Histoire de la Réformation au temps de Calvin

Chapitre 16
Le nouveau primat d’Angleterre

6.16

Qui remplacera le primat Warham – Osiander et Cranmer à Nuremberg – L’erreur d’Osiander – Paix de Nuremberg – Mariage de Cranmer – Cranmer rappelé à Londres – Il refuse de s’y rendre – Date du mariage d’Anne et de Henri – Cranmer retourne à Londres – Lutte entre le roi et Cranmer – Le pape n’a aucune autorité en Angleterre – Etablir des évêques sans le pape – Première protestation de Cranmer – Seconde protestation – Troisième protestation – Toute faiblesse est une faute – La vraie doctrine touchant l’épiscopat – Appel des réformateurs

Un homme qui depuis plus de trente ans avait une voix importante dans les affaires ecclésiastiques du royaume disparut alors de la scène du monde, pour faire place au plus influent des réformateurs de l’Angleterre. Warham, archevêque de Cantorbéry, grand canoniste, politique habile, courtisan adroit, ami des lettres, s’était surtout proposé d’exalter la prérogative sacerdotale, et ayant recours pour cela au moyen le plus sûr, il avait combattu l’oisiveté, l’ignorance et la corruption des prêtres ; il avait même désiré une réforme du clergé, pourvu qu’elle émanât de l’autorité épiscopale. Mais quand il avait vu une autre réformation s’accomplir au nom de la Parole de Dieu, sans les prêtres, contre les prêtres, il avait fait volte-face, et s’était mis à persécuter les réformateurs et à fortifier l’autorité papale. Effrayé de la marche des communes, il avait appelé, le 24 février 1532, trois notaires, et avait protesté en leur présence contre tout acte du parlement qui dérogerait à l’autorité du pontife romaina. Puis, le 23 août 1532, au moment où la crise était la plus grave, le second pape, comme on l’appelait quelquefois, avait été enlevé de son siège par la mort, et on s’était demandé avec anxiété qui viendrait s’y asseoir à sa place ?

a – « Protestamur quod nolumus alicui statuto edito in derogationem romani pontificis consentire. » (Wilkins, Concilia, III, p. 746.)

Le choix était important ; cette élection serait, en effet, le symbole de ce que l’Église d’Angleterre allait devenir. Aurait-on un prélat dévoué au pape, tel que Fisher ; un catholique favorable au divorce, tel que Gardiner ; un évangélique modéré et attaché au roi, tel que Cranmer ; ou un réformateur décidé, tel que Latimer ? Dans ce moment où une nouvelle période commençait pour la chrétienté, il était important de savoir qui l’Angleterre prendrait pour guide ; si elle marcherait à la tête de la civilisation, comme l’Allemagne, ou se traînerait à l’arrière-garde, comme l’Espagne et l’Italie ? Le roi exclut les deux partis extrêmes, et balança les deux candidatures du centre. Tout bien pesé, il n’avait pas confiance en des hommes tels que Longland et Gardiner, qui pouvaient promettre et ne pas tenir ; il lui fallait quelqu’un qui fût moins politique que l’un, et moins fanatique que l’autre, un homme séparé du pape par principe, et non pas seulement par convenance.

Cranmer, après avoir passé quelques mois à Rome, était retourné en Angleterreb. Puis étant parti pour l’Allemagne avec une mission du roi, il était arrivé à Nuremberg, probablement dans l’automne 1531. Il examina avec intérêt cette ville antique, ses belles églises, ses fontaines monumentales, son vieux et pittoresque château, mais quelque chose l’attira davantage encore. Assistant à la célébration de l’Eucharistie, il remarqua que tandis que le prêtre marmottait tout bas à l’autel l’Évangile en latin, le diacre montant en chaire, le lisait tout haut en allemandc. Il comprit qu’à Nuremberg il y avait encore quelque apparence de catholicisme, mais qu’en réalité, c’était bien l’Évangile qui y régnait. Un nom revenait souvent dans les entretiens qu’il avait avec les principaux de la ville ; on lui parlait d’Osiander comme d’un homme d’une grande éloquenced. Cranmer suivit la foule qui se portait à l’église de Saint-Laurent, et fut frappé des talents et de la piété de ce ministre. Il rechercha sa connaissance, et dès lors les deux docteurs eurent de fréquentes conversations, soit dans la maison de Cranmer, soit dans la bibliothèque d’Osiander, et le docteur allemand, gagné à la cause de Henri VIII, publia peu après un livre sur les mariages illicites.

b – Il y a une lettre de lui, de Hampton-Court (12 juin 1531).

c – « The deacon goeth into the pulpit and readeth alone the Gospel in the Allemagne tongue. » (Cotton, Msc. Vitellius, B. XXI, p. 54.)

d – « Commendatus primoribus civitatis facundia sua. » (Camerarius, Melanchthon. Vita, p. 285.)

Cranmer, doué d’un cœur affectueux, aimait à se joindre aux simples repas, aux pieuses dévotions et aux conversations intimes de la maison d’Osiander ; il fut bientôt comme un membre de cette famille. Mais quoique son intimité avec le pasteur de Nuremberg devînt toujours plus grande, il n’accepta pas toutes ses opinions. Quand Osiander lui disait qu’il fallait substituer à l’autorité de Rome celle de la sainte Ecriture, Cranmer lui donnait son plein assentiment. Mais l’anglais s’aperçut que l’allemand avait sur la justification du pécheur des vues distinctes de celles de Luther. Ce qui nous justifie, disait-il, c’est non l’imputation des mérites de Christ par la foi, mais la communication intérieure de sa justice. — Christ, disait Cranmer, a payé le prix de notre rédemption en immolant son corps et en accomplissant la loi ; et si nous croyons du cœur à cette œuvre qu’il a accomplie, nous sommes justifiés. L’homme justifié doit être sanctifié et faire de bonnes œuvres ; mais ce ne sont point elles qui le justifiente. » La conversation des deux amis tomba aussi sur la sainte cène ; quelle qu’ait été alors la doctrine de Cranmer, il en vint bientôt, comme Calvin, à placer la réelle présence de Christ, non dans le pain que le prêtre tient de ses doigts, mais dans le cœur des croyantsf.

e – « It excludeth them from the office of justifying. » (Homily of salvation. Cranmer’s Remains, p 129.)

f – « Christ is corporally in heaven and spiritually in his lively members. » (Cranmer, On the Lord’s supper, p. 33.)

En juin 1532, les délégués des protestants et des catholiques-romains arrivèrent à Nuremberg, pour s’occuper de la paix religieuse. Le célibat du clergé devint aussitôt l’un des points débattus. Il semblait aux chefs de la papauté qu’il était impossible de céder cet article. « Plutôt abolir entièrement la messe, s’écria l’archevêque de Mayence, que de permettre le mariage des prêtres ! — Il faudra bien qu’ils en passent par là, dit Luther, Dieu renverse les puissants de leur trôneg. » Cranmer était de cet avis : « Il vaut mieux, disait-il, qu’un ministre ait sa propre femme, que d’avoir, comme les prêtres, celles d’autruih. — Que de services une épouse pieuse, disait Osiander, ne rend-elle pas au pasteur auprès des pauvres, des femmes et des enfants. »

g – Lutheri Op., XXII, p. 1808.

h – « Like other priests, keeping other men’s wives. » (Cranmer’s Remains, p. 219.)

Cranmer avait perdu sa femme à Cambridge, et son cœur avait encore besoin des affections les plus intimes. La famille d’Osiander lui offrait un touchant tableau du bonheur domestique. Une nièce de la femme du réformateur de Nuremberg en faisait partiei. Cranmer était frappé chaque jour de sa piété et de sa candeur. Il crut trouver en elle cette femme vertueuse, qui est la couronne de son mari, demanda sa main et l’épousa, ne se souciant pas des commandements illégitimes de ceux qui défendent de se marierj.

i – « Hæc erat neptis uxoris Osiandri. » (Godwin, Annales Angl., p. 167.)

j – 1Timothée.4.3

Cependant Cranmer ne négligeait pas sa mission. Le roi d’Angleterre voulant s’allier avec les protestants allemands, Cranmer fit de sa part des ouvertures au prince électoral de Saxe. Avant tout, répondit le pieux Jean-Frédéric, il faut que les deux rois (d’Angleterre et de France) soient d’accord avec nous sur les articles de foik. L’alliance échoua donc, mais au même moment s’ouvrit une perspective inattendue. L’empereur, qui marchait contre Soliman, désirait le secours du roi d’Angleterre ; Granvelle eut des entretiens à ce sujet avec Cranmer. Celui-ci se procurait voitures, chevaux, bateaux, tentes, et autres objets nécessaires au voyagel, dans l’intention de rejoindre Charles-Quint à Lintz, quand un courrier lui apporta tout à coup l’ordre de retourner à Londres. Quelle contrariété ! Au moment où une alliance avec le neveu de la reine Catherine est enfin sur le point de se conclure, où toute l’affaire du divorce va par conséquent s’arranger, l’envoyé de Henri VIII doit tout abandonner. Il se demandait avec anxiété quel pouvait être le motif de ce rappel soudain, extraordinaire… ; des lettres de ses amis le lui apprirent.

k – Seckendorff, Hist. Lutherianismi, 1532.

l – « I do make preparation to furnish ourselves of wagons, horses, ships, tents, and other things necessary to our voyage. » (4 septembre, Cranmer’s Remains, p. 232.)

Warham étant mort, le roi pensait à Cranmer pour le remplacer comme archevêque de Cantorbéry et primat d’Angleterre. Le réformateur en fut fort ému. « Hélas, dit-il, jamais homme n’a moins désiré que moi un siège épiscopalm. Si j’accepte, il me faudra renoncer aux charmes de l’étude et aux paisibles douceurs d’un état obscurn. » Connaissant le caractère dominateur et les principes religieux du roi, Cranmer croyait qu’avec un tel prince la réforme de l’Angleterre était impossible. Il se voyait exposé à des contestations sans fin. Plus de paix pour l’homme le plus paisible du monde. Une carrière éclatante, une grande représentation… ; il fut effrayé. « Ma conscience, disait-il, s’élève contre cette vocation. Malheureux que je suis !… Je ne trouve sur ma route que troubles, que conflits et insurmontables dangers. »

m – « There was never man more unwillingly to a bishoprick. » (Ibid, p. 218.)

n – « Very sorry to Leave his study. » (Fox, Acts, VIII, p. 65.)

Après y avoir bien réfléchi, Cranmer pensa qu’il se tirerait de ce pas difficile en gagnant du temps, vu que le roi, qui n’aimait pas en perdre, donnerait sans aucun doute la place à un autreo. Il répondit donc que des affaires importantes ne lui permettaient pas de retourner en Angleterre. Soliman s’étant retiré de devant l’Empereur, celui-ci s’était décidé à se rendre en Espagne par l’Italie, et avait donné rendez-vous au pape à Plaisance ou à Gênes. L’ambassadeur de Henri VIII croyait de son devoir de parer aux funestes effets de cette entrevue ; aussi Charles étant parti de Vienne le 4 octobre, deux jours après Cranmer le suivit. Jamais il n’avait fait un si triste voyage. La haute dignité qui l’attendait, pesait sur lui comme un cauchemar. Il ne trouvait sur sa route ni habitants, ni nourriture, et n’avait pour lit que du foinp. Il traversait quelquefois des champs de bataille couverts de cadavres chrétiens et turcs. Une comète paraissant du côté de l’Orient, présageait un événement tragique. Quelques-uns lui disaient avoir vu un glaive flamboyant traverser le ciel. « Ces signes étranges, écrivait-il à Henri VIII, annoncent quelque grande révolutionq. » Cranmer et ses collègues ne purent gagner le pape. Il se passa des mois, pendant lesquels les esprits étaient tellement échauffés que les cardinaux oubliaient le decorum. « Hélas ! raconte un historien catholique, tout le temps que cette affaire dura, on allait au Consistoire comme à la comédie. » Charles-Quint eut enfin le dessus.

o – « Thinking that he would be forgetful of me in the meantime. » (Cranmer’s Remains, p. 216.)

p – « I found in no town, man, woman nor child, meat, drink, nor bedding. » (Ibid., p. 223.)

q – « Some great mutation. » (Cranmer’s Remains, p. 225.)

Alors Henri VIII eut avec le roi de France (octobre 1532) la fameuse entrevue de Calais et de Boulogne, que nous avons racontée ailleursr, et s’étant entendu avec ce prince, il pensa sérieusement à en finir. Épousa-t-il alors Anne Boleyn ? Tout semblait l’y engager ; et si nous en croyons quelques-uns des historiens les plus accrédités, ce mariage eut lieu, en effet, dans le mois de novembre de cette années. Peut-être y eut-il un mariage contracté sans que les formalités légales fussent remplies. Il y a ici des témoignages opposés, et ce point n’est pas suffisamment éclairci. En tout cas, Henri se décida-à attendre, avant de célébrer publiquement son mariage. Les conférences que le pape allait avoir à Bologne avec les ambassadeurs de François Ier, la probabilité d’une entrevue du roi de France avec le pontife à Marseille, qui pouvait donner une nouvelle tournure à la grande affaire, peut-être le désir de conférer sur cet objet avec Cranmer, auquel il destinait le siège de Cantorbéry, semblent avoir décidé ce prince à renvoyer de quelques semaines la cérémonie. Il ne tarda pas à exiger la présence à Londres du futur primat.

r – « Histoire de la Réformation au seizième siècle, t. II, 2.21.

s – C’est ce que disent : Hall, Chron., fol. 209. — Hollinshed, Chron., III, p. 629.–Strype, Cranmer’s Mem., p. 16. — Collyers, II, p. 71. D’autres hésitent entre les deux dates, novembre et janvier. — Burnet, I, p. 121. — Herbert, p. 368. — Benger, p. 330, etc.

Le bruit s’était répandu en Italie que le roi allait mettre Cranmer à la tête de l’Eglise anglaise, et on lui témoignait à la cour impériale une considération inaccoutumée. Charles-Quint, ses ministres, et les ambassadeurs étrangers, disaient hautement que cet homme méritait bien d’occuper une place élevée dans la faveur et dans le gouvernement du roi son maîtret… Vers le milieu de novembre, l’Empereur donna au futur primat son audience de congé, et peu après celui-ci arriva en Angleterre. Voulant ménager les usages et l’opinion cléricale, il crut plus sage de laisser, pour le moment, sa femme chez Osiander. Il l’appela plus tard, mais elle ne fut jamais présentée à la cour ; cela n’était pas d’étiquette, et la pieuse Allemande y eût été probablement fort embarrassée.

t – « They judge him a man right worthy to be hygh in favor and authority with his prince. » (State papers, VII, p. 391.)

Cranmer, arrivé à Londres, se rendit aussitôt auprès du roi, fort préoccupé de ce qui allait se passer entre le prince et lui. Henri alla droit au fait : « Je vous nomme archevêque de Cantorbéry, dit-il. — Sire… — Point de refus. — Écoutez mes raisons… — Je suis convaincu que vous remplirez très bien cette charge. — La bienveillance de Votre Majesté lui fait illusion sur mon incapacitéu … » Le roi tint ferme. Ce n’était pas peu de chose que de lutter avec Henri VIII ; Cranmer fut effrayé de l’effet que produisait sa résistance. Sire, dit-il, j’implore très humblement le pardon de Votre Majestév… »

u – « Long disabling of himself. » (Fox, Acts, VIII, p. 66.)

v – « Most humbly cravinp first his Grace’s pardon. » (Ibid.)

Quittant le roi, il courut vers ses amis, vers Cromwell en particulier. Le fardeau dont Henri le chargeait lui paraissait toujours plus insupportable. Sachant combien il est difficile de résister à un prince d’un caractère despotique, il prévoyait des conflits, peut-être des infidélités, qui rempliraient sa vie d’amertume ; et il ne pouvait se résoudre à immoler son bonheur à l’impérieuse volonté du monarque. « Prenez garde, disaient ses amis, il est aussi dangereux de refuser une faveur à un prince si absolu, que de lui faire outrage. » Mais la conscience de Cranmer était engagée dans ses refus. « Je sens quelque chose en moi, disait-ilw, qui se révolte contre la suprématie du pape et contre toutes les superstitions auxquelles je devrais me soumettre comme primat d’Angleterre. Non, je ne veux pas être évêque… » Il pouvait sacrifier son repos, son bonheur, s’exposer à des luttes douloureuses ; mais reconnaître le pape, se soumettre à sa juridiction était à ses yeux un obstacle insurmontable. Ses amis branlaient la tête : Votre Nolo episcopare, lui disaient-ils, ne peut tenir contre le Volo le episcopum esse de notre maîtrex. De quoi s’agit-il ? De permettre que le roi vous place au faîte des honneurs et du pouvoir… Vous rejetez tout ce que les hommes désirent… — Plutôt perdre la vie, répondait Cranmer, que d’agir contre ma conscience pour satisfaire mon ambitiony. »

w – « Aliquid intus. »

xJe ne veux pas être évêque.Je veux que tu le sois. » (Fuller, Book, V, p. 184.)

y – « No stranger had authority within this realm. » (Cranmer’s Remains, p. 223.)

Henri, ennuyé de tous ces délais, appela de nouveau Cranmer au palais, et lui ordonna de parler sans crainte. « Si j’acceptais cet office, lui répondit cet homme sincère, je devrais le recevoir de la main du pape ; or, je ne le veux pas, je ne le puis pas… Ni le pape, ni aucun autre pouvoir étranger n’ont aucune autorité dans le royaume d’Angleterrez. » Ceci était une raison qui avait un grand poids aux yeux du prince. Il se tut un certain temps, paraissant réfléchira, puis il dit à Cranmer : « Pouvez-vous prouver ce que vous venez de dire ? — Sans doute, répondit le docteur ; les saintes Écritures et les Pères maintiennent l’autorité suprême des rois dans leurs royaumes, et prouvent ainsi que les prétentions du pape sont une intolérable usurpation. »

z – Rather to venture the loss of his life, than to do any thing for ambition’s sake. » (Fox, Acts, VIII.)

a – « The king staying a while and musing ? » (Ibid.)

Cette parole allait engager Henri VIII à faire un nouveau pas dans ses réformes. Il n’avait pas encore eu la pensée d’établir des évêques et des archevêques, sans le pape. Il appela au palais de savants jurisconsultes et leur demanda comment il pouvait conférer la dignité archiépiscopale à Cranmer sans blesser la conscience du futur primat. Les jurisconsultes proposèrent que puisque Cranmer se refusait aux exigences de la primauté romaine, quelqu’un fût envoyé à Rome et fît à sa place tout ce que la règle exigeait. Qu’un autre le fasse, s’il le veut, dit Cranmer, mais super animam suam, aux risques de son âme. Quant à moi, je déclare que je ne reconnais l’autorité du pape qu’autant qu’elle agrée avec la Parole de Dieu ; et que je me réserve le droit de parler contre lui et d’attaquer ses erreurs. »

Les jurisconsultes trouvaient de mauvais exemples pour justifier un mauvais procédé. L’archevêque Warham, disaient-ils, tout en gardant les avantages qu’il tenait de l’État, n’avait-il pas protesté contre ce que l’État faisait au détriment de Rome ? Si le défunt archevêque a sauvegardé les droits de la papauté, pourquoi le nouveau ne sauvegarderait-il pas ceux du royaume ?… D’ailleurs, ajoutaient-ils, le pape sait très bien qu’en lui prêtant serment, tout évêque le fait salvo ordine meo, sans préjudice aux droits de son ordreb. »

b – Bossuet fait cette remarque à l’occasion du serment de Cranmer. (Histoire des Variations, liv. VII, p. 11.)

Cranmer ayant obtenu qu’on réservât dans l’acte de consécration les droits de la Parole de Dieu, consentit enfin à devenir primat d’Angleterre. Henri VIII, moins avancé en pratique qu’en théorie, fit pourtant demander à Clément VII les bulles nécessaires à la promotion du nouvel archevêque. Le pontife, trop heureux d’avoir encore quelque chose à dire en Angleterre, se hâta d’expédier neuf bulles qu’il adressa directement à Cranmer lui-même. Mais celui-ci, qui ne voulait rien accepter du pape, remit ces bulles au roi en lui déclarant que ce n’était pas de Rome qu’il entendait tenir sa chargec. Cranmer, en acceptant la vocation qui lui était adressée, entendait rompre avec l’ordre du moyen âge, et rétablir, autant qu’il serait en lui, celui de l’Évangile. Mais il ne voulait pas cacher ses desseins : tout au grand jour. Le 30 mars 1533, il fit venir, dans la salle du chapitre de Westminster, le protonotaire royal Wallons, et d’autres dignitaires de l’Église et de l’État. Il entra, prit en main un papier, et dit à haute et intelligible voix : « Moi, Thomas, archevêque de Cantorbéry, je proteste ostensiblement, publiquement et expressémentd, ne vouloir m’engager par aucun serment à rien de ce qui peut être contraire à la loi de Dieu, aux droits du roi d’Angleterre, aux lois du royaume et ne me lier nullement quant à la liberté de la parole, quant au gouvernement de l’Église d’Angleterre et à la réformation de toutes les choses qui me paraîtront devoir y être réformées. Si mon représentant auprès du pape avait fait, en mon nom, un serment contraire à mes devoirs, je déclare qu’il l’a fait à mon insu, et que ledit serment doit être tenu pour nul. Je veux que cette protestation soit répétée à chaque période de la présente cérémoniee. » Puis se tournant vers le protonotaire : « Je vous requiers, lui dit-il, de faire soit un, soit plusieurs instruments publics de cette protestation. »

c – « Quas bullas obtulit tum regi, etc. » (Lambeth, Msc, no 1136.)

d – « Palam et publice et expresse protester. » (Wilkins, Concilia, III. p. 757.)

e – Quas protestationes in omnibus clausulis cl sententiis dictorum juramentorum repetitas et recitatas volo. » (Wilkins, Concilia, III. p. 757.)

Cranmer quitta le chapitre et se rendit à l’abbaye de Westminster, où le clergé et une foule considérable l’attendaient. Il ne lui suffisait pas d’avoir déclaré une fois son indépendance de la papauté ; il voulait le faire à plusieurs reprises. Plus la puissance romaine était ancienne en Angleterre, plus il sentait le besoin de proclamer la suprématie de la Parole divine. S’étant revêtu des habits sacerdotaux, Cranmer se plaça au haut des degrés du grand autel, et se tournant vers l’assemblée, il dit : « Je déclare que je ne prête le serment qui m’est demandé que sous la réserve contenue dans la protestation que j’ai faite aujourd’hui en chapitre. » Puis ayant fléchi les genoux devant le grand autel, il la lut pour la seconde foisf, en présence des évêques, des prêtres et de tout le peuple.

f – « Eamdem sedulam perlegit. » (LaimVth. Msc, no 2106.)

Alors les évêques de Lincoln, d’Exeter, de Saint-Asaph, s’approchant, lui donnèrent la consécration épiscopale. L’archevêque se tenant debout devant le grand autel, s’apprêta à recevoir le pallium, mais auparavant il avait encore un devoir à remplir ; s’il sacrifiait son repos, il n’entendait pas sacrifier ses convictions. Il prit donc, pour la troisième fois, la protestation et la lutg, en présence de la foule immense qui remplissait l’égliseh. L’ordre accoutumé de la cérémonie ayant été deux fois interrompu par une déclaration extraordinaire, chacun put à son aise blâmer ou approuver cet acte du primat. Cranmer ayant ainsi établi à trois reprises ses réserves, lut enfin le serment que les archevêques de Cantorbéry avaient coutume de faire à Saint-Pierre, à la sainte Église apostolique de Rome, et il le prêta avec la protestation ordinaire : salvo meo ordine (sans préjudice de mon ordre).

g – « Qua protestatione per eumdem reverendissimum tertio facta. » (Lambeth, Msc, n° 2106.)

h – « In the presence of so much people as the church could hold. » (Card. Pole.)

La triple protestation de Cranmer fut un acte de décision chrétienne. « C’est de bonne foi que j’ai fait cette protestation, disait-il plus tard, j’ai toujours aimé la simplicité et haï la fausseté. » Mais il eut tort de se servir ensuite de la formule usitée dans les consécrations. Sans doute ce n’était plus qu’une forme ; cette forme était imposée par le roi, et Cranmer protestait contre ce qu’elle avait de mauvais ; mais il faut marcher rondement en toutes choses, comme disait Calvin ; et nous trouvons ici une de ces faiblesses qui se présentent quelquefois dans la vie du pieux réformateur de l’Angleterre. Il n’eût dû, à aucun prix, prêter serment au pape, ce serment fut une tache originelle qui déteignit sur tout son épiscopat. Cependant, si nous le condamnions avec amertume, nous oublierions cette vérité si frappante que nous bronchons tous en beaucoup de choses. Cranmer s’est trouvé le premier à la brèche, et il a quelques droits aux ménagements de ceux qui, plus tard, se sont commodément établis dans une position emportée par lui au prix de tant d’angoisses. L’énergie avec laquelle il proclama à trois reprises son indépendance, est digne d’admiration. Néanmoins toute faiblesse est une faute, et si cette faute est commise en haut lieu, elle peut avoir de fatales conséquences. La sainteté du serment des hommes d’Église fut compromise par l’acte de Cranmer, et l’on a vu plus tard d’autres docteurs donner secrètement la main aux dogmes romains, tout en paraissant rejeter la papauté. Il y a eu quelquefois des cryptopapistes au milieu de l’Église protestante d’Angleterre.

Le nouvel archevêque, après la cérémonie, se rendit au palais de Lambeth. Dès lors cet ami des lettres, savant lui-même, sincèrement pieux, prédicateur distingué, doué d’une activité infatigable, ne cessa de travailler au bien de l’Église. Il sut faire pénétrer dans beaucoup d’esprits la vérité chrétienne, et la défendre quelquefois contre la mauvaise humeur du roi. Il s’efforça toujours de la répandre autour de lui, en même temps que la modération, la charité, la vérité, la piété, la paix. Quand, le 30 mars 1533, Cranmer devint primat d’Angleterre, dans cette église de Westminster où était la sépulture des rois, l’ordre papal y fut enseveli, et l’on put prévoir que l’ordre des apôtres recommencerait. L’Angleterre conserva l’épiscopat parce que c’était la forme sous laquelle, au second siècle, elle avait reçu le christianisme, et parce qu’elle le croyait nécessaire aux fonctions de surveillance et de gouvernement dans l’Église. Mais elle rejeta cette superstition romaine qui fait des évêques les seuls successeurs des apôtres, et prétend qu’ils sont revêtus d’un caractère indélébile et d’une puissance spirituelle, qu’aucun autre ministre ne possèdei. « Certes, disait Cranmer, au commencement de la religion de Christ, les évêques et les presbyters (prêtres) n’étaient pas deux choses, mais un seul officej. » Il déclarait qu’un évêque n’était pas nécessaire pour faire un pasteur, que non seulement des presbyters possédaient ce droit, mais encore le peuple chrétien — The people also by their election. Avant qu’il y eût des princes chrétiens, c’était le peuple, disait-il, qui élisait communément les évêques et les prêtres. » Cranmer ne fut pas seul à professer ces principes qui font de la constitution épiscopale et de la presbytérienne, simplement deux nuances, qui ont ensemble beaucoup de rapports. Les pères les plus vénérables de l’Église anglicane, Pilkington, Coverdale, Witgift, Fulke, Tyndale, Jewel, Bradford, Becon, et d’autres encore, ont reconnu l’identité des évêques et des presbyters. L’Angleterre, par sa réformation, n’appartient pas au système papiste de l’épiscopat, mais au système évangélique. Un acte public, qui ramènerait cette Église à ses saintes origines, serait pour elle la source d’une grande prospérité.

i – Concilium Tridentinum, sessio prima.

j – « Resolutions of several Bishops. » (Burnet, Records, liv. III, art 21. — Cranmer’s Remains, p. 117.)

Les grands réformateurs de l’Angleterre ne se séparèrent pas de Rome seulement, mais aussi du semi-catholicisme qu’on prétendait lui substituer. Le ministère de la Parole de Dieu était pour eux esprit et vie, et non pas rites et formes, ils ont, par leur noble exemple, appelé tous les hommes de Dieu à les suivre.

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