ce sont les plus infortunés de tous les hommes : ils sont deux fois pauvres ! Point de compensation glorieuse à leur misère et à leurs privations. Etat navrant de celui qui doit endurer les souffrances et les angoisses de l’indigence, et dont le cœur est privé des espérances et des consolations de l’Évangile. — Félicitons au contraire ceux qui, au bien-être ou à la richesse temporelle, ont su joindre les trésors éternels : ils sont deux fois riches ! Ils goûtent incessamment le seul vrai bonheur que puisse procurer ici-bas la fortune : celui de donner et de faire des heureux ; mais surtout ils se glorifient d’être « riches en Dieu », et d’avoir amassé dans les cieux des biens impérissables.

III

Pourquoi notre société moderne souffre-t-elle -d’un malaise qui va s’aggravant de jour en jour ? Pourquoi tous ces soulèvements populaires, ce mécontentement général, ces symptômes multipliés d’une révolution prochaine ? N’est-ce pas à cause des mauvais pauvres et des mauvais riches ? l’égoïsme, l’indifférence, le luxe des uns excitant sans cesse l’envie, la convoitise, la haine des autres. — Et ainsi l’abîme va se creusant toujours davantage entre deux classes d’hommes, qui devraient au contraire se rencontrer et se soutenir. Ne sommes-nous pas tous frères ? Ne devons-nous pas servir le même Père, suivre le même chemin, tendre au même but ? Ce but glorieux qui nous est proposé à tous, c’est la couronne de vie que Dieu a « promise à ceux qui l’aiment ». Mais nul n’est couronné, s’il n’a combattu. « Heureux » donc l’homme qui a lutté et remporté la victoire sur les tentations et les épreuves qui l’ont assailli. Mais comment triompher des tentations et des épreuves inséparables de notre condition ? Saint-Jacques indique d’un mot le secret du triomphe : c’est l’amour pour Dieu : l’amour chrétien est assez fort pour vaincre toutes les répugnances, abattre entre les hommes toutes les barrières, effacer toutes les distances, rapprocher tous les cœurs. Chez les uns, il remplace l’égoïsme et l’avarice, ces terribles écueils de la richesse, par l’esprit de sacrifice et de dévouement ; chez les autres, à l’envie et au découragement, ces vers rongeurs de la pauvreté, il substitue le contentement et l’espérance. La haine avait armé un bras fratricide, l’amour jette des frères dans les bras l’un de l’autre.

Oui, animés mutuellement d’une égale bienveillance, que riches et pauvres s’aiment, s’unissent et s’entr’aident toujours davantage.

Surmontant épreuves et tentations, tendons ensemble à la perfection, tous pauvres et misérables pécheurs par nature, mais tous riches et forts en Dieu par sa grâce. Soyons fidèles jusqu’à la mort et nous recevrons cette couronne de vie promise par Dieu à ceux qui l’aiment. Là-haut, dans la maison du Père, toutes les distinctions de la terre seront effacées : il n’y aura plus de pauvreté ni de misère, plus d’orgueil ni d’avarice, plus de haine ni d’envie ; mais pour tous la même vie, la même félicité, la même gloire éternelle, puisque « Dieu sera tout en tous ». Amen.

Paul Borel

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